Le Pape, l’Europe et les juifs… « combien de divisions ? »

« Le Pape ? Combien de divisions ? » La formule attribuée à Staline revient irrésistiblement à l’esprit après ces quatre jours de visite de Léon XIV en France.

Quelque chose vient de se passer avec la visite de 4 jours du pape en France. Religieux, certes, mais surtout politique au sens le plus ancien du terme : quelle civilisation voulons-nous encore former ensemble ? Qu’est-ce qui fait religion c’est à dire relie les peuples européens.

Paris vaut bien une messe…

Regardons d’abord les faits.

Vendredi soir, 80 000 jeunes de 17 à 35 ans remplissent le Stade de France pour une veillée de prière. Nous sommes à Saint-Denis, au cœur de la Seine-Saint-Denis, à quelques centaines de mètres de la basilique où reposent les rois de France, là où le saint chrême unissait le roi de France au roi David. La terre au ciel. Le ciel et la pierre en bâtiments visibles. Devenu une dar al islam. La procession est d’ailleurs partie de la basilique pour rejoindre le stade.

Le lendemain, la foule déborde littéralement sur Paris. Les estimations varient selon les sources, mais Associated Press et Le Monde évoquent environ 800 000 personnes pour la messe en plein air, avec une foule s’étendant de la Concorde aux Champs-Élysées. Une prière de rue autorisée ? Dans l’un des pays les plus sécularisés d’Europe, des centaines de milliers de personnes prient publiquement au cœur de la capitale. Ce n’est évidemment pas un sondage électoral. Ce n’est pas davantage le signe d’une soudaine « reconquête catholique » de la France.
Mais c’est une démonstration de présence.

Combien de divisions ? Beaucoup plus qu’on ne le pensait.

Metz

La messe aura lieu… à Metz.

Le lieu lui-même est choisi avec une précision presque chirurgicale : Metz, la Lorraine, la frontière, les guerres franco-allemandes, la réconciliation, Robert Schuman.

Et là, le message change de registre. Au centre Robert Schuman c’est à dire au cœur de ces démocrates chrétiens qui ont créé le concept d’Europe après guerre. Valse à deux temps :

Tout d’abord, la séquence spirituelle avec la signature de l’Appel de Metz, un accord de paix entre les religions avec le Grand Rabbin Haïm Korsia et Chems-Eddine Afiz. Chem-Eddine Afiz qui a proclamé son amour et de l’Islam et de la République et de la France, dans un discours admirable et sans faille, sur France Inter, relayé sur France info, le jeudi précédent :

L’accord signé par les responsables religieux évoque une « responsabilité particulière » dans la construction de la paix, notamment « ici, en Europe ». Il condamne les guerres, les discriminations, les atteintes aux personnes et aux lieux de culte, les discours de haine et explicitement le « poison du totalitarisme ». Il affirme surtout qu’aucune religion ni « vérité religieuse » ne peut servir à justifier violence et haine.

Vient ensuite la séquence politique : avec quelques rois du Luxembourg et de Monaco, les Macron et les émissaires de la communauté Sant Egido’, anciens ministres italiens et européens convaincus du gouvernement Renzi. On ne parle plus seulement de foi. On parle explicitement d’Europe, de civilisation, de démocratie, de paix, d’histoire et de racines. Et on revient à la Chrétienté…

Léon XIV explique qu’on ne peut comprendre l’Europe sans saint Benoît et le monachisme. Il rappelle le rôle considérable joué par les monastères dans la constitution de la civilisation européenne : l’éducation et les universités, les hôpitaux et la médecine, les sciences, le droit, mais aussi l’organisation des villes et des États. Monseigneur Aveline ajoutera que les pères abbés des monastères européens se retrouvaient au 12eme-13eme siècles à l’abbaye de Cîteaux pour former le premier Conseil de l’Europe.
Cîteaux, historiquement c’est le centre du réseau européen d’abbayes soeurs cisterciennes, qui, après Cluny en l’an 1000, ont été les premières world companies économiques après Rome en Europe. Economie et spiritualité donc.

Puis Léon XIV prononce cette phrase sans ambiguïté : « On ne peut donc pas parler de l’Europe sans évoquer le christianisme. »

Emmanuel Macron lui-même va plus loin encore. Devant le Pape et les dirigeants européens réunis à Metz, le président de la République affirme que l’Europe « s’est construite sur un socle gréco-romain et judéo-chrétien ». Il rappelle Robert Schuman, Adenauer et De Gasperi, ces démocrates-chrétiens qui ont transformé la réconciliation franco-allemande en institutions européennes.

Et le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France et donc l’une des voix les plus importantes du catholicisme français, ajoute une dimension essentielle : impossible, dit-il en substance, de parler des racines spirituelles européennes en oubliant « la part immense du peuple Juif, dont la contribution intellectuelle fut si grande et le martyre si effrayant ». Un discours forcément validé avant à Rome.

« Et qui pourrait ignorer, dans la diversité des composantes spirituelles de l’Europe, la part immense du peuple Juif, dont la contribution intellectuelle fut si grande et le martyre si effrayant ? »

Le mot qui agite la politique française depuis le 07 octobre, en ce soir même du 28 septembre, avec les habituelles boules puantes : juif. Le « peuple juif ». Ce petit peuple dont la terre est en Orient.

Ce qui se dessine ainsi n’est pas simplement un retour du catholicisme. C’est quelque chose de plus politique : la réactivation d’un récit européen dans lequel Athènes, Rome, Jérusalem et le christianisme constituent une généalogie commune. Un récit laïcisé à l’époque des Lumières pour créer la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme et le dialogue avec les autres cultures et spiritualités.

Léon XIV insiste d’ailleurs explicitement sur cette articulation : retrouver ses racines et s’ouvrir au dialogue avec l’autre.

C’est important, parce que ce discours ne se confond exactement ni avec celui de la droite identitaire ni avec celui d’une France qui voudrait effacer toute référence à son histoire religieuse dans un jeu de substitution d’abord à visée électorale . Et au moment où les nationalismes explosent en Europe.

Il tente une troisième voie.

Je connais un peu le Vatican. J’y ai vécu, dans la maison de Saint-Ambroise. Et j’ai gardé une conviction en voyant la curie romaine. En m’apercevant qu’elle était le décalque de cette curie des Imperators ou Caligula avait fait siéger son cheval. Dans cette institution bimillénaire les mots, les gestes et les symboles sont pesés et jamais proférés en improvisation. Le Vatican est à la fois une Église et un État disposant d’un des plus puissants réseau diplomatique et de « renseignement », de facto, mondial qui règne sur 1,2 milliard de catholiques.

Il serait excessif d’affirmer que chaque détail de cette visite relève d’un plan politique secret. Evidement. Mais il serait tout aussi naïf de considérer comme indifférente la succession des images : Saint-Denis, les Champs-Élysées, Metz, Schuman, saint Benoît, la contribution juive à l’Europe, la réconciliation franco-allemande, la démocratie et l’État de droit.

J’ai immédiatement pensé à une autre situation : Aout 1980 : Jean-Paul II face soutient la révolte de chantiers de Gdansk en 1980. Soutenue en sous main par la CIA. En 1989, les tables rondes en Pologne mènent aux premières élections semi-libres et à la victoire de Solidarité, créant le premier gouvernement non communiste du bloc de l’Est. Une transition pacifique. Une grève qui enclenche la dynamique irrésistible qui conduira neuf ans plus tard à la chute du mur de Berlin.

Comparaison n’est pas raison, donc prudence. La Pologne de Solidarność, les grèves de Gdańsk, la guerre froide et le soutien occidental au mouvement anticommuniste appartenaient à une configuration historique totalement différente. Mais Jean-Paul II a démontré ce que Staline n’a pas compris : la puissance spirituelle dépasse toujours la puissance temporelle sur le long terme. On parle de vague de milliard de personnes sur des millénaires… Et la conscience commune d’une population quand elle est religieuse est indestructible.

Léon XIV ne rejoue pas 1979 mais il aligne ses divisions spirituelles.

Et tout cela à quelques mois d’une élection présidentielle française dans un contexte inflammable. Pas une consigne électorale du Vatican, ça n’arrive jamais. En revanche, le message européen est explicite. Et c’est probalement la ligne de fracture entre les anciens démocrates chrétiens fatigués et les nouveaux « extrêmes ».

La déesse « Europe »

Face aux forces centrifuges qui traversent les sociétés européennes, Léon XIV remet sur la table un vieux projet que beaucoup croyaient épuisé : l’Europe comme civilisation politique.

Il faut savoir que le mot même d’Europe, une déesse grecque oubliée a été convoqué par Pie II en 1453, alors que l’Empire ottoman musulman avance vers l’Occident et se trouve aux portes de Vienne. Face à l’expansion ottomane, il emploie de plus en plus le mot Europa et même Europaei / « Européens » pour désigner une communauté occidentale qu’il cherche à mobiliser. Les historiens voient dans ce moment une étape importante du passage de la vieille notion de Christianitas, la Chrétienté à celle d’une Europe conçue comme communauté politique et civilisationnelle.

Une Europe consciente de ses racines gréco-romaines, juives et chrétiennes, mais précisément pour en tirer l’universalité de la personne, la dignité humaine, la démocratie, le droit et la paix.

