Aux origines de la Cabbale

Arbre des séfirot

À l’intérieur du monde séfirotique, les attributs sont combinés suivant divers aspects. Leur lien est souvent représenté dans un schéma graphique, appelé symboliquement l’« arbre séfirotique » (ci-dessus)

La Cabbale avant le Zohar en Languedoc

La base de la Cabbale (de l’hébreu קבלה Qabbala « réception ») apparaît au sein du judaisme de Languedoc à Posquière-Vauvert (Gard) dans le dernier tiers du XIIème sicèle et la première moitié du XIIIème siècle. Les représentants en sont Acher Ben David et son neveu Isaac l’aveugle.

Leur doctrine va connaitre, contre leur gré, un grande diffusion par les gens de Gérone en Catalogne qui vont la diffuser : Ezra ben Salomon, Azriel et Nahmanide.

Gérone

Rue de Nahmanide2

Gérone, Espagne,  rue ou vécut Nahmanide, photo DL

Le Sefer Yetsirah  (livre de la Création) est à l’origine de la doctrine des Sephiroth. Il est l’ouvrage le plus ancien de la Cabbale médiévale, commenté au xe siècle par Saadia Gaon et par Dunash ben Tamim. Mais ni la date, ni la provenance historique, ni l’auteur de l’ouvrage ne sont connus avec certitude. (voir texte ici )

L’autre grand écrit est le  Sefer HaBahir (ou Livre de la Clarté) rédigé en Provence entre 1185 et 1200 qui réinterprète le  Sefer Yetsirah. Il assimile les dix Paroles de création, aux dix Séphiroth du Sépher Yetsira.

Meïr ben Simon de Narbonne aux environs de 1235-1245 accusera le Sefer HaBahir d’idolâtrie et la Cabbale d’hérésie.

Les Sefiroth désignent les dix nombres primordiaux : la Couronne suprême (Keter Elyon), la Sagesse (Hokhma), le Discernement (Bina), la Force ou Rigueur (Gevura), la Grâce (‘Hesed), la Splendeur (Tif’eret), la Victoire (Nesah), la Majesté (Hod), le Fondement du Monde (Yesod) et le Royaume (Malkhout). Cette dixième et dernière Sefirah représente l’harmonie de toutes les Sefiroth; c’est la Présence de D-ieu dans l’univers. Cette représentation (voir l’« arbre séfirotique » ci-dessus) tente de décrire l’interaction de principes masculins et féminins et le Pouvoir Suprême du En Sof,  l’Infini, sur le monde fini : Sof.

Il s’agit d’une théorie mystique ésotérique émanatiste essayant de comprendre l’action de D-ieu dans ce monde qui s’appuie sur la notion rabbinique ancienne de Chekhina conçue comme Immanence Divine. A partir d’une base conceptuelle néo-platonicienne complètement judaïsée, d’émanations dérivées de l’Un, intermédiaires entre D-ieu et monde à partir de la première sefira, or En Sof  : lumière sans fin, la Cabbale tente de décrire l’indescriptible à partir d’une compréhension corporelle des sefirot. Comme du coté de Maïmonide avec Aristote dans le Moré Nevoukhim (le Guide des égarés), il naîtra de cette base conceptuelle un monde de pensée complètement nouveau non plus grec mais juif.

Le mouvement piétiste juif rhénan (Yehouda ha Hassid et Eleazar de Worms) achkénaze va se rapprocher de cette école et lui apporter ses réflexions dans un monde juif très interconnecté.

Le développement en Castille

La Cabbale se développe en Castille avec Moïse de Léon au XIIIème siècle probable auteur du Zohar, « Livre de la splendeur ».

La pensée cabbalistique relit les sources anciennes en en renouvelant la profondeur par des allégories.

Ainsi Rabbi Joseph Gikatila (1248-1325) un Kabbaliste castillan commente le Midrach très ancien affirmant que « Bethsabée était promise à David depuis les six jours de la création » (Talmud de Babylone Sanhédrin 107 a) [1] en disant que loin d’être le fruit du hasard, de rencontres occasionnelles ou de passions aléatoires, le mariage idéal est le fait des retrouvailles face à face des deux moitiés d’une âme unique et androgyne primitive, qui fut scindée lors de sa venue en ce monde. Si ces retrouvailles sont immédiates pour l’homme juste, pour l’homme moyen elles passent par un premier conjoint et un couple mal assorti et disharmonieux, comme ce fut le cas pour Bethsabée et Urie le Hittite avant que David ne l’épousa. Ainsi, selon certains récits de la tradition rabbinique les couples ont été constitués par Dieu avant qu’ils ne se forment ici-bas. Cette idée est un développement de la réflexion biblique qui affirme la bipolarité sexuelle qui habite Adam a Richon au jardin d’Eden.

