Le brûlement du Talmud à Paris en 1242


Un rabbin a suggéré que l’incendie de la cathédrale de Paris pouvait être la réponse divine aux 24 chariots de Talmud brûlés sur la place de Grève en 1242. L’idée que D-ieu joue avec des allumettes la veille de Pessah semble quand même improbable. Mais que s’est il réellement passé à l’époque ?

Être juif à Paris en 1240

En 1240 on est à l’apogée du Gothique[1]. Les portails de la cathédrale de Chartres viennent d’être terminés. A Paris, les arcs boutants à simple volée, une prouesse technique ! poussent depuis 10 ans les voûtes de Notre-Dame vers le ciel. Les beffrois sont réalisés depuis 10 ans. Grace à Louis IX, alias « Saint Louis », grâce à l’Université de Paris, Paris est le coeur intellectuel de la chrétienté du XIIIe siècle.
Mais cela fait aussi à peu près dix ans que les juifs qui vivent dans des quartiers au pied de ces cathédrales rasent les murs… L’an dernier, le roi acheté pour une somme considérable, la supposée couronne d’épines de la passion de Jésus à des marchands vénitiens.
Vers 1240-1241, Albert le Grand est à Paris, il y enseigne les traductions des textes grecs et arabes et commence à travailler sur Aristote et Avérroès. Son disciple, Thomas d’Aquin, l’ami théologien de Louis IX qui tentera bientôt de concilier la pensée d’Aristote et la foi chrétienne, à la suite de Moïse Maimonide pour le judaïsme (qu’il appellera avec admiration »l’aigle de la Synagogue »), n’a encore que 16 ans, il est oblat bénédictin au Mont Cassin. en 1240 Juda al-Harizi vient de terminer la traduction latine du Guide des égarés que vont lire les scolastiques dont Thomas d’Aquin. En 1240 Meïr ben Baroukh de Rothenburg (v. 1215 – 2 mai 1293) surnommé le Maharam (Morenou HaRav Meïr) considéré comme le plus grand talmudiste de son époque est de passage à Paris pour assister à une disputatio entre juifs et chrétiens sur le Talmud.

Il faut imaginer un Paris réduit à l’île de la Cité réunie aux rives de Seine par deux ponts en bois sur des piles de pierre recouverts de maisons en bois. On paie pour passer. Le cardo maximus traverse l’île à l’emplacement de l’actuelle rue de la Cité. L’île Saint Louis est un pâturage accessible seulement à gué. Le quartier du Marais actuel est encore… un marais. L’île de la Cité est couverte de maisons en bois, la cathédrale de pierre immense, contraste avec cet univers végétal en modèle réduit, on y construit en 180 ans un monument de pierre de taille extra-ordinaire pour les yeux de l’époque.

Le Louvre tel que nous le connaissons, édifié parle petit neveu de Saint Louis (un Valois quand Louis XI ou Louis IX sont des Capétiens) est encore un simple fort. On y rend la justice sur la plage de la rive de Seine, la Place de grève où l’on pend les criminels et où on brûlera le Talmud en présence du prévôt des marchands de Paris et du clergé

Les juifs, des marchands aisés vivent dans l’île de la cité dans des rues qui partent de l’angle de la rue Colombe et de la rue Chanoinesse actuelle. Le cimetière juif se trouve rue Galande, du nom de l’ancien clos dit de Garlande (Etienne de Garlande favoris de Louis VI le Gros y possédait une vigne). Au gré du bon vouloir du roi de France les juifs sont régulièrement expulsés, rappelés, taxés. Des mesures ont été prises à partir de 1230 pour encadrer les « usures juives »: récupération du solde des dettes qui leur sont dues sous trois ans et interdiction de recouvrements ultérieurs (voir « Les juifs dans les chroniques du temps de Saint Louis » de Claire Soussen. ici). En réalité les juifs sont des parias indispensables pour le micro crédit (ou usure) interdit aux chrétiens. On les reconnait immédiatement à leurs longues robes et à leurs chapeaux pointus – un moyen de les distinguer de la population chrétienne, tels qu’ils apparaissent sous les traits d’Anne et Joachim (Anna et Yoyakin) les parents de la mère de Jésus dont tout le monde sait alors qu’elle est juive, dés 1200 au trumeau et sur le linteau inférieur du portail de droite de la façade occidentale de la cathédrale .

Anne et Joachim, Cathédrale de Paris

Dans le tympan d’Anne à droite, on voit un rabbin enveloppé dans son châle de prière (talit), un rouleau de la Torah est posé sur la tebah, la lampe perpétuelle (Ner Tamid) brûle.

Joachim apporte en offrande au Temple un agneau et Anne deux colombes. Il s’agit de la purification de la femme accouchée pendant 2 semaines en 66 jours pour une fille :


 » Elle apportera au prêtre, à l’entrée de la tente de la rencontre, un agneau d’un an pour l’holocauste et un jeune pigeon ou une tourterelle pour le sacrifice d’expiation.  » (Lv 12, 6)

Dans la partie gauche du tympan on voit le mariage d’Anne et de Joachim avec un rabbin couvert de son talit qui tient la main du hatan (fiancé) et de la kala (fiancée), au milieu d’une assistance juive en chapeau pointu. La kala est amenée par la main par son père.

Cette sculpture datée de 1150 réalisée à l’origine pour la Cathédrale Saint Etienne est installée là en 1200. Anne et Joachim apparaissent dans différentes scènes avec le chapeau pointu rendu obligatoire par décret royal au 13e siècle. On est encore en 1150 dans l’ambiance naïve de la fin de l’art roman.

Les juifs font l’objet d’une tolérance (liberté de culte, sécurité des personnes et des bien) et occupent une place particulière à l’intérieure de la société de l’occident médiéval. Ils sont à la foi des témoins de l’ancienne Loi et de la vie de Jésus et en même appelés à se convertir à la nouvelle. La base de cette sociologie est avant tout théologique. Selon Pierre Damien (1007-10172) :

« les restes des Juifs sont épargnés pour que soit conservée la maison de la Loi… Par la langue hébraïque qui est répandue dans le monde entier, une garantie d’authenticité est donnée à la religion chrétienne » Pierre Damien, Epistolae, II, 13 (PL 144, 284-5).

Ils sont des témoins obsolètes et l’ancien Israël va bientôt se fondre dans le nouveau, le plus tôt sera le mieux, les conversions au christianisme sont encouragées sans relâche.
Ils sont protégés mais sont sommés de respecter l’Eglise, ils sont humiliés pour leur crime : avoir tué et nié Jésus. La condition des « fils de Caïn » ne saurait être égale à celle à celle des « fils d’Abel », résume Pierre le Chantre.

Depuis 1215 Le Concile de Latran a obligé les Juifs à porter « un habit ou un signe distinctif » : la rouelle, symbolisant les 30 deniers de Judas, en tissu de couleur jaune, mais ce règlement ne s’appliqua pas en France. En 1267 le Concile de Vienne ordonne le port d’un chapeau particulier, le pileus cornutus en latin (bonnet pointu) jaune pistache. En France, un Juif baptisé convainc Louis IX « Saint Louis » de rétablir l’usage de la rouelle en 1269 : « une pièce de feutre, ou de drap jaune d’une palme de diamètre, et de quatre de circonférence », à partir de 14 ans. Un geste que Louis IX opère un an avant sa mort pour ce roi qui est devenu de plus en plus antijuif.

La monté en puissance de l’antijudaïsme dans l’art médiéval

Déjà en 1144, lorsque Suger, le théologien-architecte de la Lumière, avait inauguré la cathédrale de Saint Denis, le public tout esbaudi de cette « couronne de lumière autour du tombeau de Saint Denis » avait découvert un vitrail sur lequel Jésus ouvre les yeux de la Synagogue en enlevant un voile alors que de l’autre main il couronne l’église. Il s’agit d’un commentaire en verre de la lettre de Shaul le disciple de Gamaliel- alias Paul de Tarse vers l’an 55 de notre ère : « Jusqu’à ce jour, quand on lit Moïse, un voile est jeté sur leurs cœurs (des juifs); mais lorsque les cœurs se convertissent au Seigneur, le voile est ôté » – 2 Cor 3.

Les « aveugles » n’ont donc qu’à bien se tenir dans ce monde rempli de statues étranges qui prétendent montrer au bon peuple le D-ieu invisible.

Alors que Bernard de Clairvaux (1090-1153) a interdit les statues et les diablotins de Cluny, à l’âge gothique, les statues et les images font un grand retour sur scène en ce siècle où les images sont les ingrédients de base d’un spectacle de masse !

Les manuscrits, eux, véritables bandes dessinées sont enluminés de commentaires explicites. Vers 1120, dans le Liber floridus (le Livre des Fleurs) du chanoine Lambert de Saint- Omer, un frêne pousse des branches vivantes sur la page de gauche (arbor bona) qui représentent l’église… et mortes sur la page de droite (arbor mala) qui figure la synagogue ; ailleurs dans le même livre c’est Jésus lui-même qui repousse la synagogue en précipitant sa couronne à terre.

Pour la petite histoire le bois de frêne est réputé au Moyen Age soigner… la surdité… (voir ici) … Mais depuis Pline la feuille du frêne … est aussi considérée comme un contrepoison contre les morsures de serpents.

Mais à Strasbourg en 1230, la guerre est déclarée…

L’Église et la Synagogue, statues féminines placées de chaque côté de la façade du transept sud de la cathédrale se font face sous la forme de deux femmes de pierre dont l’une regarde le porche tandis que l’autre, les yeux bandés et la lance cassée, se détourne de l’entrée de la cathédrale : l’Eglise et la Synagogue. On trouve là le vieux thème récurrent de la théologie de la substitution où le verus Israël, le « véritable Israël » : le christianisme, remplace le vetus Israël, le « vieil Israël » , le judaïsme… Une logique théologique qui va conduire à enfermer les juifs dans des ghettos à la Renaissance puis à les expulser pour les remplacer par des chrétiens. Le registre théologique est désormais belliqueux. Avec les juifs c’est la guerre et on brise des lances.

