Cirque Romanès, l’âme Tzigane

« La plupart des gens

ignorent tout du ciel,

et croient dur comme fer

à ce qu’ils font. Ma femme,

mes enfants et moi,

on n’est pas des gens »

Alexandre ROMANES, Paroles perdues, Gallimard, NRF, 2004

En sortant du Palais des congrès dans l’immense chantier qu’est devenu la porte Maillot on remarque un petit chapiteau rouge au cœur d’un parc.

On s’approche et là on découvre un tout petit cirque. Le cirque Romanès « dernier cirque tzigane au monde ». Le spectacle s’intitule : « les nomades arrivent ». J’ai pleuré tellement c’était beau. C’est rare et ça ne m’était pas arrivé depuis Kippour.

Alexandre Romanès
Alexandre et Délia Romanès

Elle c’est Délia, chanteuse hongroise d’origine, lui c’est Alexandre. Tziganes. Les parents. Et voilà leurs cinq filles en robe Flamenco, belles comme le jour. La cadette, Rosa Regina, à qui on passe tout, la technicienne du geste, l’acrobate, celle au cœur ardent. Ils vous accueillent comme des frères et des sœurs. En fait ils vous font entrer dans leur chapiteau, petit, intime, chaleureux, leur famille.

Alexandre est poète, édité dans le collection blanche de Gallimard quand même. A 20 ans il ne savait ni lire ni écrire.

« Ma fille Rose,

En regardant par-dessus mon épaule :

Regarde papa, le ciel est partout »

Alexandre ROMANES, Sur l’épaule de l’ange, Gallimard, NRF, 2004

Il a réchappé au COVID cet hiver, et Délia à un AVC. Avec les gilets jaunes ils ont dû arrêter le spectacle et ont connu a nouveau la grande pauvreté. Mais ils sont toujours là. Ils opposent la poétique, la vulnérabilité de leur corps, un jongleur de chapeau timide à votre assurance. D’un coup vous êtes désarmé. Vous redevenez un humain. Chaque représentation est différente, à la fin vous achetez des beignets chauds ou des recueils de poèmes d’Alexandre, proposés par lui et ses filles.

Alexandre est un ancien Bouglione qui a rompu avec les siens et un autre cirque, artisanal, improvisé. Ici pas d’animaux en cage, pas de clown. Les arts du cirque dans leur expression la plus pure et simple.

Il y a un type extraordinaire en costume noir avec un chapeau, j’ai filmé mais ça ne donne rien par rapport à la réalité. Il entre en piste, longiligne avec son visage maigre, avec la dégaine du type qui a peur de déranger, archi scrupuleux ; et là il commence à faire rouler ses chapeaux d’une main à l’autre en passant par ses bras et ses épaules. Et là on voit l’humanité.

Ici tout est bricolé, poétique, sans effet spéciaux, c’est l’humanité de ces femmes et de ces hommes qui vous fait un « effet spécial ».

La piste c’est la vie, le monde. Tu rentres, tu fais un tour de piste et tu t’en vas en essayant de faire le moins mal possible et de faire  rire un peu. Au fond on emporte quoi à la fin, à part nos émotions ?

Aude, acrobate, compagne d’Aline le neveu de Délia :

Ici le seul fauve est un chien…

… qui dresse son maître :

Et l’accordéon qui remplit l’air entre Klezmer et Flamenco, on hésite sans cesse. Pas de musique « de cirque » : Poum, poum avec les trompettes et la grosse caisse, comme à la corrida.

Non, la musique comme dans la vie quand on est heureux et qu’on est triste, quand on se sent bien puis le lendemain plus rien, on n’y croit plus, et puis qu’on s’aperçoit qu’on est quand même aimé et la lumière revient. Parceque D.ieu l’a décidé ainsi.

Le cirque et le peuple Gitan ont été mis dans ce monde pour nous rappeler que même bien installés dans la vie on reste juste des sœurs et des frères de passage. On appartient au paysage.

Les Gitans et nous les juifs sommes deux peuples frères. Parfois il suffit de remplacer ‘Gitan’ pas ‘Juif’ pour comprendre :

« Il n’y a pas beaucoup de gens

qui se trouvent moins bien

qu’un Gitan »

Alexandre ROMANES, Sur l’épaule de l’ange, Gallimard, NRF, 2004

Le matin j’avais parlé à la journée du CRIF au Palais des Congrès, Porte Maillot. « Être juif et français ». L’après-midi j’ai découvert un petit cirque porte Maillot. « Être tzigane et français », ça semble encore plus dur !

Des gens du XVIème ont cent fois essayer de les virer, ont manifesté, commis des attaques du chapiteau, les ont accusés de manger leur chats. Et pourquoi pas d’empoisonner les puits ! Et puis ils se sont réconciliés et tout le monde est venu au cirque, et avec les enfants !

Certains disent que les Gitans sont une tribu perdue d’Israël, comme les Kukis d’Inde (les Bnei Menashe), les Juifs d’Ethiopie (les Beta Israel) considérés par le Grand rabbin d’Israël comme des descendants de la tribu de Dan ou les Lemba d’Afrique du Sud, du Zimbabwe et du Malawi. Je ne sais pas si c’est vrai mais nous avons le même destin pour père, nous nous sommes sédentarisés mais nous sommes toujours d’ailleurs, nous avons partagé un certain nombre d’exils. Libres comme le vent. Comme nous ils ont toujours été pris pour cible. Adolf et ses comparses, eux, ne s’y sont pas trompés. Allez voir le mémorial des Gitans à Berlin à coté du Mémorial juif. Vous verrez. On n’en sort pas indemne.

Comme les Juifs, le peuple de la route est toujours là.

« Le ciel, donner et Dieu

dans la langue tzigane,

c’est la même mot »

Alexandre ROMANES, Sur l’épaule de l’ange, Gallimard, NRF, 2004

le 31 décembre les Romanès font un grand spectacle de cirque, Réservez., vous ne perdrez pas votre temps.

Deux sœurs dans un cerceau en l’air (Alexandra).

Allez voir ces amis de D.ieu.

vous serez sous la protection du ciel.

Spectacle « Les nomades arrivent ! », square Parodi, Porte-Maillot, tous les samedis (15 h et 20 h 30) et dimanches (15 h) jusqu’au 15 mars inclus (adultes : 20 €, moins de 25 ans : 15 €, enfant de 3 à 12 ans : 10 €, gratuit pour les moins de 3 ans). Durée du spectacle : 90 minutes.

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