Et il n’est pas du tout anodin que de tous bords le signifiant « juif » soit convoqué dans le nouvel antisémitisme d’extrême gauche ou dans les boules puantes qui a accusent les 60% des français qui choisiraient Marine Le Pen de devenir des nazis.

C’est peut-être là que se trouve désormais l’une des véritables lignes de fracture politiques européennes. La fracture passe entre ceux qui considèrent encore l’Europe comme un projet historique et politique, héritier notamment de Schuman, Adenauer et De Gasperi, et ceux qui pensent que l’État-nation doit redevenir l’horizon politique ultime.

Entre la « créolisation » annoncée par certains et la « libanisation » redoutée par d’autres, le Vatican semble remettre en circulation un troisième imaginaire : l’Europe.

Non pas l’Europe technocratique des normes et des règlements mais comme mémoire spirituelle, civilisation, réconciliation des religions.

Combien de divisions ?

La question reste celle des forces en présence qui évidement ne peuvent pas être essentialisées à des blocs antagonistes.

  • Il reste deux millions de français à la messe chaque dimanche.
  • Selon NielsenIQ, en 2026, environ 12 millions de Français achètent des produits halal. Gira Conseil estime par ailleurs qu’environ 30 % des consommateurs réguliers de halal ne sont pas musulmans, soit 3 à 4 millions de personnes.
  • Il reste 440 000 juifs en France mais 80 à 100 000 on quitté la France depuis 2020.
  • Mais la réalité est que 88% des juifs vivaient en Europe (Orientale et occidentale) en 1880, 9% aujourd’hui selon le grand démographe Sergio DellaPergola. En 1900, la proportion était déjà descendue à 83 %, puis à environ 58 % en 1939.

La France compte la plus grande communauté musulmane d’Europe et aussi la plus grande diaspora juive du continent (440 000 personnes). Et les élections semblent se jouer sur une manipulation des musulmans et des juifs ! Alors que les électeurs suivent en bêlant.

La discussion qui suivra la visite du pape promet d’être intéressante.

L’Europe est-elle seulement un marché, une monnaie, des normes et des frontières ? Comment des technocrates fonctionnaires pourraient-ils remplacer les politiques émanant de ses peuples? L’Europe peut-elle et doit-elle se dissoudre dans les nations qui l’ont précédée ? Comment ces héritages grec, romain, juif et chrétien peuvent lui permettre de se connecter avec le reste du monde (Asie, Chine, Afrique) ? L’islam européen peut-il à son tour prendre place dans cette histoire commune sans demander qu’elle s’efface ? Si oui, comment ?

À quelques mois d’une élection présidentielle française qui risque de transformer les appartenances religieuses et culturelles en arguments électoraux, ce débat mérite mieux que des caricatures, des anathèmes et des bombes sales pour réduire ad hitlerum tout adversaire politique.

Bref sortir de la fenêtre d’Overtone qui permet désormais de dire n’importe quoi au nom des juifs ou des musulmans pris en otages. Et bien sûr ne pas partir du point de Godwin auquel semble désormais aboutir très vite toutes discussions, poussées par quelques algorithmes affinitaires. Bref c’est quoi l’Esprit de l’Europe, cette civilisation des cafés comme la voyait Georges Steiner.

L’Europe commence au café, ces salons publics de l’intelligence naturelle où des femmes et des hommes ont perdu du temps à parler du vrai, du beau, du juste et de D.ieu.

Mais que reste-t-il de cette fraternité venue de Jérusalem? Cultivée dans les monastères ? De ce Monde d’hier si bien décrit par Stephan Zweig dans son témoignage prophétique et crépusculaire ?

Lire à ce sujet mon livre : Capitalisme et Christianisme, 2000 ans d’une tumultueuse histoire parue chez Bourin Editeur en 2009.

Bonne fête des cabanes ! Hag Souccot Sameah !

Un miracle de Souccot…

NOS METAMORPHOSES est en prévente sur Amazon.

Sortie le 03 novembre dans les vraies librairies.

NOS METAMORPHOSES – De Michelin au monastère – sortie 03 nov.

 » Nos Métamorphoses  » – Parution le 03 novembre

Métamorphoses de la Kabbale (réception) : du Maassé Merkava à Akiva Tatz en passant par la kabbale extatique, le Zohar, Issac de Louria et Nahman de Bratslav.

La Kabbale n’est ni une doctrine figée ni un système apparu soudainement avec le Zohar. Elle est une longue histoire de métamorphoses. Depuis la destruction du Temple, chaque époque de crise du peuple juif a reformulé la même question : où trouver Dieu lorsqu’Il semble s’être retiré du monde ? Les sages de la Merkava l’ont cherché dans l’ascension vers les palais célestes ; le Sefer Yetsira dans le mystère des lettres ; Aboulafia dans l’extase ; le Zohar dans l’architecture des Sefirot ; Louria dans la réparation d’un monde brisé ; Rabbi Nahman jusque dans le « caché du caché ». À chaque étape, la catastrophe ne met pas fin à la quête : elle la transforme. Car il existe un paradoxe au cœur de la mystique juive : c’est souvent lorsque Dieu paraît le plus absent que surgit une manière nouvelle de Le chercher. La souffrance n’y reçoit jamais le dernier mot. Elle devient la matrice d’une métamorphose, et, au bout de cette histoire traversée d’exils, de destructions et de recommencements, se dessine une même espérance : la Gueoula, la Rédemption.

Il existe une tentation, quand on aborde la mystique juive, de tout ramener au Zohar, comme si la Kabbale était née d’un seul livre, en un seul instant, dans l’Espagne du XIIIe siècle. C’est une illusion d’optique. Le Zohar est un sommet, pas une origine. Avant lui, il y a des siècles de tentatives pour répondre à une seule question, toujours la même : comment un être fini peut-il faire l’expérience d’un Dieu infini ein sof ? Chaque école a proposé sa réponse, son chemin vers le secret (sod). Et chacun de ces snetiers porte les traces du monde dans lequel il est né.

Les origines talmudiques, le Maasse Merkava

Tout commence dans les académies rabbiniques des premiers siècles de notre ère, en Babylonie et en terre d’Israël, à l’époque même où se compose le Talmud.

Le second Temple a été détruit en 70. Le lieu où Dieu habitait visiblement parmi les hommes, le Saint des Saints, n’existe plus. Cette perte est un traumatisme spirituel majeur pour Israël. Où trouver Dieu quand son adresse terrestre a disparu ? Ou monter çà chaque fête.
Les sages répondent en partie par la loi, la Halakha, mais aussi par la torah shébé al pé, sur les lèvres. On redit les sacrifices du matin et du soir dans le Temple avec les offices de Chaarit et mlin’ha et on en rajoute un (moussaf) le chabbat .

Mais une minorité d’entre eux, des figures comme Rabbi Akiva ou Rabbi Yohanan ben Zakkaï, s’autorisent une autre voie, plus risquée : la contemplation directe du monde céleste.

Le Talmud lui-même évoque avec prudence le Maassé Merkava, l’Œuvre du Char, en référence à la vision d’Ézéchiel du char divin porté par des créatures célestes (Ez 1).

Selon ce que m’a enseigné le rabbin Harboun ce Maassé merkava s’oppose au maassé berechit, la galout à la géoula, l’âme en vrac à l’unité de l’âme et du peuple sur la terre d’Israël. Entre les deux ani mégalé… je me découvre, je deviens moi-même, ma nechama, mon âme créé au commencement du monde dans le maassé beréchit (acte de création des 6 jours).

J’en parlerai dans mon livre NOS METAMORPHOSES à paraitre en novembre. C’est fascinant.

La littérature qui en découle, dite littérature des Hékhalot (les Palais), décrit une ascension à travers sept palais célestes superposés, gardés par des anges hostiles, jusqu’au trône de gloire.

On y trouve déjà des techniques : jeûnes, répétitions incantatoires de noms divins, postures.

Le récit le plus célèbre, celui des quatre sages qui « entrèrent dans le Pardès » (le verger, entendu comme le jardin mystique), est un avertissement : l’un meurt, l’autre devient fou, le troisième : Elicha ben Abouya, aher l’autre, devient hérétique. Seul Rabbi Akiva « entre en paix et sort en paix ». C’est la première formulation explicite d’un danger constitutif de toute mystique juive : approcher Dieu de trop près peut détruire.

Il ne s’agit pas de fusion ni d’union avec le divin, une idée qui restera longtemps étrangère au judaïsme rabbinique. Il s’agit de vision, de contemplation à distance respectueuse. Dieu est comme nous dit la paracha d’hier « Anokhi haster astir panaï bayom hahou » : « Et moi, je cacherai certainement ma face en ce jour-là » (Deutéronome 31, 18). L’un des versets les plus vertigineux de la Torah. Ce qui frappe dans la formulation hébraïque, c’est le redoublement du verbe : haster astir, l’infinitif absolu suivi du futur, une construction qui en hébreu biblique intensifie l’action. Ce n’est pas seulement « je cacherai », c’est « je cacherai vraiment », « je dissimulerai la dissimulation elle-même ».

Les commentateurs, notamment dans la tradition hassidique, ont vu dans ce doublement l’annonce d’un exil au carré : non seulement Dieu se retire, mais Il cache même le fait qu’Il se cache. L’homme ne perçoit plus l’absence comme une absence de Dieu, il la vit comme le simple cours normal du monde, un silence qui ne se signale pas comme silence.

