600 juifs (120 familles) sont arrivés à Ile-Rousse en Corse en 1767 grâce à Pascal Paoli ! Et en voici la preuve

Le 26 juin 1760 Paoli écrit à Domenicu Rivarola, consul du Piémont, de prendre langue avec des « rabbins accrédités » et lui dit « si les juifs voulaient s’établir parmi nous, nous leurs accorderions la naturalisation et les privilèges pour se gouverner avec leurs propres lois, parlez–en à quelque rabbin accrédité ».

On trouve dans la correspondance de Paoli la mention d’un Juif nommé Modigliani parmi les premiers habitants de la cité d’Ile Rousse. Il y est arrivé en 1763 si l’on en croit une lettre à Salvini du 8 novembre 1763[1] . Modigliani demande à bénéficier des mêmes droits que les habitants nationaux selon la promesse de Paoli et Paoli a proposé l’installation d’une colonie juive sur le modèle de la ville franche de Livourne où les insurgés Corse ont passé pas mal de temps. Pascal Paoli faisait bien sûr cela pour concurrencer les génois.

On sait de mémoire orale en Corse que des noms d’île Rousse sont ceux de juifs.

Tous les historiens savaient déjà que Pascal Paoli avait passé un traité avec les rabbins de Livourne pour échanger le corail de corse taillé dans une manufacture à Livourne contre des armes. On sait tout cela par James Boswell un ami anglais de Paoli.
Mais on ignore les détails de cet accord passé avec le consul de Piémont à Livourne, Antonio Rivarola, fils de Domenico, ancien chef de la révolte corse, au service du Piémont au moment de la guerre de succession d’Autriche.

Cet échange de corail contre des armes réalisées par des Juifs de la péninsule italienne n’est pas nouvelle. Des canons juifs fabriqués dans le
Ghetto de Lerici  près de la Spezia (Ligurie) à une vingtaine de kilomètre de Massa (On se rappelle que Pietro Massa est le fondateur de Ventimiglia la Nuova-Porto Vecchio en 1569) sont arrivés en Corse dés la Renaissance
en 1507 et en 1508
.(voir ici )

Mais jusque-là on ignorait combien de personnes étaient arrivées à Ile-Rousse. Et d’où venaient-ils ? Un de mes fidèles lecteurs m’a mis sur la piste d’un document inconnu du samedi 17 octobre 1767 dans The London Chronicle. Pour la petite histoire le Roi Théodore est mort chez un juif à Londres et Pascal Paoli y a passé la moitié de sa vie au 77 South Audkley Street avant d’y mourir en 1807, à l’âge de 81 ans.

Voici ce que dit The London Chronicle ce samedi 17 octobre 1767 :

«  Des lettres d’Alger indiquent qu’un traité a été mis sur pieds entre la Régence [d’Alger] et Tunis, leur objectif était de s’opposer conjointement aux pouvoirs chrétiens qu’ils ne puissent pas attenter à leurs Etats.

Ils écrivent de Barcelone que plus de 120 familles juives avec leurs affaires, dont beaucoup très riches ont embarqué tardivement [à cause de l’hivernage d’hiver en méditerranée, NDA] sur des felouques française [bateaux à voile] et espagnoles pour l’île de Corse.

Par des lettres de Livourne, on apprend que les Juifs du Levant [NDA : juifs du Bassin méditerranéen oriental : ottomans, balkans, syriens, libanais, israéliens, égyptiens] ont offert un million de florins au Général Pascal Paoli à certaines conditions de circulation sur l’île, mais on ne sait pas si cette proposition a été acceptée »

Une lettre de New Providence mentionne que les Espagnols ont pris un port de cette île (la Corse) sur la côte et que la plupart du commerce a été pris par les Espagnols de Puerto Pio, près de Carthagène (Murcie-Espagne), et le navire et la cargaison ont été condamnés »

Comme le montre Mercedes García-Arenal :  » Les juifs du Maghreb jouèrent un rôle important en tant qu’intermédiaires dans les relations commerciales (comme dans les relations politiques, diplomatiques et même militaires) entre l’Espagne et le Maghreb. Ce rôle fut possible parce que les échanges commerciaux ne connurent pas d’interruption (sauf lors d’interdictions temporaires et partielles de l’un ou l’autre côté) pendant les longues périodes d’affrontement entre les deux camps de 1492-1509 et 1767-1791. Bien que les juifs ne fussent pas les seuls agents du commerce hispano-maghrébin (participèrent également Espagnols vieux-chrétiens, morisques, Français, Anglais, Hollandais, Génois, etc., ainsi que racheteurs de captifs, esclaves – musulmans en Espagne et chrétiens au Maghreb – et renégats), ils contribuèrent amplement aux échanges marchands. Ils y participèrent depuis les ports marocains, algériens et tunisiens ; depuis les villes occupées par les Espagnols sur le littoral nord-africain (Oran, Bougie, Larache, Melilla, Vélez et Ceuta) dans lesquelles ils furent autorisés à s’installer après 1492 et demeurèrent au cours du XVIe, du XVIIe et même du XVIIIesiècle ; enfin, depuis divers ports européens (Marseille, Livourne, Gibraltar, etc.) et, lors de voyages plus ou moins longs, depuis le territoire espagnol « 

Ce sont ces juifs d’Alger et de Livourne qui négocient l’arrivée de juifs levantins en Corse deux ans avant que Paoli ne soit vaincu.

Celui-ci fonde L’Île-Rousse (1758-1765) dans le but de concurrencer les présides génois d’Algajola et de Calvi. Deux ans plus tard les juifs y débarquent.

120 familles de l’époque correspondent à une population de 5 personnes en moyenne et non pas « quelques dizaines tout au plus » comme le disent certains historiens de l’île, cela fait 600 personnes qui ont débarqué à l’Île Rousse.

Que sont-elles devenues ?

On sait que le 4 juillet 1568 Gênes donna la Corse à la France et que le Traité de Versailles du 15 mai 1768 interdit « Que jamais la Corse ne puisse devenir souveraine et indépendante ni posséder aucune place ou un établissement maritime qui puisse porter préjudice à la navigation » (Graziani, ibid.) ; Les juifs (probablement espagnols) d’Ile Rousse (et les Corses !) sont-ils passé par pertes et profits de cette histoire ?


[1] source : Graziani, Pascal Paoli : Père de la patrie corse, Taillandier 2002

3 commentaires sur « 600 juifs (120 familles) sont arrivés à Ile-Rousse en Corse en 1767 grâce à Pascal Paoli ! Et en voici la preuve »

  1. Shalom.
    Merci beaucoup pour ce site très intéressant. Je suis en train de faire des recherches sur les noms juifs de Corse.
    Mon grand-père s’appelait Santoni.
    Que Hachem vous bénisse.
    Armand

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