Vous n’avez pas été à l’exposition MAGIC NUMBER organisée par la Galerie de mon ami Arthur Borgnis ? Alors foncez ce dimanche après-midi 6 rue Elézir dans le 3ème. Les vies et les œuvres des fous géniaux qu’il expose ne font qu’un. Après les avoir vues vous regarderez d’autres œuvres d’art et peut être vous-même autrement.
Georges WIDENER
George Widener naît en 1962 à Covington, Kentucky — un endroit qui, à première vue, ne laissait pas présager qu’on y fabriquerait un jour un homme capable de dialoguer avec les chiffres comme d’autres avec des amis imaginaires. Très tôt, la vie lui fait comprendre qu’elle n’est pas un long fleuve tranquille : son père disparaît alors qu’il n’a que neuf ans, et sa mère, emportée par ses démons liquides, est internée. Le décor est planté — plutôt Dickens que Disney.
À douze ans, le jeune George entame une sorte de tournée familiale : grands-parents, puis tante. Entre deux déménagements affectifs, il trouve refuge dans un univers plus fiable que celui les adultes — celui des nombres. Dans une école spécialisée, il révèle des talents qui feraient pâlir une calculatrice : mémoire prodigieuse, calcul mental fulgurant, et un goût marqué pour le dessin. Là où d’autres griffonnent des cœurs, lui esquisse déjà des systèmes.
En 1979, il s’engage dans l’US Air Force comme technicien. On imagine aisément qu’il devait être le seul à pouvoir vérifier une équation avant même que la machine ne l’affiche. Mais dès qu’il quitte l’uniforme, il revient à son obsession première : dessiner, inlassablement, comme si chaque trait permettait de tenir le chaos à distance. C’est un « autiste savant« . Obsessionnel bien sûr.
Les chiffres l’obsèdent. Mais aussi les tempêtes mentales qu’il traverse en les voyant : numéros de téléphone, plaque d’immatriculation et surtout les dates, celles des tempêtes qu’il calcule comme si leur planning était inscrit dans les cieux de sa tête. Les catastrophes aussi comme celle du Titanic. tout un bric-à-brac du réel passé à la moulinette de son calcul mental qui refuse tout hasard. La vie vous fait peur ? Jouez aux dés, comptez les arbres au bord de la route, les barreaux de la grille du jardin public avant d’entrer. C’est plus sur !
L’esprit de Widener, ne connaît pas de repos, son oeuvre non plus. Fragile et incandescent à la fois, il le conduit à plusieurs séjours en institutions psychiatriques, où les diagnostics s’empilent comme ses tableaux de chiffres et de tempêtes : schizophrénie, dépression, autisme… qui cohabitent avec une intelligence numérique hors norme — mal calibrée pour la vie quotidienne.
Les créations de George Widener ressemblent à des cartes secrètes d’un monde invisible. Calendriers improbables, diagrammes vertigineux, inventaires obsessionnels : ses feuilles — souvent de simples serviettes en papier patiemment assemblées — se couvrent de chiffres, de lettres et de symboles, comme si quelqu’un tentait de coder l’univers à la main …
Il prévoit les tempêtes qui vont le traverser, les jours « avec » et les jours « sans » : BRENDA, EDNA, KLAUS, HOLLY, HANNA… priez pour nous ! en utilisant des carrés magiques. Sauf que faites le compet tout est faux ou alors d’une autre logique. Mais oui ! Euréka ! tout est relié par des nombres, même les événements les plus improbables.
Un peu comme ces juifs qui font de la guematria en calculant le poids des lettres hébraique de Genèse 2, 23 (pourquoi 2, 22 ? Ne me demandez pas… à oui la côte de l’homme qui devient une femme ! ) et vous trouvent le prix du Gasoil à la pompe dans 3 mois : 2 euros.
Tiens, pourquoi 3 ?
Aujourd’hui, installé à Asheville, en Caroline du Nord, l’hyper calculateur poursuit son œuvre avec une régularité quasi rituelle.
Chez Widener, rien n’est laissé au hasard — ce qui, en soi, est déjà suspect.
Ses œuvres donnent l’impression d’assister, en direct, au fonctionnement d’un cerveau en surchauffe créative. Une activité mentale intense, presque hypnotique, à laquelle il se livre chaque jour, avec la rigueur d’un moine… et l’imagination d’un mathématicien qui aurait décidé de conjure le naufrage à coups de prévisions chiffrées.
Rien que son Parcours artistique sur Wikipédia… sent déjà le vent du large au milieu des icebergs.

