« Nous autres réfugiés » – Hanna Arendt

L’article « Nous autres réfugiés » de Hanna Arendt écrit et publié dans The Menorah Journal, en janvier 1943, aux Etats-Unis dans la langue de sa patrie d’adoption, alors qu’elle a fui l’Allemagne, vient d’être opportunément publié en Français par les éditions Allia. J’invite à lire ces lignes visionnaires.

Hanna Arendt y raconte pourquoi les Juifs ne seront jamais assimilés aux Nations quel que fut leur effort pour y parvenir. Elle relit 150 ans d’histoire de la Haskala (l’illusion des soi-disant ‘Lumières juives’) et leur échec.

Elle écrit à propos des juifs « serial assimilés » : ‘‘L’on compte parmi nous de ces optimistes singuliers qui, après avoir prononcé tant de discours optimistes, rentrent chez eux, allument le gaz ou font usage d’un gratte-ciel d’une manière tout à fait inattendue. Ils apportent la preuve, semble-t-il, que notre bonne humeur manifeste­­­­ se fonde sur une dangereuse inclination pour la mort.’’. Elle raille l’optimisme de ces nouveaux arrivés qui tentent d’oublier la catastrophe et ne fait que masquer “la tristesse désespérée des assimilationnistes”

Mais au delà de ces problèmes « juifs ». surtout elle réfléchit aux conséquences de la Shoah sur l’histoire de l’Europe, et elle prévient (tous les européens !) que : ‘‘ Pour la première fois, l’histoire juive n’est pas séparée mais liée à celle de toutes les autres nations. Le bon accord des nations européennes s’est effondré lorsque et précisément parce qu’elles ont permis à leur membre le plus faible d’être exclu et persécuté. ’’

Il vaut la peine de relire ces lignes en un moment de bascule d’une histoire qui s’annonce plus qu’incertaine pour les juifs d’Europe.

« Nous autres réfugiés » (Hanna Arendt)

« Un jour quelqu’un écrira l’histoire vraie de l’émigration des Juifs allemands et il faudra commencer par décrire ce M. Cohn de Berlin qui a toujours été allemand à cent cinquante pour cent, un super-patriote allemand. En 1933, ce même M. Cohn se réfugia à Prague et devint très rapidement un patriote tchèque très convaincu – aussi vrai et aussi loyal qu’il avait été un vrai et loyal patriote allemand. Le temps passa et vers 1937 le gouvernement tchécoslovaque, sous la pression des nazis, commença à expulser les réfugiés juifs sans tenir compte du fait qu’ils se sentaient de futurs citoyens tchèques. Cohn partit alors pour Vienne : pour s’y intégrer, un patriotisme autrichien sans ambiguïté était requis. L’invasion allemande contraignit M. Cohn à fuir ce pays. Il débarqua à Paris à une mauvaise période, si bien qu’il n’obtint jamais un permis de séjour en règle. Étant passé maître dans l’art de prendre ses désirs pour la réalité, il refusait de prendre au sérieux les mesures purement administratives, convaincu qu’il était de passer les prochaines années de sa vie en France. C’est la raison pour laquelle il préparait son assimilation en France en s’identifiant à « notre » ancêtre Vercingétorix. Mais mieux vaut ne pas m’étendre davantage sur les prochaines aventures de M. Cohn. Aussi longtemps que M. Cohn ne pourra pas se résoudre à être ce qu’il est en fait, un Juif, personne ne peut prédire tous les changements déments qu’il aura encore à subir.

Un homme qui désire se perdre lui-même découvre en fait les possibilités de l’existence humaine, qui sont infinies, de même que l’est la Création. Mais le fait de retrouver une nouvelle personnalité est aussi difficile et aussi désespéré que recréer le monde. Quoi que nous fassions, quoi que nous feignions d’être, nous ne révélons rien d’autre que notre désir absurde d’être autres, de ne pas être juifs. Toutes nos actions sont dirigées vers l’obtention de ce but : nous ne voulons pas être des réfugiés parce que nous ne voulons pas être juifs ; et si nous prétendons être de langue anglaise, c’est parce que les immigrants de langue allemande de ces dernières années sont marqués du signe « Juifs ». Nous ne nous considérons pas comme apatrides car la majorité des sans-patrie sont juifs ; nous ne désirons devenir de loyaux Hottentots que pour dissimuler le fait que nous sommes juifs. Nous n’y parvenons pas et il est impossible d’y parvenir ; sous notre façade d’« optimisme », vous pouvez aisément déceler la tristesse désespérée des assimilationnistes. « 

 » Si le patriotisme était affaire de routine ou de pratique, nous serions le peuple le plus patriotique du monde. Revenons à notre M. Cohn : il a certainement battu tous les records. Il est cet immigrant idéal qui voit rapidement et aime les montagnes du pays dans lequel un destin terrible l’a conduit. Mais puisque le patriotisme n’est pas encore perçu comme une affaire de pratique, il est difficile de convaincre les gens de la sincérité de nos transformations réitérées. Cette lutte rend notre propre société si intolérante : nous exigeons d’être pleinement reconnus individuellement, indépendamment de notre propre groupe, parce que nous ne sommes pas en position de force pour l’obtenir des autochtones. Ceux-ci, confrontés aux étranges créatures que nous sommes, deviennent suspicieux ; de leur point de vue, en règle générale, seule la loyauté à l’égard de notre ancien pays est compréhensible. Ce qui nous rend la vie très amère. « 

 » Nous avons écrit de gros volumes pour le prouver et payé toute une bureaucratie pour explorer son ancienneté et l’expliquer statistiquement. Nous avons demandé à des érudits d’écrire des dissertations philosophiques sur l’harmonie préétablie entre Juifs et Français, Juifs et Allemands, Juifs et Hongrois, Juifs et … Notre loyauté d’aujourd’hui si souvent suspectée a une longue histoire. Elle est l’histoire de cent cinquante ans de judaïsme assimilé qui a réussi un exploit sans précédent : bien que prouvant en permanence leur non-judéité, ils ont néanmoins réussi à rester juifs. « 

Cette confusion désespérée de ces voyageurs semblables à Ulysse, mais qui contrairement à lui ne savent pas qui ils sont, s’explique aisément par leur manie de refuser de conserver leur identité. Cette manie est bien antérieure aux dix dernières années qui ont révélé l’absurdité profonde de notre existence. Nous sommes comme ces gens qui ont une idée fixe et qui ne peuvent s’empêcher d’essayer de dissimuler continuellement une tare imaginaire.

C’est pourquoi nous nous enthousiasmons pour toute nouvelle possibilité qui, du fait qu’elle est nouvelle, nous paraît miraculeuse. Nous sommes fascinés par toute nouvelle nationalité, de même qu’une femme un peu forte est ravie par une nouvelle robe qui promet de lui donner l’apparence souhaitée. Mais elle n’aime cette nouvel le robe qu’aussi longtemps qu’elle croit en ses qualités miraculeuses et elle la mettra au rebut dès qu’elle découvrira qu’elle ne modifie pas sa stature ou, en l’occurrence, son statut. » […]

 » C’est l’histoire qui a imposé le statut de hors-la-loi à la fois aux parias et aux parvenus [les juifs assimilés qui ont réussi].  Ces derniers n’ont pas encore accepté la grande sagesse de Balzac : « On ne parvient pas deux fois », aussi ne comprennent-ils pas les rêves sauvages des parias et se sentent-ils humiliés de partager leur destin. Les quelques réfugiés qui insistent pour dire la vérité, au risque de l’« indécence », obtiennent en échange de leur impopularité un avantage inestimable : l’histoire n’est plus pour eux un livre fermé et la politique n’est plus le privilège des non-Juifs. Ils savent que la mise hors la loi du peuple juif en Europe a été suivie de près par celle de la plupart des nations européennes. Les réfugiés allant de pays en pays représentent l’avant-garde de leurs peuples s’ils conservent leur identité. Pour la première fois, l’histoire juive n’est pas séparée mais liée à celle de toutes les autres nations. Le bon accord des nations européennes s’est effondré lorsque et précisément parce qu’elles ont permis à leur membre le plus faible d’être exclu et persécuté. « 

[1] Source : Jérôme Fourquet, L’Archipel français, directeur du département opinion à l’Ifop.

