Les pierres (even) du Temple de Jérusalem

Ces lignes sont dédiées à Ruthy Selinger, d’origine russe, épouse de Shelomo Selinger qui a 90 ans sculpte encore des pierre de plusieurs tonnes, parents de notre ami Rami aux multiples talents et mérites.

La Techouva qui venait du froid

Si vous allez à Jérusalem rendez-vous au Kotel. Le Kotel, ou Mur Occidental à l’air libre, accordé aux juifs mesure à peine 57 mètres de longueur mais en réalité le mur occidental, ancienne enceinte du Temple mesure 497 mètres. Une rivière longeait ce mur de Jérusalem avant que la ville arabe ne soit construite aprés le reconquête de Jérusalem parSaladin en 1187. Pour voir la suite, rendez-vous dans les fouilles sous le temple qui prolongent le kotel sous la ville arabe. Et là vous comprendre ce que cela signifie se rendre là où « Adam fut créé » et aussi ce que signifie la techouva.

Arrivé à la moitié du tunnel, on arrive à un endroit faisant directement face au Kodesh Ha’Kodashim, le Saint des saints. Là, vous verrez des femmes qui prient avec ferveur. Ce sont des harédites russes, les mains agrippées à leur Sidour.

Parfois l’une d’elles se blottit dans un recoin du rocher comme l’a fait Moïse, l’anaw-l’Humble de mémoire bénie. Dans le silence où l’on n’entend que les gouttes qui ruissellent et tombent du ciel et parfois ce sanglot étouffé. Ce cri de l’âme russe qui monte vers D. vous pénètre au fond de l’âme.

Vendredi dernier avant Chabbat je marchais en chantonnant le Vehi Che’amda qui me trotte dans la tête depuis Pessah (Haggadah). « Voici ce qui a soutenu nos pères et nous ! Car ce n’est pas qu’un seul qui s’est levé contre nous pour nous détruire, mais, dans chaque génération, ils se lèvent contre nous pour nous détruire ; et le Saint, béni soit-Il, nous sauve de leur main ! ».

J’ai alors entendu ces sanglots qui montaient de l’ombre et sa ferveur qui brisait les portes du ciel m’a touché. Parfois ta carapace se brise et tu ne sais pas pourquoi. J’ai lancé d’une voix rauque qui venait du fond de mes entrailles : Hazak ou Baroukh « sois forte et bénie ». Elle est sortie de l’ombre avec un sourire baigné de larmes et elle a porté son doigt sur son cœur en le tendant vers moi. ça veut dire « que ta bénédiction revienne sur toi » dans l’ univers de la Tefilah.

Descendre dans les profondeurs du Temple revient à descendre au fond de soi et d’une histoire de mémoire multi-millénaire.

Entrée des fouilles

Even, La « pierre » de fondation

Lors du Hallel de Pessah nous chantons :  

Even maassou abonaïm ayitah lerosh pinah : « La pierre (even) qu’ont dédaignée les bâtisseurs, est devenue la pierre d’angle (de tête) » (Ps 118, 22).

Cela peut signifier que nous les juifs ne faisons pas Un avec les nations. Nous ne faisons pas partie du mur, nous sommes appelés hors du monde de la duplicité et du mensonge vers le monde de vérité. Cette techouva provoque un arrachement intérieur.
Nous sommes la pierre d’angle qui ne fait pas partie du mur.

Cette pierre angulaire est évoquée par le prophète Isaïe :

« Mais ainsi parle l’Eternel: Voici, dans Sion, je vais, ériger une pierre de fondation, une pierre solide, une pierre d’angle, une pierre de fondation (even, even bokhan pinat, yikérat, mossad mossad); pour celui qui croit elle sera un soutient. » (Is 28, 16)

Le temple est une histoire de « pierres vivantes ».

On y découvre une pierre extraordinaire aux dimensions impressionnantes. Elle mesure de 13,6 mètres de long ; 3,3 mètres de hauteur ; et 4, 5 m de profondeur. Il faut beaucoup d’imagination pour comprendre comment ce bloc monolithique de de 550 tonnes est arrivé ici (photo).