Le mystique reste un sujet devant un trône, jamais absorbé en lui puisqu’il se cache, se retire, pour laisser sa créature ex-ister, et se révèle justement dans ce voilement dont le monde est le témoignage (le tsim tsoum de Louria). C’est un chemin vertical, ascensionnel, mais qui préserve absolument la frontière entre créature et Créateur.

La littérature des Hékhalot, les Palais célestes

Ce corpus mérite qu’on s’y arrête pour lui-même, car il constitue le premier ensemble de textes mystiques juifs proprement dits, celui qui donne chair et détail à ce que le Talmud n’évoquait qu’à mots comptés sous le nom de Maasse Merkava.

Ces textes se composent entre le IIIe et le VIIIe siècle environ, dans les mêmes milieux rabbiniques de Babylonie et de Palestine byzantine qui produisent le Talmud, mais en marge de lui, souvent sous pseudépigraphie attribuée à des figures tannaïtiques comme Rabbi Akiva ou Rabbi Yishmaël. C’est une période de minorité politique constante pour le peuple juif, sous domination sassanide puis byzantine, sans souveraineté ni Temple, où l’accès au sacré ne peut plus passer par un lieu terrestre. Les rabbins qui produisent cette littérature restent en général les mêmes qui codifient la loi orale dans le Talmud : ce ne sont pas des marginaux, ce sont souvent les têtes mêmes du mouvement rabbinique, ce qui explique la prudence extrême avec laquelle le Talmud encadre cette pratique, sans jamais la proscrire tout à fait.

Les textes principaux, Hékhalot Rabbati, Hékhalot Zoutarti, le Sefer Hékhalot (ou 3 Hénoch), décrivent une architecture céleste organisée en sept palais concentriques, qu’il faut traverser successivement pour parvenir jusqu’au trône de gloire, la Merkava d’Ézéchiel rendue accessible à l’expérience.

Chaque palais est gardé par des anges (les shomrei ha-saf, gardiens du seuil) hostiles par défaut, qu’il faut apaiser ou neutraliser par la récitation de sceaux, des formules incantatoires composées de noms divins et angéliques, sans lesquelles le voyageur risque la mort ou la folie, comme le rappelle l’épisode des quatre sages entrés dans le Pardès.

La méthode qui permet cette ascension porte un nom technique, la yerida la-Merkava, littéralement la « descente au Char », paradoxe volontaire du vocabulaire qui suggère que l’ascension céleste se vit intérieurement comme une plongée, une immersion en soi autant qu’une élévation.

On y trouve des techniques corporelles précises : la tête posée entre les genoux (une posture que l’on retrouvera, transformée, dans certaines pratiques respiratoires d’Aboulafia des siècles plus tard), des jeûnes prolongés, la récitation répétée de hymnes appelés Kedousha, chants de sainteté censés faire écho au chant des anges eux-mêmes.

C’est un système sans théosophie élaborée : contrairement au Zohar, il ne cherche pas à décrire une structure interne de la divinité, il décrit un espace à traverser, une géographie du sacré plus qu’une anatomie de Dieu. En cela, cette littérature est le chaînon manquant entre l’Écriture biblique, la vision d’Ézéchiel, et tout ce que la Kabbale ultérieure développera en système : le Sefer Yetsira empruntera à ce même univers l’idée que des noms et des lettres possèdent un pouvoir opératif sur la réalité céleste, et Aboulafia reprendra, bien plus tard, l’idée d’une ascension intérieure obtenue par la récitation méthodique de combinaisons sacrées.

L’expérience spirituelle visée reste fondamentalement contemplative et non fusionnelle : le mystique des Hékhalot ne cherche jamais à s’unir à Dieu ni à disparaître en lui, il cherche à voir, à contempler le trône et la cour céleste tout en restant lui-même, un sujet devant un roi. C’est une expérience saturée de crainte autant que de désir, où l’extase se mêle en permanence au danger de mort, une tension qui donnera son nom même à la vertu cardinale de cette littérature, la yirah, la crainte révérencielle, sans laquelle aucune ascension n’est concevable. C’est un mysticisme de la distance gardée, où l’immensité du fossé entre créature et Créateur est précisément ce qui rend possible, et non impossible, la contemplation.

Le Sefer Yetsira, du langage à la création

Entre le IIIe et le VIe siècle, sans doute en marge du même milieu babylonien, apparaît un texte bref et énigmatique qui va irriguer toute la Kabbale ultérieure : le Sefer Yetsira, le Livre de la Formation.

Le monde méditerranéen bruisse alors de spéculations sur la création par le Logos, le Verbe, aussi bien dans le christianisme naissant que dans le néoplatonisme et le gnosticisme. Le judaïsme rabbinique élabore sa propre réponse à cette question universelle : comment le monde a-t-il été fait ?

Dans le monde grec au Veme siécle avant notre ère le logos c’est ce bruissement qu’on entend dans les ports barbares m’avait enseigné Pierre Fruchon. Il devient peu à peu un principe ordonnateur du cosmos. Une présence du divin en de monde.

La réponse du Sefer Yetsira est radicale : Dieu a créé le monde par le langage, au moyen de trente-deux voies de sagesse, les dix Sefirot (littéralement les « nombres » ou « sphères », premières émanations abstraites) et les vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu. Les lettres ne sont pas de simples signes, elles sont les briques mêmes de la réalité, combinées comme des atomes pour former toute chose.

C’est un texte fondateur à deux titres. D’abord parce qu’il introduit la notion de Sefirot (sphères), que la Kabbale théosophique développera trois siècles plus tard en un système complet des attributs divins. Ensuite parce qu’il fonde toute une pratique de manipulation des lettres, guématria, permutations, qu’Abraham Aboulafia reprendra et systématisera au XIIIe siècle.

Ici, l’accès à Dieu ne passe plus par la vision d’un trône mais par la compréhension, presque la reproduction intellectuelle, de l’acte créateur lui-même. Connaître les lettres et leurs combinaisons, c’est toucher du doigt le mécanisme de la Création.

Une légende tardive rattachera même au Sefer Yetsira la création du Golem, être artificiel façonné par la puissance des lettres, preuve que ce texte a toujours été perçu comme un manuel d’un pouvoir démiurgique caché dans le langage.
Dans la légende le Maharal, au 16eme sicèle à Prague efface la lettre aleph du front du Golem devenu fou, et le mot emet – la vérité, devient mavet -la mort. On ne joue pas avec la parole de Dieu impunément.

La Kabbale extatique d’Abraham Aboulafia (Castille, XIIIe siècle)

Sept siècles après le Maasse Merkava, dans l’Espagne du XIIIe siècle, un homme reprend l’héritage du Sefer Yetsira pour en faire une technique d’union directe avec le divin.

L’Espagne du XIIIe siècle est un carrefour intellectuel unique, où coexistent tant bien que mal savoirs juif, arabe et chrétien. Abraham Aboulafia (1240-1292) naît à Saragosse, voyage en Orient, s’imprègne de philosophie aristotélicienne via Maïmonide autant que du soufisme extatique musulman, dont les techniques de répétition du nom divin (dhikr) ne sont pas sans écho dans sa propre méthode. C’est un tempérament de prophète autoproclamé, qui ira jusqu’à tenter, en 1280, de convertir le pape Nicolas III, ce qui lui vaudra d’être emprisonné.

Aboulafia construit une méthode méditative rigoureuse à partir des trois techniques héritées du Sefer Yetsira : la guématria (valeur numérique des lettres), le notariqon (acronymes et abréviations sacrées) et la temourah (permutations de lettres selon des grilles).

En combinant respiration contrôlée, mouvements de tête, chant et récitation systématique des combinaisons des lettres du Nom divin, le pratiquant cherche à dissoudre les formes habituelles de la pensée pour atteindre un état de conscience modifié.

C’est une Kabbale peu spéculative sur la nature de Dieu, presque exclusivement pratique et opérative. C’est dans ce cercle que se forme le jeune Joseph Gikatilia, qui compose sous l’impulsion de son maître le Guinath Egoz, avant de prendre ses distances et de s’orienter vers la voie théosophique du Zohar, sans jamais toutefois citer Aboulafia dans ses œuvres ultérieures : le fil de filiation existe, mais Gikatilia choisit de le taire.

Pour la première fois dans l’histoire de la mystique juive, on assume le langage de l’union, le dvekout, l’adhérence à Dieu, voire d’une forme de prophétie retrouvée. Le chemin n’est plus seulement ascensionnel et contemplatif comme dans la Merkava, il est fusionnel. Le but est de faire taire l’intellect discursif pour laisser affleurer une intuition directe du divin, une extase au sens propre, une sortie de soi.

J’en parlerai aussi dans mon livre NOS METAMORPHOSES à paraitre en novembre si Dieu veut, au chapitre « Extases ».

La Kabbale théosophique du Zohar (Castille, fin du XIIIe siècle)

Au moment même où Aboulafia développe sa voie extatique, un autre courant, contemporain et rival, prend forme dans la même région d’Espagne : celui qui aboutira au Zohar.