Psaume 121, « Je lève les yeux vers les montagnes »

א  שִׁיר, לַמַּעֲלוֹת:
אֶשָּׂא עֵינַי, אֶל-הֶהָרִים–    מֵאַיִן, יָבֹא עֶזְרִי.
1 Cantique des degrés. Je lève les yeux vers les montagnes, pour voir d’où me viendra le secours.
ב  עֶזְרִי, מֵעִם יְהוָה–    עֹשֵׂה, שָׁמַיִם וָאָרֶץ.2 Mon secours vient de l’Eternel, qui a fait le ciel et la terre.
ג  אַל-יִתֵּן לַמּוֹט רַגְלֶךָ;    אַל-יָנוּם, שֹׁמְרֶךָ.3 Il ne permettra pas que ton pied chancelle, celui qui te garde ne s’endormira pas.
ד  הִנֵּה לֹא-יָנוּם, וְלֹא יִישָׁן–    שׁוֹמֵר, יִשְׂרָאֵל.4 Non certes, il ne s’endort ni ne sommeille, celui qui est le gardien d’Israël.
ה  יְהוָה שֹׁמְרֶךָ;    יְהוָה צִלְּךָ, עַל-יַד יְמִינֶךָ.5 C’est l’Eternel qui te garde, l’Eternel qui est à ta droite comme ton ombre tutélaire.
ו  יוֹמָם, הַשֶּׁמֶשׁ לֹא-יַכֶּכָּה;    וְיָרֵחַ בַּלָּיְלָה.6 De jour le soleil ne t’atteindra pas, ni la lune pendant la nuit.
ז  יְהוָה, יִשְׁמָרְךָ מִכָּל-רָע:    יִשְׁמֹר, אֶת-נַפְשֶׁךָ.7 Que l’Eternel te préserve de tout mal, qu’il protège ta vie!
ח  יְהוָה, יִשְׁמָר-צֵאתְךָ וּבוֹאֶךָ–    מֵעַתָּה, וְעַד-עוֹלָם.8 Que le Seigneur protège tes allées et venues, désormais et durant l’éternité!

D’où vient l’étoile de David (maguen David) ?

Post en l’honneur de l’anniversaire du Rav Haim Harboun.

« Je suis un narcisse de Saron , Un lys des vallées » (chochanat ha-‘amaqim) » (Ct 2, 1)

Salomon rendit un vibrant hommage au lys dans son Cantique des Cantiques.

Lys corse, plage de Carataggiu, hier soir

La stylisation de cette fleur a six pétales a abouti à l’étoile à six branches. La maguen David.

Cette fleur, vue de haut, a la forme de l’étoile de David, une étoile se divisant en douze triangles équilatéraux, chacun représentant une des tribus d’Israël.

Sa plus ancienne représentation se trouve sur un Sceau judéen de la ville de Sidon (Phénicie / Liban actuel) datant du VIIème siècle av. notre ère et ayant appartenant à un certain Josuhua ben Assayahu (joshua benAsaïah). 

A l’époque du temple de Zorobabel, on la retrouve dans le second temple de Jérusalem achevé vers 515 avant notre ère.

Au 4ème siècle avant notre ère, la maguen David orne les sceaux de la ville de Jérusalem.

On la retrouve dans la synagogue de Capharnaum au 2ème siècle de notre ère.

Synagogue de capharnaum, Israël, 2ème siecle

Dans l’Antiquité, la fleur de lys à six pétales était gravée sur les tombeaux juifs des catacombes.

L’hexagramme, connu des arabes sous le nom de « Sceau de Salomon », était dès le Moyen Age appelé « Bouclier de David » par les Juifs (1). Il est devenu le symbole du peuple juif.

Mazal Tov Rav Haim !

(1) : André Neher, David Gans (1541-1613) : disciple du Maharal, assitant de Tycho Brahe et de Jean Kepler, page 130, 1974, Klincksieck.

JOB : création, décréation, récréation, rédemption

De la destruction…

Le livre de Job est le 2ème des Ketouvim (Hagiographes ou Autres écrits) entre les psaumes et les proverbes (selon Baba Batra 14b). Il parle de la souffrance et de la destruction humaine. Le Livre de la Genèse nous parle de la Création, celui de Job nous parle de la dé-création. C’est pourquoi c’est le seul que nous étudions avec les Lamentations qui racontent la destruction du Temple en ce jour de Ticha Be Av.

Job, le type qui a tout compris… sauf …

א אִישׁ הָיָה בְאֶרֶץ-עוּץ, אִיּוֹב שְׁמוֹ; וְהָיָה הָאִישׁ הַהוּא, תָּם וְיָשָׁר וִירֵא אֱלֹהִים–וְסָר מֵרָע.  1 Il y avait dans le pays d’Ouç un homme du nom de Job; cet homme était intègre et droit, craignant Dieu et évitant le mal.
ב וַיִּוָּלְדוּ לוֹ שִׁבְעָה בָנִים, וְשָׁלוֹשׁ בָּנוֹת.  2 Il lui était né sept fils et trois filles.

Le premier verset du livre de Job nous parle de la pierre de faîte de la bonne fortune de ce tsadik ‘juste), qui n’est pas qualifié de juif mais de tam (intègre – comme la bête apportée au temple ou le fils simple dans la haggadah) c’est un « craignant Dieu » (iré Elohim) qui par son propre raisonnement évite le mal. Selon cette opinion Job aurait été un pieux païen ou l’un des prophètes des païens.

La guemara discute cette opinion et de l’époque où Job a vécu, les tanaïm se disputent, :  » Tous les Tannaim et Amoraim, à l’exception de celui qui a placé Job au temps de Jacob, étaient d’avis que Job était un Israélite ». Certains font vivre Job à l’époque d’Abraham, d’autres à l’époque des juges, d’autres encore en font un serviteur de Pharaon. Pour d’autre encore il vivait à l’époque du Royaume de Saba ou au temps du roi Assuérus (Baba Batra 15b) [1] Sans oublier ceux qui disent que le monde entier était occupé à faite l’éloge funèbre de Job et que c’est ainsi que les espions hébreux sont passés incognito :

« Et il y a ceux qui disent que Dieu a causé la mort de Job à ce moment-là et que tout le monde en Canaan était préoccupé par son éloge funèbre et ne faisait pas attention aux espions. » (TB Sotah 35 a)

Et la plus haute richesse de ce juste au-dessus de ses biens et de sa santé ce sont ses enfants : Chiveah banim vechaloch banot.

On peut par le raisonnement remonter à la cause première du monde, son Créateur, comme l’a fait Abraham. Discutant avec Nimrod (le Roi de la tour de Babel) qui lui demande pourquoi on ne peut pas adorer le feu (Genèse Rabbah  38, 13), Abraham lui réplique que mieux vaut adorer l’eau qui éteint le feu, « Eh bien adore l’eau ! » réponds le roi ; puis Abraham lui dit que l’eau vient du nuage : « Eh bien adore le nuage ! », puis vient le vent qui disperse le nuage : « Eh bien adore le vent ! », à quoi Abraham répond : « En cas nous devrions plutôt adorer l’Etre vivant qui porte le vent ! ». On peut remonter par la réflexion non pas au plus haut des existants mais au Créateur de ceux-ci Lui-même.

Comme Abraham, il a reconnu Dieu par intuition (Nb Rabba 14, 7), il a une tente ouverte aux 4 vents pour que les pauvres puissent venir y manger. (Avot de Rabbi Natan).

Selon la guemara Job était même encore plus grand qu’Abraham :

« Et le Seigneur dit à Satan: As-tu pensé à mon serviteur Job, qu’il n’y a pas un homme comme lui sur la terre, un homme parfait et droit, qui craint Dieu et se détourne du mal?» (Job 1,8) . À ce propos le rabbin Yoḥanan dit: Ce qui est dit sur Job est plus grand que ce qui est dit d’Abraham. En ce qui concerne Abraham, il est écrit: « Je sais maintenant que tu crains Dieu » (Gn 22, 12). En ce qui concerne Job, il est écrit: « Un homme parfait et intègre, qui craint Dieu et se détourne de mal » (Job 1, 8) » (Baba Batra 15b)

Mais il est aussi possible de concevoir D.ieu à partir de sa propre conscience et plus précisément de la réflexion sur son propre malheur. C’est l’expérience de Job. Ainsi que nous l’enseigne le Midrach :

« Le Saint, béni soit-Il, Abraham le saisit par lui-même ; personne ne lui inculqua cette connaissance. Il est l’un des quatre êtres humains qui y sont parvenus. Job saisit par lui-même le Saint, béni soit-il, ainsi qu’il est dit ‘’ J’ai tiré (pressé) de mon sein, les paroles de sa bouche’’ (Job 23, 12) ». Ezéchias, roi de Juda, saisit également par lui-même le Saint, béni soit-Il, car il est écrit ‘‘ Il mangera du beurre et du miel jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien’’ (Is 7, 15). Et le Messie saisit aussi par lui-même le Saint béni soit-Il » (Nombre Rabba 14, 2).

On remarque que Ezechias est juste en référence à Job qui sait « éviter le mal » (Jb 1, 1). L’Eternel ne répond pas à Job aux interrogations de Job sur son malheur et du fait qu’il soit injuste puisque Job n’a rien fait de mal et a tout perdu : famille, biens, santé. Il lui oppose seulement à la fin du Livre ses propres questions (sans réponse) à partir de la tempête : « Ceins tes reins comme un homme: je vais t’interroger et tu m’instruiras. Prétends-tu vraiment prendre en défaut ma justice (michpati), ‘ me condamner pour te justifier (titsédakh, de tsédaka)? » (Jb 40, 8)

Pourquoi : Chiveah banim vechaloch banot. Sept fils (la perfection de la paternité) et trois filles.

