Quand le roi Théodore de Neuhoff rêvait de chasser les Génois et d’installer une market place juive à Porto-Vecchio ou Ile-Rousse


Portrait de Théodore de Neuhoff tiré de Storia delle rivoluzíoni dell’isola di Corsica e della esaltazione di Teodoro al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.

Où donc Pascal Paoli a-t-il trouvé l’idée d’installer à Ile Rousse une communauté juive dont nous avons déjà parlé (voir ici et ici ) ?

Il est fort probable que Paoli s’inspire d’un projet de Théodore éphémère roi de Corse et ami de son père Hyacinthe, qui rêvait avant lui de faire de la Corse une market-place méditerranéenne grâce aux juifs, comme ils l’avaient constaté à Livourne devenu un port franc à la fin du XVIè siècle où se croisaient les marchands levantin, turcs, juifs, et les insurgés Corses.

Théodore de Neuhoff le voyageur du monde a en effet passé sa vie avec des juifs à la Haye, Livourne, Amsterdam, ou Londres.

La geste de Théodore de Neuhoff

Théodore né à Cologne en 1694 est un gentilhomme aventurier westphalien qui vit en écosse en Hollande, en Espagne, à Gênes, en Toscane, s’entoure d’espions, est aussi féru de renseignement que perclus de dettes, et est étroitement surveillé par Gênes. On a affaire à un parfait électron libre dont il est souvent difficile de savoir ce qu’il pense vraiment et qui il intoxique, ayant travaillé pour le compte de la Suède puis de l’Espagne de Philippe V, qui a vendu des renseignements à la Hollande. Théodore de Neuhoff va devenir en 1736 et pour sept mois, le seul et unique éphémère Roi de Corse. Un roi élu!

A ce grand-homme il fallait un grand destin et une grande cause. Il est envoyé à Gênes par l’Empereur pour enquêter sur la révolte qui sévit en Corse depuis 1729.

Il rencontre à Livourne Giafferi, Ceccaldi, Aitelli, Orticoni et Sebastiano Costa. Neuhoff se met quatre pour défendre la cause du peuple corse dans toutes les cours d’Europe. Neuhoff est tombé amoureux de la cause corse.

Neuhoff comprend immédiatement que l’île peut devenir un paradis commercial et en accord avec les Corses il va voir les banquiers juifs de Livourne qui en 1732 investissent 3 500 sequins dans le projet.

En 1734 le voilà en barbarie, à Tunis exactement où il vend son projet commercial corse aux juifs Granas (venus de Livourne). Il dit à un consul hollandais qu’il a conclu un traité avec différents prince du Maghreb (barbarie) pour avoir en Corse un port franc et promet au Granas de participer à l’affaire contre argent. En avril 1735 Mordegai Senega de Tunis et son frère Néhémie Senega d’Amsterdam ainsi que leurs associés voient là un bonne affaire et y investissent 200 000 livres en 2 versements.Le Baron leur promet un port en Corse à perpétuité pour la Nation juive et un taxation de 5% sur leur échanges et un escuedo d’or pour chaque navire à quai (des conditions avantageuses pour l’époque)… à condition qu’ils reconnaissent sa souveraineté bien sûr.

Les Corses n’étaient pas des inconnus en Barbarie. Des milliers de Corses vivaient alors à Alger. Hassan Corso ou Lazare de Bastia avaient été Dey d’Alger pour les Turcs. Les Granas se demandaient ce qu’il arriverait d’eux à la mort du Grand Duc de Florence. Pourquoi pas la Corse ? Malin Neuhoff raconte à chacun ce qu’il veut entendre.

Le 20 mars 1736 il débarque à Aléria (la ville promise aux juifs de Tunis et de Livourne) dans un bateau britannique avec 3 000 fusils, 16 canons, de l’argent et des bottes… et une suite de 16 personnes : Majordome, Maître d’hôtel, Chapelain… sans oublier 3 esclaves maures.

Il choisit comme drapeau la tête de maure de l’Aragon qui a possédé la Corse au 12e siècle, avec le bandeau sur le front et plus sur les yeux, pour une nation libre. Une figure probablement trouvée sur des vieilles cartes en Allemagne ou en Hollande. Un drapeau royal qui deviendra la drapeau Corse.

Hiacintu Paoli était gênè par cette idée de liberté de conscience (pour les juifs) proposée par Neuhoff disant « qu’aucune hérésie n’avait jamais sali le Royaume de Corse ». On demanda donc conseil à un théologien nommé Canon Albertini de Pedipartinu dans l’Orezza, ami de Costa. Cet homme de Lumières qui avait voyagé répondit que dans toute les villes d’Italie et même à Rome vivaient des anglais, des hollandais, des grecs, des juifs et touets sortes d’éhrétiques qui pratiquaient leur culte. Qui pourrait douter de l’orthodoxie du souverain pontife qui acceptait cela ? Et Il ajouta qye Théodore signifiait : « Don de Dieu ». (Source : Costa, Memorie reguardanti il re Teodoro; 1-765; 2, 18-19. 61). Il était bien vrai que des juifs vivaient à Rome mais dans un ghetto de misère et écrasés d’impôts, ce que Canon le bien nommé avait omis de préciser. On était loin de canon de Rome. Hiacintu Paoli céda.

Le 15 avril, une Assemblée générale des Corses réunie au couvent d’Alesani élit Théodore Roi de Corse.

On apprend par le London Daily Journal du 29 avril 1736 que Neuhoff a levé de l’argent du roi du Maroc.


Un prêtre corse nommé Rocchi qui avait connu l’entourage de Neuhoff a Tunis averti les génois que ce dernier était un hérétique. (Le Doge à Gastaldi, Gênes, 16 août 1736, ASG 2285); La même année, l’Edit de Sartène établit la Liberté de conscience pour toutes les religions dans l’Ile.

