En ce chabbat de la hiloula de Baba Salé (zatsal). Rabbi Israël Abehassera ou Abouhatsera (hébreu : ישראל אבוחצירא), plus connu sous le titre de Sidna Ribbi Baba Salé (hébreu : באבא סאלי, arabe : بابا صلى)
Date de décès : 8 janvier 1984 Netivot, Israel
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Dans la Kabbale, Dieu ne crée pas en apparaissant, mais en se retirant. Il ne règne pas par la force de l’évidence, mais par la fragilité du caché. La création est le lieu d’un paradoxe vivant : Dieu est d’autant plus présent qu’il accepte de ne pas l’être pleinement.
Le processus de création est donc un drame sacré : Dieu s’exile de lui-même pour que l’homme puisse exister, aimer, réparer et, à son tour, révéler en respectant le voile. C’est dans cet entre-deux — ni présence écrasante, ni absence totale — que se joue l’aventure spirituelle de l’humanité.
Le paradoxe fondateur du processus de création
La Kabbale développe une intuition vertigineuse : Dieu ne se révèle qu’en se retirant. La création n’est pas un simple acte de manifestation, mais un mouvement paradoxal de voilement, sans lequel aucune altérité, aucune liberté, aucune histoire ne serait possible. Ce paradoxe structure l’ensemble de la pensée kabbalistique, depuis le Zohar jusqu’à la Kabbale lourianique : Dieu se donne au monde en se cachant.
L’Ein Sof : Dieu avant toute révélation
Au point de départ, la Kabbale affirme l’absolue transcendance de Dieu sous le nom d’Ein Sof (l’Infini). L’Ein Sof n’est pas un « être » parmi d’autres, ni même l’Être au sens philosophique : il est au-delà de toute détermination, au-delà du langage, de la pensée et de la représentation. Dire quelque chose de l’Ein Sof, c’est déjà le limiter.
Ainsi, avant la création, Dieu est partout et nulle part : il n’existe aucun « extérieur » à lui. Dans une telle plénitude, la création est impossible, car il n’y a aucun espace pour l’autre. La question devient alors centrale : comment un monde fini peut-il émerger d’un Infini absolu ?
Le Tsimtsoum : se retirer pour faire place
La réponse décisive est formulée par Isaac Louria : le tsimtsoum. Contrairement à une création par débordement, le tsimtsoum est un acte de retrait. Dieu contracte sa lumière, laissant apparaître un « vide » (ḥalal panouï), un espace où autre chose que lui peut exister.
Ce retrait n’est pas une absence réelle : Dieu n’abandonne pas le monde. Il se voile, dissimulant sa présence pour rendre possible l’autonomie du créé. La création commence donc par une auto-limitation divine, comparable à une respiration : Dieu « inspire » son infinité pour permettre l’émergence du fini.
Déjà apparaît une loi fondamentale : la révélation passe par le retrait. Plus Dieu se cache, plus le monde peut exister.
Les Séfirot : la lumière filtrée
Après le tsimtsoum, la lumière divine ré-entre dans l’espace créé sous forme structurée : ce sont les Séfirot, dix modalités de manifestation divine. Elles ne sont pas des parties de Dieu, mais des canaux, des filtres, des vêtements de la lumière.
Chaque Séfira est à la fois révélation et dissimulation :
Hokhma révèle la sagesse mais voile l’Infini,
Hesed révèle l’amour mais en limite l’absolu,
Gevoura révèle la rigueur tout en la contenant.
Dieu ne se donne jamais directement : il s’habille (hitlabshout). La lumière nue serait destructrice. Seule une lumière voilée, mesurée, permet au monde de subsister.
La brisure des vases : l’échec nécessaire
Selon la Kabbale lourianique, les premiers réceptacles de la lumière divine — les kelim — furent incapables de contenir l’intensité de cette lumière. C’est la brisure des vases (shevirat ha-kelim). Les vases éclatent, la lumière se disperse, et des étincelles divines tombent dans la matière.
Cet événement n’est pas un accident : il est structurel. La création est dès l’origine fracturée, marquée par l’exil du divin dans le monde. Dieu est présent, mais caché, emprisonné dans l’opacité du réel.
Le mal, le chaos, la souffrance ne sont donc pas extérieurs à la création : ils sont le prix de la liberté et de la différenciation. Dieu accepte de se perdre partiellement dans le monde pour que le monde puisse être.
Hester Panim : le visage caché de Dieu
La Bible parle de Hester Panim, le « voilement du visage ». La Kabbale radicalise cette notion : Dieu se cache pour que l’homme puisse le chercher. Un Dieu trop visible annihilerait toute responsabilité humaine.
Le voilement est ainsi un acte d’amour. Dieu renonce à l’évidence de sa présence pour ouvrir un espace éthique, historique et spirituel. L’homme vit dans un monde où Dieu est suffisamment absent pour être nié, mais suffisamment présent pour être trouvé.
Le Tikkoun : réparer en révélant
La finalité de la création n’est pas la brisure, mais la réparation (tikkoun). Par ses actes, ses mitsvot, son intention (kavana), l’homme libère les étincelles divines prisonnières du monde.
Chaque acte juste est une mini-révélation, un dévoilement partiel du divin caché. Mais cette révélation ne supprime jamais totalement le voile : elle l’affine. Le monde ne sera pas aboli, mais transfiguré.
Dans cette perspective, l’homme devient partenaire de Dieu dans le processus créateur. Dieu s’est voilé pour que l’homme puisse participer à son dévoilement.
Le Zohar : Dieu se révèle dans le secret
Le Zohar affirme que « il n’y a pas de lumière sans vêtement ». Le secret n’est pas l’opposé de la révélation : il en est la condition. Le dévoilement total serait une annihilation du sens.
Ainsi, la Kabbale ne cherche pas à lever tous les voiles, mais à apprendre à lire à travers eux. Le monde est un texte crypté, une écriture divine fragmentée.