Job a donc « tout compris » tout seul. Mais un peu trop seul finalement.

Forcément une telle piété jointe à une prospérité extraordinaire ne pouvait qu’attirer les jaloux et le Satan a beau jeu de se demander si Job adore vraiment D.ieu par pur amour.

Vies en ruines, Construction et destruction

En ce jour de Ticha Be Av nous étudions Job, un homme dont la vie a été complètement détruite en pensant à la ruine complète de notre Temple.

En hébreu nous a appris le Rav Harboun construire se dit banaikh, du verbe bano. Bano comme ben « enfant » :

La destruction du Temple dont il est question aujourd’hui est la destruction intime et ontologique de l’âme de chacun de nous, du peuple dispersé en galout (diaspora) loin de sa terre, ayant abandonné l’unité de la Torah. Une perte d’unité psychique, sociale, une anomie qui agit comme une bombe à fragmentation sur les pierres que nous sommes, qui sépare les pères des fils et fait tomber les généalogies dans l’oubli. La destruction de l’espace de pierre est aussi celle du temps. Car le mot évène (pierre) est constitué des mots av et ben. Le « père » et le « fils ». L’éducation est une construction qui assure l’unité des générations comme un roc insécable.

« En hébreu on n’élève pas un enfant, on le construit ! » (GR Haïm Harboun)

C’est ce que nous disons à Minha et lors du moussaf de Chabbat à la fin de la Ketoreth (prière des encens) :

« Rabbi Eléazar dit au nom de Rabbi ‘Hanina : ‘‘Les Sages accroissent le Chalom dans le monde ainsi qu’il est dit : ‘‘Tous tes enfants sont des habitués de l’Eternel, grand est le Chalom de tes enfants’’ (Is 59, 13).  Ne dis pas ‘‘tes enfants’’ (banaïm) mais ‘‘tes constructeurs’’ (bonaïm). »

Nous rappelons aujourd’hui la possibilité permanente du désastre, de l’unité perdue qui est la vraie mort et casse la transmission des générations. Réfléchissons à cette destruction.

Création et décréation

Qu’est-ce que la ruine pour la Torah ? C’est un retour avant la création. Celui qui abandonne la Torah se décrée.

Avant la création il y a le « tohou vavouhou ». La destruction c’est le retour au tohu bohu des rêves, de la mort. Une mort qui pour l’homme hébraïque n’est pas la mort physique mais l’incapacité à prendre une décision.

Cette dispersion de l’homme en vrac qui ne peut pas se recueillir s’oppose à son unité psychologique d’homme construit.

Tohou signifie « inhabité, inhabitable, le désert ». On le sait car ce mot rare est utilisé une seule fois ailleurs : « Il le rencontre dans une région déserte, dans les solitudes (tohou) aux hurlements sauvages ; il le protège, il veille sur lui, le garde comme la prunelle de son œil. » (Dt 32, 10). Le second mot, bohou, ne se rencontre que trois fois dans la Torah, il est donc difficile à définir, il est toujours lié à tohou.

Ce tohu bohu c’est fondamentalement l’idolâtrie. Le fait d’être agi par les choses en se ramenant à leur niveau. Celui qui vit dans le monde des choses est déterminé par elles. Inerte. Comme une pierre. Celui qui vit en face de D-ieu est déterminé par Lui.

Peut-être est-ce le « Il y a » de Lévinas, ce que perçoit l’enfant dans sa chambre alors que la vie continue autour de lui, ce que Maurice Blanchot dit du désastre (sans astre), un homme allongé sur son lit qui entend des gémissements dans la chambre d’à-coté et ne sait pas en déterminer l’origine : amour ou quelqu’un qui pleure ? Un espace sans nord magnétique, sans étoile du berger. Le « il y a » un espace sans sens, qui n’est pas déterminé par le face à face originaire avec Dieu ou avec autrui.

Création, Décréation, re-création

Job est donc complètement détruit. C’est un homme ruiné au sens le plus profond de ce terme.

D.ieu ne va pas répondre à ses questions mais seulement le mettre face à la beauté de sa création:

ג  אֱזָר-נָא כְגֶבֶר חֲלָצֶיךָ;    וְאֶשְׁאָלְךָ, וְהוֹדִיעֵנִי. 3 Ceins donc tes reins comme un homme: je vais t’interroger et tu m’instruiras.
ד  אֵיפֹה הָיִיתָ, בְּיָסְדִי-אָרֶץ;    הַגֵּד, אִם-יָדַעְתָּ בִינָה. 4 Où étais-tu lorsque je fondais la terre? Dis-le, si tu en as quelque connaissance.
ה  מִי-שָׂם מְמַדֶּיהָ, כִּי תֵדָע;    אוֹ מִי-נָטָה עָלֶיהָ קָּו. 5 Qui a fixé ses dimensions, si tu le sais, ou qui a tendu sur elle le cordeau?
ו  עַל-מָה, אֲדָנֶיהָ הָטְבָּעוּ;    אוֹ מִי-יָרָה, אֶבֶן פִּנָּתָהּ. 6 Sur quoi sont assis ses piliers, ou qui a lancé sa pierre angulaire,
ז  בְּרָן-יַחַד, כּוֹכְבֵי בֹקֶר;    וַיָּרִיעוּ, כָּל-בְּנֵי אֱלֹהִים. 7 tandis que les étoiles du matin chantaient en chœur, et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie?

Des pages magnifiques.

Et ensuite il met Job face à sa créature première : Béémoth l’hippopotame du Nil symbole du mal qu’il a aussi créé. « Vois donc le Béhémoth que j’ai créé comme toi… Il est une des œuvres capitales de Dieu – Rechit darekhei El » (Jb 40, 15. 19).

Vous entendez bien, le mal est une des premières œuvres du créateur, réchit comme Beréchit, le premier mot de la Torah « au commencement » « dans la tête » ! oui le mal ! C’est évidemment inaudible.

Comme si vouloir le bien revenait aussi à accepter le mal comme l’autre face d’une même pièce.

Pour être reconstruit Job doit accepter d’être ruiné. Pour être recréé il doit d’abord être détruit.

Le livre de Job est au cœur de ce paradoxe ; le soleil se lève sur les méchants et sur les justes. Et les psaumes, comme Job, et souvent nos vies… sont remplis du malheur des justes et de l’arrogante réussite des méchants qui pérore sur la place publique.

Les assassins trinquent au bar quand la veuve du juste assassiné rase les mus en baissant les yeux. C’est banal…

C’est un paradoxe : D.ieu est le maître de tout et pas un brin d’herbe ne pousse sans sa décision dit le Talmud mais en même temps : « Le monde suit son cours » selon l’aphorisme du Rambam : D.ieu a créé les lois de la création mais n’intervient pas dans son fonctionnement naturel.

Toute la question du livre de Job comme celui des psaumes est doc celle de la justice. Les amis de Job comme Elihou (Jb 36, 3), veulent lui montrer ce qu’est la vraie tsedaka, la justice de Dieu, selon eux, qui fait triompher le juste :

ג  אֶשָּׂא דֵעִי, לְמֵרָחוֹק;    וּלְפֹעֲלִי, אֶתֵּן-צֶדֶק. 3 Je tirerai ma science de loin, et j’établirai l’équité de mon Dieu.
ו  לֹא-יְחַיֶּה רָשָׁע;    וּמִשְׁפַּט עֲנִיִּים יִתֵּן. 6 Il ne laisse point vivre le méchant, mais il fait triompher le bon droit des pauvres.

En clair, si Job « a pris un coup de fusil il doit bien avoir fait quelque chose » comme on dit en Corse.

« Une dame dit un jour à Yéshayahou Leibovitz : ‘‘Merci de vos prières professeur, mon fils est revenu de la guerre (du Liban). – J’en suis ravi Madame. Mais cela ne dit absolument rien de D-ieu…, car je connais une femme très pieuse dont le fils est mort au Liban, vous pensez que D-ieu l’a tué ? »

L’homme paie chacun de ses actes mauvais ou bons selon une justice implacable… mais pas selon notre justice à nous.

S’il y avait continuité dans le jugement (din), D. serait seulement le ministre de l’éducation et de la famille quand nous prions pour que la nôtre aille bien et que nos enfants réussissent, le ministre de l’économie et des finances quand nous demandons la Parnassa (richesse), de la pleine santé quand nous lui la pleine santé (refoua chelema).

C’est le reproche de Satan à Job (Job 1,9). Job a une vision utilitariste de D-ieu. S’il est droit et juste C’est en fait un idolâtre qui n’a jamais fait cela gratuitement :

ט וַיַּעַן הַשָּׂטָן אֶת-יְהוָה, וַיֹּאמַר:  הַחִנָּם, יָרֵא אִיּוֹב אֱלֹהִים.    9 Le Satan répliqua à l’Etrenel et dit: « Est-ce donc gratuitement que Job craint Dieu?