La Synagogue, Cathédrale de Strasbourg

Cinquante ans plus tard en 1285, sur le tympan du portail central de la façade occidentale de Strasbourg, l’Église et Synagogue réapparaissent, mais la synagogue n’a plus un bandeau autour de la tête mais un serpent.

Strasbourg, L’Eglise et la Synagogue (qui se détourne) sous la croix

L’aveuglement des juifs est devenu diabolique… de même à la cathédrale de Paris.

Car sur un contrefort de la façade de la cathédrale de Paris une curieuse statue attire le regard. C’est une jolie femme aux yeux bandés par… un serpent dont les vagues se confondent avec celles de sa chevelure. Sa couronne est tombée à ses pieds. Elle tient d’une main un bâton brisé tandis que de l’autre elle cache les Tables de la loi sous son manteau. La statue date en réalité… de la campagne de restauration dirigée par Jean-Baptiste-Antoine Lassus et Eugène Viollet-le-Duc entre 1845 et 1864 mais elle est assez fidèle à l’esprit de l’époque.

La statue résume assez bien l’ambiance de l’époque pour les juifs, ces diables qui ont perdu la couronne de leurs rois d’antan.

La métaphore de pierre de la Synagogue déchue et de l’Église triomphante est un leit motiv de l’architecture gothique, elle se retrouve dans les cathédrales de Metz, Reims, Bordeaux, en Allemagne à Bamberg, Worms, Magdebourg, Minden, Fribourg-en-Brisgau ; en Angleterre, à Rochester, Lincoln, Salisbury et Winchester…

A la fin du Moyen Age la Synagogue porte un diable noir sur ses épaules au pied de la croix (Bible historiée de Haguenau, XVes.), … les juifs sont devenus une cinquième colonne perfide.

En ces années 1240 la situation n’est donc pas bonne pour les juifs de France. Et si « Saint Louis » ne pense pas que « La France sans les juifs ne serait pas la France », en effet il n’a pas expulsé les juifs de son royaume comme son grand-père Philippe Auguste en 1182, ses frères Charles d’Anjou et Alphonse de Poitiers ou son petit-neveu Philippe le Bel en 1306. Il va cependant persécuter ces juifs qui n’ont pas reconnu le Christ et qui sont une minorité religieuse étrangère à son royaume chrétien comme le sont les hérétiques cathares du Comte de Toulouse. Il mène deux croisades contre les Musulmans (septième et huitième) qui seront des échecs retentissants : son frère meurt pendant le septième croisade, échec de Damiette et Mort de Louis IX devant Tunis de la dysenterie, à une époque où personne ne croit plus pouvoir contenir les Sarrasins; et une sanglante croisade contre les albigeois à la suite ses prédécesseurs.

Blanche de Castille et son fils Louis IX (Bible de Saint Louis, Tolède)

Louis est un capétien, un homme énergique et à la justice cruelle, il a le caractère et la foi de sa mère Blanche de Castille qui disait : « Mon fils, je vous aime bien, mais j’aimerais mieux vous voir mort que coupable de péché mortel. ». Blanche de Castille qui a brisé la révolte des grands barons, conduits par le duc de Bretagne, les comtes de Champagne et de Boulogne ? Les juifs sont de empêcheurs de tourner en rond à convaincre ou vaincre, mais un détail dans son projet.

Les juifs : le son sans l’image

Depuis 13 siècles les juifs ont parfaitement eu le temps d’entendre et de comprendre le message du christianisme, mais aussi celui de l’Islam cinq siècles plus tôt. Pourquoi ne les ont ils pas intégré dans leur tradition ? Parce que ces messages ne les intéressent tout simplement pas. Si le Christianisme et l’Islam ont besoin du judaïsme pour se définir, la réciproque n’est pas vraie.

La bande dessinée de pierre a peu de chance de les convaincre. Il est vrai que le Pape Innocent III (1198-1216) qui a interdit aux juifs d’occuper des fonctions d’autorité, d’avoir des relations professionnelles et sociales avec les chrétiens et de sortir pendant la Semaine sainte considérait les juifs comme des êtres purement charnels, incapables de s’élever au dessus du sens littéral de l’Écriture.

De leur côté, Il s’agit pour les rois de France et l’Eglise du 13ème siècle de s’approprier les textes en les fixant dans la pierre tout en disqualifiant le peuple dont il sont issus.
La conversion des juifs est la grande affaire de la famille royale.

Guillaume de Saint-Pathus rapporte ainsi un épisode datant d’avant 1248 :

« Le benoît Roi amena au Baptême et fit baptiser au Châtel de Royaumont-sur-Oise une juive, ses trois fils et une fille et ce même benoît Roi, sa mère et ses frères tinrent les enfants et la juive sur les Fonts au temps de leur baptême. » (source)

Avant son deuxième départ en croisade, en 1270, Lous IX fait baptiser solennellement
à Saint-Denis un « juif célèbre » rapporte Geoffroy de Beaulieu.

Guillaume de Chartres, chroniqueur de l’époque nous rapporte le rôle d’argument théologique des reliques pour les juifs… il écrit à l’occasion des solennités organisées à l’occasion de la réception à Paris, en 1238, de la Couronne d’Épines et des autres reliques achetées par Louis IX :

« De plus, notre pieux roi désirait que les solennités soient observées tant en sa présence que durant son absence, même s’il était outremer, pensant et agissant avec l’idée que alors que notre Seigneur de Majesté avait été déshonoré par les juifs infidèles au moyen de ces objets [la croix, la couronne d’épines et la lance], il serait à présent honoré à travers eux par les dévots croyants. » (source ibid.)

Un juif du XIIIème siècle qui rasait les murs devait être affolé par cette ambiance de plus en plus exaltée d’images de pierre censées représenter l’Eternel immatériel et invisible et toutes ces reliques (en réalité des grossiers faux en concurrence pour attirer les visiteurs… avec toutes les reliques de la vraie croix il y aurait de quoi construire un bateau !).

Car à la même époque en 1190 Maimonide écrit en Espagne les lignes suivantes :

« Il y a eu des gens qui croyaient que tsélem (image), dans la langue hébraïque, désignait la figure d’une chose et ses linéaments, et ceci a conduit à la pure corporification (de Dieu), parce qu’il est dit : « Faisons un homme à notre image (tsélem) selon notre ressemblance » (Genèse, I, 26). Ils croyaient donc que Dieu avait la forme d’un homme, c’est-à-dire sa figure et ses linéaments, et il en résultait pour eux la corporification pure qu’ils admettaient comme croyance, en pensant que, s’ils s’écartaient de cette croyance, ils nieraient le texte (de l’Écriture), ou même qu’ils nieraient l’existence de Dieu s’il n’était pas (pour eux) un corps ayant un visage et des mains semblables aux leurs en figure et en linéaments ; …

Or, comme l’homme se distingue par quelque chose de très remarquable qu’il y a en lui et qui n’est dans aucun des êtres au-dessous de la sphère de la lune, c’est-à-dire par la compréhension intellectuelle, pour laquelle on n’emploie ni sens, ni mains, ni bras, (celle-ci) a été comparée à la compréhension divine, qui ne se fait pas au moyen d’un instrument ; bien que la ressemblance n’existe pas en réalité, mais seulement au premier abord. Et pour cette chose, je veux dire à cause de l’intellect divin qui se joint à l’homme, il a été dit de celui-ci qu’il était (fait) à l’image de Dieu et à sa ressemblance, (et cela ne veut dire) nullement que Dieu le Très-Haut soit un corps ayant une figure quelconque » (Guide des égarés, Chapitre 1)

Au 13ème siècle, les juifs de France étaient dispersés et acculturés. Au point qu’ils « pouvaient chanter un poème dénonçant les méfaits de ceux des chrétiens qui les persécutaient, sur l’air d’une chanson d’amour chrétienne » [2]

La multiplication des images de pierre et de verre naît à l’époque dans un monde sans images par rapport au notre. Elle devait sembler bien étrange pour un juif vivant à l’ombre de la cathédrale qui voyait chaque matin arriver des nouvelles sculptures sous les vivas de la foule. Cette « incarnation de pierre » se heurtait directement à tout le mouvement de la Bible qui va vers l’immatériel. Un sanctuaire non plus dans l’espace (le Temple) mais dans le temps (le Chabbat). On était revenu à Babylone ! Et le roi bénissait l’opération !

A Paris, juste sous la Rose (rosace) qui symbolise le ciel, les 28 statues des rois de Judas accueillaient le pèlerin… installées depuis 1210 elle sont un programme politique pour « Saint Louis » sacré à Reims à 12 ans en 1226 qui régnera pendant 43 ans jusqu’en 1270. Son idée est qu’il est le bras droit séculier de cet Eglise qui lui fournit sa théologie du pouvoir.

Statues de rois de Juda, Cathédrale de Paris

A l’instar des rois de Juda, les juifs morts et en pierre sont vénérés à la mesure où les juifs vivants sont détestés, eux qui sont aveugles à la révélation chrétienne et à ses temples spectaculaires. Un phénomène un peu semblable à l’âge moderne où une commune adoration de la Shoah et des juifs morts semble se conjuguer avec la concomitante détestation des juifs vivants et bien sûr de l’Etat d’Israël qui les représenterait tous.

Vue du côté du bon peuple chrétien et de ses dirigeants le refus des juifs de ‘passer la porte’ si bien sculptée était incompréhensible. Si l’évangile accomplissait la Loi au point que les chrétiens puissent se réapproprier les Écritures juives… les juifs se devaient d’entrer dans l’édifice ! Louis IX s’attela à cette tâche.

Dans le roman national, Louis IX de France alias « Saint Louis », est l’archétype du roi sage et pieux rendant la justice sous son chêne de Vincennes, le chevalier qui se croise, finance les cathédrales, acquiert la Sainte Couronne, meurt à Tunis pendant la huitième croisade en soignant les lépreux. Hors Louis IX n’a construit que la Sainte Chapelle, ses croisades ont été un échec et il n’a été que le bras armé de l’Eglise dans le « contrat » que les rois établissaient avec elle avant la monarchie absolue d’une époque postérieure … Vu du côté juif, Louis IX n’aura de cesse de marginaliser, spolier les biens, exploiter asphyxier économiquement, bref : persécuter ces juifs qu’il voit comme des usuriers et des hérétiques.