Jean PERDRIZET
Vous voulez partir sur la planète mars ? Alors sortez votre rouleau de calque, votre Rotring ou mieux vote porte plume et voter plume de Serrgnet major (c’est comme ça que j’ai appris chez Michelin !), votre table de dessin industriel et commencez à dessiner. Vous verrez on s’envole vite. Mais attention là c’est sérieux ! Faites entrer l’artiste !
Cet homme riant, qui semble avoir avalé un parapluie c’est Jean Perdrizet (1907-1975). Retenez ce nom. Vous le rencontrerez un jour… rien ne presse.
Il semble se tenir au garde à vous, prêt à léguer son âme à la Science. Option mécanique ou relativité générale.
Né en Bourgogne de parents instituteurs, Jean Perdrizet passe sa vie célibataire, auprès de sa mère. Après son bac, il obtient en 1931 le diplôme d’adjoint technique des ponts et chaussées mais sera mis en disponibilité huit ans plus tard, pour « raisons de santé ».
Par la suite il travaille épisodiquement à Électricité de France puis à la surveillance de la construction du pont de Bollène. On ne sait pas trop la solidité de l’ouvrage…
Vers 1955, la famille Perdrizet s’installe à Dignes.
Après la mort de son père, il construit une table spirite d’une légèreté exceptionnelle histoire de garder le contact — service après-vie inclus. Et comme tout bon voisinage mérite un peu d’animation, il organise des séances collectives. Ambiance garantie.
Le monde un peu géométrique de l’ingénierie du dessin industriel ne suffisent par à Perdrizet. Son esprit s’envole à perte de raison au dessus de ses calques. Il ne plane pas, il est au dessus de tout ça.

Oui-ja électrique, Filet thermoélectronique à fantômes, Robot cosmonaute, Balance spatiale, Curseur imagination, Pipe volante, Buître à pales variables… Les noms des inventions magiques de Perdrizet planent au dessus du calque dans une jubilation qui prend sa revanche sur le positivisme obtus et la mécanique sans imagination. C’est la fête. Formules, croquis coloriés, coupes techniques, indications techniques… rejoignent une poétique d’explications théoriques, de considérations religieuses ou métaphysiques.
Qu’on se le dise, l’adjoint des ponts-et-chaussées — ne va pas tracer des routes bien droites il a fermement décidé que la réalité manque franchement d’imagination. Alors il se reconverti en « inventeur », catégorie libre. Là où tout devient possible, à commencer par l’improbable.
Il commence assez tôt : à 24 ans, Perdrizet dessine déjà les plans de ses inventions prodigieuses. Robots, machines à percer les plafonds (on ne sait jamais, si le ciel est juste au-dessus), soucoupes volantes… et même dispositifs pour discuter tranquillement avec les morts ou les extraterrestres — autant élargir son carnet d’adresses.
Perdrizet se tient informé des dernières avancées scientifiques… pour mieux les dépasser. Et surtout, il envoie, en quarante ans, « deux tonnes de plans » aux plus grandes institutions du monde. Deux tonnes. À ce stade, ce n’est plus de la correspondance, c’est du bombardement intellectuel.
Infatigable, il s’est donné une mission : réveiller les consciences… la raison attendra. Ses plans, envoyés avec une constance admirable à la NASA, au CNRS, au Vatican, à l’UNESCO, au comité Nobel (à toute boîte aux lettres ayant un minimum d’autorité scientifique), ses calques ressemblent à des cartes postales venues d’un autre univers. En gros : « Bonjour, voici la physique, mais en mieux. »
» La table de Pythagore sans larmes » : défense de glousser mesdames !
Le prix Nobel, lui, se fait attendre — sans doute coincé dans les embouteillages du réel.
Trouver une langue universelle le passionne également : il invente la « langue T » ou « espéranto sidéral » qu’il dit « parler couramment ». De sa cave surgit une soucoupe volante qui lui vaut l’admiration des gamins de son quartier.
Au décès de sa mère, il déclare : « elle n’est pas morte, elle est ailleurs », avant de la rejoindre trois jours plus tard. Avec sa soucoupe volante probablement.
Les gamins du quartier ont grandi ils vivent une vie un peu réglée mais parfois il pensent à l’artiste du bout de la rue.