Comment lire ce que dit Samuel ben Nahmani dans le Talmud (Baba Bathra 15a) disant que Job n’a jamais existé et que toute l’histoire est une fable, à quoi Simeon ben Lakish répond (Genèse Rabba 57) qu’il a connu des hommes dans cette situation.

Au jour du Messie, Rédemption

Aujourd’hui nous pleurons la destruction du Temple. Mais ceux qui pleurent la destruction du Temple seront dans les rires et la joie au jour de sa reconstruction aux jours du messie.

Le souvenir de deuil du Temple est paradoxalement évoqué un jour de Sim’ha, celui où nous brisons le verre du kiddouchine (mariage). Comme si notre joie juive était toujours mêlée de pleurs et nos larmes de rire.

Le Talmud Makot (24b) raconte cette joie paradoxale.

« Il arriva encore une fois que Rabbane Gamliel, Rabbi Elazar ben Azaria, Rabbi Josué et Rabbi Akiva se rendirent à Jérusalem. Quand ils atteignirent le mont Scopus, ils déchirèrent leurs vêtements. Quand ils arrivèrent au Mont du Temple, ils virent un renard qui sortait du lieu du Saint des Saints. Les autres se mirent à pleurer ; Rabbi Akiva rit.

Ils lui dirent : « Pourquoi ris-tu ? »

Il leur répondit : « Pourquoi pleurez-vous ? »

Ils lui dirent : « Un lieu [tellement saint] qu’il en est dit : “L’étranger qui l’approche mourra”, sur lequel s’est maintenant accompli : “Pour le mont Sion en ruines, traversé par les renards”, nous ne devrions pas pleurer ? »

Il leur dit : « C’est pour cela que je ris. Car il est écrit : “Je me fis assister de témoins dignes de foi, d’Urie le pontife et de Zacharie, fils de Yebérékhyahou.” (Isaïe 8,2) Quel est le lien entre Urie Et Zacharie ? Urie vécut [au temps du] Premier Temple, et Zacharie [au temps du] Deuxième Temple ! La Torah fait cependant dépendre la prophétie de Zacharie de celle d’Urie. Avec Urie, il est écrit : “Par conséquent, à cause de vous Sion sera labourée comme un champ ; [Jérusalem deviendra un monceau de ruines, et le Mont du Temple comme les hauts lieux d’une forêt.]” (Michée 3,12) Avec Zacharie, il est écrit : “De vieux hommes et de vieilles femmes s’assiéront encore dans les rues de Jérusalem.” (Zacharie 8, 4).

« Tant que la prophétie d’Urie ne s’était pas accomplie, je craignais que la prophétie de Zacharie s’accomplisse pas non plus. Mais maintenant que la prophétie d’Urie s’est accomplie, il est certain que la prophétie de Zacharie s’accomplira elle aussi. »

Sur ces mots, ils lui répondirent : « Akiva, tu nous as consolés ! Akiva, tu nous as consolés ! »

Si notre Temple intérieur ne connait pas la destruction nous ne pouvons pas comprendre la reconstruction que nous annonce la prophétie. Sans la galout (exil) pendant 1877 ans nous ne pourrions pas comprendre le miracle qu’est la reconstruction d’Israël. Aujourd’hui les enfants dansent sur la place en riant. Je l’ai vu de mes propres yeux.

“De vieux hommes et de vieilles femmes s’assiéront encore dans les rues de Jérusalem.” (Zacharie 8,4)
« Et les places de la cité seront pleines de jeunes garçons et de jeunes filles qui s’ébattront sur ses places. » (Za 8, 5)

Les années devant Dieu comptent double

Alors pourquoi vivre devant D-ieu ? Et non pas trouver son chalom en ce monde comme Esaw )dont la valeur en guématria est 13 comme « Chalom ») proposa à son jumeau Jacob dans le ventre de sa mère. « Donne moi le Chalom en ce monde et toi dans l’autre… Jacob accepta ».

« L’Eternel connait le chemin des tsadikim nous promet le premier psaume mais celui du rechaïm (méchants) se perd (toved)».

Mais que me sert de savoir que D.ieu connait mon chemin ? (Ki Yodéa Adonaï Derekh tsadikim)

Parce que les années devant D.ieu en ce monde sont plus pleines.

Le Sefer Job nous dit que Job a vécu Job aurait vécu 140 ans après les événements rapportés (Jb 42, 16), alors qu’il était déjà âgé de 70 ans [1], soit une vie totale de 210 années (Gn Rabba 58, 3; 61, 4) .

Il faut sans doute comprendre que les années de la pleine conscience de D.ieu apprise par la souffrance comptent double.

טז וַיְחִי אִיּוֹב אַחֲרֵי-זֹאת, מֵאָה וְאַרְבָּעִים שָׁנָה; וירא (וַיִּרְאֶה), אֶת-בָּנָיו וְאֶת-בְּנֵי בָנָיו–אַרְבָּעָה, דֹּרוֹת.  16 Job vécut après cela cent quarante ans, et il vit ses fils, les fils de ses fils jusqu’à la quatrième génération.
יז וַיָּמָת אִיּוֹב, זָקֵן וּשְׂבַע יָמִים.  {ש} 17 Et Job mourut vieux et rassasié de jours.

[1] La Guemara soulève l’objection d’un autre baraïta contre l’idée que Job était un Juif. Sept prophètes ont prophétisé aux nations du monde. Ils sont: Balaam et son père, Beor et Job, Eliphaz, le Témanite, et Bildad, le Shuhite. Zophar le Naamathite et Elihu ben Barachel le Buzite, ce qui indique que Job n’était pas juif. Il lui dit: Et selon ton raisonnement , Job n’aurait pas pu être juif parce qu’il avait prophétisé aux nations du monde. Elihu ben Barachel n’était-il pas juif? N’est-il pas écrit: «De la famille de Ram» (Job 32, 2), signifiant Abraham?

[2] « Il a été dit au nom de Yossy ben Halafat : ce Job est né lorsque Jacob et ses enfants sont entrés en Égypte et qu’il est décédé lorsque les Israélites ont quitté ce pays. Job a donc vécu 210 ans. » (Baba Batra 15b)

Comment, un japonais, Chiune Sugihara, a sauvé la Yéchiva de Mir des nazis

Je ne sais pas quel ‘hasard’ Google vient de publier un Doodle de Chiune Sempo Sugihara ?(Doodle = ces petites images qui apparaissent à coté de la barre de recherche)

Google Doodle de Chiune Sempo Sugihara

Je voudrais vous raconter aujourd’hui l’incroyable histoire de la plus grande yechiva du monde (6000 étudiants) aujourd’hui en Israël et comment ses étudiants et leur Rav ont été sauvés par… Chiune Sugihara ,  זֵכֶר צַדִּיק, לִבְרָכָה, la mémoire du Juste est une bénédiction (Pv 10, 7).

Petite localité de 2 000 habitants située au sud ouest de Minsk (Biélorussie), Mir était autrefois l’un des principaux centres de l’enseignement juif en Europe. Sa yechiva fondée en 1814 comptait 700 étudiants vers 1940. L’arrivée de l’armée rouge en 1939 oblige les juifs à fuir Mir. La yéchiva de Mir arrive à Vilnus en Lituanie en 1939. Ils y restent 2 mois puis vont puis à Keidan (Lituanie). Ils sont sous l’autorité du Rav Chaim Leib Shmuelevitz– ZAL (1902- 1979).

Le Rav Chaim Leib Shmuelevitz – 1958

C’est alors qu’ils entendent parler d’un japonais arrivé à Kaunas (Kovno) capitale de la Lituanie jusqu’en 1940 : Chiune Sugihara

Celui-ci, consul du Japon en Lituanie fraîchement débarqué va délivrer 2 140 visas de transit vers le Japon à l’insu et contre les ordres de sa hiérarchie aux juifs qui viennent le voir.  Parmi eux les 700 étudiants de la Yechiva de Mir.

Chiune Sugihara a négocié avec la Russie de leur permettre de voyager par le chemin de fer transsibérien puis vers Vladivostok . Et c’est ainsi que la yéchiva de Mir débarque… à Kobé au Japon.

Ils y sont accueillis par un japonais : Seyu Kotsuji. Cet homme va obtenir la prolongation de plusieurs milliers de visas du gouvernement de Konoe… et deviendra rabbin.

Malheureusement le Japon rejoint l’alliance tripartite le 27 septembre 1940, un pacte de guerre regroupant l’Allemagne nazie, le Japon et l’Italie fasciste. Au bout de six mois on fuit donc vers Shanghai en Chine. Elle s’installe dans la synagogue Beit Aharon, qui a ouvert ses portes en 1920. Les étudiants y resteront jusqu’à la fin de la guerre.

