Thèrèse d’Avila, le secret juif

Thérèse d’Avila était en réalité une… Tolédano.

Quand on relit l’histoire de l’Espagne a travers les sources chrétiennes c’est une histoire sans les Juifs et sans les Maures. La réalité est tout autre et elle s’inscrit dans l’histoire personnelle des plus grands héros de cette épopée ‘catholique’ qui n’est en fait qu’une réécriture des vainqueurs. . Une sorte d’effacement de l’origine et du nom originaire qui hante l’histoire du christianisme. Avant 1492 il n’y a pas de Royaume d’Espagne, la péninsule ibérique est fractionnée en régions indépendantes comme la Castille ou l’Aragon.

Un grand père juif pourchassé par l’Inquisition

Tout le monde sait aujourd’hui que le grand-père paternel de Teresa Sánchez de Cepeda y Ahumada née à Avila en 1515, alias Thérèse d’Avila, Juan Sánchez, riche marchand de laine et de soie, était un juif converso (converti au christianisme). Même l’Osservatore Romano, l’organe de presse du Vatican le dit (voir ici) !

Son père, et arrière-grand père de Thérèse d’Avila, Alonso Sanchez de Tolédo ainsi que son épouse Térésa étaient juifs. Il était un opulent marchand de draps et de soieries et possédait des vignobles et des maisons à Tolède.

En mai 1485, Juan Sánchez (1440-1507) son grand-père paternel né de parents juifs est marchand. C’est un conversos et probablement un marrane baptisé le 10 février 1471. Il possède une boutique de vin à Tolède. Il est marié à Doña Inés de Cepeda – de famille conversa originaire de Tordesillas établie à Tolède.

Les « marchands » de Tolède appartenaient à la classe dirigeante, au-dessus des artisans et des industriels, ils étaient en fait des négociants de bijoux, textiles, livres, épices, produits coûteux- dont ils réalisaient l’acquisition, le transport, la transformation, le stockage, la vente en gros et la distribution.

Juan Sanchez gérait une seconde activité à laquelle beaucoup de conversos participaient : la collecte d’impôts publics à caractère civil ou ecclésiastique. Cette seconde activité de don Juan lui conférait un statut social très élevé, et il a facilité ses contacts amicaux avec les évêques de Plasencia, Salamanque, Tolède, Santiago et avec les dignitaires de la cour d’Enrique IV.

Toledo avait une population « judéo-chrétienne »: la classe dirigeante était constituée de familles conversos, issues de la fusion des chrétiens avec des judéo-conversos. Les convertis avaient fondé des couvents, soutenu des hôpitaux; il y avait des dizaines de frères et hommes de lettres à Tolède.

En 1485 le tribunal de l’Inquisition arrivé à Tolède propose à ceux qui ont « apostasié la foi catholique ou ont commis des crimes contre la foi » de comparaître et de se confesser pour obtenir la « réconciliation avec l’Eglise » dans un délai convenu. A cette date aurait lieu un un grand Auto da fé ( « acte de foi »), un « pardon général ». Il s’agit en fait d’un ultimatum sans que personne sache ce que détenait réellement le tribunal. .

Procès d’Inquisition. Photo Olivier Long, Casa de sefarad, Judéria de Cordoue. http://www.casadesefarad.es/

La démarche était habile car elle mettait la pression sur les marranes en faisant régner sur eux et leurs familles la terreur. Soit ils se manifestaient, soit ils risquaient d’être dénoncés et finissaient alors en prison, torturés, et au bûcher dans un jugement uniquement à charge.

Le 22 juin de cette même année 1485, Juan Sánchez de Toledo, craignant d’être dénoncé, se présenta donc volontairement devant le tribunal et avoua: « avoir commis de nombreux et graves crimes et crimes d’hérésie et d’apostasie contre notre sainte foi catholique. »  On l’accusa de judaïser, c’est-à-dire de pratiquer en secret la religion juive. Le tribunal accepta sa confession et lui imposa une pénitence humiliante qui consistait à porter un sambenito, un scapulaire avec des croix qu’il devrait porter en public pendant sept vendredis lors du « défilé du réconcilié ».

Il doit donc porter le sambenito pendant sept semaines, l’habit jaune de la honte de l’Inquisition et passer ainsi d’église en église devant la foule exposé à la dérision publique.