On a un peu de mal à comprendre comment « Saint Louis » s’est entouré du fidèle Joinville, qui a pris part à la première croisade, virulent judéophobe et de plus en plus de juifs convertis au Christianisme qui n’auront de cesse de lui souffler des mesures antijuives jusqu’au port de la rouelle mis en oeuvre la veille de sa mort. Tout cela est directement du à la « théologie de la substitution » pour laquelle les chrétiens ont remplacé les juifs et ne peuvent coexister avec eux (contrairement à ce que dit Paul de Tarse !). Un bon juif est un chrétien en attente… une « question gênante » à résoudre.

les rabbins de l’époque sont vus comme des intellectuels insidieux qui risquent de convaincre les chrétiens. Joinville écrit dans ses Chroniques :

« Il y eut [à une date non précisée] un grand débat entre des clercs et des juifs en l’église de Cluny. Se trouvait là un vieux chevalier […], il demanda à l’abbé de lui laisser entamer la discussion et on le lui accorda avec difficulté. Et alors il se leva et prit appui sur sa béquille et dit que l’on fasse venir le plus grand savant et le plus grand docteur des juifs […]. Et il posa au juif la question suivante : “Maître […] je vous demande si vous croyez que la vierge Marie qui porta Dieu dans ses flancs et dans ses bras, demeura vierge en donnant naissance à son enfant et qu’elle soit mère de Dieu”. Et le juif répondit qu’il ne croyait rien de tout cela. […] Et alors il leva sa béquille et frappa le juif près de l’oreille et le jeta à terre. Et les juifs prirent la fuite et emportèrent leur docteur tout blessé ; et ainsi le débat en resta là. »

Donc non seulement il ne faut pas débattre, mais occire l’hérétique qui n’est pas d’accord est un devoir que Joinville met dans le bouche de Louis IX lui-même :

« Aussi vous dis-je, fit le roi, que personne, à moins d’être très savant, ne doit discuter avec eux (les juifs). Mais le laïc, quand il entend mal parler de la loi chrétienne, ne doit pas la défendre autrement qu’avec l’épée, dont il doit donner dans le ventre aussi loin qu’elle peut entrer »

On pourra toujours objecter que ces chroniques sont anachroniques. Qu’elles ont été écrite des années plus tard alors que Louis IX devient « Saint-Louis » lors de son procès de canonisation et qu’elles reflètent plus l’antijudaisme de leurs auteurs que celui de « Saint Louis qui n’a jamais expulsé les juifs », que les juifs des cathédrales et des manuscrits sont le fait de l’église et de ses clercs et pas du roi. Il n’en reste pas moins que le dossier documentaire des manuscrits et chroniques tout autant qu »artistique et archéologique reflète l’état d’esprit d’une époque et un d’un antijudaisme chrétien qui va se développer jusqu’à.. Vatican II.

La disputatio de Paris et le brûlement du Talmud

En 1236 Nicolas de Rupella dit Nicolas Donin, de la Rochelle, un élève de l’académie de Talmud de Yehiel de Paris qui en a été excommunié avant de devenir franciscain se rend auprès du Pape Grégoire IX pour l’informer du scandale que constitue le Talmud.
Il lui soumet un dossier contenant trente-cinq accusations contre le Talmud.

En 1236 Nicolas de Rupella dit Nicolas Donin, de la Rochelle, un élève de l’académie de Talmud de Yehiel de Paris qui en a été excommunié avant de devenir franciscain se rend auprès du Pape Grégoire IX pour l’informer du scandale que constitue le Talmud.
Il lui soumet un dossier contenant trente-cinq accusations contre le Talmud.

Grégoire IX prend l’affaire très au sérieux publie une bulle en 1239 qui demande aux rois de France, d’Angleterre, de Castille et d’Aragon d’instruire l’enquête. Seul Louis IX obéit et ordonne aux évêques de confisquer tous les talmuds de son Royaume, un ordre exécuté le premier Chabbat de mars 1240.

L’Eglise, astucieuse, accuse donc non pas les juifs de leur présence ou leurs Ecritures… communes au christianisme… mais l’interprétation de celles-ci par la Torah orale multimillénaire des juifs, le Talmud censé contenir de nombreux blasphèmes à l’égard de Jésus, Marie et du christianisme.

En 1240, une grande disputation est organisée en présence de Louis IX. Les Rabbin Yehiel de Paris, Moïse de Coucy et Juda Ben David, doivent affronter les Chrétiens Nicolas Donin, et Eudes de Chateauroux, chancelier de la Sorbonne.

Evidemment cette disputatio theologica dont l’enjeu était purement politique n’aboutit à rien d’autre qu’à affirmer le pouvoir royal et celui de l’Eglise. Le tribunal, juge en 1240 que le Talmud est un livre infâme et qu’il doit être brûlé selon les recommandations de Grégoire IX. Vingt-quatre charretées du Talmud furent donc brûlées sur la place de Grève le 20 juin 1242, le 13 du mois de Tamouz.

En 1244 Eudes de Tusculum qui refuse d’entendre les arguments des juifs organise un second autodafé.

Enfin, en 1248, le pape prononce une sentence « définitive » de condamnation du Talmud, adressée notamment à Louis IX, qui signifie ni plus ni moins que l’interdiction du judaïsme.

En 1254 une Grande Ordonnance du roi édicte :

« Nous faisons observer strictement une autre ordonnance à propos des juifs qui est : que les juifs cessent les usures, les blasphèmes et les sortilèges. Et que le Talmud, comme les autres livres qui contiennent des blasphèmes, soient brûlés. »


Pedro Berruguete, Dominique et les Albigeois

Meïr ben Baroukh de Rothenburg (v. 1215 – 2 mai 1293) surnommé le Maharam (Morenou HaRav Meïr) considéré comme le plus grand talmudiste de son époque, assista à cette disputatio et aux flammes de la place de grève. Dans la kina (lamentation) Sha’ali seroufa vaèsh il compare cet évènement à la destruction du Temple. L’élégie figure dans le rituel de Ticha Be Av :

« Intercédez, ô vous, consumés par le feu, pour la vie de ceux qui portent votre deuil… ».

Les coups de boutoir réguliers portés aux juifs sous « Saint-Louis » et l’hostilité grandissante de l’Eglise, leur liquidation économique par la taxation et les extorsions royales, puis la destruction de leur tradition orale par le feu, vont conduire à leur expulsion de France en 1306 sur ordre de Philippe le Bel et à l’extinction de la communauté juive française médiévale.

Comme l’a montré Jacques le Goff dans son ouvrage Saint Louis :

« Ces conceptions et cette pratique, cette politique antijuive, ont fait le lit de l’antisémitisme ultérieur. Saint Louis est un jalon sur la route de l’antisémitisme chrétien, occidental et français »[3]


L’hystérie collective médiévale

La première croisade en 1095 a lancé la folie antijuive médiévale dont le climax ultime sera la Shoah. La populace déchaînée avait massacré les juifs qui avaient refusé le baptême : 800 morts à Worms. En 1096 des bandes armées de croisés organisent des pogroms à Rouen , Bacharach et Wurtzbourg, Strasbourg et Aschaffenbourg, Magdebourg. Le prêtre Volkmar massacre en saxe puis à Prague, en Bohême, à Mayence, à Cologne en Hongrie. Pourquoi voyager loin pour tuer les Sarrasins puisque les juifs qui ont assassiné le Christ sont là sous la main ? se demandent les barons. Les « croisés » dévastent la Rhénanie, la Hongrie sans poursuites des juridictions locales avant de s’attaquer au paysans pour les soulever et d’être tués.

En 1146, au départ de la deuxième croisade, Bernard de Clairvaux avait dut intervenir en personne, à la demande des évêques débordés, pour calmer la foule.

En 1189, lors du couronnement et du départ à la croisade de Richard Cœur de Lion, on massacre les juifs de Londres, King’s Lynn, Bury Saint Edmunds et Lincoln

En 1190, la communauté d’York préfère le suicide collectif à l’abjuration de sa foi.

Entre le XIème et le XIIIème siècle les juifs de France, vont passer de la liberté à la servitude sous l’influence d’une doctrine théologique qui les tolère mais prêche leur humiliation. La théologie, les sculptures aux portail des cathédrales, les chroniques de l’époque, les responsa et témoignages des rabbins racontent cette lente descente aux enfers.

La bascule du XIIIème siècle est donc un point d’inflexion dans une persécution médiévale des juifs largement entamée dés la fin du XIème siècle avec la première croisade.

Le brûlement du Talmud conduira aux bûchers de juifs, pour soi-disant profanation d’hostie en 1388, et aux bûchers de l’Inquisition en Espagne des XIVe-XVIIIème siècles dont les nazi reprendront méthodiquement toutes les méthodes, dont l’extermination par le feu, des livres et des juifs.

Des Juifs brûlés vifs pour profanation présumée d’hostie à Deggendorf, en Bavière, en 1338 et à Sternberg, Mecklembourg, 1492
gravure sur bois de la chronique de Nuremberg (1493).


[1] Le projet d’Amiens sera lancé 8 ans plus tard alors que Reims commencée en 1210 sera achevée en 1250. Les cathédrales de Normandie sont achevées (Lisieux, Bayeux), ou en construction (Coutance, Le Mans) et celles de Bourgogne au milieu de leur construction.

[2] Voir : Paul Salmona et Juliette Sibon (dir.), Saint Louis et les juifs. Politique et idéologie sous le règne de Louis IX, Paris, Éditions du patrimoine, MAHJ, 2015. Colette Sira p. 52.