Ces théories vont converger en une réflexion sur la création et les rapports entre l’homme et le monde divin. La Cabbale est une réaction face à l’aristotélisation du judaïsme de Maïmonide. Ce qui explique ensuite la lutte postérieure avec Nahamanide à Gérone.

Le Zohar

Son grand livre est le Zohar, le « Livre de la splendeur » qui compile ces traditions et dont on sait aujourd’hui après Gershom Scholem et Charles Mopsik (zal) le grand spécialiste de la Cabbale (voir ici) qu’il a été écrit pas Moïse de Léon et son entourage au XIIIème siècle en araméen.

Le Zohar réécrit « à la manière de » la guemara donne la parole à des tana du premier-second siècles, dont le premier d’entre eux Chimon Bar Yohai, ce qui a conduit à l’attribution postérieure du Zohar à Chimon Bar Yohai. Mais il n’existe pas de témoignage écrit de cette paternité revendiquée. de multiples légendes courent à ce sujet.

Le Zohar n’a rien d’un livre « évident » à première lecture et en dehors de son arrière fond cabalistique et talmudique. Il fait partie de la littérature ésotérique transmise de maître à disciple en petits cercles au départ.

Cabbale Genèse

La réalité profonde fonctionne donc par paradoxes. Selon cette interprétation par exemple Caïn et Abel, Esaw et Jacob sont des allégories, les deux visages d’un même processus de création travaillé de forces antagonistes.

Le bris des vases (chevirat kelim) destinés à recevoir la lumière divine , produirait un  éparpillement de la création originaire aboutissant à sa destruction mais aussi à des forces contradictoires . Le rôle de l’homme étant de réparer (tikkoun), d’unifier, de rassembler à partir de cette dispersion/ destruction originaire dont l’exil est le signe.

Le mot Pardès, est considéré comme l’acronyme des quatre niveaux de lecture d’un texte par les cabbalistes : pchat (sens littéral), remez (sens allusif), drach (parabole) et sod (niveau ésotérique). Avec des conséquences exégétiques mais aussi psychologiques. Le mystique part en quête du sof qui est son soi profond.  L’ascension de l’âme par la prière et la méditation vise la rencontre de la Présence divine dans le cercle inférieur des dix sphères (sephirot). L’humilité ou contraction de l’homme permettant la connaissance du divin.

Les dix sefiroth comme les dix paroles ou les dix doigts de la main sont les dix nombres primordiaux (d’où les mains des amulettes de Cabbale), Le terme est dérivé de la racine hébraïque signifiant compter. La Kabbale va systématiser l’utilisation de la guematria, c’est à dire l’exégèse d’un texte à partir de la valeur numérique des lettres.

Des mouvements inspirés de la Cabbale visent à soigner les corps et peuvent être considérés comme « magiques ».

Kabbale à Gérone

Amulette cabalistique, 17eme siècle, musée de Gérone, Espagne. photo DL.

Isaac de Louria et la Cabbale de Safed

Cette mystique n’avait pas vocation à se populariser mais elle le fera à Safed en Eretzs Israël sous l’impulsion d’Isaac Louria (Isaac Louria Ashkenazi, 1534-1572) après l’exil des séfarades dont les souffrances ont fait renaître les spéculations messianiques.

La vision de Louria est celle du premier verset du Zohar, celle d’une contraction (tsimtsoum) du divin permettant à l’humain un espace. La ligne droite entre le En Sof et notre monde fini est brisée. D-ieu se rétracte donc (tsimtsoum) pour que l’homme ne soit pas anéanti par sa présence. Cette discrétion de D-ieu, son effacement du quotidien expliquant l’incapacité de l’homme de le voir. Et aussi sa soif de lui chez les tsadikim. Pourquoi D-ieu s’est-il « caché » ? parce qu’il a plaisir à ce qu’on le cherche.

Bine sûr ce sont des images, cela ne signifie rien que D-ieu se « contracte » puisqu’il est en dehors des catégories de  l’espace ou du temps et les cabbalistes ne sont vivement conscients. Rien ne sert de prendre cette pensée poétique à la lettre. Ses paradoxes visent à toucher le « bord » de la pensée rationnelle et froide dont on accuse Maïmonide.

La Cabbale de Louria va se diffuser massivement vers l’Europe en Italie ente les XVIème et XVIIIème siècles avec des figures comme Moïse Haïm Luzzato, et dans le monde des hassidim ashkénazes au 18ème siècle avec le Baal Chem Tov, le Rabbi de Kotzk.

 » Un certain tsadiq fit dire au Rabbi de Kotzk qu’il était si grand qu’il atteignait le septième ciel. Ce dernier lui répondit que, pour ce qui le concernait, c’était précisément le contraire : il était si petit que les sept cieux se baissaient jusqu’à lui  » Sefer Emet veEmouna

Il ne fait pas de doute que la mystique juive s’enracine dans l’ère talmudique et qu’elle ait toujours côtoyé l’étude au sein de confréries restreintes. Mais le judaisme s’est toujours méfié des courants mystiques extatiques et des expériences border line dirions nous aujourd’hui avec le divin.