Peu de temps après son arrivée le Rav Shmuelevitz reçoit un passeport américain pour lui et sa famille… mais il le refuse tant que ses étudiants n’auront pas le leur !

Le Rav Shmuelevitz devient responsable des besoins financiers de toutes les institutions juives de la ville: des contingents des yeshivas de Kamenetz , Kletzk , Lubavitch et Lublin.

Les étudiants de la Yechiva de Mir à Shangaï, après avoir fui l’Europe de l’Est durant la Seconde guerre mondiale, grâce aux visas délivrés par Chiune Sugihara. (Crédit : famille Bagley)
Étudiants, enseignants et rabbins de la yeshiva de Mir en exil à Shangaï (Chine), 1942

Deux directeurs de la yechiva avaient fui l’Europe en 1939, l’un vers la Palestine (Rav Eliezer Yehuda Finkel ) , l’autre vers les États-Unis . À la fermeture de la « branche » de Shangai en 1947, les étudiants se partagèrent entre la yechiva de Jérusalem et celle de Brooklyn.

Un groupe d’étudiants la yechiva de Mir posent avec un aumônier américain à Shanghai vers 1946

Berel Shafran est dans la deuxième rangée, au centre. 
Moshe Zupnik est au deuxième rang à partir de la droite et Chaim Kaminetsky est à sa gauche. 
Isadore Schneebalg est à l’extrême droite. 
Avrohom Gardin est debout à l’extrême gauche dans un manteau blanc et un pull foncé. 
Yaakov Erdman est le deuxième à gauche.

En 1947, la yeshiva et Rav Shmuelevitz rejoignent son beau-père, Rav Eliezer Yehudah Finkel, au la Yechiva de Mir à Jérusalem.

Rav Chaim Leib Shmuelevitz
Chana Miriam Shmuelevitz Épouse du Rav Chaim Leib Shmuelevitz et Fille de Rabbi Eliezer Yehuda Finkel, et sa soeur Ghita à Shangaï en décembre 1946 en route pour Marseille (Yad Vashem)

Le Rav Chaim Leib Shmuelevitz, roch yechiva de Mir pendant 40 ans, est le héros de ce périple qui va de la Pologne à Jérusalem en passant par la Chine. Lui et le mashgiach , Rav Yechezkel Levenstein, ont assumé la responsabilité de la gestion quotidienne de la yechiva et son fonctionnement quasi interrompu pendant toute la guerre.

Pendant les 32 années suivantes, jusqu’à sa mort en 1978, il enseignera des milliers de disciples.

Aujourd’hui, la yechiva de Mir à Jérusalem est la plus grande du monde.

La deuxième partie du verset 7 du chapitre 10 du Livre des proverbes gagne à être connue :

וְשֵׁם רְשָׁעִים יִרְקָב

« le nom des méchants tombe en pourriture »

C’est exactement ce qui est arrivé aux nazis…

Le 7 juin 2016, en présence de son dernier fils, le nom de Chiune Sempo Sugihara a été donné à une rue de la ville de Netanya pour le 30 ème anniversaire de la mort de ce Juste parmi les Nations (Yad Vashem 1984).

En souvenir de Primo Levi-Zal, « Si c’est un homme »

On commémore aujourd’hui le centenaire de l’écrivain Primo Levi (Zal), prisonnier numéro 174 517 à Auschwitz né le 31 juillet 1919 et mort le 11 avril 1987.

Primo Levi

« Aujourd’hui, dans le monde actuel, l’enfer, ce doit être cela. » (Le Lager)
Si c’est un homme, pg. 21

Il rencontre Lorenzo, un maçon italien, qui lui donne de la soupe et du pain, tous les jours pendant 6 mois :
« Il existait encore, en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n’avaient contaminés » Si c’est un homme, pg. 189

  • Primo Lévi nait dans le quartier de la Crocetta à Turin dans une famille juive séfarade de la moyenne bourgeoisie peu pratiquante, ils pratiquent les fêtes et parlent le laaz (sorte de ‘Yiddish’ à base d’italien et d’hébreu).
  • Après la chute de Mussolini le 25 juillet 1943, il tente de rejoindre le groupe de résistants antifascistes du Partito d’Azione mais il est arrêté le 13 décembre de la même année dans les montagnes du Val d’Aoste.
  • Il est arrêté le 13 décembre de la même année, à l’âge de 24 ans, par la milice fasciste.
  • Il est interné au camp de Carpi-Fossoli, tout près de la frontière autrichienne.
  • En février 1944, sous administration italienne passe aux mains allemandes.
  • Primo Levi est déporté vers Auschwitz avec 650 « pièces » (« juifs » dans la langage nazi). De ces 650 Juifs italiens, une vingtaine seulement reverront l’Italie.
  • Pendant le long hiver 1944, Levi manque de mourir d’épuisement, de froid et de faim avec les autres prisonniers, employés comme main d’œuvre « esclave » à des travaux forcés et au-dessus de leurs forces.
  • Il reçoit pendant plusieurs mois, de Lorenzo Perrone, un civil italien,  maçon de son état, une ration de soupe et de pain, lui permettant de survivre jusqu’à l’évacuation du camp devant l’avancée du front soviétique.
  • Il est alors à l’infirmerie avec la scarlatine et abandonné à son sort dans l’infirmerie du camp. Il évite ainsi la « marche de la mort », où meurent la plupart de ses compagnons. 
  • Il est libéré le 27 janvier 1945 par les soviétiques et expédié dans un camp de transit soviétique pour anciens prisonniers des camps en Biélorussie. Avec ses compagnons il traverse en train la Pologne, la Biélorussie, la Roumanie, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne et arrive a Turin le 19 octobre 1945.
  • Lors de Roch Ah Chana 1946, il rencontre Lucia Morpurgo qui lui propose de lui apprendre à danser. Primo Levi en tombe amoureux. Ils auront deux enfants.
  • Il l’épouse le 8 septembre 1947, et un mois plus tard, le 11 octobre, publie Si c’est un homme qu’elle l’a aidé à rédiger.
  • Son bienfaiteur au Lager Lorenzo Perrone meurt dans la misère et l’alcoolisme en 1952, Levi qui l’a tenu à bout de bras en est très affecté.
  • Ils auront 2 enfants en 1948 et 1957, Lisa et Renzo.
  • Pour vivre il dirige une entreprise de produits chimiques.
  • Il connait en 1963 son premier épisode dépressif majeur à 43 ans.
  • Il écrit une vingtaine de livres.
  • Pendant les derniers mois de sa vie, Primo Levi est en dépression.
  • Profondément déprimé, le 11 avril 1987, il se jette dans la cage d’escalier de son immeuble.

Voici le poème liminaire de Si c’est un homme, calqué sur le Chema Israël :

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

« Du monastère à la synagogue », témoignage de Didier Long (מֵאִיר)et du R. Haim Harboun à Aix-en-Provence

Témoignage de Didier Long (מֵאִיר) et de R. Haïm Harboun à la communauté juive d’Aix-en-Provence le 03 juillet 2019.
Annonce de la nomination de Haïm Harboun au titre de Grand Rabbin par le Grand Rabbin Daniel Dahan et la communauté juive d’Aix-en-Provence

Un poème envoyé par Raphaël Ohayon le doyen de notre synagogue (90 ans !) !

Chiune Sugihara, le ‘dernier des justes’, de Kaunas (Kovno) – Lituanie, 1941

Tout siècle obscur voit naître dès son premier jour le bourreau et le Juste… Jacob était un jumeau dans le même ventre qu’Esau… Chiune Sugihara le japonais qui a sauvé 6000 juifs de Kaunas en Lituanie, un peuple inconnu dont il n’avait jamais entendu parler quelques années auparavant… est l’un d’eux. Il est l’Oscar Schindler japonais. Un destin qui est l’exacte antithèse de celui du SS Karl Jäger, que son nom soit à jamais effacé, qui tua 137 346 juifs en cinq mois dans la même ville de Kaunas en 1941. Kaunas est la ville où est né et a grandi Emmanuel Lévinas.

Chiune Sugihara, Helsinki, Finlande, 1937-1938

Les assassinats des Einsatzgruppen de Karl Jäger à Kaunas

Le rapport Jäger, un document de neuf pages daté du 1er décembre 1941, énumère froidement comme un bilan comptable les 137 346 victimes du commandant, hommes, femmes, vieillards et enfants, du SS-SD[1] Karl Jäger et des nazis appuyés par des populations locales enthousiastes à Kaunas, capitale de la Lituanie jusqu’en 1940.[2]

Entre le 1er juillet et le 1er décembre 1941 soit seulement cinq mois, Karl Jäger va assassiner froidement et sans aucun remord le petit peuple juif de Lituanie avec sa mémoire, sa langue (le yiddish), ses femmes, ses vieillards et ses enfants.

