Abigaïl Marsh: ‘ Altruistes et psychopathes, leur cerveau est-il différent du nôtre ? ‘


Qu’on me permette d’abord un souvenir personnel. Je me rappelle d’une homélie du Dalaï Lama à Lavaur prés de Toulouse en 1993. Il disait à la sangha (l’assemblée de 2000 moines et moniales venus le rencontrer) à laquelle j’assistais dans une délégation de moine chrétiens :

« Si vous y réfléchissez bien, et même si vous n’avez pas le sentiment d’avoir été aimé, rappelez-vous que des bras vous ont accueilli en ce monde, des seins vous ont nourri, une voix vous a parlé, vous avez marché sur des chemins que vous n’avez pas creusés.

Faites monter en vous ce sentiment par la méditation.

Très vite va monter en vous la gratitude et la compassion pour les autres, cette émotion qui est au fond de vous que vous avez reçue, vous verrez, continuez, tout prend sens autour de vous »

J’ai alors pris cette photo où l’on voit mon frère Maximilien médecin suédois qui avait servi chez mère Thérésa en Inde puis en Afrique et à droite Matthieu Ricard alors son traducteur du tibétain.

C’est de cette émotion que parle Abigail Marsh, neurologue et psychologue professeure au département de psychologie et de neurosciences interdisciplinaires de l’université de Georgetown, spécialiste des psychopathes. Elle nous parle de l’altruisme envers des personnes sans lien de parenté ou de coopération, non fondé sur l’espoir que son bénéficiaire retournera un jour le service rendu ou une quelconque gratification.

« Et l’Eternel dit : J’ai décidé d’en finir avec les humains. Le monde est rempli de violence à cause d’eux. Je vais donc les détruire avec la terre » (Genèse)

On nous a rebattu les oreilles avec un faux darwinisme social, au travail, dans notre vision du marché, dans la création d’entreprise et la répartition des richesses, sur les réseaux sociaux pour croiser un cœur libre.  Il est bien connu que l’humain est un animal profondément égoïste et tant pis pour les faibles, L’homme est un loup pour l’homme (Hobbes), voilà tout. Si vous voulez un ami ne parlez pas gratuitement à vos collègues, achetez-vous plutôt un chien. Et n’oubliez pas le titre du livre d’Andy Grove qui a fondé Intel : Seuls les paranoïaques survivent[1]. D’ailleurs Adolf Hitler considérait ses horribles méfaits comme une conséquence de la nature humaine, répliquant au sujet des Juifs : « Je ne vois pas pourquoi on ne serait pas aussi cruel que ne l’est la nature. ».

Le pire est que cette conception s’est étendue dans le monde du travail, dans le secteur médical, et des métiers de service dont la base même est d’abord l’empathie et la volonté d’aider. Appelez juste votre banque : « Vous voulez un être humain, tapez 1 ».

Les gens insensibles ou cruels, ont tendance à croire d’une manière erronée que leur système de valeurs correspond au consensus.

En fait c’est faux.

Si vous ne croyez plus à rien, que les hommes trompent tous leur femme comme me le disait une jeune femme récemment persuadée de cette vérité quand je lui disais qu’en 25 ans je n’avais jamais trompé la mienne et que ça me semblait juste « normal » ; que celles et ceux qui aident les autres ne sont que des pigeons naïfs qui n’ont rien compris, alors lisez le livre d’Abigaïl Marsh, Altruistes et psychopathes, leur cerveau est-il différent du nôtre ?

Qui sont-ils-elles ?

On parle d’Anne Dufourmantelle, la psychologue et psychanalyste de 53 ans morte en 2017 en tentant de sauver des enfants de la noyade ; des personnes qui donnent un rein à un inconnu ; du parfait inconnu avec une tête directement sortie de Harlem, des dents en or et des lunettes de soleil, qui une nuit a sauvé la vie d’Abigail Marsh au péril de la sienne en traversant 4 voies d’une autoroute, puis est reparti comme si de rien n’était.

Pour comprendre, Abigail Marsh a réuni de vrais altruistes et des psychopathes et elle a scanné leur cerveau en IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle)

Quelle est la caractéristique des altruistes ? une réponse inhabituellement forte de leur amygdale en réponse à la vue de la peur chez d’autres personnes ainsi qu’une capacité accrue de la reconnaître. A l’autre bout du spectre, les psychopathes ont une amygdale 20% inférieure à la moyenne en volume contre 8% en plus pour les altruistes.

Dans les dessins animés et les films d’action les super héros de type Spider-Man ou Batman sont aussi stoïques qu’impassibles, le genre de types peu doués pour les sentiments. Dans la réalité ces femmes ou ces hommes ont eu terriblement peur, mais un réflexe viscéral les a emportés et les a conduit à se jeter à l’eau glacée quand ils ont entendu un cri déchirant d’appel au secours, vu une main disparaitre dans un tourbillon d’eau glacée, entendu le hurlement d’un enfant dans une maison en feu, comme Cory Booker, et ils ont agi sans réfléchir et sans assurance aucune.

« Quand Chuck Norris a des cauchemars, Cory Booker allume la lumière et vient s’asseoir à son côté jusqu’à ce qu’il s’endorme. » s’amusait un journal après que le maire de Newark (New Jersey) eut tiré une femme de sa maison en feu. Lui fut brulé aux mains au second degré et en garde un souvenir de terreur.