Même un pamphlétaire

Gênes a acheté la Corse, une pratique inhabituelle pour cette thalassocratie marchande qui ne possède pas des territoires comme la puissance espagnole par exemple mais des comptoirs c’est d’abord pour des raisons stratégiques. La grande peur de la sérénissime est que la Corse ne devienne l’asile de tous les corsaires musulmans qui infestent la méditerranée. Ces corsaires qui se paient sur la bête accompagnent de manière habituelle à l’époque les flottes « régulières » turques ou espagnoles. Beaucoup sont des juifs qui rêvent d’en découdre avec tout galion de cette Espagne qui les a expulsés, tué leur familles et ruinés… Alors un Neuhoff qui parcourt les cours d’Europe pour annoncer la liberté dans cette Corse… qui appartient à Gênes et dont dépend la sécurité…

La nouvelle extravagante qu’un baron de Westphalie soit devenu Roi des corses au nez et à la barbe des génois estomaque les cours et les cercles intellectuels et politiques d’Europe. Ce récit picaresque est digne de Don Quichotte, ce chevalier de plume vivant à l’époque où il n’y a plus de chevaliers ! Voilà ce qu’en dit Jean-Baptiste de Boyer d’Argens, (1704-1771 ; marquis de son état, sceptique et proche ami de Voltaire, chevalier de la tolérance, dans ses Lettres juives en six volumes publiée à La Haye en 1736. Le pamphlétaire philo juif dédie cette série de fausses lettres d’un voyageur imaginaire, rédigées sur le mode des lettres persanes de Montesquieu, … à Sancho Pancha, le fidèle serviteur du Quichotte!


Le juif épistolier de Jean-Baptiste de Boyer d’Argens approuve la sagesse des gouvernants qui empêchent la Religion Réformée de tyranniser les autres. Il énumère les sectes anglaises et hollandaises, souligne leurs antagonismes, et rappelle que ces nations ont accueilli ses coreligionnaires: les Juifs sont libres en Hollande et en Angleterre, et esclaves partout ailleurs, soit des Nazaréens, soit des Musulmans.

Philosémite, d’Argens se complaît à stigmatiser l’antisémitisme des catholiques, qu’il appelait les Nazaréens papistes, montrant les différences entre les nations méridionales avec les nations septentrionales.

Le débarquement d’un baron allemand dans l’île devenu roi à l’insu de Gênes fait l’effet d’une bombe, l’histoire fait le tour des cours d’Europe. Gênes la sérénissime est ridiculisée et commence à perdre ses nerfs.

La market-place juive à Porto Vecchio ou Ile-Rousse

Gênes choisit la diplomatie plutôt que la guerre de discréditer ce moucheron qui de toute manière n’a pas obtenu de victoire militaire. Donc, on envoies émissaires pour le ridiculiser dans toutes les cours d’Europe. Intox.

Neuhoff n’est pas un imbécile. Ils sait bien que sans l’appui d’une puissance étrangère il ne pourra vaincre Gênes en Corse en s’appuyant sur les seuls insurgés locaux. Son imagination fertile n’est jamais prise de cours, et il accouche d’un nouveau projet grandiose mûri depuis longtemps : s’appuyer sur la Hollande et les juifs pour libérer la Corse et son peuple souverain !

Le 17 juin 1736, le comte Balbo Simeone de Riviera ambassadeur de Piémont-Sardaigne à Gênes écrit une lettre à son gouvernement faisant Etat d’un projet des Corses de s’appuyer sur les Provinces Unies de Hollande pour créer une confédération entre la Hollande et la Corse.

Voici ce document qu’a exhumé Antoine Laurent Serpentini [1] :

Proposition d`accord politique, militaire et économique, fait par les Corses aux Provinces-Unies

Proposition que les Corses font à Leurs Hautes Puissances les Seigneurs Etats Généraux des Provinces-Unies

Article 1

Les Corses offrent un port libre, qui pourroit être le plus convenable, même celui qui est appelé Porto-Vecchio, lequel, à cause de sa grande profondeur et seurete, est commode pour couvrir une flotte considérable de vaisseaux de guerre, étant situé au voisinage de tous les ports de la Méditerranée, et a la vue de la Toscane, a la distance de soixante milles, dans lequel port, L.H.P., pourront exercer tous droits seigneuriaux avec autorité d’agrandir et de pourvoir le petit fort qui s’y trouve, comme aussi, d`en disposer librement selon quelles le souhaiteront.

Article 2

De toutes les marchandises que les Hollandais tireront de cette lsle, ou y entreront, on n`exigera que la moitié des Douanes, que les autres commerçants en devront payer.

Article 3

Toutes les denrées du produit de l`Isle, seront vendues privativement, devant toutes les autres nations etrangeres, aux Hollandais, et il leur sera donné la liberté d`y porter toutes les denrées dont on pourroit avoir besoin dans cette Isle, a l`exclusion de tous les autres. Les produits provenant dans l`Isle de Corse consistent en une très grande quantité d`huile tres fine, de vins, d`amandes, de bled, de chanvre, goudron, poix, de fer, de planches et poutres de charpente, tant pour la construction des maisons que des navires.

Article 4

Les Corses entreront en une confederation inviolable avec les Seigneurs États Generaux contre leurs ennemis (pourvu que ce ne soit point une guerre de religion) contre lesquels ils s`engagent de fournir à L.H.P. lorsqu`elles seront en guerre, un secours de trois mille hommes corses armés, à condition que dans une semblable occurrence L.H.P donnent aux Corses un pareil secours.

Article 5

Et afin que de tout ceci sorte un dû effet, les Corses envoieront lorsque ces dites représentations auront été acceptées, deux personnes au lieu ou cela se pourroit faire commodément, munies d’instructions et de plein pouvoir suflisants afin de conclure une convention et traité formel et solennel.