C’ets là qu’entre en scène un mystique et théologien fascinant : Joseph ben Abraham Gikatilia né en 1248, à Médinaceli en Castille-Espagne- et est mort entre 1323 et 1325. Georges Lahy Virya expose sa vie et les articulations avec Moise de Léon.

 » Éminent kabbaliste castillan, il fut le contemporain et l’ami de Moïse de Léon (1250-1305), auteur présumé du Zohar, l’œuvre majeure du mysticisme Juif. Les premières études de philosophie et de Talmud que fit Gikatilia, malgré son engagement mystique, le poussèrent dans diverses tentatives cherchant à réconcilier la philosophie et la Kabbale.

Très jeune, Joseph Gikatilia devint un élève d’Abraham Aboulafia (1240-1292), fondateur du courant mystique de la Kabbale extatique. Dans son traité Otsar Eden Haganouz, Aboulafia fait une mention élogieuse de son disciple : « À Médinaceli, il y avait deux disciples. L’un était Shmuel le Prophète, à qui j’ai appris un peu de Kabbalah, l’autre était Rabbi Joseph Gikatilia, puisse Dieu continuer à le guider. Il avait une grande intelligence, et recevra indubitablement un grand succès car Dieu est avec lui ».

Sous l’impulsion d’Aboulafia, Gikatilia écrivit son Guinath Egoz (Le verger de la noix), dont le titre est emprunté à un verset du Cantique des cantiques (6:11). Dans la terminologie de Gikatilia, la noix est un symbole mystique, tandis que Guinath contient les trois lettres initiales des méthodes de l’herméneutique : Guématria, Notariqon et Temoura, trois techniques de l’utilisation ésotérique des lettres largement employées par A. Aboulafia.

Toutefois Gikatilia n’a pas suivi Aboulafia dans sa direction montrant la Kabbale comme une voie de réalisation d’union mystique avec le divin, mais a conservé l’importance du cheminement mystique. Le livre de Gikatilia influença Moïse de Léon et Gikatilia fut à son tour influencé par le Zohar de Moïse de Léon, comme le prouve son travail suivant : Shaaréi Orah (Les Portes de la Lumière). »

– Introduction de : Joseph Gikatila, Shaaréi Orah, Les portes de la Lumière par Georges Lahy.

Moïse de Léon (1250-1305), auteur présumé du Zohar, appartient donc au même milieu castillan que Gikatilia et Aboulafia, dans une Espagne où la Reconquista chrétienne progresse et où la situation des communautés juives devient de plus en plus incertaine. Le Zohar se présente comme un midrach pseudépigraphe attribué à Rabbi Shimon bar Yohaï, sage du IIe siècle, une fiction littéraire qui lui donne une autorité ancienne alors qu’il est composé, très largement, au moment même où on le diffuse par des personnes maitrisant un hébreu rabbinique parfait.

Pour l’anecdote, un peu comme mon Grand rabbin Haïm Harboun qui a aidé le Rav Sitruk à passer ses examens. Haïm, mon maître, est docteur en psychologie clinique mais aussi en histoire et habilité à diriger les recherches à la fac d’Aix Marseille. Il est diplôme de linguistique hébraïque, université hébraïque de Jérusalem en 1951. Ces personnes vivent dans un univers de racines et de mots chantés qui s’appuient sur des lettres comme sur un mur pour projeter la voix.

Là où Aboulafia proposait une technique mystique extatique, le Zohar propose une théologie complète, une théosophie. Il déploie une structure de dix Sefirot, non plus comme simples catégories abstraites du Sefer Yetsira, mais comme un véritable organisme divin dynamique : Keter (la Couronne), Hokhma (la Sagesse), Bina (l’Intelligence), jusqu’à Malkhout (la Royauté), l’aspect immanent et féminin de la divinité, la Chekhina, présence de Dieu en exil parmi son peuple.

Chaque commandement, chaque verset de la Torah, chaque geste humain a une résonance dans cette architecture céleste. C’est un système d’exégèse infinie, où le monde d’en bas et le monde d’en haut se répondent en miroir permanent. Gikatilia s’inscrit dans cette veine avec son Shaarei Orah, l’un des commentaires les plus systématiques des dix Sefirot, marquant son passage définitif de la Kabbale opérative de son maître vers cette Kabbale spéculative, sans jamais le formuler comme une rupture explicite.

Il ne s’agit plus d’extase individuelle mais de contemplation symbolique et de réparation relationnelle. L’homme, par l’étude et l’accomplissement des commandements, participe à l’harmonie des Sefirot, il aide à unifier le masculin et le féminin du divin, à faire remonter la Chekhina exilée vers son époux céleste. C’est un chemin cognitif et rituel bien plus qu’un chemin extatique : on entre en Dieu par la compréhension symbolique du texte, pas par la dissolution de la conscience.

La Kabbale lourianique (Safed, XVIe siècle)

Deux siècles séparent le Zohar de la dernière grande mutation de la mystique juive médiévale, celle qui naît à Safed, en Galilée, autour d’Isaac Louria.

1492 : l’expulsion des Juifs d’Espagne est un cataclysme d’une ampleur inédite depuis la destruction du Temple. Toute une génération de kabbalistes exilés, parmi lesquels Moshe Cordovero puis Isaac Louria (1534-1572), se retrouve à Safed, petite ville de Galilée qui devient le laboratoire spirituel du monde juif.

Il fallait une théologie capable d’expliquer un mal aussi radical que l’expulsion, et de lui donner un sens cosmique plutôt que de le laisser comme une pure absurdité historique.

Louria répond par un récit dramatique de la création elle-même, transmis oralement par ses disciples, en particulier Hayyim Vital. Trois notions structurent ce système, en rupture nette avec la relative sérénité architecturale du Zohar : le tsimtsoum, la contraction volontaire de Dieu qui se retire de lui-même pour ouvrir un espace où la création puisse exister ; la chevirat ha-kelim, la brisure des vases destinés à contenir la lumière divine, trop intense pour eux, qui se fracassent et dispersent des étincelles de sainteté emprisonnées dans la matière et le mal ; et le tikkoun, la réparation, tâche confiée à l’homme, et singulièrement au peuple juif, par l’accomplissement des commandements et l’intention mystique qui les accompagne.

La filiation avec le Zohar est réelle, Louria en est un lecteur et un commentateur, mais il en radicalise l’inspiration en la transformant en un drame cosmique orienté vers une fin, une téléologie messianique, alors que le Zohar restait davantage dans une contemplation cyclique de l’harmonie divine.

Le chemin devient ici activiste et historique. Chaque acte humain, chaque prière accomplie avec la bonne intention mystique, la kavana, contribue littéralement à réparer un monde brisé et à hâter la rédemption. L’exil n’est plus seulement celui du peuple juif, il est celui de Dieu lui-même, dont les étincelles sont captives partout dans le monde. L’homme n’est plus seulement contemplateur ni même unifié à Dieu, il est un agent cosmique de rédemption.

la Kabbale hassidique de Rabbi Nahman de Bratslav, la joie dans le caché du caché (Ukraine, fin XVIIIe-début XIXe siècle)

Un siècle après Louria, à l’autre bout de l’Europe, une dernière métamorphose transforme radicalement l’expérience du divin : elle ne passe plus par la doctrine mais par la joie elle-même érigée en acte de résistance spirituelle.

Rabbi Nahman naît en 1772 à Medjybij, arrière-petit-fils du Baal Shem Tov, fondateur du hassidisme, à une époque où l’élan initial du mouvement s’essouffle déjà et où le hassidisme se fragmente en cours rivales. le judaisme comme le christianisme sont structurés en cours autour d’un prince ou Rabbi.

Le mot yiddish lui-même le dit : on parle de hoyf, littéralement « cour », pour désigner l’entourage d’un Rebbe hassidique, exactement comme on parlerait de la cour d’un prince. La structure est calquée, consciemment ou non, sur le modèle féodal environnant : un maître charismatique (le Tsaddik) réunit autour de lui des disciples, tient table ouverte lors des tish, distribue des bénédictions et des conseils qui font autorité sur tous les aspects de la vie, matérielle autant que spirituelle, de ses fidèles. Et la succession se transmet le plus souvent héréditairement, de père en fils ou de beau-père à gendre, exactement comme une couronne se transmet dans une dynastie. C’est ce mécanisme dynastique qui explique la multiplication des cours rivales, Belz, Guer, Loubavitch, Sanz, chacune avec son territoire d’influence, ses coutumes vestimentaires distinctes, parfois ses tensions ouvertes avec les cours voisines, un peu comme des maisons princières concurrentes.

Rabbi Nahman refuse de jouer ce jeu dynastique : il n’a désigné aucun successeur, déclarant qu’il fallait chercher le tsaddik en soi plutôt que dans une lignée, ce qui a valu à ses disciples le surnom de « hassidim morts », toyte hassidim, puisque leur cour n’a plus de prince vivant depuis 1810.

C’est la conséquence logique de sa théologie du caché dans le caché : si Dieu lui-même se dérobe jusqu’à cacher sa propre dissimulation, alors aucune figure humaine, fût-elle un fils ou un gendre désigné, ne peut prétendre incarner de façon stable et transmissible cette présence insaisissable.

Sa propre existence est traversée par l’épreuve : quatre de ses huit enfants meurent en bas âge, il est frappé de tuberculose, violemment critiqué par une partie de ses pairs hassidiques et par les mitnagdim, opposés au mouvement.