Pour casser les pierre on creusait une rainure qu’on remplissait ensuite de coins de bois. Puis on les arrosait d’eau, le gonflement du bois provoquait la rupture de la pierre .
Les pierres de l’poque hérodienne sont ‘signées’ par la rainure qui les encadre

La pierre c’est Joseph rejeté par ses frères resté fort « grâce au Protecteur de Jacob, qui par là préparait la vie à la pierre (even) d’Israël» (Gn 49, 24)

Le lieu dont je viens de vous parler est au plus près de la « pierre de fondation » du Temple perdu. Car au milieu du Saint des Saints se trouvait un rocher le Even Hachetiyah, la « Pierre de Fondation », lieu où Adam fut créé si l’on en croit la Tradition et où Isaac fut proposé en sacrifice par Abraham à l’Eternel (Gn 22,2).

Maïmonide en parle au Moyen Age dans le Michné Torah (Lois de la Maison d’Election, chapitre 2) :

« C’est une tradition acceptée par tous que l’endroit même où David puis Salomon placèrent l’Autel, la grange de Aravnah, est à l’emplacement de l’Autel construit par Abraham pour y sacrifier Isaac, et aussi le lieu où Noé construisit un autel en sortant de l’Arche, l’autel même où Caïn et Abel apportèrent leur offrande, le lieu où Adam fit une offrande après avoir été créé, et c’est de cet endroit-là qu’il fut créé. Nos Sages ont enseigné :  ‘‘l’homme fut créé de l’endroit où il trouverait son pardon’’ (Talmud de Jérusalem, Nazir, chapitre 7). »

Le lieu de la naissance de l’homme est celui de son pardon ; on devient un humain quand on fait techouva, qu’on se repent et quand on est pardonné. C’est une grande vérité spirituelle.

Devant l’Even Hachetiyah, la « Pierre de Fondation », siégeait l’arche si l’on en croit la Tradition (Talmud de Babylone, Yoma, 53b)

Mais quelle est cette even (pierre) ?

Des pierres de chair

Le mot « pierre » en hébreu : Eben, אֶבֶן, Aleph, Beit, Noun, a une signification profonde. Il contient le mots Av : אָב le « Père » et Ben : בֶן. Eben, le « Fils ». La « pierre » c’est ce qui fait la transition entre le « père » et le « fils ». Even c’est la transmission, la tradition qui vient du Sinaï Qabala (donnée, qui a donné « kabbale ») et messara (reçue).

On retrouve dans le Talmud ce jeu de mot sur les fils (banim) qui sont aussi des « bâtisseurs » (bonaïkh). Cette proclamation juive qui transforme les « enfants » en pierres ou en « bâtisseurs » est chantée à chaque Chabbat à la fin de la prière de Moussaf : Rabbi « Eléazar dit au nom de Rabbi H’anina : Les Sages accroissent le Chalom dans le monde ainsi qu’il est dit : Tous tes enfants sont des habitués de l’Eternel, grand est le Chalom de tes enfants (Is 59, 13).  Ne lis pas ‘‘tes enfants’’ (banayikh) mais ‘‘tes constructeurs’’ (bonayikh) (Ps 122, 7-9). »

Enseigner, éduquer c’est construire un être humain, une société humaine, pour le judaïsme.

La pierre renvoie donc à une réalité vivante et humaine, celle de la transmission et de l’éducation. « Cette Parole que je te donne aujourd’hui tu la répéteras à tes fils » (Chema)

Le début du Pirqé Avot que nous lisons en cette période du Omer nous rappelle cette réalité profonde de la transmission.

« Moïse reçut (qibel- quabbalah) la Torah au Sinaï et la transmit (messara) à Josué ; Josué la transmit aux Anciens, les Anciens aux Prophètes et les Prophètes la transmirent aux Hommes de la Grande Assemblée. Ceux-ci énoncèrent trois principes : soyez circonspects dans le jugement, formez de nombreux disciples et établissez une clôture autour de la Torah.

Chimone le Juste fut parmi les derniers des Hommes de la Grande Assemblée. Il disait : « Le monde repose sur trois piliers : [L’étude de] la Torah, le service [de Dieu] et les actes de bienveillance. »

Le mot eben fait donc l’unité des générations. A la fin des temps Le prophète Elie « ramènera le cœur des pères vers leurs fils et les cœurs des fils vers les pères » nous dit le prophète Malachie (Malachie 3, 24).

Il fera l’unité des générations.

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