Article 6

En attendant, eu egard a tout ce que dessus, les Corses requierent que L.H.P. veuillent bien leur accorder sous main et par le moyen de marchands particuliers, l’assistance necessaire moyennant quoi il s ‘en suivra indubitablement que les Genois seront chassés entièrement de toute l`Isle en moins d’un mois de temps. Cette assistance consisterait en huit pièces de canons de batterie pour battre une breche, avec les bales nécessaires et deux mortiers avec SO bombes de leur qualibre, cent tonneaux de poudre, 3 pelles et une quantité suffisante de plomb.

Article 7

Que tout ceci pourroit etre confié a la conduite d`habiles capitaines, de bon vaisseaux de guerre qui se rendraient a Livourne, d’ou ils avanceraient selon les informations qu`ils y trouveraient, ou a l`Isle de Rossa ou bien a Porto Vecchio, pour y décharger les susdites munitions et outils de guerre, pour lesquelles on presente par celle ci le paiement entier si on le veut recevoir en huile, ou si on ne veut pas le recevoir en payement, on tachera de toute maniere d`en acquitter le prix en argent comptant, même avant que la décharge soit faite, sans que le susdit payement préjudicie en rien a la conclusion de ce qui est dit cy dessus, dont le traité, ou la demande sera fait auparavant en toute due forme en quelque place d`ltalie qu’on puisse choisir, a condition que cela se fasse seurement, et hors de l`État de Gênes. Le secret susdit etant absolument necessaire jusqu’à ce que la liberte des Corses soir seure afin de prevenir par là, tous les obstacles des Princes Etrangers.

(Source : AST Lettere ministri Genova 15)

Il faut peut-être relire ce document dans le cadre de l’intox des génois face à ce gêneur qui opére de la diplomatie parallèle à leur nez et à leur barbe. Jusqu’où se sont concrétisées les tractations entre les corses et le consul de Hollande ?

Ils semble pourtant que les génois étaient trés bien informés. Car une autre version de cet accord est envoyée à Turin par le comte Rivera le 6 décembre 1736 avec la mention « Proposition supposée vraie, faite par les Corses aux Etats Généraux des Provinces Unies ».[2]

on sait par ailleurs qu’en 1736 la banque hollandaise Brackuel de Livourne livre deux lettres venues de Hollande à Théodore que lui transmet l’abbé Grégorio Salvini, l’un des théoriciens de la révolte corse.

Quoi qu’il en soit c’est probablement bien de là que nait la future idée de Paoli d’accueillir les juifs en Corse pour y créer une market-place à Ile-Rousse.

Il semble en fait que la conspiration contre Gênes s’est appuyée chez Paoli comme chez Théodore de Neuhoff sur une alliance avec les juifs d’Amsterdam et de Livourne où ont séjourné les insurgés.

La fin chez un marchand juif de Londres

Neuhoff était un philosémite connu. Dans ses Lettres juives, de 1764 Jean-Baptiste de Boyer, Marquis d’Argens (2, 1-3) salue le Roi Théodore comme un ami des juifs et glisse ironiquement :

« Laissez-moi vous donner un conseil, si vous êtes poursuivi en quittant l’île de Corse, faites vous circoncire et allez sur la rive du Jourdain où vous pourriez être appelé leur roi, leur libérateur et peut être leur messie »

En novembre 1736 Théodore de Neuhoff quitte la Corse pour aller chercher du secours à Livourne après avoir nommé Hyacintu Paoli (le père de Pasquale) et Giafferi commandant en chef du « delà ».  

En 1737 on retrouve Neuhoff à la Haye chez un certain juif nommé Tellano, puis il passe en Zélande et de là à Amsterdam[3].

Théodore revient en Corse le 15 septembre 1738 avec 3 vaisseaux et 150 canons et 3000 fusils, après avoir fait le tour des cours européennes et échappé à des attentats à la bombe à Rome et Paris. Il est accueilli en triomphe par le peuple à l’Ile Rousse mais Hyacintu Paoli et le Chanoine Erasmu Orticoni qui mènent la révolte n’ont plus confiance en cet aventurier fantasque et ne croient plus que la Corse puisse se libérer de Gênes sans l’appui d’une puissance étrangère comme l’Espagne ou le Royaume de Naples. Théodore de Neuhoff quitte l’ile pour Naples.

Le 7 janvier 1739 il écrit au capitaine Bigani qu’il promet aux juifs d’Amsterdam de leur vendre Porto-Vecchio et Ile Rousse pour en faire une market place :

« Car ils [les hébreux] connaissent le privilège que je leur ai accordé de se construire une cité en Corse, leur ayant déjà désigné le terrain comme ce fut le cas pour les grecs » (ASG Archivio Segreto, filza 3011)

En 1740, Théodore est arrêté à Amsterdam pour dette mais il joint un juif à qui il a promis de remettre Saint-Florent ou Porto-Vecchio selon leur convenance et qui va rembourser les dettes de Neuhoff.

Ce juif le présente aux négociants Lucas Boon, Tronchain et Neuville qui mettent à sa disposition un fonds de cinq millions en marchandises diverses et munitions. (Source : AST, lettere ministri, Suppl. Genova 15)

A l’été 1741 un certain juif allemand nommé Salomon Lévi débarque en Corse en affirmant qu’il représente les intérêts des investisseurs de Théodore. Il rencontre le clergé et les nobles et une assemblée est convoquée à Dila pour reparler du projet de faire de la Corse une place de trading.

En réalité il trompe ces juifs et marchands étrangers établis à Amsterdam, comme il avait trompé Tunis et la Corse en les persuadant, non seulement de payer ses dettes, mais de charger un vaisseau d’armes, de poudre, de munitions de guerres, des marchandises, leur assurant qu’ils feraient seuls le commerce de la Corse, et leur faisant envisager des profits immenses. Son dernier retour en Corse en 1743 en venant de Londres via Livourne est un échec, les Corses refusant de payer la dette de cette expédition qui tourne à l’escroquerie.