Mais son enracinement géographique porte une blessure plus ancienne et plus collective encore : en 1768, la ville d’Ouman, où il choisira de mourir, a vu des milliers de Juifs massacrés par les milices haïdamaks, retranchés dans leur synagogue avant d’être exterminés au canon. Nahman déclare peu avant sa mort que « les âmes des martyrs m’attendent », et choisit délibérément d’être enterré parmi eux. C’est donc un hassidisme qui naît à la croisée de deux tragédies, l’une intime, l’autre collective et encore fraîche dans la mémoire locale.

Nahman reprend l’architecture lourianique de l’exil des étincelles, mais il en déplace le centre de gravité : la joie (simha) devient elle-même l’instrument du tikkoun, non plus seulement l’accomplissement méticuleux du commandement avec kavana. « C’est un grand commandement que d’être toujours joyeux », enseigne-t-il, formule qui n’a de sens que si on la lit comme un acte de guerre spirituelle contre la mélancolie et le désespoir, qu’il considère comme les véritables ennemis de l’âme.

C’est là qu’intervient sa relecture du verset du Deutéronome que nous évoquions, Anokhi haster astir panaiv, bayon haou « Moi je cacherai, je cacherai ma face en ce jour ».

Quel est « ce jour » ? qu’on retrouve au début de la paracha nitsavim et à la fin de celle de Vayélekh que nous avons lue hier ?

Dans le Zohar III, 231a, Rabbi Shimon enseigne à propos de l’expression « וַיְהִי הַיּוֹם — Vayehi hayom » (« Or, ce jour-là… ») :

וּבְכָל אֲתַר « וַיְהִי הַיּוֹם » דָּא רֹאשׁ הַשָּׁנָה
Ou-ve-khol atar « vayehi hayom », da Rosh Hashana.
« Partout où il est écrit “Vayehi hayom”, ce jour est Roch Hachana. »

Le Zohar l’applique notamment à Job 1,6 : « ויהי היום ויבאו בני האלהים… » — qu’il interprète comme le jour du jugement, donc Roch Hachana. Il dit également que le passage concernant Élisée et la Shounamite (« ויהי היום ויעבר אלישע אל שונם », II Rois 4,8) se déroule à Roch Hachana.

Nahman va plus loin que le sens simple du redoublement : il enseigne l’existence d’un hester b’toch hester, un caché dans le caché, un second voile qui recouvre le premier, au point que l’homme ne perçoit même plus qu’il est privé de la présence divine. Mais c’est précisément dans ce redoublement de l’occultation que Nahman situe le lieu ultime de la foi : même là où Dieu semble totalement absent, au cœur du silence le plus total, une étincelle demeure, cachée dans la dissimulation elle-même. C’est une lecture qui radicalise le Zohar et Louria tout en s’en distinguant : il ne s’agit plus de réparer par l’étude ou le rite savant, mais de continuer à croire et à se réjouir précisément là où la raison ne trouve plus aucune preuve de présence divine, « car la foi commence là où la compréhension s’arrête ».

L’expérience spirituelle visée se déploie à trois niveaux caractéristiques de Bratslav. D’abord l’hitbodedout, la conversation solitaire avec Dieu dans sa propre langue, en pleine nature, chaque jour, une forme d’oraison libre et continue, très éloignée à la fois de la technique combinatoire d’Aboulafia et de l’exégèse savante du Zohar. Ensuite le conte, lorsque Nahman, constatant que l’enseignement direct ne suffit plus à toucher les âmes, se met à transmettre par des récits symboliques, comme celui de la princesse perdue, une pédagogie du caché qui rejoint par un autre chemin l’intuition du masque du monde d’Akiva Tatz. Enfin, et c’est le trait le plus singulier de Bratslav, la réparation collective incarnée par le rassemblement de Roch Hachana à Ouman : Nahman promet que quiconque viendra prier sur sa tombe à cette date précise, en donnant l’aumône et en récitant les dix psaumes du Tikoun haKlali qu’il a lui-même composés, sera « tiré des flammes par les papillotes », quelle que soit la gravité de ses fautes. C’est un hassidisme qui ne s’adresse plus à une élite mystique capable d’ascension ou de fusion, mais explicitement aux âmes brisées, aux pécheurs, à ceux que les autres écoles auraient laissés en marge, dans une ville même où le sol porte encore la mémoire d’un massacre. La joie de Bratslav n’est donc jamais naïve : c’est une joie qui se sait née d’un lieu et d’une histoire tragiques, et qui en fait, pour cette raison, sa réponse.

La Kabbale moderne : Akiva Taz, le masque du monde

Un jour mon ami Charles Harboun, fils de Haïm, m’a conseillé de lire Le masque du monde d’Akiva Tatz. ça a été pour moi un ébluissment.

Akiva Tatz est un cas singulier : rabbin orthodoxe sud-africain, né à Johannesburg, formé en médecine à la Witwatersrand puis à Washington University, devenu baal teshouva à l’âge adulte après une éducation non religieuse. Il enseigne aujourd’hui à Londres et à Jérusalem, dans la mouvance du mouvement de retour à la pratique (baal teshouva) qui s’adresse à un public occidental, souvent scientifique ou universitaire, en quête de sens.

C’est un contexte radicalement différent des précédents : non plus l’Espagne médiévale ou la Safed de l’exil, mais le monde juif orthodoxe anglo-saxon de la fin du XXe siècle, confronté à la sécularisation et au rationalisme moderne. Le livre lui-même se présente comme une synthèse pédagogique plutôt qu’une œuvre originale : Tatz indique dans ses remerciements que l’essentiel dérive des enseignements du rabbin Moshe Shapira et du rabbin Eliyahou Dessler, ce dernier étant l’auteur du classique du moussar Michtav MeEliyahou.

Le titre dit tout : le monde visible est un masque, une écorce (kelipa dans le vocabulaire kabbalistique classique) recouvrant une racine spirituelle véritable. C’est une reformulation contemporaine, en langage accessible et argumentatif, de la structure lourianique du tsimtsoum : si Dieu s’est contracté pour laisser place à un monde apparemment autonome, alors ce monde ne peut être, par construction, qu’un masque, une apparence qui dissimule sa source.

Ce que Tatz désigne par « masque », ce n’est pas simplement la matière opposée à l’esprit en général, c’est très précisément le monde physique comme voile recouvrant la Torah, comprise comme le véritable code source de la réalité, l’équivalent de l’ADN.

Le texte fondateur qu’il évoque est un midrash d’ouverture, Bereshit Rabba 1,1, qui commente le tout premier mot de la Genèse.

« Ainsi en va-t-il dans le monde : un roi de chair et de sang, lorsqu’il bâtit un palais, ne le bâtit pas de sa propre science, mais selon la science d’un architecte. Et l’architecte lui-même ne bâtit pas de sa propre science, mais possède des rouleaux et des registres pour savoir comment disposer les chambres et comment disposer les portes. Ainsi le Saint béni soit-Il regardait dans la Torah et créait le monde. »

« De la même manière, dit le midrash, Dieu a regardé dans la Torah et a créé le monde » Istakel oraita ou-vara alma : Il compare Dieu à un architecte qui, avant de bâtir un palais, ne travaille pas au hasard mais consulte des plans, des rouleaux (diftera’ot) préparés à l’avance. Istakel oraita ou-vara alma, une formule que le Zohar reprendra ensuite presque telle quelle dans la section Teroumah, en lui donnant une résonance beaucoup plus explicitement cosmogonique.

tatz prend soin de distinguer : ce n’est pas le texte écrit, le Sefer Torah figé en lettres sur le parchemin, qui joue ce rôle de code invisible. C’est la Torah chébé’al pé, la Torah orale, la dimension vivante, interprétative, en perpétuel déploiement, qui contient en germe toutes les significations possibles d’un même texte fixe.

De même que l’ADN biologique est une séquence relativement courte de quatre lettres qui contient pourtant le plan de développement de tout organisme vivant, passé et à venir, la Torah orale contiendrait en puissance toute la réalité, non seulement ce qui a été et ce qui est, mais aussi ce qui pourrait être, tout le champ du possible pas encore actualisé.

Je montrerai dans mon prochain livre comment à travers diverses métamorphoses par la techouva chacun de nous peu devenir une personne qu’il n’imaginait pas.

Cette idée n’est donc pas une vague allusion lourianique diffuse chez Tatz, elle a une racine beaucoup plus précise et beaucoup plus ancienne : c’est le Sefer Yetsira qui, le premier, fait des lettres les éléments constitutifs de toute réalité créée, un véritable alphabet génétique du monde. Tatz réactive cette intuition très ancienne, mais en la déplaçant : ce ne sont plus les vingt-deux lettres statiques manipulées par la guématria d’Aboulafia, c’est la dynamique interprétative elle-même, le mouvement sans fin de la Torah orale, qui joue le rôle de matrice génératrice.

En cela il rejoint aussi une intuition zoharique, celle d’une Torah dont chaque verset receèle des sens infinis selon les mondes et les âmes qui le lisent, mais lui , le médecin, la reformule dans le langage contemporain de la biologie moléculaire, ce qui est proprement son geste original : faire entendre à un esprit du XXe et du XXIe siècle, formé à la science, que le langage du vivant lui-même est une métaphore involontairement fidèle de ce que la tradition juive dit depuis toujours de la Torah orale.

