Un visionnaire fantomatique d’actualité
A l’heure où les matsot sont prêtes et que les Juifs se posent mille questions sur la manière de quitter la France en catimini comme leurs ancêtres l’Egypte, il est bon de relire La Ville sans juifs d’Hugo Bettauer. Une sorte de Haggada viennoise écrite en 1922 qui a couté la vie à son auteur 3 ans plus tard. Evidement les nazis n’avaient pas trop le sens de l’humour et le rire aux éclats de ce grand provocateur leur donna 15 ans avant l’Anschluss des poussées d’urticaire.
Au moment où les juifs des quartiers qui vivent au contact de la Nouvelle France où ils n’ont visiblement plus leur place. Alors qu’un doux parfum de libanisation monte élection après élection. Il faut relire ce précis de l’évacuation légale.
Après que la droite centriste aura sombré dans la guerre des chefs en France en chantant « Vivre-ensemble, vivre-ensemble, vivre-ensemble ! » repris par tous les perroquets. Après que Bardella aura affronté au second tour le centre de gravité de la gauche un certain Melenchein. Il faudra voter pour l’enclume ou le marteau. Et la suite se devine facilement : Victoire pour l’enclume… et 5 ans de chaos avec les juifs entre le marteau et l’enclume. Difficile de fêter Pessah cette année et d’échapper à son destin.
Mais les malins, eux, auront lu La ville sans juifs, une sorte de prophétie autoréalisatrice indispensable sur votre table de chevet qui vous aidera à ne pas dormir et à vous préparer d’ici mai 2027 !
La vie de son auteur, Hugo Bettauer, ressemble à une blague brillante… mais qui finit très mal.
Evoquons là avant de citer quelques extraits croustillants comme des matsot.
Un provocateur en costume de soie
Sa vie est un roman. Fils d’un courtier de bourse, À 16 ans, Bettauer fugue de chez lui pour Alexandrie, d’où le consul autrichien le renvoie illico presto. Deux ans plus tard il se convertit au protestantisme pour s’engage comme volontaire pour un an dans l’infanterie de montagne impériale. Chasseur alpin ou plutôt tyrolien. Tête brulée. Après 5 mois il se brouille avec ses supérieurs, part à Zurich, hérite, épouse Olga Steiner son amour de jeunesse. Ils émigrent à New York, il perd toute sa fortune sur le bateau dans des spéculations désastreuses. Elle est danseuse à New York lui ne trouve pas de job. Retour à Berlin au bout de 3 ans avec la nationalité américaine. Leur fils y nait, il mourra a Auswwitz en 1942. En 1901, après le suicide du directeur du Berliner Hoftheater , qu’il avait accusé de corruption, Bettauer est expulsé du royaume de Prusse. Il s’installe ensuite à Munich. Il divorce. A 32 ans il rencontre Hélène Muller 16 ans. Coup de foudre et tempête en vue. Ils fuient à New York. On est en 1904. Mariage sur le bateau. Un second enfant dans l’année. Ils y passent 6 ans. Ils reviennent à Vienne. Il est américain donc réformé. À partir de 1920, il publie, quatre ou cinq romans par an. Succès fulgurant. Bettauer publie aussi des journaux d’investigation, des romans photos. Greta Garbo débute sa carrière dans La rue sans joie (sur la prostitution), une adaptation d’un de ses livres.
Il a tout du provocateur élégant : journaliste, romancier, il passe la société viennoise à l’humour acide, avec un zeste de cruauté là où ça gratte et là où ça dérange.
Une idée brillante (ou suicidaire) : La Ville sans Juifs (1922)
Bettauer est un esprit libre : il pousse les idées absurdes jusqu’au bout pour en révéler le ridicule.
C’est ainsi qu’il écrit La Ville sans Juifs, avec une hypothèse simple : et si Vienne décidait d’expulser tous les Juifs ?
Dans son récit, un homme politique fictif ordonne l’expulsion de tous les Juifs de Vienne. la population applaudit d’abord la décision, convaincue que tous ses problèmes vont disparaître. L’Autriche emprunte trente wagons à bestiaux aux pays voisins pour faciliter l’expulsion (vers l’est) des Juifs et de leurs biens ». Une prophétie glaçante, écrite en 1922, que personne ne croit bien sûr. Un peu du genre « La fin des juifs de France ? »
Mais très vite, tout s’effondre : l’économie décline, la vie culturelle se vide, la ville perd son énergie et son intelligence. Vienne devient la capitale européenne de la bêtise. On délaisse la mode La solution miracle vire au désastre. Vienne devient un village bavarois où on se promène en Loden, culotte de cuir tyrolienne et robes villageoises des carapates, une mode de pointe qui fait hurler de rire les étrangers venus de Paris.
Mais Bettauer ne s’arrête pas là. En 1924, son livre est adapté au cinéma. Et là, ce qui était déjà clair devient impossible à ignorer : on voit concrètement une ville se vider de sa richesse humaine et sombrer dans la médiocrité.
Le message est limpide, acerbe. Trop pédagogique pour certains lecteurs…
Les nazis qualifient Bettauer de « poète rouge » et de « corrupteur de la jeunesse ». Il est vrai qu’il prône des mœurs sexuelles assez libres…
En 1925, un jeune prothésiste dentaire national socialiste va chercher Bettauer à son journal et vide son revolver 6 coups sur lui. En mode Charlie Hebdo.
Il agonise et meurt quinze jours plus tard. La morale est sauvée !
Résumé : un type écrit un (grand) livre pour montrer que l’antisémitisme est idiot. Il fait un film pour être bien sûr que tout le monde comprenne. Des idiots comprennent qu’on parle d’eux. Il finit assassiné. C’est beau et bête à la fois.