Un des plus grands représentants de la Cabbale Abraham Aboulafia, pourtant grand lecteur de Maïmonide à force de respirer le grand air des sommets « touché par l’esprit prophétique après avoir obtenu la connaissance du Vrai Nom de Dieu ! » fini par se prendre pour le messie à 31 ans… Il ne fait aucun doute que l’attirance pour la Cabbale en Italie et à Safed à la Renaissance côtoie le besoin de miraculeux des masses et les spéculations messianiques suite aux immenses souffrance de 1492. Chaque époque d’angoisse juive génère des messies plus ou moins idolâtriques… et parfois l’addiction mystique et l’extase ne sont jamais que des symptômes de maniaco-dépression…

Le Talmud comme la Cabbale eux-mêmes préviennent celui qui sans une base de guemara nécessaire, c’est à dire des outils de structuration intellectuelle et de questionnement permanent (le miracle n’est jamais qu’une manière de fermer la question!), divaguerait jusqu’à la folie ou mourait (spirituellement), voire deviendrait un idolâtre confondant le créé et l’incréé en marchant sur le chemin d’un ésotérisme peu ancré dans la Tradition, parti escalader les sommets spirituel en espadrilles sans premier de cordée (maître). Le grand risque est une pensée « magique », l’addiction au merveilleux comme remède à la grisaille ordinaire. Hors la Torah vise l’ordinaire, la Sainteté dans l’ordinaire, la mitsvah, ce qui est le vrai miracle.

La Cabbale ne s’oppose pas à l’armature rabbinique mais tente de l’approfondir. Quand Louria dit que les  deux aspects fondamentaux du En sof, l’absolu, sont le ‘Hessed, la générosité (l’aspect masculin) et le Jugement (l’aspect féminin) il ne fait que reprendre la tradition talmudique et… la Torah.

La Cabbale n’est pas un sens caché hors de la Torah mais elle vise le sens profond des choses de la Torah. Son nom indique qu’elle est Caballa, « reçue » d’un maître, loin des foules et de la superstition.

« Nos maîtres enseignent : Quatre entrèrent dans le Pardes (jardin céleste). C’étaient Ben Azzaï, Ben Zoma, Asher – l’autre – à cause de ce qui lui arriva après être entré dans le Pardes et Rabbi Akiba. Rabbi Akiba leur dit : « Lorsque vous arriverez en un lieu de marbre blanc, ne dites pas  »Eau ! Eau ! » car il est dit ‘‘Celui qui dit des mensonges ne se tiendra pas devant mes yeux » (Ps 101, 7) ». Ben Azzaï regarda la Présence Divine et mourut. Sur lui les versets disent ‘‘Précieuse aux yeux de Dieu est la mort de Ses Pieux » (Ps 116, 15). Ben Zoma regarda et fut blessé (il perdu sa santé mentale selon le Rachi). Sur lui les versets disent  »As-tu trouvé du miel ? N’en mange qu’autant que tu en as besoin, ou tu seras gavé et tu le vomiras » (Pv. 25, 16). Acher coupa les arbres (il devint hérétique). Rabbi Akiba entra en paix et partit en paix. » (Talmud Haguiga 14b et Zohar 1, 26b)

Toute la difficulté est de penser le paradoxe d’un présence continue du divin (l’Omniprésent comme dit Maïmonide) et de sa séparation totale avec le monde humain. C’est ce que tente la Cabbale.  »Tout est entre les mains du Ciel, sauf la crainte du Ciel ».

« Rabbi Hanina dit:  »tout est entre les mains du Ciel, sauf la crainte du Ciel », comme il est dit  : « et maintenant Israël, qu’est-ce que l’Eternel ton Dieu demande de Toi si ce n’est de le craindre » (Dt 10). (TB Bérakhot 33 b)

 

[1] : Bath Sheba, fille d’Eliam, était prédestinée à David dès les six jours de la création, mais elle vint à lui avec douleur. 17   Et l’école de R. Ismaël enseignait de même: Elle était digne de David, prédestinée pour lui, à partir des six jours de la création, mais il la goûtait avant même d’être mûre

 

Un commentaire sur « Aux origines de la Cabbale »

  1. « La Cabbale n’est pas un sens caché hors de la Torah mais elle vise le sens profond des choses de la Torah. Son nom indique qu’elle est Caballa, « reçue » d’un maître, loin des foules et de la superstition. »
    Je vous remercie très sincèrement pour cette présentation de la Caballe dont la finalité m’échappait. Est-ce qu’Internet loin des foules et de la superstition peut supprimer les distances ? Recréer des communautés spirituelles ? Surmonter les superstitions ?

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