Voir à travers le masque, dans ce cadre précis, ce n’est donc pas seulement discerner la providence dans les événements, c’est apprendre à lire le monde visible comme l’expression phénotypique d’un texte invisible : chaque phénomène, chaque être, chaque situation devient alors déchiffrable, non comme un hasard mais comme l’actualisation d’une des potentialités contenues dans ce code originel. C’est un chemin de déchiffrement plus que d’ascension ou de fusion, une herméneutique existentielle permanente.

La souffrance comme matrice, non comme fin

Il y a une tentation de lire cette histoire comme une succession de doctrines abstraites, indépendantes du monde qui les a vues naître. Le parcours que nous venons de tracer dit le contraire : chacune de ces sept métamorphoses de la mystique juive surgit très précisément au moment où le monde juif touche le fond d’une catastrophe, et jamais en dehors de ce moment.

Le Maasse Merkava naît de la perte du Temple, quand l’adresse terrestre de Dieu vient de s’effondrer sous les décombres de Jérusalem. La littérature des palais est le pur produit de l’exil à Babylone sous domination sassanide puis byzantine. Le Sefer Yetsira se compose dans les siècles d’incertitude qui suivent, où le monde juif, dispersé et minoritaire, cherche dans le langage même une prise sur une réalité qui lui échappe politiquement. La Kabbale extatique d’Aboulafia et la Kabbale théosophique du Zohar naissent toutes deux dans l’Espagne du XIIIe siècle, à l’heure où la Reconquista chrétienne resserre déjà l’étau qui aboutira, deux siècles plus tard, à l’expulsion. La Kabbale lourianique n’est concevable que comme réponse directe à ce traumatisme de 1492, quand des milliers d’exilés arrivent à Safed sans terre ni certitude, avec la nécessité vitale de donner un sens cosmique à leur déracinement. Et le hassidisme de Bratslav se love littéralement dans le sol d’Ouman, sur les ossements d’un massacre à peine plus vieux qu’une génération, prolongé par la tragédie intime d’un homme qui enterre quatre de ses enfants et sent son propre corps se consumer.

Ce qui frappe, à regarder ces six moments ensemble, ce n’est pas que la souffrance produise du désespoir, ce serait la réponse attendue, la réponse qui n’engendre rien. C’est qu’à chaque fois, une minorité d’hommes refuse de laisser la catastrophe avoir le dernier mot et la retourne, comme on retourne une terre, en matière de création. Le Temple détruit devient un char céleste à contempler. L’exil politique devient un alphabet cosmique à déchiffrer. Le déracinement espagnol devient une architecture divine dans laquelle le monde d’en bas répare le monde d’en haut. La dispersion la plus totale devient un récit où l’étincelle brisée porte encore, malgré tout, une parcelle de la lumière originelle. Et le massacre d’Ouman devient, sous la plume de Nahman, le lieu même où il choisit de mourir pour y accueillir, chaque Roch Hachana, les âmes les plus abîmées.

Chaque école ici étudiée est une métamorphose au sens le plus littéral : non pas un contournement de l’épreuve, mais sa transformation en une forme de vie supérieure à celle qui existait avant elle. La mystique juive, prise dans son ensemble, n’est donc pas une évasion hors de l’histoire tragique du peuple qui l’a portée.

Elle en est au contraire le produit le plus direct, la preuve répétée qu’un peuple peut traverser l’anéantissement sans se laisser réduire au silence, et qu’il choisit, à chaque fois, de répondre à la destruction par un surcroît de sens plutôt que par son absence.

Le chabbat lui-même ce sanctuaire dans le temps qui est l’intuition juive central n’est-il pas né lors du premier exil alors que le peuple ayant perdu son Temple a du récréer un sanctuaire dans le temps ?

Les souffrances née aprés le 07 octobre et ses suites ne sont pas moins une matrice qu’une blessure. Dans cette même généalogie, la douleur la plus récente du peuple juif ne clôt rien, elle rouvre, comme chaque fois, un espace où la souffrance appelle sa propre métamorphose.

La tradition qui a toujours su lire, sous l’exil et le sang, la trace d’une gestation, elle invite à y voir aujourd’hui le même signe. Les douleurs d’accouchement, hevlei mashiah, ont toujours annoncé chez les sages l’imminence d’une naissance et non la victoire du néant.

Le retour du peuple juif sur sa terre après deux mille ans d’exil, la résilience inouïe d’une nation qui rebâtit alors même qu’elle pleure ses morts, la fraternité soudaine qui ressurgit et l’identité juive qui renaissent en galout, diaspora, chaque fois que le peuple est frappé, tout cela porte la marque reconnaissable de ce que nos maîtres appelaient les prémices de la Geoula, la rédemption.

Bientôt le peuple montera vers son Temple, dans le seul endroit où un juif puisse être parmi les siens : sur la terre d’Israël. Et le messie viendra pour la consolation d’Israël et la Rédemption des Nations.

Meïr

De Ton Lieu

Interprété par Yonatan Raziel

Mimkomkha, « de Ton lieu », dit quelque chose d’essentiel de la relation à Dieu : nous L’attendons précisément parce que nous ne savons pas où Il est.

« De Ta demeure, notre Roi, apparais et règne sur nous, car nous T’attendons. »

Dieu demeure caché, mais le désir humain appelle sa manifestation : à Sion, à Jérusalem, jusqu’à ce que « nos yeux voient Ta royauté ». C’est encore le mouvement du secret : Dieu ne devient jamais un objet que l’on pourrait saisir ou enfermer dans une image. Il demeure dans son makom, son lieu inaccessible, et pourtant quelque chose de Lui peut apparaître dans l’Histoire.

L’idole est visible mais vide de présence ; Dieu est invisible mais peut rendre le monde plein de Sa Présence

Ces paroles appartiennent à la liturgie juive ancienne, à la Kedoucha de la répétition de la Amida. On trouve déjà pratiquement ce texte dans le Seder Tefillot de Maïmonide, au XIIᵉ siècle.

מִמְּקוֹמְךָ מַלְכֵּנוּ תּוֹפִיעַ
Mimkomkha Malkénou tofia
De Ta demeure, notre Roi, apparais.
וְתִמְלוֹךְ עָלֵינוּ
Ve-timlokh alénou
Et règne sur nous.
כִּי מְחַכִּים אֲנַחְנוּ לָךְ
Ki meḥakim anaḥnou lakh
Car nous T’attendons.
מָתַי תִּמְלֹךְ בְּצִיּוֹן
Mataï timlokh be-Tsion
Quand régneras-Tu à Sion ?
בְּקָרוֹב בְּיָמֵינוּ
Be-karov be-yaménou
Bientôt, de nos jours.
לְעוֹלָם וָעֶד תִּשְׁכּוֹן
Le-olam va-ed tishkon
Pour toujours et à jamais, demeure.
תִּתְגַּדֵּל וְתִתְקַדֵּשׁ
Titgadel ve-titkadesh
Sois exalté et sanctifié.
בְּתוֹךְ יְרוּשָׁלַיִם עִירְךָ
Betokh Yeroushalayim irkha
Au cœur de Jérusalem, Ta ville.
לְדוֹר וָדוֹר
Le-dor va-dor
De génération en génération.
וּלְנֵצַח נְצָחִים
Ou-le-netsaḥ netsaḥim
Et pour l’éternité des éternités.
וְעֵינֵינוּ תִּרְאֶינָה מַלְכוּתֶךָ
Ve-einénou tiréna malkhoutékha
Et que nos yeux contemplent Ta royauté.
כַּדָּבָר הָאָמוּר בְּשִׁירֵי עֻזֶּךָ
Ka-davar ha-amour be-shiré ouzékha
Selon la parole exprimée dans les chants de Ta puissance,
עַל יְדֵי דָּוִד מְשִׁיחַ צִדְקֶךָ
Al yedei David meshiaḥ tsidkékha
par David, le messie de Ta justice

Juifs de Corse : Uniti, inseme vinceremu

Le Beth Habbad et ses rabbins vivent à l’année en Corse depuis 2016. La synagogue Beth Meir de Bastia en bas de chez moi, vient de fêter ses 90 ans dans la joie. Hélas elle n’a plus de rabbin. L’un des derniers était Albert Harrosch, l’oncle de ma femme venu d’Israël et de Marrakech ! (une pure coïncidence dont Dieu à le secret!).

2016 : l’année de la publication de mon livre « Mémoires juives de Corse » qui a montré l’importance de la mémoire juive en Corse depuis la Renaissance.

2016 : l’année de naissance de l’association de Frédéric Joseph Bianchi : Terra Eretz Corsica Israel qui a tant fait pour l’amitié entre les peuples corses et juifs.

2016 : l’année de ma circoncision aussi (photo)… où je suis devenu Meir. Meïr, du nom de son rabbin Meir Tolédano arrivé en 1915 en Corse, mort en 1970 et enterré au carré juif de Bastia qui donné son nom à la synagogue Beth Meir en bas de chez moi.