Un habit sur lequel était écrit son nom et qui sera exposé dans la cathédrale de Tolède, en signe perpétuel d’infamie pour que les fidèles chrétiens se ‘souviennent’ de lui. C’était la « peine minimale ». Le catalogue des peines allait du sambenito à la prison sans limite de temps, à la flagellation, à la confiscation des biens, au bûcher.

Les fils de Juan Sánchez de Toledo ont été « réconciliés » avec lui, à l’exception de l’aîné Hernando, (les documents de l’Inquisition le précisent explicitement), qui avait reçu le judaïsme de son père.  Ce qui montre que cet homme avait transmis le judaïsme à ses fils sous une pratique chrétienne de façade.

Seul Hernando, son aîné, resté ferme dans la foi juive, s’est échappé de Tolède à Salamanque, où il changea son nom en Fernando de Santa Catalina pour ne pas être reconnu. Il y étudia le droit, s’y maria et s’éteint très tôt.

Le spectre vital se réduisait considérablement pour des personnes comme Juan Sánchez accusées publiquement d’être des faux chrétiens et de vrais juifs sous le manteau. Il était hors de question pour des « vieux chrétiens » de prendre des risques et de continuer à commercer avec des bannis de la société. Les conséquences financières étaient immédiates.

En réalité rien n’était résolu pour les conversos ces « nouveaux chrétiens » qui n’étaient pas de lignée chrétienne depuis 3 générations et sur qui le feu de l’Inquisition pouvait s’abattre à tout moment. L’avisé marchand comprit qu’il valait mieux « partir au vert » et il mit son projet à exécution.

De quand date la fuite à Avila ? Probablement 7 ans plus tard lors de l’édit d’expulsion des juifs du 31 mars 1492. Juan Sánchez fuit avec sa famille à l’exception de son fils aîné Hernando, de Tolède en Andalousie où l’Inquisition sévit pour Avila dans la Castille plus clémente à 120 km plus au nord pour refaire sa vie…

Désormais les fils et filles de Juan Sánchez de Tolédo feront tout pour « laver la tâche » juive abandonnant, bien sûr, le nom de Tolédo (ou Tolédano) qui signait immédiatement l’origine juive andalouse.

Don Juan Toledano arrive à Avila avec femme et enfants: Nous savons qu’ils s’appelaient Alonso, Pedro, Ruy, Elvira, Lorenzo, Francisco et Alvaro. L’aîné, Hernando, vit absent et « silencieux » à Salamanque.

Comme l’Inquisition ne vous lâchait pas Juan Sánchez acheta alors un faux certificat de limpieza de sangre (pureté du sang) et un faux certificat de petite noblesse (hidalgo) qui l’apparentait à … un chevalier d’Alphonse XI et surtout l’exemptait des impôts, séquestres et autres persécutions.

Il refit fortune, probablement en s’appuyant à nouveau sur le réseau juif (la population d’Avila contenait de nombreux juifs et conversos).

En 1493, le marchand de Tolède a délégué son parent, Antonio de Villalba, pour installer « un riche magasin de tissus de soie » dans la rue Adriano à Avila.

Une mère juive

Le fils de Juan Sánchez de Toledo y Cepeda, Alonso Sánchez- père de Thérèse d’Avila, abandonna le patronyme de « de Toledo » pour devenir Alonso Sánchez « de Cepeda » uniquement. Le marchand «Toledano», Alonso Sánchez de Cepeda, père de thérèse d’Avila, adopte désormais un patronyme étrange : « Alonso de Piña »; on ne sait jamais.
Ses frères font tous de même. Ils délaissent le nom de famille Sanchez, partent se battre aux Indes pour la couronne, au Pérou.

Alonso Sánchez de Cépéda épousa en premières noces Catarina del Peso y Henao (fille de Pedro del Peso et de Doña Inés de Henao) issue de la petite noblesse castillane.

Puis en secondes noces, le 14 Mai 1509 à Gotarrendura prés d’Avila, Beatriz Dávila Ahumada de las Cuevas, née à Ávila en 1495 et décédée en novembre 1528 . Cette-ci est issue d’un noble lignage de « vieux chrétiens » du côté paternel. Qui contient cependant des noms terminée en es et en ez typiquement marranes.