[3] Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, Folio, 1996, pg. 184

CATHÉDRALE DE PARIS, post à une amie catholique


Le mot que j’ai laissé à une amie catholique suite à l’incendie de la Cathédrale de Paris :

De quelques principes constructifs médiévaux

La cathédrale n’a pas grand chose à craindre car les médiévaux savaient mieux que nous la puissance du feu (les maisons autour étaient en bois). On commence seulement à comprendre la complexité des structures gothiques et leurs principes d’interactions de forces pour faire « tenir des pierres en l’air » grâce au calcul par éléments finis.
Cet édifice rompt avec l’époque romane et son principe constructif de murs-poids et d’épaisses colonnes qui ne permettent pas de voir la lumière extérieure (petites ouvertures dans le mur). Le Gothique ce ne n’est pas seulement les « arcs boutants » mais un maîtrise mathématique des forces à l’intérieur de la matière .

C’est aussi un programme théologique. Les médiévaux, juifs (Maimonide) puis chrétiens (Thomas d’Aquin) croyaient à la raison. Ils pensaient qu’elle était la trace de D-ieu dans la création. Les monuments sont donc des architecture mathématiques qui représentent cet ordre du monde à l’aide de tracés régulateurs rigoureux.

La construction a quand même duré… 182 ans. Ce qui posait un problème de générations et donc de transmission du savoir.

Est donc arrivé le principe constructif gothique avec des murs non plus poids mais, sous contrainte et auto-porteurs, ce qui permet de créer de grandes ouvertures et des roses (rosaces) de vitraux. Par exemple la rose de Chartres tient 1,5 tonne en poussée latérale, elle est comme un béton pré-contraint.

La nef romane avec ses voûtes en berceau nécessitait des appuis continus donc des gros piliers et des murs pour reprendre le poids des poussées obliques. La croisée d’ogive gothique (connue des romans mais pas exploitée de manière systématique) reporte la poussée sur 4 points et permet des reprises par d’autres structures, dont les arc boutants. Ce qui permettait de libérer le mur en y ouvrant des fenêtres. Le Corbusier et Mies Van der Rohe pousseront à fond ce système en reliant des planchers par des colonnes, ce qui libère l’espace entièrement vitré du building moderne sans aucun mur porteur.

Le vrai problème était le vent. Chaque travée de la cathédrale de Beauvais sous des rafales de 155 km/h soutient une poussée de 188 tonnes. Le World Trade Center (417 m) à son sommet bougeait de 1 m. A Paris deux maîtres se sont succédés, le modèle était celui de Laon au départ avec une tribune sur les bas côtes pour épauler la nef. Impossible avec cela de monter à 35 m.

Equilibre des forces de la cathédrale de Paris, dessin Jean Cosse
Fonction chainette et Loi de Hooke (voir sur le croquis ci dessus) permettent de modéliser les forces dans la matière

Les doubles arc boutant au dessus des collatéraux construit au départ ne permettaient pas de libérer de la lumière dans le nef. Donc en 1210 le nouveau maître d’ouvrage (dont on ne sait rien) adopte un nouveau système de butée. Il remplace les doubles arcs boutants en 1230 par des arc boutants à simple volée. une prouesse technique car la courbure d’un degré en plus ou en moins aurait fait voler en éclat l’édifice. on est à la limite de la rupture. Un tribune poids statique permet d’éviter l’écartement des murs vers l’extérieur…

Les façades des cathédrales qui imposent au visiteur un idée de la puissance de leurs constructeurs, les évêques, qui en ce 13ème où naissent et commercent les villes triomphent de l’ordre rural des moines (la « cathèdre » c’est le siège de l’évêque de la ville).

La cartographie des cathédrales est aussi celle des villes médiévales dont la fonction de marché est déterminante. C’est véritablement aux XII- XIIèmes siècles que naît « l’économie de marché » en Europe autour des cathédrales.

Les façades occidentales des cathédrales sont orientées à l’ouest, le choeur « orienté » vers l’orient c’est à dire le soleil levant. A Paris on a affaire à deux carrés imbriqués selon une proportion plus romane et romaine ou que « s’élevant vers le ciel » comme le disent les prospectus touristiques. Le carré du haut s’appuie sur la large bande horizontale de la galerie des rois : vingt-huit générations de rois de Juda, descendants de Jessé.
Le carré représente la terre et ses 4 dimensions, 4 horizons, et le rond le monde divin représenté par les 3 roses (rosaces). Dieu a inscrit sa Loi dans la géométrie rationnelle du cosmos pensent les théologiens du XIIIème siècle.

tracé régulateur de la façade

Les rois bibliques font le lien entre le monde de la raison (Horkhma, la Sagesse en hébreu) et celui des sens entre le monde rationnel et le monde sensible selon la tripartition spirituel, rationnel, sensible. La raison créé par Dieu, loi implacable et invisible, faisant le lien entre le monde spirituel et le monde matériel. Les médiévaux lisaient encore l’Ecriture : la vraie oeuvre de Thomas d’Aquin n’est pas la Somme mais ses Sermons qui commentent l’Ecriture. Le roi idéal se devant être doué de « coeur etde Sagesse »
comme le dit l’Ecriture pour assurer le « royaume de Dieu citadin » (Giacomo Todeschini). Dans le modèle politique qui naît à l’époque on n’est plus dans le « omnipotesta a deo » (tout pouvoir à Dieu… et donc à l’église) mais « Omnipotestas a deo per populo ». Le peuple porté par la raison et donc la discussion est la médiation obligée du pouvoir.

Les statues des rois en place datent de Viollet-le-Duc car les originelles ont été décapitées à la révolution. Voici les originaux retrouvés par hasard au XXème siècle dans une fouille au Musée de Cluny.

On doit cette façade à Jean de Chelles qui réalise la face nord en 1250 et commence la face sud en 1258 avant de mourir. Pierre de Montreuil continue cette façade sud et poursuit selon les principes constructifs de départ.

La façade occidentale est donc une grande surface qui offre une prise au vent énorme. Le vent sur les échafaudages avait appris au médiévaux que la force de renversement est proportionnelle au carré de la hauteur. Les arcs qui supportent des dizaines de tonnes de poussée ont la même forme qu’une chaînette inversée (loi de Hooke). Les murs sont des parallélogrammes de forces qui se déversent les uns sur les autres.

Ces types connaissaient la statique et l’interaction des forces dans la matière, ils savaient construire, la superstructure tiendra donc. Le seul risque est lié à l’eau projetée pour éteindre l’incendie qui s’est infiltrée dans les pierres calcaires et a pu dissoudre les joints en mortier de chaux de certaines voûtes. Les voûtes sont recouverte d’un enduit de chaux et de plâtre de plusieurs centimètres qui les protège du feu, comme un four à l’envers.

La flèche de Viollet-le-Duc, un décorateur qui rêvait d’être architecte ne respecte pas le génie mécanique du bâtiment. Un projet un peu mégalo,avec la statue de Viollet-le-Duc Himself en… Saint-Thomas (l’apôtre qui ne croit à rien de ce qu’il ne voit… juste l’inverse des médiévaux qui croyaient en la raison qu’on ne voit pas ! ).

Viollet-le-Duc

La flèche est un artefact de medieval fantasy du 19ème siècle. Viollet-le-Duc considérait la façade occidentale comme inachevée et pensait qu’elle aurait dû avoir deux tours au sommet des beffrois (toujours cette idée romantique irrationnelle d’un Moyen-Age rationnel)… il a donc construit la flèche (celle réalisée en 1250 à la fin du chantier et détruite avant la révolution car menaçant de tomber n’avait rien à voir en proportion comme le montre une enluminure extraite des Très riches heures du duc de Berry, ) … une erreur constructive mégalo de 750 tonnes de bois et de plomb, qui a failli coûter la vie à l’édifice. Pas de regret à sa disparition.
La « maladie de la pierre » bien connue des médiévaux est cette folie constructive qui s’empare du spirituel qui croit être arrivé au sommet et qui s’est juste trompé de combat, elle a ruiné en moins d’un siècle les empires monastique et économique de Cluny et Cîteaux. Beaucoup de construction de cathédrales seront arrêtées par la guerre de Cent ans.

Il n’y a rien d' »esthétique » dans cette aventure, c’est de la pure ingénierie. Les gens qui ont construit ces cathédrales sont restés pour la plupart des inconnus, seules restent les pierres… Sur la pierre tombale de Pierre de Montreuil qui a travaille à St Denis et à Paris on lit comme une boutade :  » de son vivant il fut docteur ès pierre ». Le mot genium qui a donné ingénieur et « génie », ce fameux genius loci, génie du lieu,des gréco-romains (au sens ou Héraclite disait que « le propre de l’homme c’est son génie » : son lien avec le divin) n’a pris le sens de démiurge, celui qui se bat contre D-ieu qu’avec le romantisme.
Que reste-t-il aujourd’hui de l’esprit de ces ingénieurs bâtisseurs modestes et inconnus ?

Évidement je n’ignore pas ce que l’émotion de voir partir en fumée un monument de 800 ans recèle en terme de symbolique pour les français et la « fille aînée de l’église ». Mais c’est une autre histoire.

Et pour nous autres juifs…

Nous autres juifs savons que des sept merveilles du monde antique il n’en reste qu’une debout : la pyramide de Gizeh… des jardins de Nabuchodonosor au Colosse de Rodhes en passant par le Temple d’Artémis à Éphèse ou le phare d’Alexandrie… tout a été effacé par le temps, l’incendie et les tremblements de terre…

Nous avons donc résolu ce problème spirituel autrement… à partir au moins de la destruction de notre Premier Temple par Nabuchodonosor en l’an 587 avant notre ère et de la déportation en exil à Babylone, puis de l’incendie et de la destruction du second Temple en l’an 70 par les troupes de Titus … le culte physique du michkane (tente de la rencontre) originel a été dédoublée et sublimé en célébrant le Chabbat, un sanctuaire non plus dans l’espace mais dans le temps… qui résiste aux flammes et à toute destruction.

Ce processus spirituel d’abstraction du divin et de sublimation psychologique (à bien moins grand spectacle !) nous a sauvés et nous a permis de transmettre notre vision du monde et de l’homme depuis 5000 ans.