Morale de l’histoire : Ne surestimez jamais le sens de l’humour des idiots pour comprendre vos blagues !
Regardez bien vos matsots à Pessah. Et l’an prochain à Jérusalem mes ami(e)s !
Hag Pesah Sameah,
Quelques extraits
Le discours au Parlement
« Qui, depuis la funeste année 1914, a entassé milliards sur milliards ? Les Juifs ! Qui contrôle l’énorme circulation monétaire, qui siège aux postes clés dans les grandes banques, qui se trouve à la tête de la quasi-totalité des industries ? Les Juifs ! Qui possède nos théâtres ? Les Juifs ! Qui écrit les pièces qu’on y monte ? Les Juifs ! Qui roule en automobile, qui fait la noce dans les boîtes de nuit, qui remplit les cafés, les restaurants chics, qui se pare et pare ses femmes de joyaux et de perles ? Les Juifs !
Mesdames et messieurs ! J’ai dit que je tenais le Juif, considéré en soi et objectivement, pour un individu estimable, et je le maintiens. Mais le hanneton doré, avec ses ailes étincelantes, n’est-il pas lui aussi une créature belle et estimable, et n’est-il pas malgré tout exterminé par le jardinier consciencieux, parce que la rose lui est plus chère que le hanneton ? Le tigre n’est-il pas un animal magnifique, plein de force, de courage et d’intelligence ? Et n’est-il pas cependant chassé et traqué parce que la lutte pour la vie l’exige ? C’est de ce point de vue et de lui seul que nous devons considérer la question juive.
C’est nous ou bien les Juifs !
De deux choses l’une : ou bien les neuf dixièmes de la population, que nous sommes, courent à leur perte, ou bien les Juifs doivent disparaître ! Et comme c’est tout de même nous en fin de compte qui avons actuellement le pouvoir en main, nous serions fous, non, nous serions criminels vis-à-vis de nous-mêmes et de nos enfants si nous ne faisions pas usage de ce pouvoir et ne souhaitions pas chasser cette petite minorité qui nous anéantit. Il n’y a pas place ici pour les slogans et les grands mots tels qu’Humanité, Justice, Tolérance. Il y va de notre existence ! »
Pour ceux qui sont dans le textile…
M. Zwickler faisait partie des nombreux petits commerçants qui, grâce à la loi antijuive, avaient fait une ascension fulgurante. Avec l’aide de la Banque des Régions, qui s’était découverte chrétienne depuis toujours, il avait pu, lui le petit marchand minable, acquérir le grand magasin de la Mariahilferstrasse, et les premiers six mois n’avaient été qu’un pur enchantement. Quand M. Zwickler se tenait sur la galerie du grand magasin et regardait la foule qui grouillait au-dessous de lui, il se prenait pour un petit roi et le cliquetis de la caisse enregistreuse, le crissement de la soie et le brouhaha des voix le grisaient pour de bon. Chaque soir, au dîner, il vidait son verre de vin à la santé de Schwertfeger et répétait régulièrement à sa femme, qui désormais ne faisait plus la cuisine qu’en gants de chevreau :
« C’est là qu’on se rend le mieux compte, la vieille, à quel point les Juifs nous ont sucés ! C’étaient eux qui possédaient les grands commerces et nous les chrétiens, nous pouvions toujours trimer et crever de faim dans nos boutiques obscures. Grâce à Dieu, c’est terminé ! »
Mais déjà le premier bilan semestriel avait apporté à M. Zwickler une rude déconvenue. Malgré l’énorme volume des ventes et la foule qui remplissait le magasin, il n’était pas question de profit ; chaque fois qu’on avait acheté à l’étranger, on avait d’une façon ou d’une autre raté son coup. Eh bien souvent M. Zwickler s’était dit à lui-même : « Un Juif compétent, voilà ce qu’il me faudrait, pour me donner des conseils ! »
Les petites pépées
Quand on demandait à Poldi ou à Tini d’où lui venait cette prédilection pour les petits amis juifs, on recevait toujours la même réponse :
« Un Juif est toujours généreux, et quand il épouse une chrétienne il la traite comme une reine. Et puis les Juifs ne se saoulent pas. Je suis sortie autrefois avec un chrétien et je passais tous mes dimanches dans l’angoisse qu’il prenne à nouveau une cuite et fasse du scandale. Maintenant que j’ai un ami juif, nous allons toujours dans des endroits chics, il ne boit presque pas, il est intelligent, il a plein de choses intéressantes à raconter et il ne se montre jamais grossier. »
Et quand les petites pépées se retrouvaient entre elles et qu’elles étaient amies intimes, quand elles se racontaient leurs expériences et leurs aventures amoureuses, elles parlaient aussi de la sensualité des Juifs et de la diversité de leurs goûts érotiques, contrairement à leurs amis aryens, de bons chrétiens et de braves garçons, sans doute, mais infiniment moins rigolos…
Il est possible et même vraisemblable que dans la population masculine de Vienne l’antisémitisme soit devenu si virulent, si fanatique au fil des décennies, parce que le petit gars à croix gammée voyait, sans pouvoir s’y opposer, la concurrence juive lui souffler les jolies filles sous le nez !
Mais tout cela avait bien changé désormais, cette concurrence juive n’existait plus et les petites Viennoises en étaient réduites à se rabattre sur leurs compagnons de race. Ce qu’on ne pouvait en revanche ni empêcher, ni interdire, c’étaient les comparaisons et les souvenirs.