J’avais retrouvé mon âme juive grâce à l’odeur du cédrat que ma grand-mère m’envoyait chaque année de Bastia (elle, sa mère et la mienne vivaient au dessus de la synagogue) ! Et au patient travail du Rabbin Haïm Harboun, du Mellah de Marrakech, devenu docteur en psychologie clinique et grand hébraïsant qui m’a aidé à sortir de l’amnésie.
Un docteur professeur d’histoire des Universités aussi, fait rare pour un rabbin… et un Maître qui a inventé un méthode d’hébreu par correspondance et écrit le manuel Chevilim qui ont formé tant de juifs arrivées du Maghreb en France en une génération ! Il avait même préparé le Rav Sitruk, dont le GR Haim Korsia a ensuite été l’assistant, à ses examens !

Le Grand Rabbin, Haïm Harboun dans son bureau à Marseille.


La synagogue Beth Meir a fêté ses 90 ans cette année… sans les habad ni l’association terra Eretz Corsica Israel… c’est bien dommage.

Ainsi la communauté juive de Corse à retrouvé son « Kaddish perdu » (faute de mynian) comme titrait un quotidien du soir, et les âmes juives se réveillent partout et reviennent à la Torah :
– Ajaccio : 400 fidèles,
– Bastia : 240 fideles,
– Porto- Vecchio : 50 fidèles,
– et il va ouvrir cette année à Calvi.
Grâce aux Rav Levi Pinson, Chneor Zalman et la rabbanite Chaya Mushka Teboul, Chalom Sebag des synagogues, des Mikvé, des Talmud Torah, des commerces casher… la dynamique est là.

Pas des « touristes » de passage même si de nombreux juifs y sont accueillis l’été. Notre amie Chez Eva Porto-vecchio (juive de Fes) et sa fille Chjara Andreani , bien aimées de l’Eternel à Porto Vecchio, préparent 613 hallot chaque Chabbat.

On sera heureux, et on espère ! voir toute cette diversité et cette UNITE juive en Corse dans l’émission annoncée de Steve Suissa, la Source de vie, sur France 2.

On se rappelle de l’émission « La Corse promise » de notre ami Jean-Emmanuel Casalta dont j’ai été le Conseiller mémoire sur France 3 via Stella en décembre dernier qui donnait la voix à tous ces judaïsmes sans esprit partisan.

https://www.france.tv/france-3/corse-viastella/collection-documentaire-via-stella/7874298-le-kaddish-retrouve-des-juifs-de-corse.html

On dit que beaucoup de juifs espèrent trouver un.refuge au moins passager en Corse en cas de pogroms annoncés sur le continent (voir l’article « En Corse : Arcu di Noe pour les juifs » sur le blog de Liliane Vittori/ The time of Israël).

Un Corse ne quitte pas son île… il s’absente dit le dicton.
Et comme on dit aussi chez nous :
 » A spessu conquista, mai sottumessa »
La Corse « souvent conquise, jamais soumise »

Uniti, inseme vinceremu.

‐‐——————————————-

NB : Benintesa, e manuvre urdite da Parigi (ci arricurdemu di quellu numeru di L’Arche, imbuffatu d’errori è di sguardi parigini nantu à a Corsica) è e so vechje logiche di divisione, trà Cunsistoriu è Habad, trà i Ghjudei di l’istituzioni è di i palazzi di a Republica è quelli di a strada, chì pretendenu di « adunisce » mentre ùn facenu chè sparte, sarianu destinate à u fiascu. Issi ghjochi ùn anu mai pigliatu radica in casa nostra.
U populu corsu, fieramente attaccatu à a so nazione, hà sempre scrittu sta vuluntà in a so storia è l’hà sempre cunfirmata cù u votu di l’urne.

Français juifs, « Lost in translation » au pays de Balzac

Une histoire vraie…

La scène se déroule en 1990 dans un hôtel particulier de l’avenue Charles Floquet à l’ombre de la Tour Eiffel. Grand jour, pour cette famille ashkénaze dont les héritiers ont usé leur bras de chemise dans la banque familiale née l’année néfaste du Front Populaire. 1936, une date qu’on ne prononce pas, même en famille. Ce jour-là, on marie la fille de la famille avec un jeune médecin radiologue très prometteur issu d’une famille juive marocaine.

Vers midi, les invités commencent à affluer sous les hauts plafonds de l’hôtel particulier. La maîtresse de maison, vêtue avec cette élégance souveraine qui distingue les femmes de la grande bourgeoisie parisienne lorsqu’elles veulent rappeler leur rang sans paraître y penser, reçoit les invités. Dont cette famille de Marrakech tous plus ou moins cousins du nouveau marié, elle n’arrive pas bien encore à les identifier.

L’Oncle David, traiteur de son état dans le marais (Tout le monde le connait : c’est lui qui a inventé le tarama cacher au Cognac !) lance une main toute commerciale : « Ah je ne peux pas vous serrer la main, vous voyez bien que je suis occupée. »

Les yeux écarquillés de tant d’espace et de richesse les marrakchis se répandent dans les étages. On les fait suivre par des domestiques… pour qu’ils ne volent pas les tableaux de maîtres ! Et pourquoi pas les petites cuillères en argent ? Heureusement la plupart d’entre eux ne sont invités qu’au Cocktail. Mais Madame est occupée, elle se précipite en cuisine pour surveiller la cassolette de « Jacques ». Il s’agit de Jacques Toubon, député pour la dixième circonscription de Paris promis à grand avenir ministériel chuchote-on :

« Juste à poinnnnt, Jacques n’aime ni trop chaud ni trop froid Géraldine !!! »

Le rabbin vient de faire un grand discours à la synagogue apprécié de tous pour son poids de vérités ultimes. « Abraham, Isaac et Jacob mes frères… c’est ainsi, marqué dans la Torah ! aussi vrai que deux et un font trois ! la patience héréditaire paie ! »

C’est probablement ainsi qu’on fait la deracha en Europe se disent les marrakchis tous nés au Mellah et ici depuis une génération. Au moins l’oncle David n’a pas fait l’erreur de ces fiançailles sous un soleil de plomb en plein mois de juillet. Il y était venu en chemise à carreaux à manches courtes : « Ribbono Chel Olam  (‘Maître du Monde’) ! lui a hurlé le fiancé radiologue, ayant oublié toute retenue ashkénaze. Comment vais-je pouvoir présenter ce blédard comme  mon oncle ! »

Le rabbin né à Oran au lieu de s’étendre sur les vertus conjugales, sur les devoirs mutuels des époux ou sur les promesses de l’avenir, a consacré l’essentiel de son allocution à célébrer l’œuvre séculaire de cette famille, la lente accumulation d’un patrimoine édifié pierre après pierre, contrat après contrat, génération après génération. C’était moins une bénédiction nuptiale qu’un dépôt de comptes annuel dont il serait le commissaire aux comptes. Il virevolte maintenant de convive en convive une flute de champagne à la main envoyant des baisers aux anges. L’amiral Bloch, ami du père de la mariée décédé, mais aussi « grand ami » du Général de Gaulle, a fait le déplacement. On présente ses hommages au jeune marié et médecin radiologue, au nom arabe imprononçable, ami à la faculté de Médecine du fils Weil, des collants du même nom nés en 1927 dans le Gard (les collants pas le médecin !). Le jeune Rubempré fait maintenant partie d’un autre monde. Fini la dafina et les longues tables du Shabbat suivies d’une sieste pantagruélique. Deux harengs froids et une pomme de terre tiède et pour les fêtes : gefilte fish (carpe farcie) et Apfelstrudel.

C’était un de ces grands jours dont les familles riches conservent pieusement le souvenir dans leurs archives domestiques, avec des albums photos jaunis dans les greniers, comme les maisons nobles de terroir reculé gardent les armes d’un ancêtre illustre, avenue Charles-Floquet, à l’ombre de la tour Eiffel.

Et tandis que les domestiques circulaient silencieusement parmi les convives, tandis que les verres s’entrechoquaient sous les éclats des conversations, chacun pouvait contempler, sans toujours en avoir conscience, l’une de ces alliances dont Paris possède le secret : l’union de l’argent ancien et de la réussite nouvelle, de la fortune héritée et de la fortune conquise.

Français juifs séfarades, Lost in translation…

Un bijou en or en forme de main, décoré de pierres précieuses colorées.

Amulette, Fez, 1935

L’idée même de Français séfarades (ou ashkénazes) est un oxymore. Comment peut on être espagnol et français… alors qu’on est né en Afrique du nord ?

Un Zemmour qui appella sa maison d’édition « Rubempré » comme Lucien de Rubempré , de son vrai nom Lucien Chardon, personnage de la comédie humaine de Balzac provincial monté à Paris en s’inventant une particule, est typique d’un destin français séfarade. On fait grand cas de ce Lucien, qui hésite entre son idéal artistique et son désir de reconnaissance sociale, on occulte souvent qu’il finit par se pendre dans sa cellule après avoir ruiné sa famille.

En réalité les séfarades français sont arrivés avec rien et en une génération ils ont parfois admirablement réussi. Ils sont professeurs, médecins ou dentistes, banquiers dans le Private Equity, patrons dans la mode, hauts cadres dans la distribution, patrons de sociétés informatiques. Souvent ils ont gommé à l’extérieur toute trace de judaïsme pour s’intégrer dans la bonne société chrétienne bourgeoise dont ils croient faire partie… mais c’est impossible.