ROYAL PROPHET ROBERTSON


Royal Robertson ne devient pas prophète intergalactique chargé de protéger l’humanité des amazones lubriques conduites par son ex’ d’un coup.
Il nait en Louisiane en 1936. Ado il apprend la peinture en lettres. Alors il peint des enseignes et cumule avec un job d’ouvrier agricole sur la côte ouest.
En 1950 sa maman est malade. Il retourne en Louisiane s’occuper d’elle.
Il y épouse Adell, ont onze enfants. Une vie bien rangée. A Baldwin, Louisiane. Qu’il ne quittera plus.
Et il continue son métier, la peinture en lettre. Des mots utiles, bien alignés, posés au bord des routes. Chaleur, poussière, panneaux à peindre, directions comme sur la carte. Il écrit bien droit, propre, lisible.
Des journées de travail, une fatigue régulière, une famille en apparence fonctionnelle posée sur une ligne droite, dans la bonne direction. Rien qui déborde. Tout tient. Encore.
Rien ne permet de dire que les panneaux de direction en typos CAPS LOCK vont désigner une autre direction. Sous stéroïdes.
Parfois une lettre manque et un mot change de sens. Après 19 ans de cette vie alphabétique ennuyeuse, Adell part au Texas avec un autre homme et aussi ses enfants. Elle y devient pasteure.
Alors ROYAL Robertson donne un brusque coup de frein et accelere en tête à queue à 180 degrés. Pas en voiture ou en bus. En fusée intergalactique !
Il prend enfin une autre direction. La sienne.
Il s’enferme dans sa maison. Ses voisins le détestent ! Sa jalousie le ronge. La haine sa femme et de toutes les femmes. Il péte un cable. Lui aussi sera Pasteur ! Royal bascule en CAPS LOCK en mode misogyne. Il devient LE prophète directement nommé par… disons, une instance très difficile à contacter. Mais avec une mission claire : « Il faut maintenant sauver l’Humanité de cette bande de Salopes »
Vaste programme.
Schizophrénie paranoide. Selon le DSM 5. Maintenant des extraterrestres lui prédisent la fin des temps à l’aide de formules numerologiques complexes et le mettent sérieusement en garde contre les dangers de l’adultère et de la fornication.
Sa maison se transforme en forteresse bardée d’avertissements, comme un parc d’attractions apocalyptique dont il serait l’unique visiteur. Et à l’intérieur, Royal voyage. Avec des panneaux de signalisation qui désignent les cieux ouverts, des divinités apparaissent, des fonctionnaires martiens s’y promènent avec un sérieux de sous préfecture
Et surtout, surtout ! Royal PROPHET Robertson comprend.
Enfin, il en est convaincu.
Chaque panneau est une loi. Chaque mot une injonction. Chaque couleur une alerte.
Une collision frontale entre une Bible chiffrée et un comic book sous acide pour une différent conjugal pas vraiment digéré.
Avec une obsession : la faute. La trahison. L’infidélité — réelle ou supposée — le péché originel version Louisiane. A ce niveau de misogynie c’est une révélation.
Dieu lit de loin, alors Royal écrit en majuscules. L’éternité ne peut s’écrire en bas de casse.



L’ancien peintre d’enseignes écrit un évangile pop hystérique, saturé de couleurs, de typographies nerveuses, de calendriers prophétiques, de chiffres et de visions dignes d’un film de science-fiction. Qu’on se le dise : le prédicateur est en colère contre le genre féminin.
Il s’identifie désormais comme « Balance Patriarche Prophète Seigneur Archevêque Apôtre Visionnaire Mystique Médium Saint Royal Robertson »
Le Moïse des temps modernes ne descend pas du Sinaï mais d’une autre galaxie avec ses tables de la loi écrite à la peinture industrielle sur des bouts de carton.
Des extraterrestres et de leurs vaisseaux spatiaux, des versets des psaumes, des monstres cracheurs de feu comme Godzilla, des serpents, des dessins architecturaux de maisons et de temples, des Sion apocalyptiques, des super heros, la reine Jezabel revue par Marvel cette grande prostituées à la tête d’une armée d’amazones.
La Rédemption commence. Ironie sublime de l’histoire pour ce perdant magnifique : pendant qu’il prêche enfermé, persuadé que personne ne le comprend, le monde de l’art commence à regarder.
Vraiment regarder. Ses œuvres quittent peu à peu la maison du fou. On les expose au Smithsonian American Art Museum, au Musée national d’Art moderne – Centre Pompidou. Elles voyagent, notamment dans l’exposition Into The Unknown produite par le Barbican Centre.
Une rédemption s’annonce— la sienne, la nôtre, à partir d’une faille.

Mais l’éternité ne dure jamais très longtemps avec Robertson.
En 1977, l’ouragan ANDREW emporte son refuge. Sans doute un coup du diable ou de ses amazones.
La petite maison au fond de la Louisiane s’écroule. Les murs n’étaient probablement pas suffisamment solide pour une telle Révélation. Et le toit percé donnait déjà sur le chant des galaxies.
Royal Prophète ROBERTSON s’écroule lui aussi.
5 ans après. Il disparaît.
La vie est probablement comme ça. On. On construit des cabanes. On les remplit de mots. Une tempête nous envole.
ALT – CTR – SUPPR
Les pancartes sublimes d’une vie minuscule demeurent.







