Neuhoff se réfugie à Sienne en 1744, puis Turin, Vienne et Londres où il est emprisonné pour dettes de 1749 à 1756. Date à laquelle il meurt le 11 décembre chez un artisan juif du quartier de Soho. 

Neuhoff avait fui la police et les espions de Gênes durant 20 ans. Il avait été successivement soldat, agent secret, jacobite, spéculateur, alchimiste, cabbaliste, Rosicrucien, astrologue, espion et escroc. Il avait changé de nom plusieurs fois, enlevé une religieuse et visité de l’intérieur plusieurs prisons avant de se tourner vers la révolution. 
Il transforma la rébellion corse en un événement politique majeur qui se répercuta bien au-delà de cette petite île.


C’est probablement cette aventure guignolesque qui inspira à Pascal Paoli l’idée d’installer à Ile Rousse une communauté juive pour en faire une market place sur le modèle de Livourne.


[1] Source : Antoine Laurent Serpentini, Théodore de Neuhoff, roi de Corse, un aventurier européen du XVIII ème siècle, Albiana, Universita di Corsica.

[2] idem

[3] Ibid. p. 245. citant Storia delle rivoluzíoni dell’isola di Corsica e della esaltazione di Teodoro al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.

Juifs et Corses, frères d’âme


Les actes antisémites ont bondi en France de 74% l’an dernier, et ça continue en 2019. En Corse, la petite communauté israélite -entre 300 et 400 personnes- s’inquiète, mais déclare ne pas ressentir d’hostilité sur l’île. 

Reportage sur France 3 Corse Via Stella

Pour la première fois, Lucie Simeoni, la mère du président de l’exécutif Gilles Simeoni s’exprime sur ces questions, fille d’un père catholique mais elle-même juive avec des racines en Alsace et en Pologne, elle a l’impression que les années 1930 reviennent.

« Ma mère et ma grand-mère avaient l’étoile sur elles donc nous nous sommes cachées pendant toute la guerre, raconte-t-elle. J’étais bébé, ce sont des choses qu’on n’oublie pas quand même. Moi je suis effondrée, désemparée, mais surtout très triste de voir que cette bête immonde de racisme qu’on a cru tuée, renaît. C’est consternant. »

Elle parle aussi d’Edmond Simeoni, le mari qu’elle vient de perdre : 

« C’était un homme extrêmement ouvert vous le savez, lorsque nous allions en Angleterre dans ma famille il mettait la kippa. Il aimait les autres avant tout, quels qu’ils soient. »

Une ouverture aux autres que tout le monde ne partage pas, si on en juge par la recrudescence des actes antisémites en France. 

Quaddich pour Chaoul Brami (zal)


« Rabbi Elazar a dit: Celui qui accomplit des actes de charité en secret est plus grand que Moïse, notre maître). » (TB Baba Batra 9 b)

Lors de notre Quiddouchine le 13 mai 2019

De la montagne enneigée où je suis, je dédie ces pages de guemara à Chaoul Brami Zal qui nous a quittés .

Un seul mot pourrait qualifier toute sa vie : tsedaka, la « charité », un mot qui signifie le don en hébreu mais aussi la justice. La tsedaka répare le monde, rétablit l’équilibre que les hommes ont cassé. Voici quelques pages du traité Baba Batra sur la tsedaka en l’honneur de l’âme de ce juste, on peut vraiment dire de lui « Tsedaka tatsil mimavet ». La tsédaka sauve de la mort. En lisant ces lignes sa présence est venue à moi.

Avec toute notre affection pour ses enfants Pierre Jean et François Yossef et sa famille.

אמר רב אסי לעולם אל ימנע אדם עצמו [מלתת] שלישית השקל בשנה שנאמר והעמדנו עלינו מצות לתת עלינו שלישית השקל בשנה לעבודת בית אלהינו ואמר רב אסי שקולה צדקה כנגד כל המצות שנאמר והעמדנו עלינו מצות וגו » מצוה אין כתיב כאן מצות

Rav Asi dit: Une personne ne devrait jamais s’empêcher de donner au moins un tiers d’un shekel par an à des œuvres caritatives, comme il est écrit: «Et nous avons aussi établi des mitsvot sur nous-mêmes, de nous charger chaque année du tiers d’un shekel. pour le service de la maison de notre Dieu » (Nh 10, 33) N. Et Rav Asi dit: La charité est équivalente à toutes les autres mitsvot ensembles, comme il est dit dans ce verset: «Nous avons également établi des mitsvot sur nous – mêmes » Il n’est pas écrit une mitsva, mais des mitsvot, au pluriel, ceci t »enseigne que cette mitsva est équivalente à toutes les autres mitsvot. (TB Baba Batra 9a)

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תניא היה רבי מאיר אומר יש לו לבעל הדין להשיבך ולומר לך אם אלהיכם אוהב עניים הוא מפני מה אינו מפרנסן אמור לו כדי שניצול אנו בהן מדינה של גיהנם וזו שאלה שאל טורנוסרופוס הרשע את ר »ע אם אלהיכם אוהב עניים הוא מפני מה אינו מפרנסם אמר לו י שניצול ו בהן מדינה של גיהנם

Il est enseigné dans une baraïta : Rabbi Meir disait : un adversaire peut plaider contre vous et vous dire : « si votre Dieu aime les pauvres, pour quelle raison ne les soutient-il pas lui- même? » Dans un tel cas, dites-lui : « Il nous commande d’agir en tant que ses lieutenanst pour soutenir les pauvres, afin qu’à travers eux nous soyons crédités de l’accomplissement des mitsvot et donc que nous soyons sauvés du jugement de Géhenne ». Et c’est la question que Turnus Rufus le méchant a posée à Rabbi Akiva [NDA : Turnus Rufus, général romain en 117 a fait torturer à mort Rabbi Akiba en l’écorchant avec des peignes de fer] : « Si votre Dieu aime les pauvres, pour quelle raison ne les soutient-il pas lui- même ? Rabbi Akiva lui dit : Il nous commande de soutenir les pauvres pour que nous leur donnions grâce à la charité que nous leur donnons le jugement de la géhenne. »