Mais, comme souvent, l’histoire bégaie : la grand-mère maternelle de Thérèse d’Avila (née en 1462 à Olmedo) fait partie d’une famille de conversos. Térésa Cuevas de Cuevas et Oviedo est originaire de la ville d’Olmedo (prés de Valladolid), elle est fille de Rodrigo de Oviedo et de Donã María de las Cuevas (un village à 20 km d’Oviedo dans les Asturies). Alonso Sánchez de Cepeda lui donnera dix enfants dont Thérèse d’Avila.

Son patronyme Oviedo, est marrane. Il fait d’ailleurs partie des noms qui ont désormais droit à la nationalité espagnole. (voir ici) :

Oviedo, était la capitale de la Principauté des Asturies et fut au Moyen Age une enclave juive significative. Elle possédait une importante synagogue qui était située au sein de la vieille ville, intra-muros, afin que les juifs y circulent en toute liberté. En effet la plupart des personnes portant des noms de villes comme Oviedo, Toledano, etc… étaient juifs.

La petite Teresa Sánchez de Cepeda y Ahumada née à Ávila- alis Téhrèse d’Avila recevra donc le prénom de sa grand-mère maternelle, une pratique juive bien connue. Elle fut de famille marrane par son grand-père paternel paternel mais, on le dit moins, maternel. Il est improbable qu’elle n’ait pas entendu parler de son oncle Hernando de Salamanque et qu’elle n’ait pas connu ses origines juives… On comprend bien que malgré les procès et la surveillance de l’Inquisition les solidarités familiales ne s’épuisaient pas en une génération…

Cependant, même si Thérèse d’Avila connait ce secret, elle reste sur ses gardes. Jeronimo Gracian, son confesseur favori de Thérèse, originaire d’une famille d’aristocrates et d’humanistes ayant des postes de confiance à la cour de Charles Quint et Philippe II rapporte dans son ouvrage Esprit de la bienheureuse Ana de San Bartholomé (la secrétaire de Thérèse d’Avila) :

« M’étant renseigné à Avila du lignage des Ahumada et des Cépéda dont elle descendait ; qui était l’un des plus nobles de la ville, elle se fâcha contre moi parce que je parlais de cela, disant qu’il suffisait d’être fille de l’Église catholique et qu’elle avait davantage de regrets d’avoir commis un péché véniel que si elle était descendante des plus vils et des plus bas vilains et convertis de toute la terre « 

La volte face impressionna suffisamment Jeronimo Gracian pour qu’il la nota. Thérèse d’Avila savait parfaitement que ces titres avaient été achetés à haut prix et la conversation montre qu’elle se défiait du mépris où l’on tenait le peuple juif auquel elle savait appartenir.

En réalité, son père et ses oncles Pedro Sanchez de Cepeda, Ruy Sanchez de Cepeda, Francisco Alvarez de Cepeda ont intenté un procès devant le tribunal de la chancellerie royale de Valladolid pour récupérer leur hidalguia, c’est à dire leur titre de noblesse d’Hidalgo. Elle avait alors cinq ans et demi.

A l’époque, le marranisme se transmettait par les mères… mais Thérèse d’Avila perdit la sienne à 12 ans en 1527. Deux ans plus tard, elle écrit alors de romans de chevalerie et se réfugiait (déjà) dans l’imaginaire.

Juan Sánchez, son grand-père, est mort à Avila en 1507, victime de la peste, huit ans avant la naissance de Thérèse mais nulle doute qu’on lui a parlé de lui et du destin des marranes.

Une vie faite de deuil et de secrets, d’un mère partie trop tôt, de fantômes familiaux et de nobles origines imaginaires, compensés par une imagination débordante… un destin émouvant finalement.

Vivre avec un secret

Le renouveau religieux et mystique du XVIème siècle espagnol comme l’a montré Yosef Hayim Yerushalmi, est dû à un afflux massif de conversos dans l’Eglise. Les uns ont été inquisiteurs (comme Torquemada d’ascendance juive) qui voulaient laver leur origine et d’autres mystiques comme Thérèse d’Avila. La haine de soi et la maniaco-dépression (Cf la « nuit obscure des sens et de l’esprit » de Jean de la Croix le mentor de Thérèse d’Avila qui alterne avec des phases d’illumination) sont deux formes de l’identité marrane scindée.