Chaque Kippour, à chaque kétoreth (prière des encens à l’office de Minha) nous racontons le culte du Temple. La méditation sur la ruine du Temple et sa chute est rappelée à chaque mariage dans le bris du verre et dans toute la prière.

A tel point que le coeur du judaïsme le Chabbat a construit un sanctuaire dans le temps et non plus dans l’espace (le Temple a brûlé deux fois en – 587 et en l’an 70 par les romains qui y ont mis le feu ). Les principes du Chabbat sont des principes d’architecture mentale (melakhot) liés au principes constructifs du michkane (tente au désert prototype des deux Temples)…

Le :  » Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église » n’a rien d’un injonction pour bâtir des basiliques romaines sur le mode de l’Empire. c’est une phrase dite de manière originelle en araméen ou en hébreu qui joue sur les mots even et en sous entendu av (père) et ben (fils). Car le verbe bano- « construire » est homophone de ben, « fils », la pierre relie le père et le fils.

Le moussaf de la Téhila du Chabbat confirme ce que je dis :

Rabbi Eléazar dit au nom de Rabbi H’anina : « Les Sages accroissent le Chalom dans le monde ainsi qu’il est dit : «Tous tes enfants sont des habitués de l’Eternel, grand est le Chalom de tes enfants » (Is 59, 13).  Ne dis pas « tes enfants » mais « tes constructeurs »


Rabbi Eléazar est un Sage de la quatrième génération de la Michna, l’un des disciples de Rabbi Akiba (2e s.).

En hébreu on n' »élève » donc pas un enfant (vers le ciel !) comme l’a appris mon maître le Rav Harboun, mais on le « construit »… avec des paroles. Ce que comprenaient parfaitement des juifs religieux de l’époque.  » Quel est parmi vous le père (av) qui donnera une pierre (even) à son fils (bénou), s’il lui demande du pain ? « … » De ces pierres (avanim) D-ieu peut faire (construire ?) des fils d’Abraham (banim abraham) »… «  comme des pierres vivantes (avanim), construisez-vous (bano) pour former une maison (bait) spirituelle « , etc… »

Il n’est donc de monument que d’enseignement et de transmission de parole de père à fils, d’éducation. Il n’est pas d’autre sanctuaire comme nous le rappelle Pessah que
de question des enfants et des disciples, une famille est une « maison » en hébreu, une famille spirituelle comme la « maison de Jacob » (beit yaakov) :

Que les paroles que Je t’adresse aujourd’hui soient sur ton coeur. Tu les enseigneras à tes fils (Chema Israël)

La Haftarah de ce Chabbat Hagadol, nous disait que, à la fin des temps, le prophète Elie «ramènera le cœur des pères vers leurs enfants et les cœurs des enfants vers les pères » (Malachie 3, 24). C’est la même réalité. C’est la transmission de l’esprit qui constituent le peuple pas les bâtiments et c’est un seul Adam qui traverse l’histoire du jardin d’Eden à la fin des Temps. Le seul Temple est l’esprit humain, la transmission familiale, et un juif en est le (re)bâtisseur.

Les médiévaux comme Moïse Maimonide l’avaient compris avant nous, la raison est la maison commune de toute l’humanité.

Nb: J’ai dirigé les éditions Zodiaque. L’architecte belge Jean Cosse avec qui j’ai travaillé ma appris cela. Je suis passé avec lui à la Biennale de Venise en 1994. J’avais fini par sculpter des magen david… (voir ici)
Je ne me prononce que sur l’architecture…

D’Athènes au Sinaï, histoire d’une conversion au judaisme.


Louis-Jean, Dominique de son nom de religion (catholique) pendant 20 ans, est devenu mercredi dernier Chmouel au Mikvé consistorial de Vitry où nous sommes passés de notre côté avec Rachel et Rivka il y a un an jour pour jour le lendemain.

Autant le chemin qui va du Mont Sinaï à Athènes ou Rome est un chemin fréquenté, autant le chemin qui remonte au Sinaï est un sentier relativement solitaire. Voici l’histoire d’une guyour (de guer, « étranger », ce qui sort de l’étranger, conversion au judaïsme).

Vééchiv lèv avot al banim, velèv banim al avotam
 » Et il fera retourner le cœur des pères vers les fils, et le cœur des fils vers leurs pères  »

(Malachie 3, 24)

Quelques lignes de son histoire que je n’ai apprise que récemment :

Louis-Jean a trouvé « Des noces éternelles, un moine à la synagogue » à la librairie du Temple à Paris il y a quelques années et il a mis des mots, sur ce qu’il vivait depuis. Il avait découvert par la généalogie, à l’âge de 14/15 ans ses racines juives lointaines côté paternel et avait connu un petit cousin de son père, polonais qui avait échappé à la mort grâce à son violon et avait vécu dans le ghetto de Varsovie. C’est ainsi que Louis-Jean est devenu musicien, organiste, violoniste. Il a étudié le solfège, le violoncelle, le chant et l’orgue au Conservatoire de sa ville natale.

Comme il me l’a dit : « Je fréquentais à l’époque assidument un libraire juif dont la librairie à malheureusement disparu. Il m’aurait vendu tout le contenu de sa librairie… Quand j’ai commencé à enseigner la musique, le directeur qui m’engageait m’a proposé de partir de la musique juive pour retracer l’histoire des musiques religieuses, pas de hasard, je me suis retrouvé à la bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle, depuis 16 ans maintenant j’enseigne toujours la musique juive qui a pris, petit à petit, de plus en plus de place… »

Voici ici ce qu’il dit du grand compositeur juif Gustav Mahler.

Je lui laisse la parole suite à son mikvé :

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Chers amies, amis,

Vous avez été nombreux à m’envoyer des messages de soutien, de sympathie, en suivant l’itinéraire de cette journée presque d’heure en heures… Ou tout simplement avoir pensé à ma démarche en ce jour… Soyez-en remerciés du fond du coeur. Je vous partage quelques impressions de ce moment unique. Mais les images se bousculent ! Mercredi après l’office du matin à la Synagogue de la Victoire, j’ai pris le chemin de Vitry-sur-Seine où j’avais rendez-vous avec le Beth Din pour le « mikvé », le bain rituel. J’ai vécu cela comme un voyage « initiatique », en solitaire, une sorte de traversée du désert mais pour arriver enfin en terre connue et promise. Ce moment tant attendu est à la fois le couronnement de cet itinéraire mais le début d’un nouveau chemin, d’une nouvelle vie. A mon arrivée au Centre communautaire une ambiance très conviviale régnait déjà, chargée de beaucoup d’émotion, rythmée de « Mazel tov », des familles remontaient du bain rituel avec leurs enfants, j’avais la réelle impression d’être dans une véritable « maternité », tout à fait inouï! Puis ce fut à mon tour de m’engager devant le Beth Din à respecter les mitsvoth de la Torah et de verser la goutte de sang de l’Alliance, la « Hatafat Dam Brit » qui authentifie la circoncision. Attendre encore… Puis mon nom a retenti une nouvelle fois, une douche, tenue d’« Adam arichone » et puis l’entrée dans la salle du mikvé, les trois immersions dans la position presque foetale pour être parfaitement immergé et les deux bénédictions d’usage toujours devant le Tribunal Rabbinique. Ce fut ensuite les larmes de la nouvelle naissance… Le mikvé ne serait-il pas à l’image du ventre maternel ? La porte de la vie, la pure rivière qui coulait dans ce Jardin du Paradis. On y entre sans rien, on y est vulnérable, abandonné mais pour renaître. Le mikvé, c’est tout d’un coup la Lumière. Le mikvé c’est l’unification de tout l’être, c’est aussi le signe du retour, de la « téchouva » vers notre Créateur. Un chemin pour retrouver notre état de perfection originelle ? En tout cas un moment unique comme celui de notre naissance ! Le Talmud nous l’affirme:

« Rabbi Yossi dit : Un juif converti est semblable à un enfant qui vient de naître » (TB Yebamote).

En s’habillant quelle joie de pouvoir revêtir pour la première fois le « tsitsit », les « franges » rituelles ainsi que quelques instants plus tard, dans la synagogue mettre les téfilines pour réciter le Chema et Minha.

Je vous partage le message que j’ai reçu d’une amie : « Un grand mazel tov et bienvenue parmi un peuple très vieux, un peu difficile à comprendre, qui a une histoire pas toujours drôle mais est cependant plein d’humour et d’auto-dérision, qui aime la discussion, qui pose toujours beaucoup de questions sur le monde et sur lui-même, qui peut être très généreux, très accueillant ou parfois pas du tout, qui est comme tout le monde et cependant pas tout à fait comme tout le monde, qui aime la vie plus que tout, bref, bienvenue parmi les Juifs ! »

Nous disons si justement cette bénédiction: « Béni soit D.ieu qui nous a fait vivre, exister et parvenir pour assister à cet instant ».

Très cordialement, Louis-Jean (Chmouël Ben Avraham)

Photo : La première montée à la Thora de Chmouel le lendemain.  (3ème en partant de la gauche)

Quand le roi Théodore de Neuhoff rêvait de chasser les Génois et d’installer une market place juive à Porto-Vecchio ou Ile-Rousse


Portrait de Théodore de Neuhoff tiré de Storia delle rivoluzíoni dell’isola di Corsica e della esaltazione di Teodoro al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.

Où donc Pascal Paoli a-t-il trouvé l’idée d’installer à Ile Rousse une communauté juive dont nous avons déjà parlé (voir ici et ici ) ?

Il est fort probable que Paoli s’inspire d’un projet de Théodore éphémère roi de Corse et ami de son père Hyacinthe, qui rêvait avant lui de faire de la Corse une market-place méditerranéenne grâce aux juifs, comme ils l’avaient constaté à Livourne devenu un port franc à la fin du XVIè siècle où se croisaient les marchands levantin, turcs, juifs, et les insurgés Corses.

Théodore de Neuhoff le voyageur du monde a en effet passé sa vie avec des juifs à la Haye, Livourne, Amsterdam, ou Londres.