Il fait partie de l’Einsatzgruppe A, ces Einsatzgruppen ( « groupes d’intervention » en réalité des unités mobiles d’extermination), ces commandos SS qui suivaient la Wehrmacht pour nettoyer l’espace vital allemand des « sous hommes » qui aurait pu l’empêcher de vivre, c’est à dire les juifs. L’opération Barbarossa, nom de code désignant l’invasion par le IIIe Reich de l’Union soviétique, secrète, visait non seulement conquérir les républiques baltes la biélorussie, la Russie centrale et l’Ukraine mais à y anéantir les populations juives Heydrich à 11 millions de personnes ainsi que les partisans communistes. Des exécutions immédiates, par balle, dans des fosses où les juifs devaient dans un second temps s’allonger selon la « méthode des boites de sardine » pour recevoir une balle dans la tête.

L’Hauptsturmführer, (commandant) Karl Jäger nommé en 1936, était sous les ordres de Franz Walter Franz Stahlecker, de douze ans son cadet, docteur en droit, répondant aux ordres de Reinhard Heydrich, le plus déterminé bras droit de Himmler et l’architecte de la solution finale.

Einsatzgruppen, Ivanhorod, Ukraine, 1942

Karl Jäger né en Suisse, à Schaffhausen était féru de musique classique. Il jouait du piano, du violon et du cor et prendra la direction de l’orchestre de la ville de Waldkirch, la capitale de l’orgue avant que la crise de 29 le ruine, qu’il ne quitte le christianisme dépassé pour le nazisme et son führer divinisé Adolf Hitler. Le fait que la plupart des dirigeants des Einsatzgruppen, dont ceux de Kaunas, étaient des personnes de haute éducation, des docteurs en droit et les plus hauts esprits de l’université allemande, que les études kantiennes étaient à leur plus haut à Tübingen, que le festival de Bayreuth vibrait des opéras de Wagner et de la plus haute musique allemande… laisse rêveur.

Mais tout siècle obscur voit naitre, et ce dès son premier jour, en même temps les bourreaux qui vont l’anéantit et les justes qui, eux, réparent le monde et inversent le cours de l’histoire…

Chiune Sugihara, le ‘dernier des justes’ de Kaunas

Car, arrive à Kaunas en novembre 1939 un japonais nommé Chiune Sugihara… né le 1er janvier 1900 avec le siècle.

Né dans une famille moyenne, c’est un rebelle.

Ainsi, à la fin de sa scolarité, en 1917, son père, fonctionnaire du fisc, voulait que son fils devienne médecin mais Chiune rend copie blanche à l’examen d’entrée d’études. Puis en 1918 il étudie le russe et finit diplômé de Harbin Gakuin, un prestigieux centre japonais de formation d’experts sur l’Union soviétique. Aprés une année de service militaire volontaire il est affecté en 1924 en Mandchourie jusqu’en 1937. Il s’y converti au christianisme orthodoxe russe lors de son premier mariage (Après avoir fréquenté des chrétiens baptistes pendant ses études).

Mais, toujours rebelle, il quitte son poste de ministre adjoint aux Affaires étrangères en Mandchourie après 13 années passées à Harbin en Mandchourie, pour protester contre les mauvais traitements infligés par les Japonais aux Chinois locaux. Il a eu le temps d’apprendre l’allemand auprès d’émigrés russes.

Chiune Sugihara, en Mandchourie

En 1937, Chiune est nommé délégué japonais à Helsinki, en Finlande.

En 1939 Chiune Sugihara est envoyé comme premier Consul du Japon à Kaunas en Lituanie. Son travail consiste à réunir des informations sur les Allemands et les Russes pour le Japon.

Le matin du 18 juillet 1940, des réfugiés juifs de la Pologne occupée par les Allemands arrivent au consulat du Japon à Kaunas juste avant la fermeture à la recherche de visas de transit pour le Japon. Toute l’Europe se ferme aux migrants juifs.

Pour voyager les conditions sont claires. Sugihara a déjà demandé au Japon : « Puis-je délivrer des visas? » En retour, il a reçu une réponse négative avec l’ordre suivant: « Ne délivrez pas de visas à quiconque ne peut pas suivre les procédures appropriées. »

Procédures appropriées ? Pour émigrer Il faut : de l’argent pour le voyage, pour le séjour au Japon et un visa pour une destination finale. Personne n’a rien.

Sugihara décide dans une administration tatillonne d’aller contre les ordres, de ne respecter ces critères et de pas consulter le ministère des Affaires étrangères. Il délivre des visas de transit à tout le monde sans aucune condition. La nouvelle se répand dans la communauté…

Du 18 juillet au 28 août 1940, en intelligence avec son confrère néerlandais Jan Zwartendijk (qui expédie les juifs dans un pays sans visa pour lîle de Curaçao dans les Caraïbes !) et contre l’avis de leurs supérieurs, et bien sûr au péril de sa vie, Chiune Sugihara va se lancer dans la fabrique en masse de visas de transit de dix jours vers le Japon pour des juifs qu’il ne connaissait pas il y a quelques mois. Ceux-ci accourent dans son petit bureau.


File d’attente de réfugiés juifs devant le consulat de Chiune Sugihara, à Kaunas (Kovno), dans les années 1940 (Crédit : Nobuki Sugihara)

Le bureau de Chiune Sugihara aujourd’hui à Kaunas

La course contre la mort est lancée. Chiune aidé de son épouse Yukiko (photo) écrivent et tamponnent des visas jour et nuit à raison de 18 à 20 heures par jour, 300 par jour, il délivre des visas à 2 140 personnes qui couvriront également quelque 300 personnes supplémentaires, principalement des enfants et permettent aux juifs de fuir au Japon via l’URSS et rejoindre les Etats-unis. Il convainc aussi les fonctionnaires soviétiques de laisser les Juifs prendre le Transsibérien pour fuir, pour cinq fois le prix du billet standard.

Yukiko et Chiune Sugihara

Il reçoit l’ordre de fermer son consulat en août 1940.

La famille Sugihara quitte Kaunas en septembre 1940

Son épouse Yukiko et leurs trois enfants quittent Kaunas pour Berlin en septembre 40. Lui attend quelques jours plus tard son affectation à Prague et part à son tour le 5 septembre 1940.

Sugihara lance à la foule venu le voir sur le quai :

 » S’il vous plaît, pardonnez-moi. Je ne peux pas écrire plus. Je vous souhaite le meilleur. Quand il salue la foule, quelqu’un hurle :

– Sugihara, nous ne vous oublierons jamais. Je vais sûrement vous revoir ! « 

Et quand part le train, il lance son tampon à un juif par la fenêtre de son wagon, qui va continuer à émettre les précieux visas.

Le 27 septembre, le pacte tripartite est signé à Berlin qui établit l’axe Rome-Berlin-Tokyo. En décembre 1941, le Japon attaque Hawaï et l’Asie du Sud-Est, le monde entier plonge dans la guerre.

Chiune Sugihara est nommé à Prague, en Bohême, puis à Bucarest, dans la Roumanie alliée de l’Allemagne, où il demeurera jusqu’à la fin de la guerre. 

C’est seulement le 4 février 1941 que le Japon comprend la supercherie. Un télégramme (photo) demande à Sugihara d’indiquer immédiatement le nombre de visas délivrés, les noms des destinataires et les destinations, ainsi que la date de chaque visa délivré à Kaunas à des réfugiés juifs qui se sont rendus au Japon en provenance de Lituanie.

Le 5 février 1941 Sugihara répond que 2 132 visas ont été délivrés, dont 1 500 ont été accordés à des juifs. Ces visas familiaux libèrent 6000 personnes. Les visas étant délivrés comme des visas de transit réguliers identiques à ceux délivrés aux citoyens polonais.

Il envoie seulement le 28 février 1941 la liste des visas délivrés, une liste de 32 pages (photo ci-dessous) qui indique les numéros de série, la nationalité, les noms, qu’il s’agisse de visas d’entrée ou de transit, les dates d’émission, les frais et les références des 2 139 chefs de familles. Evidemment en 5 mois beaucoup de juifs sont déjà loin… et l’invasion de la Russie par l’Allemagne trois mois et demi plus tard, le 22 juin 1941 va les protéger. Cependant les détenteurs ne purent cependant pas tous quitter la Lituanie car l’Union soviétique cessa d’accorder des visas de sortie.

Une directive télégraphique de M. Matsuoka, ministre des Affaires étrangères, le 23 juillet 1940 (photo ci-dessous) envoyée au consulat de Berlin et à d’autres endroits écrit que de nombreux réfugiés juifs et autres d’Europe se sont rendus aux États-Unis et dans d’autres pays via le Japon. C’est gagné.

Routes de l’exode à partir de Kaunas
Sugihara avec sa femme, ses enfants et sa soeur à Bucarest en Roumanie entre 1942 et 1944

Comment Chiune Sugihara à sauvé le judaïsme lituanien

Les cinq cent étudiants de la yechiva de Mir chassés de Biélorussie par l’occupation de la ville par l’Armée soviétique en 1939-41 et arrivés à Vilnius ont fui à à Kobé au Japon en 1941 grâce aux visas de Chiune Sugihara .