אמר לו [אדרבה] זו שמחייבתן לגיהנם אמשול לך משל למה הדבר דומה למלך בשר ודם שכעס על עבדו וחבשו בבית האסורין וצוה עליו שלא להאכילו ושלא להשקותו והלך אדם אחד והאכילו והשקהו כששמע המלך לא כועס עליו ואתם קרוין עבדים שנאמר ( ויקרא כה, נה ) כי י בני ישראל עבדים

Turnus Rufus a dit à Rabbi Akiva: « Au contraire, c’est cette charité qui vous condamne, vous, le peuple juif, à la Géhenne parce que vous donnez. Je vais illustrer cela avec une parabole. À quoi cette affaire est-elle comparable ? Elle est comparable à un roi de chair et de sang qui était fâché contre son esclave et l’a mis en prison et a ordonné qu’il ne soit pas nourri ni qu’on lui donne à boire. Et une personne est allée levoir et l’a nourri et lui a donné à boire. Si le roi avait entendu parler de cela, ne serait-il pas en colère contre cette personne ? Et vous, après tout, vous êtes appelés esclaves, comme il est dit : « Car les enfants d’Israël sont mes esclaves » (Lévitique 25:55 ). Si Dieu a décrété qu’une personne devrait être appauvrie, celui qui lui donne la charité défie la volonté de Dieu.

אמר לו ר »ע אמשול לך משל למה הדבר דומה למלך בשר ודם שכעס על בנו וחבשו בבית האסורין וצוה עליו שלא להאכילו ושלא להשקותו והלך אדם אחד והאכילו והשקהו כששמע המלך לא דורון משגר לו ואנן קרוין בנים דכתיב ( דברים יד, א ) בנים אתם לה ‘יכם

Rabbi Akiva a dit à Turnus Rufus : « Je vais t’illustrer cela avec une parabole différente . À quoi cette affaire est-elle comparable ? Elle est comparable à un roi de chair et de sang qui était en colère contre son fils et qui l’a mis en prison et a ordonné qu’il ne soit pas nourri ni que lui soit donné à boire. Et une personne est venue e voir et l’a nourri et lui a donné à boire.

Si le roi avait entendu parler de cela une fois sa colère retombée, ne réagirait- il pas en envoyant un cadeau à cette personne ? Et nous sommes appelés fils, comme il est écrit: «Vous êtes des fils de l’Éternel, ton Dieu» ( Dt 14, 1 ).

(TB Baba Batra 10a)

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ואמר רבי יצחק כל הנותן פרוטה לעני מתברך בשש ברכות והמפייסו בדברים מתברך בי »א ברכות הנותן פרוטה לעני מתברך בשש ברכות דכתיב הלא פרוש וגו ‘ועניים מרודים תביא בית וגו’ כי תראה ערום וגו »

Et le rabbi Yitzḥak dit: Quiconque donne un perouth à un pauvre reçoit six bénédictions, et celui qui le console avec des mots de réconfort et d’encouragement, reçoit onze bénédictions. La Guémara explique : Celui qui donne un peruth à un pauvre reçoit six bénédictions, comme il est écrit : «N’est-ce pas pour partager ton pain avec ceux qui ont faim, et pour amener les pauvres qui sont chassés chez toi? Quand tu le vois nu, couvres le » (Is 58,7). Et les versets suivants énumèrent six bénédictions: «Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, et ta santé germera rapidement, et ta justice ira devant toi, la gloire de l’Éternel sera ton arrière-garde. Alors, tu appelleras, et le Seigneur répondra; tu crieras et il dira: Je suis là » (Is 58, 8-9).

(TB Baba Batra 9b)

Tizku l’mitzvot

600 juifs (120 familles) sont arrivés à Ile-Rousse en Corse en 1767 grâce à Pascal Paoli ! Et en voici la preuve


Le 26 juin 1760 Paoli écrit à Domenicu Rivarola, consul du Piémont, de prendre langue avec des « rabbins accrédités » et lui dit « si les juifs voulaient s’établir parmi nous, nous leurs accorderions la naturalisation et les privilèges pour se gouverner avec leurs propres lois, parlez–en à quelque rabbin accrédité ».

On trouve dans la correspondance de Paoli la mention d’un Juif nommé Modigliani parmi les premiers habitants de la cité d’Ile Rousse. Il y est arrivé en 1763 si l’on en croit une lettre à Salvini du 8 novembre 1763[1] . Modigliani demande à bénéficier des mêmes droits que les habitants nationaux selon la promesse de Paoli et Paoli a proposé l’installation d’une colonie juive sur le modèle de la ville franche de Livourne où les insurgés Corse ont passé pas mal de temps. Pascal Paoli faisait bien sûr cela pour concurrencer les génois.

On sait de mémoire orale en Corse que des noms d’île Rousse sont ceux de juifs.

Tous les historiens savaient déjà que Pascal Paoli avait passé un traité avec les rabbins de Livourne pour échanger le corail de corse taillé dans une manufacture à Livourne contre des armes. On sait tout cela par James Boswell un ami anglais de Paoli.
Mais on ignore les détails de cet accord passé avec le consul de Piémont à Livourne, Antonio Rivarola, fils de Domenico, ancien chef de la révolte corse, au service du Piémont au moment de la guerre de succession d’Autriche.

Cet échange de corail contre des armes réalisées par des Juifs de la péninsule italienne n’est pas nouvelle. Des canons juifs fabriqués dans le
Ghetto de Lerici  près de la Spezia (Ligurie) à une vingtaine de kilomètre de Massa (On se rappelle que Pietro Massa est le fondateur de Ventimiglia la Nuova-Porto Vecchio en 1569) sont arrivés en Corse dés la Renaissance
en 1507 et en 1508
.(voir ici )

Mais jusque-là on ignorait combien de personnes étaient arrivées à Ile-Rousse. Et d’où venaient-ils ? Un de mes fidèles lecteurs m’a mis sur la piste d’un document inconnu du samedi 17 octobre 1767 dans The London Chronicle. Pour la petite histoire le Roi Théodore est mort chez un juif à Londres et Pascal Paoli y a passé la moitié de sa vie au 77 South Audkley Street avant d’y mourir en 1807, à l’âge de 81 ans.