La geste de Théodore de Neuhoff

Théodore né à Cologne en 1694 est un gentilhomme aventurier westphalien qui vit en écosse en Hollande, en Espagne, à Gênes, en Toscane, s’entoure d’espions, est aussi féru de renseignement que perclus de dettes, et est étroitement surveillé par Gênes. On a affaire à un parfait électron libre dont il est souvent difficile de savoir ce qu’il pense vraiment et qui il intoxique, ayant travaillé pour le compte de la Suède puis de l’Espagne de Philippe V, qui a vendu des renseignements à la Hollande. Théodore de Neuhoff va devenir en 1736 et pour sept mois, le seul et unique éphémère Roi de Corse. Un roi élu!

A ce grand-homme il fallait un grand destin et une grande cause. Il est envoyé à Gênes par l’Empereur pour enquêter sur la révolte qui sévit en Corse depuis 1729.

Il rencontre à Livourne Giafferi, Ceccaldi, Aitelli, Orticoni et Sebastiano Costa. Neuhoff se met quatre pour défendre la cause du peuple corse dans toutes les cours d’Europe. Neuhoff est tombé amoureux de la cause corse.

Neuhoff comprend immédiatement que l’île peut devenir un paradis commercial et en accord avec les Corses il va voir les banquiers juifs de Livourne qui en 1732 investissent 3 500 sequins dans le projet.

En 1734 le voilà en barbarie, à Tunis exactement où il vend son projet commercial corse aux juifs Granas (venus de Livourne). Il dit à un consul hollandais qu’il a conclu un traité avec différents prince du Maghreb (barbarie) pour avoir en Corse un port franc et promet au Granas de participer à l’affaire contre argent. En avril 1735 Mordegai Senega de Tunis et son frère Néhémie Senega d’Amsterdam ainsi que leurs associés voient là un bonne affaire et y investissent 200 000 livres en 2 versements.Le Baron leur promet un port en Corse à perpétuité pour la Nation juive et un taxation de 5% sur leur échanges et un escuedo d’or pour chaque navire à quai (des conditions avantageuses pour l’époque)… à condition qu’ils reconnaissent sa souveraineté bien sûr.

Les Corses n’étaient pas des inconnus en Barbarie. Des milliers de Corses vivaient alors à Alger. Hassan Corso ou Lazare de Bastia avaient été Dey d’Alger pour les Turcs. Les Granas se demandaient ce qu’il arriverait d’eux à la mort du Grand Duc de Florence. Pourquoi pas la Corse ? Malin Neuhoff raconte à chacun ce qu’il veut entendre.

Le 20 mars 1736 il débarque à Aléria (la ville promise aux juifs de Tunis et de Livourne) dans un bateau britannique avec 3 000 fusils, 16 canons, de l’argent et des bottes… et une suite de 16 personnes : Majordome, Maître d’hôtel, Chapelain… sans oublier 3 esclaves maures.

Il choisit comme drapeau la tête de maure de l’Aragon qui a possédé la Corse au 12e siècle, avec le bandeau sur le front et plus sur les yeux, pour une nation libre. Une figure probablement trouvée sur des vieilles cartes en Allemagne ou en Hollande. Un drapeau royal qui deviendra la drapeau Corse.

Hiacintu Paoli était gênè par cette idée de liberté de conscience (pour les juifs) proposée par Neuhoff disant « qu’aucune hérésie n’avait jamais sali le Royaume de Corse ». On demanda donc conseil à un théologien nommé Canon Albertini de Pedipartinu dans l’Orezza, ami de Costa. Cet homme de Lumières qui avait voyagé répondit que dans toute les villes d’Italie et même à Rome vivaient des anglais, des hollandais, des grecs, des juifs et touets sortes d’éhrétiques qui pratiquaient leur culte. Qui pourrait douter de l’orthodoxie du souverain pontife qui acceptait cela ? Et Il ajouta qye Théodore signifiait : « Don de Dieu ». (Source : Costa, Memorie reguardanti il re Teodoro; 1-765; 2, 18-19. 61). Il était bien vrai que des juifs vivaient à Rome mais dans un ghetto de misère et écrasés d’impôts, ce que Canon le bien nommé avait omis de préciser. On était loin de canon de Rome. Hiacintu Paoli céda.

Le 15 avril, une Assemblée générale des Corses réunie au couvent d’Alesani élit Théodore Roi de Corse.

On apprend par le London Daily Journal du 29 avril 1736 que Neuhoff a levé de l’argent du roi du Maroc.


Un prêtre corse nommé Rocchi qui avait connu l’entourage de Neuhoff a Tunis averti les génois que ce dernier était un hérétique. (Le Doge à Gastaldi, Gênes, 16 août 1736, ASG 2285); La même année, l’Edit de Sartène établit la Liberté de conscience pour toutes les religions dans l’Ile.

Même un pamphlétaire

Gênes a acheté la Corse, une pratique inhabituelle pour cette thalassocratie marchande qui ne possède pas des territoires comme la puissance espagnole par exemple mais des comptoirs c’est d’abord pour des raisons stratégiques. La grande peur de la sérénissime est que la Corse ne devienne l’asile de tous les corsaires musulmans qui infestent la méditerranée. Ces corsaires qui se paient sur la bête accompagnent de manière habituelle à l’époque les flottes « régulières » turques ou espagnoles. Beaucoup sont des juifs qui rêvent d’en découdre avec tout galion de cette Espagne qui les a expulsés, tué leur familles et ruinés… Alors un Neuhoff qui parcourt les cours d’Europe pour annoncer la liberté dans cette Corse… qui appartient à Gênes et dont dépend la sécurité…

La nouvelle extravagante qu’un baron de Westphalie soit devenu Roi des corses au nez et à la barbe des génois estomaque les cours et les cercles intellectuels et politiques d’Europe. Ce récit picaresque est digne de Don Quichotte, ce chevalier de plume vivant à l’époque où il n’y a plus de chevaliers ! Voilà ce qu’en dit Jean-Baptiste de Boyer d’Argens, (1704-1771 ; marquis de son état, sceptique et proche ami de Voltaire, chevalier de la tolérance, dans ses Lettres juives en six volumes publiée à La Haye en 1736. Le pamphlétaire philo juif dédie cette série de fausses lettres d’un voyageur imaginaire, rédigées sur le mode des lettres persanes de Montesquieu, … à Sancho Pancha, le fidèle serviteur du Quichotte!


Le juif épistolier de Jean-Baptiste de Boyer d’Argens approuve la sagesse des gouvernants qui empêchent la Religion Réformée de tyranniser les autres. Il énumère les sectes anglaises et hollandaises, souligne leurs antagonismes, et rappelle que ces nations ont accueilli ses coreligionnaires: les Juifs sont libres en Hollande et en Angleterre, et esclaves partout ailleurs, soit des Nazaréens, soit des Musulmans.

Philosémite, d’Argens se complaît à stigmatiser l’antisémitisme des catholiques, qu’il appelait les Nazaréens papistes, montrant les différences entre les nations méridionales avec les nations septentrionales.

Le débarquement d’un baron allemand dans l’île devenu roi à l’insu de Gênes fait l’effet d’une bombe, l’histoire fait le tour des cours d’Europe. Gênes la sérénissime est ridiculisée et commence à perdre ses nerfs.

La market-place juive à Porto Vecchio ou Ile-Rousse

Gênes choisit la diplomatie plutôt que la guerre de discréditer ce moucheron qui de toute manière n’a pas obtenu de victoire militaire. Donc, on envoies émissaires pour le ridiculiser dans toutes les cours d’Europe. Intox.

Neuhoff n’est pas un imbécile. Ils sait bien que sans l’appui d’une puissance étrangère il ne pourra vaincre Gênes en Corse en s’appuyant sur les seuls insurgés locaux. Son imagination fertile n’est jamais prise de cours, et il accouche d’un nouveau projet grandiose mûri depuis longtemps : s’appuyer sur la Hollande et les juifs pour libérer la Corse et son peuple souverain !

Le 17 juin 1736, le comte Balbo Simeone de Riviera ambassadeur de Piémont-Sardaigne à Gênes écrit une lettre à son gouvernement faisant Etat d’un projet des Corses de s’appuyer sur les Provinces Unies de Hollande pour créer une confédération entre la Hollande et la Corse.

Voici ce document qu’a exhumé Antoine Laurent Serpentini [1] :

Proposition d`accord politique, militaire et économique, fait par les Corses aux Provinces-Unies

Proposition que les Corses font à Leurs Hautes Puissances les Seigneurs Etats Généraux des Provinces-Unies

Article 1

Les Corses offrent un port libre, qui pourroit être le plus convenable, même celui qui est appelé Porto-Vecchio, lequel, à cause de sa grande profondeur et seurete, est commode pour couvrir une flotte considérable de vaisseaux de guerre, étant situé au voisinage de tous les ports de la Méditerranée, et a la vue de la Toscane, a la distance de soixante milles, dans lequel port, L.H.P., pourront exercer tous droits seigneuriaux avec autorité d’agrandir et de pourvoir le petit fort qui s’y trouve, comme aussi, d`en disposer librement selon quelles le souhaiteront.

Article 2

De toutes les marchandises que les Hollandais tireront de cette lsle, ou y entreront, on n`exigera que la moitié des Douanes, que les autres commerçants en devront payer.

Article 3

Toutes les denrées du produit de l`Isle, seront vendues privativement, devant toutes les autres nations etrangeres, aux Hollandais, et il leur sera donné la liberté d`y porter toutes les denrées dont on pourroit avoir besoin dans cette Isle, a l`exclusion de tous les autres. Les produits provenant dans l`Isle de Corse consistent en une très grande quantité d`huile tres fine, de vins, d`amandes, de bled, de chanvre, goudron, poix, de fer, de planches et poutres de charpente, tant pour la construction des maisons que des navires.

Article 4

Les Corses entreront en une confederation inviolable avec les Seigneurs États Generaux contre leurs ennemis (pourvu que ce ne soit point une guerre de religion) contre lesquels ils s`engagent de fournir à L.H.P. lorsqu`elles seront en guerre, un secours de trois mille hommes corses armés, à condition que dans une semblable occurrence L.H.P donnent aux Corses un pareil secours.