Les grandes familles ashkénazes du 19éme siècle, ou ce qu’il en reste après la Shoah, de banquiers, de militaires ou d’avionneur font bien sûr désormais partie de la bourgeoisie héritière depuis le 19eme siècle. Mais n’’est pas Dassault qui veut. Ce type d’intégration remonte à un siècle et demi de nombreuses générations : Adolphe Bloch ancêtre Dassault (1843-1932) épouse Noémie Allatini (1860-1928) à la fin du XIXème siècle. Les Galeries Lafayette : sont fondées en 1893-1894 par Théophile Bader et Alphonse Kahn, deux cousins juifs alsaciens. Le groupe reste longtemps familial, via les lignées Bader, Heilbronn, puis Moulin/Houzé. Mais ces personnes n’auraient jamais serré la main d’un juif du Maroc ou d’Algérie.

Le concept d’ashkéfarade dû à de supposés nombreux mariages mixtes résiste aux chiffres : 70% des français juifs sont séfarades, 24% ashkénazes, et 6% se reconnaissent dans les deux traditions (FSJU 2002) et même si ces chiffres ont un peu bougé en une générations la fusion des world companies n’a pas été total… Mais rien de cela pour les médecins, dentistes ou avocats séfarades.

J’ai une chance par rapport à vous… je suis un transfuge. Et je peux vous l’assurer après avoir passé 10 ans dans un monastère avec des personnes à particule : ça fait partie de la socio des châteaux, des monastères, du renseignement et de l’armée selon la vieille partition médiévale de la société (qui orant, qui pugnant, qui laborant), l’acculturation française malgré tout ce qu’en espèrent la plupart des séfarades reste faible en une seule génération. Après la révolution la noblesse est devenue la bourgeoisie et les grandes fortunes et gens influents viennent de longs héritages… Pourtant les juifs ont fait et font des efforts énormes… mais vu de la rue de la Paroisse à Versailles et quelle que soit leur fortune, ce sont toujours des blédards.

Il ne suffit pas d’allumer des cierges ! (cf Zemmour) ou d’avoir 10 ou 100 millions sur son compte en banque, un 250 m2 dans le 16eme ou à Neuilly, pour faire partie des héritiers de la bourgeoisie française qui décident dans ce pays depuis le 19eme siècle. Je ne parle même pas des nouveaux arrivant à qui on a servi la soupe de l’ascenseur social… mais qui ont bien compris que la démographie et la religion leur en fourniraient un meilleur.

C’est forcément dur à entendre pour les fils de parents nés en Algérie, au Maroc ou en Tunisie : « Bon maintenant il faut tout recommencer » ou comme me l’a dit l’un d’eux : « Qui aurait cru tout ce qui nous arrive là il y a 20 ans alors qu’on se croyait intégrés ? ». Qui croyaient avoir acquis les codes de la société chrétienne bourgeoise européenne et à qui l’ont dit maintenant que malgré tous leurs efforts ils sont et resteront juifs et que s’ils ont des difficultés leurs enfants auront du mal à vivre en France. Je fais partie de ce destin.

Les Français juifs séfarades sont donc Lost in translation. Dans la salle d’aéroport d’une France qui leur montre la porte de sortie et une porte d’entrée de l’immigration sur laquelle aucun pays certain ne s’affiche. Et  qui ne s’ouvrira peut être jamais vers un Israël en guerre avec un Shekel qui leur a fait perdre 20 % de leur retraite ou de leur possibilité d’investissement immobilier depuis le 07 octobre.

Surtout les français séfarades comme moi ont inventé en une génération une culture issue des pays du Maghreb qui n’a pas plus d’avenir que la Yiddishkeit. « Ils parlent très fort et disent parfois encore des proverbes arabes » qui font sursauter n’importe quel israélien. De quelque côté qu’ils se tournent ils n’ont pas de promesses d’avenir, et leurs enfants encore moins.

Certains me disent que les français juifs auraient de formidables biens et familles en Israël…

Mais les chiffres sont têtus :  Le nombre de ménages français propriétaires d’un bien immobilier en Israël est probablement dans une fourchette de 20 000 à 40 000, soit 12 à 25% des ménages, une estimation raisonnée à partir des flux d’achats annuels sur 20 ans. Même si trois ménages sur quatre auraient un lien familial plus ou moins lointain avec Israël (FSJU).

Les français séfarades sont donc un oxymore. Même fossilisé un oxymore peut perdurer. On peut aussi poser la question au bac : « Quelle est la durée de vie d’un oxymore ? » : Réponse : Un oxymore vit tant que la tension entre les deux termes reste perceptible.

« La Corse, île des justes »… en débat à la Maison des avocats du Palais de justice de Paris

Nous avons été invité avant Chavouot par :

Le débat a duré de 19h30 à 21h00 avant la fête, avec une salle remplie et passionnée.

La corse, île des Justes?

Le thème de la Conférence était  » La Corse, ile des justes ? « 

  • J’ai traité le partie Mémoire juive de Corse.
  • Sylvain Grégori, est docteur en Histoire contemporaine et conservateur du musée de Bastia. Il a présenté la Situation des juifs pendant la seconde guerre mondiale en Corse qui a conduit à ce qu’aucun juif en Corse (sauf un pendant l’absence du Préfet) n’a été déporté de l’île : les influences locales sémites et antisémites, et surtout l’intervention décisive des préfets Paul Balley et du sous-préfet Pierre-Henri Rix .

La conférence avait été annoncée dans Corse-Matin. Certains avocats avaient fait le déplacement de Bastia, nous remercions tous chaleureusement.

La conclusion de Me Nathalie Attias

La corse île des justes, avec un ?
C’est d’abord incontestablement une terre d’asile et de refuge.
Didier a retracé les différentes périodes d’exode des juifs, depuis l’inquisition jusqu’au 20eme siècle et une chose est sûre, ils ont été accueillis, pour développer le commerce, mais ils se sont intégrés totalement.
Didier nous dit que sa maman ne voyaient pas les juifs en bas de chez elle à Bastia mais « des corses », preuve de l’intégration des juifs dans leurs terres d’accueil.
Ils sont si intégrés qu’il t’a fallu rechercher la présence et la mémoire juive sur les traces des noms, des bergers.
J’ai appris des choses extraordinaires : le nom de Vital vient de Haïm, l’édit d’expulsion d’Espagne en 1492 pris fin le 31 juillet à Ticha be-av, le lien de la famille du rabbi de Loubavitch avec la corse, les « pinsuti » comme non corses…
Cette question du refuge se pose encore avec force malheureusement avec la résurgence de l’antisemitisme depuis le 07 octobre.

Île des justes : la question n’est pas évidente pour Sylvain Grégori.
Quelles que soient les explications, il est un fait que les juifs ont été protégés
Par le préfet Balley, dont on ignore les ressorts.
Involontairement par l’Italie qui a voulu s’opposer aux allemands
Mais Sylvain nous a expliqué que si on n’a pas de preuve que les juifs ont été cachés, et qu’ils étaient plus probablement simplement hébergés, sans être menacés, il confirme que l’absence de menace venait de ce que justement Balley s’est opposé à la déportation et a entraine en ce choix toute son administration et les services de police. L’Autre de la Corse, l’étranger à l’époque, n’était pas le Juif mais l’Italien (i luchesi).


Cela tient alors du miracle car finalement un seul juif a été déporté par le sous préfet qui a profité de l’absence du préfet Balley.


C’est encore décidément un miracle que les nationalistes, à partir de 2015, développent une stratégie et une identité politique qui permettait de différencier les nationalistes de ce qu’ont fait les métropolitains : contrairement à la France, la Corse a protégé ses juifs.

Et enfin, Marie-Hélène tu nous as expliqué qu’il y a 0 actes antisemite en Corse.
Dès 1941, les services secrets italiens surveillent la Corse et constatent l’arrivée massive de juifs en Corse.
On ne voit pas d’étoile jaunes en Corse.
On ne découvre pas de lettre de délation
Mais on trouve des témoignages de juifs qui n’ont pas été inquiétés et qui remercient la Corse et les nolbrrux corses qui les ont aidés alors.

Finalement, à t-on besoin d’une reconnaissance officielle du statut de juste par Yad Vachem pour reconnaître la réalité de la fraternité entre les juifs et la Corse et son peuple ?
On se pose la question alors qu’en réalité la question ne se pose pas, car la Corse est une île courageuse et rebelle, et c’est certainement pourquoi elle a sauvé des juifs et nous en serons éternellement reconnaissants.

Le support de ma présentation

Quelques pages de L’aventure Marrane d’Yirmiyahu Yovel que jai cité :

Il faut surtout lire Les juifs d’Italie à l’époque de la Renaissance de Roberto Bonfil (L’Harmattan, 1995)

Des leaders au féminin

Me Marie-Hélène Fabiani est la première avocate corse à se présenter au bâtonnat du barreau de Paris, dont l’élection aura lieu en décembre prochain. Nul doute qu’il s’agit d’un événement dans la mesure où aucun avocat corse n’a jamais accédé à cette fonction, sachant par ailleurs que, depuis la création de l’institution en 1609, seulement 4 femmes ont été élues bâtonnières et une seule vice-bâtonnière.

Me Nathalie Attias est la première femme à présider le Rassemblement des avocats juifs de France (RAJF) depuis décembre 2025.