Les psychopathes

Les psychopathes ont un trouble psychique qui enlève au cerveau humain toute capacité de compassion : insensibilité aux autres, contrôle de soi limité, comportements antisociaux comme la manipulation ou le mensonge. 1 à 2 % des Américains sont « hautement psychopathiques », mais ils représentent près de la moitié des criminels violents, même si tous les psychopathes ne le sont pas. Un serial killer comme le « routard du crime » peut tuer une enfant de 83 coups de tournevis et la violer sans rien ressentir. Ces actes violents ne sont pas commis à la suite d’un emportement mais d’une manière délibérée et réfléchie.

Une mère peut être parfaitement insensible au besoin de soins pour son enfant ou à sa souffrance où même délibérément lui faire du mal.

Une « folie lucide » selon le mot de Harold Searles.

La raison qui fait qu’un enfant psychopathe (il s’agit d’une question génétique selon Marsh et non pas d’éducation) ne répond pas correctement à la détresse d’autrui est qu’il a du mal à la reconnaître. Comme par exemple les expressions de peur sur les visages.

Au premier contact et pour leur entourage, les psy, ces enfants et ces adultes sont invisibles, un enfant modèle, le voisin parfait, la mère idéale, le gendre rêvé. Mais la vue d’une personne en détresse n’imprime rien dans leur amygdale droite, quand ils regardent le visage d’une personne ayant une peur intense. Les psychopathes sociaux sont parfaitement intégrés mais ils n’ont pas d’empathie, ne savent pas ce qu’est l’amour (les autres, leur famille, sont des associés), n’ont aucun remords et ne savent pas s’arrêter quand on leur dit que ça fait mal car ils ne le ressentent pas. Il n’ont pas peur et certainement pas celle du juge.

(voir ici : https://psychology-tools.com/test/pcl-22)

Les altruistes

Mais le monde est aussi rempli de gens qui réalisent des actes émouvants d’altruisme, se portent volontaires pour aider des animaux en danger, des enfants ou des malades mentaux, offrent de l’argent à des gens de pays lointains, donnent leur sang pour des personnes malades ou blessées. Ils se dépouillent de leurs propres habits pour aider des gens à s’habiller ou leur tenir la porte dans le métro…

Notre espèce s’est dotée de cette capacité d’empathie envers les émotions des autres pour prendre soin d’eux. Et c’est grâce à cette capacité qu’elle a survécu.

Selon Marsh l’ocytocine, « l’hormone des câlins » qui joue un rôle crucial dans le maternage et l’allomaternage (s’occuper des petits des autres), accroit fortement la sensibilité aux visages effrayés que les psychopathes n’arrivent pas à reconnaître et que des personnes très altruistes décèlent avec une grande sensibilité et qui déclenche chez eux un désir de soin.

« Pour conclure, même si aucune technique actuelle n’est encore à même de tester directement cette hypothèse chez l’homme, voici ce qui se passe à mon avis. Lorsqu’un signal arrive à l’amygdale (la région basolatérale pour être précise) que quelqu’un d’autre est effrayé, il se produit deux choses. Premièrement, le noyau basolatéral répond avec vigueur, reflétant l’importance de ce qui a été détecté. Puis il transmet ce signal au noyau central, qui lance la réponse empathique. Il dit par exemple à l’hypothalamus d’augmenter la réponse physiologique de peur, avec le cœur qui accélère, les paumes qui transpirent et la tension sanguine qui bondit. Dans le même temps, les aspects infantiles et les expressions de vulnérabilité sont aussi traités et déclenchent une élévation de la production d’ocytocine dans l’hypothalamus. Quand le neuropeptide atteint le noyau central de l’amygdale, il déclenche une réponse dans l’énorme quantité de neurones sensibles à son effet dans la partie latérale de ce noyau. Des neurones de cette partie suppriment les activités suscitées par la peur dans les autres régions de l’amygdale. Ces neurones peuvent par exemple indiquer à d’autres cellules de l’amygdale centrale d’inhiber ce qui aurait autrement été une réponse d’évitement liée à la peur. Une attitude orientée vers le soin peut alors se développer. » (p. 253).

On le voit l’être humain n’est en aucun cas un égoïste fini ou un insensible incurable. Il existe de grandes variations naturelles d’altruisme ou de psychopathie mais chacun de nous peut développer l’altruisme en lui et devenir meilleur à ses yeux et pour les autres.

Chacun de nous peut se mettre à la place d’un réfugié pauvre dans un pays très riche et en tirer les conclusions politiques qui s’imposent.

Un sondage du Common Cause UK Values Survey[2], montre qu’un biais de négativité fausse l’opinion des gens sur la nature humaine. Alors que la moitié des sondés déclaraient que les gens privilégiaient en général des comportements égoïstes tels que la domination, la manipulation des autres et l’avidité sur ceux altruistes en faveur de la justice sociale, de l’entraide et de l’honnêteté…. Pour les autres. 74 % d’entre eux disaient qu’ils accordaient plus de valeur aux comportements altruistes qu’à ceux dus à l’égoïsme. Un perception faussée de la valeur de l’altruisme réel dans le monde donc. Bon, ça laisse 26% d’irréductible tendant vers la psychopathie mais ça ouvre quand même un bel espoir pour les idéalistes altruistes !


[1] En réalité Grove, Juif hongrois né en 1936 qui avait affronté la Shoah, utilisait cette expression pour dire comment son entreprise championne des semi-conducteurs avait dû s’adapter face aux fabricants japonais qui avaient failli tuer Intel, et non pas pour se faire la chantre de « la guerre de tous contre tous ».

[2] Common Cause Foundation, Perceptions Matter: The Common Cause UK Values Survey (London: Common Cause Foundation, 2016). Les résultats de cette enquête concordent largement avec ceux d’une étude récente en laboratoire menée par Ben M. Tappin et Ryan T. McKay, « The Illusion of Moral Superiority », Social Psychological and Personality Science (2016), 1-9.

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