Article 5

Et afin que de tout ceci sorte un dû effet, les Corses envoieront lorsque ces dites représentations auront été acceptées, deux personnes au lieu ou cela se pourroit faire commodément, munies d’instructions et de plein pouvoir suflisants afin de conclure une convention et traité formel et solennel.

Article 6

En attendant, eu egard a tout ce que dessus, les Corses requierent que L.H.P. veuillent bien leur accorder sous main et par le moyen de marchands particuliers, l’assistance necessaire moyennant quoi il s ‘en suivra indubitablement que les Genois seront chassés entièrement de toute l`Isle en moins d’un mois de temps. Cette assistance consisterait en huit pièces de canons de batterie pour battre une breche, avec les bales nécessaires et deux mortiers avec SO bombes de leur qualibre, cent tonneaux de poudre, 3 pelles et une quantité suffisante de plomb.

Article 7

Que tout ceci pourroit etre confié a la conduite d`habiles capitaines, de bon vaisseaux de guerre qui se rendraient a Livourne, d’ou ils avanceraient selon les informations qu`ils y trouveraient, ou a l`Isle de Rossa ou bien a Porto Vecchio, pour y décharger les susdites munitions et outils de guerre, pour lesquelles on presente par celle ci le paiement entier si on le veut recevoir en huile, ou si on ne veut pas le recevoir en payement, on tachera de toute maniere d`en acquitter le prix en argent comptant, même avant que la décharge soit faite, sans que le susdit payement préjudicie en rien a la conclusion de ce qui est dit cy dessus, dont le traité, ou la demande sera fait auparavant en toute due forme en quelque place d`ltalie qu’on puisse choisir, a condition que cela se fasse seurement, et hors de l`État de Gênes. Le secret susdit etant absolument necessaire jusqu’à ce que la liberte des Corses soir seure afin de prevenir par là, tous les obstacles des Princes Etrangers.

(Source : AST Lettere ministri Genova 15)

Il faut peut-être relire ce document dans le cadre de l’intox des génois face à ce gêneur qui opére de la diplomatie parallèle à leur nez et à leur barbe. Jusqu’où se sont concrétisées les tractations entre les corses et le consul de Hollande ?

Ils semble pourtant que les génois étaient trés bien informés. Car une autre version de cet accord est envoyée à Turin par le comte Rivera le 6 décembre 1736 avec la mention « Proposition supposée vraie, faite par les Corses aux Etats Généraux des Provinces Unies ».[2]

on sait par ailleurs qu’en 1736 la banque hollandaise Brackuel de Livourne livre deux lettres venues de Hollande à Théodore que lui transmet l’abbé Grégorio Salvini, l’un des théoriciens de la révolte corse.

Quoi qu’il en soit c’est probablement bien de là que nait la future idée de Paoli d’accueillir les juifs en Corse pour y créer une market-place à Ile-Rousse.

Il semble en fait que la conspiration contre Gênes s’est appuyée chez Paoli comme chez Théodore de Neuhoff sur une alliance avec les juifs d’Amsterdam et de Livourne où ont séjourné les insurgés.

La fin chez un marchand juif de Londres

Neuhoff était un philosémite connu. Dans ses Lettres juives, de 1764 Jean-Baptiste de Boyer, Marquis d’Argens (2, 1-3) salue le Roi Théodore comme un ami des juifs et glisse ironiquement :

« Laissez-moi vous donner un conseil, si vous êtes poursuivi en quittant l’île de Corse, faites vous circoncire et allez sur la rive du Jourdain où vous pourriez être appelé leur roi, leur libérateur et peut être leur messie »

En novembre 1736 Théodore de Neuhoff quitte la Corse pour aller chercher du secours à Livourne après avoir nommé Hyacintu Paoli (le père de Pasquale) et Giafferi commandant en chef du « delà ».  

En 1737 on retrouve Neuhoff à la Haye chez un certain juif nommé Tellano, puis il passe en Zélande et de là à Amsterdam[3].

Théodore revient en Corse le 15 septembre 1738 avec 3 vaisseaux et 150 canons et 3000 fusils, après avoir fait le tour des cours européennes et échappé à des attentats à la bombe à Rome et Paris. Il est accueilli en triomphe par le peuple à l’Ile Rousse mais Hyacintu Paoli et le Chanoine Erasmu Orticoni qui mènent la révolte n’ont plus confiance en cet aventurier fantasque et ne croient plus que la Corse puisse se libérer de Gênes sans l’appui d’une puissance étrangère comme l’Espagne ou le Royaume de Naples. Théodore de Neuhoff quitte l’ile pour Naples.

Le 7 janvier 1739 il écrit au capitaine Bigani qu’il promet aux juifs d’Amsterdam de leur vendre Porto-Vecchio et Ile Rousse pour en faire une market place :

« Car ils [les hébreux] connaissent le privilège que je leur ai accordé de se construire une cité en Corse, leur ayant déjà désigné le terrain comme ce fut le cas pour les grecs » (ASG Archivio Segreto, filza 3011)

En 1740, Théodore est arrêté à Amsterdam pour dette mais il joint un juif à qui il a promis de remettre Saint-Florent ou Porto-Vecchio selon leur convenance et qui va rembourser les dettes de Neuhoff.

Ce juif le présente aux négociants Lucas Boon, Tronchain et Neuville qui mettent à sa disposition un fonds de cinq millions en marchandises diverses et munitions. (Source : AST, lettere ministri, Suppl. Genova 15)

A l’été 1741 un certain juif allemand nommé Salomon Lévi débarque en Corse en affirmant qu’il représente les intérêts des investisseurs de Théodore. Il rencontre le clergé et les nobles et une assemblée est convoquée à Dila pour reparler du projet de faire de la Corse une place de trading.

En réalité il trompe ces juifs et marchands étrangers établis à Amsterdam, comme il avait trompé Tunis et la Corse en les persuadant, non seulement de payer ses dettes, mais de charger un vaisseau d’armes, de poudre, de munitions de guerres, des marchandises, leur assurant qu’ils feraient seuls le commerce de la Corse, et leur faisant envisager des profits immenses. Son dernier retour en Corse en 1743 en venant de Londres via Livourne est un échec, les Corses refusant de payer la dette de cette expédition qui tourne à l’escroquerie.

Neuhoff se réfugie à Sienne en 1744, puis Turin, Vienne et Londres où il est emprisonné pour dettes de 1749 à 1756. Date à laquelle il meurt le 11 décembre chez un artisan juif du quartier de Soho. 

Neuhoff avait fui la police et les espions de Gênes durant 20 ans. Il avait été successivement soldat, agent secret, jacobite, spéculateur, alchimiste, cabbaliste, Rosicrucien, astrologue, espion et escroc. Il avait changé de nom plusieurs fois, enlevé une religieuse et visité de l’intérieur plusieurs prisons avant de se tourner vers la révolution. 
Il transforma la rébellion corse en un événement politique majeur qui se répercuta bien au-delà de cette petite île.


C’est probablement cette aventure guignolesque qui inspira à Pascal Paoli l’idée d’installer à Ile Rousse une communauté juive pour en faire une market place sur le modèle de Livourne.


[1] Source : Antoine Laurent Serpentini, Théodore de Neuhoff, roi de Corse, un aventurier européen du XVIII ème siècle, Albiana, Universita di Corsica.

[2] idem

[3] Ibid. p. 245. citant Storia delle rivoluzíoni dell’isola di Corsica e della esaltazione di Teodoro al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.

Juifs et Corses, frères d’âme


Les actes antisémites ont bondi en France de 74% l’an dernier, et ça continue en 2019. En Corse, la petite communauté israélite -entre 300 et 400 personnes- s’inquiète, mais déclare ne pas ressentir d’hostilité sur l’île. 

Reportage sur France 3 Corse Via Stella

Pour la première fois, Lucie Simeoni, la mère du président de l’exécutif Gilles Simeoni s’exprime sur ces questions, fille d’un père catholique mais elle-même juive avec des racines en Alsace et en Pologne, elle a l’impression que les années 1930 reviennent.

« Ma mère et ma grand-mère avaient l’étoile sur elles donc nous nous sommes cachées pendant toute la guerre, raconte-t-elle. J’étais bébé, ce sont des choses qu’on n’oublie pas quand même. Moi je suis effondrée, désemparée, mais surtout très triste de voir que cette bête immonde de racisme qu’on a cru tuée, renaît. C’est consternant. »

Elle parle aussi d’Edmond Simeoni, le mari qu’elle vient de perdre : 

« C’était un homme extrêmement ouvert vous le savez, lorsque nous allions en Angleterre dans ma famille il mettait la kippa. Il aimait les autres avant tout, quels qu’ils soient. »

Une ouverture aux autres que tout le monde ne partage pas, si on en juge par la recrudescence des actes antisémites en France. 

Quaddich pour Chaoul Brami (zal)


« Rabbi Elazar a dit: Celui qui accomplit des actes de charité en secret est plus grand que Moïse, notre maître). » (TB Baba Batra 9 b)

Lors de notre Quiddouchine le 13 mai 2019

De la montagne enneigée où je suis, je dédie ces pages de guemara à Chaoul Brami Zal qui nous a quittés .

Un seul mot pourrait qualifier toute sa vie : tsedaka, la « charité », un mot qui signifie le don en hébreu mais aussi la justice. La tsedaka répare le monde, rétablit l’équilibre que les hommes ont cassé. Voici quelques pages du traité Baba Batra sur la tsedaka en l’honneur de l’âme de ce juste, on peut vraiment dire de lui « Tsedaka tatsil mimavet ». La tsédaka sauve de la mort. En lisant ces lignes sa présence est venue à moi.

Avec toute notre affection pour ses enfants Pierre Jean et François Yossef et sa famille.