Puis quand le Japon rejoint rejoint l’alliance tripartite le 27 septembre 1940, la yechiva se réfugie à Shanghai en Chine. 

Les étudiants de la Yeshiva de Mir à Shangaï, après avoir fui l’Europe de l’Est durant la Seconde guerre mondiale, grâce aux visas délivrés par Chiune Sugihara. (Crédit : famille Bagley)

En novembre 1946, après avoir passé plus d’un an dans un camp de prisonniers de guerre dans la banlieue de Bucarest, aux mains des russes, Sugihara et sa famille vont séjourner dans plusieurs camps de Sibérie.

Ils commencent enfin leur voyage de retour. Cependant, le voyage fut long et pénible et environ cinq mois plus tard, en avril 1947, ils arrivèrent au Japon.

Aujourd’hui avec 6000 étudiants c’est la plus grande yechiva du monde en Israël.

Un juste caché

Deux mois plus tard, en juin, Sugihara a été convoqué au bureau des affaires étrangères et a été invité à démissionner sous prétexte qu’il n’existait aucun poste, il est mis en retraite de la diplomatie japonaise à cause de l’ « incident » en Lituanie.
Son fils Haruki , 7 ans, meurt d’une leucémie en 1947 la même année ce qui sera un drame pour lui.

Avec une petite pension il vit de petits boulots et se retrouve a vendre des ampoules en porte à porte… . En 1960, il doit s’expatrier pour travailler et grâce à sa maîtrise du russe, il travaille en Union soviétique dans une société d’import-export, alors que sa famille reste au Japon.

De son coté, Jäger parvient à échapper aux Alliés sous une fausse identité. Il se réinsère dans la société allemande de l’après-guerre, et travaille dans une ferme jusqu’à la découverte de son rapport, sur la tuerie de en mars 1959. Il y déclare :

« Aujourd’hui, je peux dire que la mission de résoudre le problème Juif en Lituanie a été accomplie par l’Einzatskommando 3. Il n’y a plus de Juifs en Lituanie, mis à part les travailleurs juifs et leurs familles, dont le total est :
– Siauliai: 4 500 env.
– Kaunas : 15 000 env.
– Vilnius : 15 000 env.
J’avais l’intention de tuer les travailleurs Juifs et leurs familles également, mais j’ai dû faire face à de nombreuses plaintes sérieuses de la part du Reicskommissariat et de la Wehrmacht, qui se sont soldées par une interdiction. Ces Juifs et leurs familles ne peuvent être fusillés ! »

Bref, le type se désole de ne pas avoir fini le boulot.

Arrêté il se suicide dans la prison de Hohenasperg avant que ne débute son procès en juin 1959.

Einsatzkommando 3 – feuille de pointage du Rapport Jäger , 1941

Chiune Sugihara gardera son secret pendant des décennies… , jusqu’aux années 1960, ou les témoignages de Juifs ayant pu échapper aux camps de la mort grâce à lui se multiplient. Un Juif qu’il a sauvé avec l’un de ses visas lui rend visite en 1968. Il pleure et le remercie en lui montrant son visa en lambeaux.

Chiune Sugihara est officiellement reçu en Israël avec sa famille, en 1969.
Il y reçoit une médaille de Zerah Warhaftig, ministre de la Religion en Israël, que Sugihara a aidé lorsqu’il était réfugié.

Le fils de Chiune Sugihara fera dix ans d’études universitaires en Israël.

Chiune Sugihara et son fils en Israël en décembre 1969, plateau du Golan

Quand Solly Ganor qui par miracle avait survécu au ghetto de Kaunas, au camp de Mauthausen et aux marches de la mort, lui demanda pourquoi il avait fait cela Chiune Sugihara répondit par un proverbe des samouraïs :

«  Même un chasseur ne peut tuer l’oiseau qui vole vers lui en cherchant un refuge. »

Selon le Centre Simon-Wiesenthal, Chiune Sugihara a délivré des visas de transit pour environ 6 000 Juifs et près de 40 000 descendants de ces réfugiés sont encore en vie aujourd’hui grâce à ses actions.

En 1985, Israël l’honore en tant que Juste parmi les nations. 

Chiune Sugihara (assis au centre) avec sa famille et l’ancien ministre des Affaires étrangères Yitzhak Shamir, à Tokyo, en 1985. (Crédit : Nobuki Sugihara)

Il meurt l’année suivante, le 31 juillet 1986 dans un hôpital de Kamakura, il est alors pratiquement inconnu au Japon.

Une seule biographie célèbre sa mémoire[3].

Yukiko Sugihara (1935-1999)

Yukiko Sugihara sa femme a écrit un livre sur son histoire Visas pour 6000 vies en voici un extrait :

 » A ma question, M. Simkin ferma les yeux. Un silence lourd régna dans la pièce…

– Mes parents, ma femme, mon fils de cinq ans, ma fille de sept ans, mes frères, toute ma famille…ils étaient vingt-trois. Ils sont tous morts. Je ne dois ma survie qu’à ma présence à l’extérieur de la Pologne en raison de mes activités au sein de l’association d’aide aux réfugiés. 

Il me raconta son histoire avec une émotion contenue, en découpant chaque mot comme s’il se tailladait le corps. Sans trouver de paroles pour le consoler, je l’écoutai en silence »

Qui connait Chiune Sugihara en Europe ? En France ?

L’astéroïde 25893 « Sugihara », découvert en 2000, porte son nom !

En septembre 2017, le Tokyo Weekender a demandé à 500 résidents de la capitale japonaise de nominer leurs candidats pour figurer parmi « les plus grands Japonais ». C’est Chiune Sugihara, qui a obtenu la première place !

Chiune Sugihara avait appris ces trois principes à l’école japonaise :

1. Ne sois pas un fardeau pour les autres.

2. Prends soin d’eux.

3. N’attends pas de retours de tes actes de bonté.


[1] SD = Service de la sécurité du Reichsführer-SS = service de renseignement et de maintien de l’ordre de la SS

[2] Lire à ce sujet  : Jean Gregor, Pierre Péan : Comme ils vivaient – A la recherche des derniers Juifs de Lituanie Le Seuil. 2019

[3] Alison Leslie Gold, A Special Fate. Chiune Sugihara : Hero of The Holocaust, New York, TMI Publishing, 2014.

Pyoutim : Yom Chabbaton יוֹם שַבָּתוֹן « Notre âme est sans répit qu’elle ne repose en toi »

Yom Chabbaton chané par le Grand Rabbin Haïm Harboun

Le chant de chabbat, Yom Chabbatton de Yéhuda Halévy, rabbin, philosophe, médecin et poète séfarade, né à Tudèle dans l’émirat de Saragosse vers 1075 et mort au Caire en 1141, surnommé le Chantre de Sion, il a écrit huit cent poèmes, dont les Odes à Sion et aussi le Kouzari , est structuré par l’acrostiche  » Yéhoudah ».
La chanson contient cinq strophes de quatre lignes de huit syllabes chacune, pour un total de vingt lignes, chaque strophe commençant par une autre lettre du prénom du poète, Yehudah: 
yud , hey , vav , daled , hey .
Le refrain : « La colombe a trouvé le repos, En toi, les travailleurs cessent leur quête fatiguée. » est bien sur inspiré
– par le psaume 84, 4 :
 » Même la colombe a trouvé une maison, l’hirondelle, un nid pour abriter sa couvée : tes autels, Eternel Cébaot , mon Roi et mon Dieu ! . « 
– et dans sa seconde partie est une citation de Job 3, 17 :  וְשָׁם יָנוּחוּ, יְגִיעֵי כֹחַ. « là; se reposent ceux dont les forces sont à bout »
Mais on peut encore plus probablement voir cette colombe comme se référant à la colombe de Noé envoyée de l’arche pour vérifier si l’inondation du déluge était terminée (Gn 8, 12). Car le chœur dit en refrain : « Yona matza vo ma-no-ach », La colombe (yona en hébreu) ​​a trouvé le repos (ma-no-ach).
Ainsi Yéhuouda Halevy établit un lien entre la colombe de Noé et le jour du Chabbat que la tradition n’opère pas à ma connaissance. Un lien opéré par un glissement sémantique entre noach « noé » et Ménoah « le repos » à la fin du poème. Les eaux du repos (du chabbat) s’opposant aux eaux du déluge.

 » Un jour [de repos] chabbatique (chabbaton).
Aussi difficile à oublier que le doux parfum.
La colombe a trouvé le repos, En toi, les travailleurs cessent leur quête fatiguée (bis).

Un peuple fidèle honore cette journée les parents et les enfants veillent à obéir car ainsi disent les dix commandements
gravés sur deux tables de pierre
de Celui qui a beaucoup de pouvoir et une grande force
La colombe a trouvé le repos, En toi, les travailleurs cessent leur quête fatiguée.