Voici ce que dit The London Chronicle ce samedi 17 octobre 1767 :

« Ils écrivent de Barcelone que plus de 120 familles juives avec leurs affaires, pour la plupart très riches ont embarqué tardivement sur des felouques française (bateaux à voile) et espagnoles pour l’île de Corse.

Par lettres de Livourne, on recommande aux juifs du Levant [NDA : sépharades du Bassin méditerranéen oriental : ottomans, balkans, syriens, libanais, israéliens, égyptiens] offrent en cadeau gratuit un million de florins au Général Pascal Paoli à conditions de circuler à cheval sur l’île, mais on ne sait pas si cette proposition a été acceptée »

Une lettre de New Providence mentionne que les Espagnols ont pris un port de cette île sur la côte et ont fait du commerce principalement à Puerto Pio, près de Carthagène (Murcie-Espagne), et le navire et la cargaison ont été condamnés »

120 familles de l’époque correspondent à une population de 5 personnes en moyenne, cela fait 600 personnes qui ont débarqué à l’Île Rousse. Que sont-elles devenues ?

On sait que le 4 juillet 1568 Gênes donna la Corse à la France et que le Traité de Versailles du 15 mai 1768 interdit « Que jamais la Corse ne puisse devenir souveraine et indépendante ni posséder aucune place ou un établissement maritime qui puisse porter préjudice à la navigation » (Graziani, ibid.) ; Les juifs (probablement espagnols) d’Ile Rousse (et les Corses !) sont-ils passé par pertes et profits de cette histoire ?


[1] source : Graziani, Pascal Paoli : Père de la patrie corse, Taillandier 2002

Pourquoi hait-on les juifs ?


Ce Chabbat aprés-midi

Voici une conférence que j’ai prononcée le 15 décembre dans un cercle privé, avec Tsvia Walden la fille de Shimon Pérès et Rafi Walden son mari qui était le médecin personnel de Pérès (photo) et passe son temps à soigner des palestiniens gratuitement avec l’association qu’il a créée. Selon mon analyse (inspirée de mon rav Haïm Harboun) l’antisémitisme est une haine de soi existentielle…  dont le juif est le symptôme. C’est ce qui vient d’arriver à Alain Finkielkraut.

L’antisémitisme a un peu plus de 3000 ans, c’est-à-dire l’âge du peuple juif, et il ne s’arrêtera pas. Pourquoi ? Parce que les antisémites de tous poils ne négocient pas avec Israël ou avec des juifs réels mais avec un juif imaginaire qui n’est que l’envers de la frustration de leur désir d’exister. L’antisémitisme est une histoire d’égo frustré, de conscience sociale ou religieuse humiliée.

Les antisémites de tous poils se contrefichent bien du sort des palestiniens, d’Israël ou des juifs du 93 sans le sou, de tous les juifs réels qui vivent des petites vies en essayant d’apporter leur pierre à l’édifice de la civilisation humaine par l’éducation de leurs enfants, l’étude et la prière… puisqu’ils utilisent le juif imaginaire pour combler leur déficit à être.

La haine des juifs est la réponse à l’angoisse existentielle humaine. Elle a déjà une longue histoire.

La judéophobie romaine

Pour l’Empire romain l’affaire est simple, les terres conquises doivent délivrer l’impôt et les esclaves indispensables à la survie de l’imperium (la force) dans une société bâtie sur l’énergie humaine. Les voies romaines sont faites pour cela.

Avec 8 à 10%  de la population juive à l’intérieur des limes (les frontières de l’empire) au tournant de notre ère les juifs représentent une spiritualité orientale assez ‘hype’ par rapport à la religion civique romaine au formalisme fonctionnarisé. Mais les romains sont surtout des animaux politiques. La religion juive sans dieux ni représentation vient heurter la religion civique qui fonde la cité.

Tite-Live au premier siècle constate déjà : « [Les Juifs] ne disent pas à quel dieu appartient le temple de Jérusalem et aucune image ne s’y trouve car ils ne pensent pas que la divinité ait une figure. » Bref… comment désirer ou aimer ce qu’on ne voit pas.

Mais les romains sont avant tout des bêtes politiques. Le petit territoire de Judée dans la banlieue de l’Empire sous dépendance de la Province de Syrie est le verrou vers l’empire Parthe, un empire menaçant à l’Est aussi grand que celui de Rome et qui va jusqu’en Inde.

En 70, Rome envoie donc Vespasien (devenu Empereur suite à cet exploit), puis son fils Titus pour mater la révolte et tuer 25% de la population de la Judée (500 000 morts) puis raser le Temple. Les juifs d’Alexandrie sont décimés en 115… etc… La seconde révolte juive est matée en 135 avec la même effusion de sang et Jérusalem rasée avec interdiction aux juifs d’y remettre les pieds.

Les reproches faits aux juifs aujourd’hui ne sont pas nouveaux. On les accuse alors d’être les « ennemis de l’humanité », Sénèque les trouve « malfaisant et dangereux » (sceleratissima), Juvenal les estime cupides et responsables de la décadence romaine.
Mais au 4ème siècle l’empire agonise… l’Empereur Constantin a alors une idée géniale : utiliser la mort d’un chef de guerre juif (machia’h en hébreu, messie) du 1er siècle : Jésus, pour revitaliser l’Empire. « A un grand empereur il fallait un grand Dieu » résume fort justement Paul Veyne. Une obscure secte juive apocalyptique monte sur le devant de la scène et l’Empire devient chrétien.