אמר רב אסי לעולם אל ימנע אדם עצמו [מלתת] שלישית השקל בשנה שנאמר והעמדנו עלינו מצות לתת עלינו שלישית השקל בשנה לעבודת בית אלהינו ואמר רב אסי שקולה צדקה כנגד כל המצות שנאמר והעמדנו עלינו מצות וגו » מצוה אין כתיב כאן מצות

Rav Asi dit: Une personne ne devrait jamais s’empêcher de donner au moins un tiers d’un shekel par an à des œuvres caritatives, comme il est écrit: «Et nous avons aussi établi des mitsvot sur nous-mêmes, de nous charger chaque année du tiers d’un shekel. pour le service de la maison de notre Dieu » (Nh 10, 33) N. Et Rav Asi dit: La charité est équivalente à toutes les autres mitsvot ensembles, comme il est dit dans ce verset: «Nous avons également établi des mitsvot sur nous – mêmes » Il n’est pas écrit une mitsva, mais des mitsvot, au pluriel, ceci t »enseigne que cette mitsva est équivalente à toutes les autres mitsvot. (TB Baba Batra 9a)

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תניא היה רבי מאיר אומר יש לו לבעל הדין להשיבך ולומר לך אם אלהיכם אוהב עניים הוא מפני מה אינו מפרנסן אמור לו כדי שניצול אנו בהן מדינה של גיהנם וזו שאלה שאל טורנוסרופוס הרשע את ר »ע אם אלהיכם אוהב עניים הוא מפני מה אינו מפרנסם אמר לו י שניצול ו בהן מדינה של גיהנם

Il est enseigné dans une baraïta : Rabbi Meir disait : un adversaire peut plaider contre vous et vous dire : « si votre Dieu aime les pauvres, pour quelle raison ne les soutient-il pas lui- même? » Dans un tel cas, dites-lui : « Il nous commande d’agir en tant que ses lieutenanst pour soutenir les pauvres, afin qu’à travers eux nous soyons crédités de l’accomplissement des mitsvot et donc que nous soyons sauvés du jugement de Géhenne ». Et c’est la question que Turnus Rufus le méchant a posée à Rabbi Akiva [NDA : Turnus Rufus, général romain en 117 a fait torturer à mort Rabbi Akiba en l’écorchant avec des peignes de fer] : « Si votre Dieu aime les pauvres, pour quelle raison ne les soutient-il pas lui- même ? Rabbi Akiva lui dit : Il nous commande de soutenir les pauvres pour que nous leur donnions grâce à la charité que nous leur donnons le jugement de la géhenne. »

אמר לו [אדרבה] זו שמחייבתן לגיהנם אמשול לך משל למה הדבר דומה למלך בשר ודם שכעס על עבדו וחבשו בבית האסורין וצוה עליו שלא להאכילו ושלא להשקותו והלך אדם אחד והאכילו והשקהו כששמע המלך לא כועס עליו ואתם קרוין עבדים שנאמר ( ויקרא כה, נה ) כי י בני ישראל עבדים

Turnus Rufus a dit à Rabbi Akiva: « Au contraire, c’est cette charité qui vous condamne, vous, le peuple juif, à la Géhenne parce que vous donnez. Je vais illustrer cela avec une parabole. À quoi cette affaire est-elle comparable ? Elle est comparable à un roi de chair et de sang qui était fâché contre son esclave et l’a mis en prison et a ordonné qu’il ne soit pas nourri ni qu’on lui donne à boire. Et une personne est allée levoir et l’a nourri et lui a donné à boire. Si le roi avait entendu parler de cela, ne serait-il pas en colère contre cette personne ? Et vous, après tout, vous êtes appelés esclaves, comme il est dit : « Car les enfants d’Israël sont mes esclaves » (Lévitique 25:55 ). Si Dieu a décrété qu’une personne devrait être appauvrie, celui qui lui donne la charité défie la volonté de Dieu.

אמר לו ר »ע אמשול לך משל למה הדבר דומה למלך בשר ודם שכעס על בנו וחבשו בבית האסורין וצוה עליו שלא להאכילו ושלא להשקותו והלך אדם אחד והאכילו והשקהו כששמע המלך לא דורון משגר לו ואנן קרוין בנים דכתיב ( דברים יד, א ) בנים אתם לה ‘יכם

Rabbi Akiva a dit à Turnus Rufus : « Je vais t’illustrer cela avec une parabole différente . À quoi cette affaire est-elle comparable ? Elle est comparable à un roi de chair et de sang qui était en colère contre son fils et qui l’a mis en prison et a ordonné qu’il ne soit pas nourri ni que lui soit donné à boire. Et une personne est venue e voir et l’a nourri et lui a donné à boire.

Si le roi avait entendu parler de cela une fois sa colère retombée, ne réagirait- il pas en envoyant un cadeau à cette personne ? Et nous sommes appelés fils, comme il est écrit: «Vous êtes des fils de l’Éternel, ton Dieu» ( Dt 14, 1 ).

(TB Baba Batra 10a)

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ואמר רבי יצחק כל הנותן פרוטה לעני מתברך בשש ברכות והמפייסו בדברים מתברך בי »א ברכות הנותן פרוטה לעני מתברך בשש ברכות דכתיב הלא פרוש וגו ‘ועניים מרודים תביא בית וגו’ כי תראה ערום וגו »

Et le rabbi Yitzḥak dit: Quiconque donne un perouth à un pauvre reçoit six bénédictions, et celui qui le console avec des mots de réconfort et d’encouragement, reçoit onze bénédictions. La Guémara explique : Celui qui donne un peruth à un pauvre reçoit six bénédictions, comme il est écrit : «N’est-ce pas pour partager ton pain avec ceux qui ont faim, et pour amener les pauvres qui sont chassés chez toi? Quand tu le vois nu, couvres le » (Is 58,7). Et les versets suivants énumèrent six bénédictions: «Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, et ta santé germera rapidement, et ta justice ira devant toi, la gloire de l’Éternel sera ton arrière-garde. Alors, tu appelleras, et le Seigneur répondra; tu crieras et il dira: Je suis là » (Is 58, 8-9).

(TB Baba Batra 9b)

Tizku l’mitzvot

600 juifs (120 familles) sont arrivés à Ile-Rousse en Corse en 1767 grâce à Pascal Paoli ! Et en voici la preuve


Le 26 juin 1760 Paoli écrit à Domenicu Rivarola, consul du Piémont, de prendre langue avec des « rabbins accrédités » et lui dit « si les juifs voulaient s’établir parmi nous, nous leurs accorderions la naturalisation et les privilèges pour se gouverner avec leurs propres lois, parlez–en à quelque rabbin accrédité ».

On trouve dans la correspondance de Paoli la mention d’un Juif nommé Modigliani parmi les premiers habitants de la cité d’Ile Rousse. Il y est arrivé en 1763 si l’on en croit une lettre à Salvini du 8 novembre 1763[1] . Modigliani demande à bénéficier des mêmes droits que les habitants nationaux selon la promesse de Paoli et Paoli a proposé l’installation d’une colonie juive sur le modèle de la ville franche de Livourne où les insurgés Corse ont passé pas mal de temps. Pascal Paoli faisait bien sûr cela pour concurrencer les génois.

On sait de mémoire orale en Corse que des noms d’île Rousse sont ceux de juifs.

Tous les historiens savaient déjà que Pascal Paoli avait passé un traité avec les rabbins de Livourne pour échanger le corail de corse taillé dans une manufacture à Livourne contre des armes. On sait tout cela par James Boswell un ami anglais de Paoli.
Mais on ignore les détails de cet accord passé avec le consul de Piémont à Livourne, Antonio Rivarola, fils de Domenico, ancien chef de la révolte corse, au service du Piémont au moment de la guerre de succession d’Autriche.

Cet échange de corail contre des armes réalisées par des Juifs de la péninsule italienne n’est pas nouvelle. Des canons juifs fabriqués dans le
Ghetto de Lerici  près de la Spezia (Ligurie) à une vingtaine de kilomètre de Massa (On se rappelle que Pietro Massa est le fondateur de Ventimiglia la Nuova-Porto Vecchio en 1569) sont arrivés en Corse dés la Renaissance
en 1507 et en 1508
.(voir ici )

Mais jusque-là on ignorait combien de personnes étaient arrivées à Ile-Rousse. Et d’où venaient-ils ? Un de mes fidèles lecteurs m’a mis sur la piste d’un document inconnu du samedi 17 octobre 1767 dans The London Chronicle. Pour la petite histoire le Roi Théodore est mort chez un juif à Londres et Pascal Paoli y a passé la moitié de sa vie au 77 South Audkley Street avant d’y mourir en 1807, à l’âge de 81 ans.

Voici ce que dit The London Chronicle ce samedi 17 octobre 1767 :

« Ils écrivent de Barcelone que plus de 120 familles juives avec leurs affaires, pour la plupart très riches ont embarqué tardivement sur des felouques française (bateaux à voile) et espagnoles pour l’île de Corse.

Par lettres de Livourne, on recommande aux juifs du Levant [NDA : sépharades du Bassin méditerranéen oriental : ottomans, balkans, syriens, libanais, israéliens, égyptiens] offrent en cadeau gratuit un million de florins au Général Pascal Paoli à conditions de circuler à cheval sur l’île, mais on ne sait pas si cette proposition a été acceptée »

Une lettre de New Providence mentionne que les Espagnols ont pris un port de cette île sur la côte et ont fait du commerce principalement à Puerto Pio, près de Carthagène (Murcie-Espagne), et le navire et la cargaison ont été condamnés »

120 familles de l’époque correspondent à une population de 5 personnes en moyenne, cela fait 600 personnes qui ont débarqué à l’Île Rousse. Que sont-elles devenues ?

On sait que le 4 juillet 1568 Gênes donna la Corse à la France et que le Traité de Versailles du 15 mai 1768 interdit « Que jamais la Corse ne puisse devenir souveraine et indépendante ni posséder aucune place ou un établissement maritime qui puisse porter préjudice à la navigation » (Graziani, ibid.) ; Les juifs (probablement espagnols) d’Ile Rousse (et les Corses !) sont-ils passé par pertes et profits de cette histoire ?


[1] source : Graziani, Pascal Paoli : Père de la patrie corse, Taillandier 2002