            Et ils sont tous venus, dans une alliance une (ehad)
« Nous ferons et nous écouterons » (naassé venichema –  Chemot 24, 7 ), dirent-ils ensemble (ehad),
Et ils parlèrent et répondirent: “Dieu est un” (ehad),
Béni soit celui qui donne la force à celui qui est fatigué (ko’ah)
La colombe a trouvé le repos, En toi, les travailleurs cessent leur quête fatiguée.

Il a parlé de sa sainteté de la montagne de Myrrhe
« Le septième jour : souviens-toi et écoute » (Chemot 20, 8 et Devarim 5, 12)
Et toutes ses règles, ensemble, devraient être étudiées,
Raffermissez vos reins et renforcez votre force! (ameitz ko’ah)
La colombe a trouvé le repos, En toi, les travailleurs cessent leur quête fatiguée.

La ​​nation qui s’est déplacée ; comme le bétail, elle s’est égarée (Yeshayahu 53, 2 )
Il se souviendra de compter pour eux l’alliance et le serment ( Ps 105, 8-9 )
Qu’aucun mauvais événement ne soit répercuté sur eux
Comme tu as juré sur les eaux à Noé (il y a un jeu de mot entre Noah’-Noé et Menoah– « le repos » : sur les eaux de repos)
La colombe a trouvé le repos, En toi, les travailleurs cessent leur quête fatiguée.  »

Autre curiosité, le poème relie le Mont Morya où a eu lieu la akeda (ligature) d’Isaac (Cf, la montagne de Myrrhe, littéralement « une montagne d’épices », Cf. Chir Ha-chirim 4, 6) au Sinaï.

La célébration du Chabbat y est enfin vue comme un remède à l’oubli de l’exil dans la strophe finale.

Yom Shabbaton ein lishkoach, zichro k’reiach hanichoach

Yonah matz’ah vo manoach v’sham yanuchu y’giei choach. 

Hayom nichbad livnei emunim z’hirim l’shomro avot uvanim, chakuk bishnei luchot avanim, merov onim v’amitz koach.

Yonah matz’ah vo manoach v’sham yanuchu y’giei choach. 

Uvau chulam bivrit yachad, na’aseh v’nishma amru k’echad, ufat’chu v’anu Adonai echad, baruch hanotein layaef koach. 

Yonah matz’ah vo manoach v’sham yanuchu y’giei choach. 

Diber b’kodsho b’har hamor, yom hash’vi’i zachor v’shamor, v’chol pikudav yachad ligmor chazek motnaim v’ametz koach. 

Yonah matz’ah vo manoach v’sham yanuchu y’giei choach. 

Ha’am asher na k’tzon ta’ah yizkor l’ffokdo b’rit ushvua, lval ya’avor bam mikreh ra’ah ka’asher nishba’ata al mei noach. 

Yonah matz’ah vo manoach v’sham yanuchu y’giei choach.
יוֹם שַׁבָּתוֹן אֵין לִשְׁכּֽוֹחַ, זִכְרוֹ כְּרֵֽיחַ הַנִּיחֹֽחַ, 
יוֹנָה מָצְאָה בוֹ מָנֽוֹחַ, וְשָׁם יָנֽוּחוּ יְגִֽיעֵי כֹֽחַ. 

היוֹם נִכְבָּד לִבְנֵי אֱמוּנִים, זְהִירִים לְשָׁמְרוֹ אָבוֹת וּבָנִים, 
חָקוּק בִּשְׁנֵי לֻחוֹת אֲבָנִים, מֵרֹב אוֹנִים וְאַמִּיץ כֹּֽחַ.
יוֹנָה מָצְאָה בוֹ מָנֽוֹחַ, וְשָׁם יָנֽוּחוּ יְגִֽיעֵי כֹֽחַ. 

וּבָֽאוּ כֻלָּם בִּבְרִית יַֽחַד, נַעֲשֶׂה וְנִשְׁמָע אָמְרוּ כְּאֶחָד, 
וּפָתְחוּ וְעָנוּ יְיָ אֶחָד, בָּרוּךְ הַנּוֹתֵן לַיָּעֵף כֹּֽח. 
יוֹנָה מָצְאָה בוֹ מָנֽוֹחַ, וְשָׁם יָנֽוּחוּ יְגִֽיעֵי כֹֽחַ. 

דִּבֶּר בְּקָדְשׁוֹ בְּהַר הַמּוֹר, יוֹם הַשְּׁבִיעִי זָכוֹר וְשָׁמוֹר, 
וְכָל פִּקּוּדָיו יַֽחַד לִגְמוֹר, חַזֵּק מָתְנַֽיִם וְאַמֵּץ כֹּֽח. 
יוֹנָה מָצְאָה בוֹ מָנֽוֹחַ, וְשָׁם יָנֽוּחוּ יְגִֽיעֵי כֹֽחַ. 

הָעָם אֲשֶׁר נָע כַּצֹּאן תָּעָה, יִזְכּוֹר לְפָקְדוֹ בְּרִית וּשְׁבוּעָה, 
לְבַל יַעֲבָר בָּם מִקְרֵה רָעָה, כַּאֲשֶׁר נִשְׁבַּֽעְתָּ עַל מֵי נֹֽחַ. 
יוֹנָה מָצְאָה בוֹ מָנֽוֹחַ, וְשָׁם יָנֽוּחוּ יְגִֽיעֵי כֹֽחַ.

Pourquoi jeûne t-on le 17 Tamouz ?

Le jeûne du 17 Tamouz, en hébreu Chiva Assar beTamouz, est le début de la période des Trois Semaines de deuil pour la destruction de Jérusalem et des deux Temples.

Il y a eu cinq événements survenus à nos ancêtres le dix-septième jour de Tammuz et cinq le neuvième de Av. Le dix-septième de Tammuz: les tables ont été brisées; L’offrande tamid (quotidienne) a été annulée; Les [murs] de la ville ont été percés; Et Apostomos a brûlé la Torah et a placé une idole dans le temple. Le 9 Av. Il fut décrété que nos ancêtres ne devaient pas entrer sur la terre. Le Temple fut détruit le premier Et la deuxième fois, Bétar fut capturé et la ville détruite. Quand Av entre, ils limitent leurs réjouissances.

Pendant la semaine au cours de laquelle tombe le neuvième mois d’avril, il est interdit de couper les cheveux et de laver les vêtements, mais jeudi, cela est autorisé en l’honneur de Chabbat. 
À la veille du 9 av., Il ne faut pas manger deux plats cuisinés, ni manger de la viande ni boire du vin. 
Rabban Shimon ben Gamaliel dit: il faut changer son régime. Rabbi Juda a voulu changer, mais les sages ne l’ont pas accepté. (Taanit 4, 6)

Ce jeûne commémore en fait cinq événements tragiques survenus à cette date :

  • Moïse brisa les premières Tables de la Loi lorsqu’il vit le peuple juif adorer le Veau d’Or. Le Talmud dit qu’il vit les lettres s’envoler et que les tables pesèrent si lourd qu’elles se brisèrent sur la sel.
  • Au cours du siège de Jérusalem par Nabuchodonosor  et les Babyloniens en – 587, le sacrifice quotidien fut interrompu par manque de bêtes pour le sacrifice quotidien.
  • Apostomos (en l’an 70 ?) brûla un rouleau de la Torah.
  • Une idole fut installée dans le Temple.
  • Une première brèche fut percée ce jour-là dans les murailles de la ville sainte par Titus et les Romains en l’an 69 de l’ère commune, après un long siège. (Trois semaines plus tard, après que les Juifs se soient vaillamment défendus, les Romains détruisirent le second Saint Temple, le jour du 9 Av)

L’idée est que lorsque la Torah perd de sa vigueur l’enceinte qui entoure la ville de Jérusalem, et de manière symbolique sépare le profane (hol) du sacré (kodesh), se brise. Quand cette signification disparaît le chaos apparaît.

 » Les Pharisiens s’étaient multipliés en Israël et ils s’abstenaient de manger de la viande et de boire du vin. Rabbi Josuah leur dit: Mes fils pourquoi ne mangez-vous pas de viande ? Ils répondirent: Comment pourrions nous manger de la viande, alors que l’on offrait tous les jours des sacrifices sur l’autel et qu’ils ont maintenant cessé? – Mes fils, pourquoi vous abstenez-vous de boire du vin? – Pouvons nous boire de ce vin qui servait aux libations ?  » (Tosefta)

 » Toute la création a pris le deuil à partir du jour où le Sanctuaire fut détruit,-, depuis ce moment, chaque jour a apporté une nouvelle malédiction, la rosée est devenue moins bienfaisante, les fruits ont perdu leur parfum ». (Tosefta)

Lors d’un mariage on brise le verre en souvenir de Jérusalem :

« Celui qui prend part à l’allégresse des noces et qui contribue à la joie des fiancés est à considérer comme un homme qui a relevé une des ruines de Jérusalem  »  (Talmud)