Qui a tué Jésus de Nazareth le nouveau Dieu et clé de voûte de l’Empire ? Les juifs bien sûrs ! Ceux qui empêchent l’Empire d’être enfin l’Empire : « Make Roma great again ! »

La prophétie d’auto accomplissement messianique dura quand même… un millénaire et demi… tout le monde est chrétien dans un monde massivement rural du 5ème siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale, propageant le repos du Chabbat pour l’homme libre, l’esclave ou l’âne… qui devient le dimanche au 4ème siècle, la fin de l’esclavage d’Egypte qui aboutit à la civilisation mécanisée du capitalisme médiéval, une culture qui protège les faibles contre la culture de la violence de l’Imperium…

Le moyen Age chrétien : les juifs (et les arabes) à la mer !

Les juifs, eux, paient le prix fort. Après les persécutions romaines et celles de l’empire devenu chrétien, ils sont régulièrement massacrés. A partir du Xème siècle on assiste à un pogrom tous les 20 ans. Il faut maintenir les juifs  en vie mais « avilis » (persécutés !) comme dit Augustin d’Hippone… pour manifester le « verus israël », le vrai Israël, l’Eglise qui en a confisqué les textes se proclame le Nouvel Israël, les juifs sont dés lors le « vetus Israël » le vieil Israël appelés à dégager la piste de l’histoire des vainqueurs. Le juif est donc « décide » et « perfide ». Un repoussoir qui permet de construire une identité bâtie sur la négation de ce qui l’a fondée ! L’antisémitisme théologique est né.

Des phénomènes comme l’Inquisition espagnole mêleront cet antisémitisme théologique au nationalisme paranoïaque pour reconstituer une identité chrétienne et nationaliste fictive (l’Espagne n’existe pas mais seulement des provinces séparées avant l’expulsion de 1492) basée sur la haine des juifs… et des maures, musulmans. Les juifs ? ils sont brulés ou leurs cadavres déterrés pour être jugés. 180 à 200 000 quittent la péninsule ibérique, une partie meurt en mer. Las, 50 ans plus tard l’Empire espagnol fait faillite. Malgré la conquête de l’or du nouveau monde Il ne s’en relèvera pas.

Mais il est clair que l’expulsion des maures puis des juifs fortifia l’identité d’une Nation peu sûre d’elle-même.

La contestation du pouvoir de l’Eglise en Occident ne bougera pas les frontières de l’antisémitisme chrétien . Car une fois débarrassé de l’Eglise l’antisémitisme ne s’éteint pas ; selon Voltaire les juifs « sont ennemis du genre humain. Nulle politesse, nulle science, nul art perfectionné dans aucun temps, chez cette nation atroce. ».

Fermez le ban.

Un ‘dar al islam’ judenrein

L’antisémitisme musulman est plus diffus dans un premier temps, même si dés le départ l’Islam se définit directement comme le sceau de la révélation (juive) et affirme que si les chrétiens sont des idolâtres, les juifs, eux, ont menti.

Cependant, la vie d’un Maimonide au 12ème siècle, placée sous le signe de l’exil permanent et de la persécution nous montre qu’il y avait moyen de rester juif dans un monde musulman même intégriste : Maimonide fuit à Fès la capitale marocaine de ‘l’islamisme’ almohade de l’époque, une ville où il va enseigner ! puis devient le médecin de Salah El Din à Fostat (Le Caire) un monarque éclairé.

Il ne faut pas oublier que pendant le premier millénaire plus de la moitié de la population juive mondiale vit en Babylonie ou naît le Talmud dans une certaine quiétude.

Le « Grand Turc » accueillera les expulsés séfarades de 1492 avec magnanimité. De même dans les pays du Maghreb. La vie dans les Mellah sera sous pression de la dhimmitude mais probablement moins violemment que dans les Shtetels de la Mittle Europa ou de Russie où les communautés sont affrontées à des pogroms meurtriers.

Cependant l’incapacité des pays d’Islam à se développer économiquement et l’échec identitaire musulman dans le nationalisme, puis le socialisme conduira à « la solution c’est l’Islam ». Puisque la modernité en fonctionne pas, direction l’Islam des origines… Et l’Islam humilié, sorti de l’histoire de la modernité finira par trouver la réponse à la frustration narcissique des égos grâce au ‘Nouvel antisémitisme’ qui se porte bien dans tout le monde musulman devenu Judenrein… et dans les banlieues d’Europe.

La réalité c’est que la plupart des commentateurs européens du conflit Israélo-Palestinien ne connaissent pas la situation sur place et n’ont pas mis les pieds de l’autre coté du mur de séparation qui définit le West bank depuis la seconde intifada (2000-2006). Le storytelling est donc utilisé contre la vie de juifs bien réels eux, à Toulouse ou à l’hyper casher de Vincennes.

Hébron, no mans land, 2012
Ramallah 2009

Qand on parle avec des gradés de l’armée (Tsahal) ou du Shin Beth (renseignement intérieur israéliens) ce sont tout sauf des extrémistes. Regardez ce reportage :

Dans les banlieue d’Europe, une connaissance sommaire de l’islam et encore plus du judaïsme par les oubliés de la globalisation, beaucoup d’insécurité, un avenir forme en voie de garage dans les banlieues de mégapoles et un peu de paranoïa ont été largement suffisants pour créer de bons antisémites qui en état de décompensation sont passé à l’acte, et qui de musulmans sont devenus de vrais assassins.

Là encore cet antisémitisme a appuyé sa fragile identité sur un ennemi imaginaire. Mais le Maghreb, la Turquie ou l’Iran, les banlieues françaises, nettoyés de leurs juifs vont-ils vraiment mieux ?

Les nationalismes européens

Les nationalismes identitaires frustrés du 19 ème siècle engendrent la dégradation de Dreyfus. Là encore l’ennemi est intérieur, antipatriote, il faut éliminer le bouc émissaire, le juif bien sûr, pour enfin exister « Make France great again ! ». Herzl se « convainc de la nécessité de résoudre la question juive » par la Nation juive. Israël est né en tant qu’Etat. Sion comme réponse à l’île du diable.