Sa « vocation religieuse » ne la rattrapera que six ans plus tard, après une grave maladie. Elle prend le voile à 22 ans mais sa vraie « conversion » comme elle dit n’arrivera pas avant la veille de ses 39 ans. Comme une sorte d’anniversaire psychique liée au chiffre 40 symbole de plénitude dans le judaïsme. Comme si elle devait aller de « conversion » en « conversion » pour se laver de manière obsessionnelle du judaïsme des conversos et échapper à son destin.

Un « chemin de perfection »[1] impossible en réalité. Avec un idéal de pureté et une obsession du péché véniel ou mortel qui conduit à la dépression.

Elle souffrira toute sa vie de grandes souffrance physiques, d’épilepsie, d’évanouissements, d’une cardiomyopathie et sera même paralysée de ses membres pendant 3 ans.

En parallèle toute son oeuvre est une tentative d’explication « clinique » d’une sorte de délire mystique fantastique. Elle tente de comprendre ce qui lui arrive par l’introspection (la fameuse oraison du coeur). Des récits merveilleux (transverbération, vision d’anges, extases, transport en enfer ou au purgatoire, prémonition…) qui témoignent comme de l’envers d’une souffrance lancinante. Une sublimation d’un réel trop violent pour être vécu.

Dans son Libro de la vida (Livre de vie) qui n’est autre que son autobiographie écrite en 1566, demandée par ses confesseurs soupçonneux pour exposer son âme et bloqué par l’Inquisition , Thérèse d’Avila brouillera systématiquement les pistes en effaçant les noms des personnes[2]. Elle déclare qu’elle ne nommera ni elle-même ni personne d’autre.

On sait que ce genre d’effacement du nom, cet « forclusion du nom du père » comme dit Lacan conduit à la psychose masi aussi aux plsu grandes oeuvres d’art. Celle-ci se produit souvent en 3 ème génération d’effacement.

Lacan commentant la statue du Bernin comparait son extase à un orgasme ( le séminaire XX de Lacan, tenu en 1972-1973 était intitulé Encore ) :

Il est probable que la mystique tienne dans cette équation impossible qui fait que la femme, l’homme veuille jouir de D-ieu en son corps, comme une dernière protestation contre la mort inéluctable, hors D. ne s’offre pas à la jouissance physique et n’ a pas de corps.

Méfiante de toute autorité Thérèse d’Avila passa sa vie à les jouer les unes contre les autres, un nouveau confesseur contre un ancien, le père général contre le père provincial, l’évêque ou le pape contre le général, le roi contre son ordre, rusant pour fonder des couvents… une forme de rapport à la clandestinité typiquement marrane.

Avec Jean de la Croix, son mentor, Thérèse d’Avila fait partie de ces mystiques chrétiens espagnols qui ont pensé l’intériorité… contre un danger extérieur en réalité. Selon le mot de Michel De Certeau, la mystique moderne est une « fable », pas au sens de fiction mais de fari, ce qui parle, ce qui reste d’une parole perdue. C’est probablement ce qui est arrivé à Thérèse d’Avila avec son Castillo interior « Chateau intérieur ».

Elle mourut le 4 octobre 1582 non pas dans les bras de la Duchesse d’Albe mais dans ceux d’Ana de San Bartholomé (Ana Garcia Manzanas, 1549-1626) une de ces « vilaines » dont les couvents espagnols étaient pleins.

Aujourd’hui les historiens rouvrent le dossier[3].


[1] Camino de perfección selon le titre de son livre publié en 1566

[2] sauf Pierre d’Alcántara, François Borgia et Jean d’Avila

[3] Teófanes Egido, El linaje judeo-converso de Santa Teresa, Madrid, Editorial de Espiritualidad, 1986.

3 commentaires sur « Thèrèse d’Avila, le secret juif »

  1. ste Thérèse qu’elle femme courageuse, j’ai lu sa vie, pour une femme il fallait en avoir du courage à cette époque là

    1. Plus probablement marrane c’est à dire un personnalité scindée entre un intérieur impossible et une apparence sociale catholique. De cette tension créative est né le « Chateau des demeures » probablement pour ne pas sombrer dans la folie.

Laisser un commentaire