Le juif est à nouveau l’ennemi intérieur, celui qui empêche la grande Allemagne aryenne d’être enfin elle-même arrivée au sommet des races humaines. Les juifs doivent doit être éliminés pour libérer « l’espace vital » aryen. Ainsi naît la « solution finale de la question juive » : 6 millions de morts. Le bolchevisme honni (un messianisme néo-juif : la théologie de l’histoire d’Hegel revue et corrigée par une fiction économique) fait partie des ennemis de l’Allemagne nazie, avec le juif américain capitaliste buveur de whisky. Là encore, tous les ennemis, à l’est, à l’ouest et à l’intérieur sont juifs. Avec le succès qu’on sait d’un Reich qui devait durer 1000 ans.

Les juifs reçoivent-ils de la communauté de Nations un petit territoire grand comme la Belgique au milieu du Moyen Orient qu’ils n’ont jamais quitté depuis trois millénaires et espéré dans la prière trois fois par jour ? Les voilà en train de panser leur plaies après 6 millions de mort ?  Il transforment ce désert en jardin ? Il doivent le rendre, ils l’ont volé, forcément ! L’humanité sera enfin complète avec toute sa terre et les pays musulmans iront soudain mieux…

Réfléchissons juste une minute… qui a pillé le pétrole arabe, colonisé le Maghreb, l’Irak, la Syrie, l’Afrique, le Moyen Orient, l’Egypte pour du pétrole et son énergie … les juifs ?

Résonances modernes

Les prolétaires disparus, qu’à cela ne tienne ! le lumpen prolétariat des cités de banlieue essentialisé dans l’Islam ferait très bien l’affaire. L’extrême gauche leur trouva un remplaçant : le musulman. Le musulman serait le Juif du 21ème siècle. La globalisation capitaliste n’a pas de visage ? (chacun de nous y participe quand il achète son pull Primark à 6€ ou clique sur Facebook) ? Pas de problème ! Israël la représente.  Les juifs sont riches et ils tirent les ficelles du capital mondialisé et des médias ! C’est bien connu. L’antisionisme est né comme une nouvelle forme de haine des juifs.

Donc on adore la Shoah mais on disqualifie l’Etat juif. On vénère les juifs morts dans les camps en multipliant les films et on tue les juifs réels…. après les avoir chargés de tous les péchés du monde. Juif = Nazi !

Dès lors, Le palestinien, (c’est-à-dire le ‘réfugié’ le plus aidé du monde !) sorte de fiction où peuvent se projeter à bon compte les égos de tous les frustrés de la planète tombe à pic ! Un palestinien fictif bien sûr. J’ai pour ma part, essayé d’aider à Ramallah… et constaté que la gauche antisioniste n’était pas là pour monter des projets de développement économique ou sociaux. les seuls qui pourraient établir la paix dans le conflit.

Ceci dit, le conflit fut un peu gommé par les Printemps arabes (des émeutes de la faim en réalité liées à l’incapacité de ces Etats de prendre en charge leurs populations) et aussi car naquit alors en plein Moyen Orient un pseudo Etat islamique tuant les chrétiens, yézidis, kurdes et ‘musulmans modérés’ par milliers après avoir rétabli l’esclavage…. alors que la dictature d’a coté déclenchait une guerre qui fit 350 000 morts en 7 ans ! Des proportions qui n’ont absolument rien à voir avec le conflit israélo-palestinien !

L’Etat juif fait la taille de la Belgique dans l’immense monde musulman vidé de ses minorités chrétiennes, druzes, yézidies ou juives ? Peu importe il est « le dernier obstacle à la paix dans la région », l’épine dans le pied de la paix mondiale, un mantra répété en boucle sur les télés françaises pour calmer les frustrations de la banlieue et la haine de la France bine réelle, elle, des enfants de la décolonisation.

Ceci n’enlève évidement pas la responsabilité d’Israël pour construire la paix et si possible deux Etats libres (d’ailleurs on peut se demander pourquoi seul l’un d’eux devrait accueillir des juifs et des arabes!) … mais cela n’autorise pas l’utilisation d’un micro réalité régionale pour résoudre des conflits liés à la globalisation, l’immigration et à l’écho de la décolonisation en Europe.

Et bien sûr tout cela ne résolut rien pour les territoires perdus de la république ou 25% de la population est au chômage dont 50% de jeunes. Une situation bien sûr intenable. Et maintenant on fait quoi ?

Les chevaliers du Selfisme

L’insécurité culturelle engendrée par la globalisation (ou quand la moitié de la population a l’impression de ne pas avoir sa part du gâteau et que ses enfants en auront encore moins !), jointe aux migrations globales engendre une frustration économique, un sentiment d’abandon culturel, le sentiment surtout de ne pas faire partie d’un jeu qui tourne sans les oubliés.

Donc naissent dans tous les pays du monde en France, en Italie, au Brésil, eu UK, aux US mais aussi en Asie (on le sait moins) des nationalismes identitaires nostalgiques d’une souveraineté abandonnée et vécue comme un âge d’or. Le précariat (Guy Standing) , c’est à dire la jonction de populations durablement out et sans intérêt commun que la convergence de leur déclassement : le jeune bac + 10 à la caisse à la Fnac, la femme seule avec 3 enfants, l’immigré dont le seul nom interdit la réponse à son CV, les travailleurs pauvres qui ne peuvent pas vivre avec le Smic quand l’essence augmente… Et forcément il faut un coupable à tout cela, une symptôme de la frustration collective qui se fédère… pourquoi pas le Juif : Attali, Finkielkraut ou Rothschild ?

Les Gilets jaunes sont-ils antisémites ? Je ne le crois pas. Ils manifestent seulement l’exaspération des sans droits et sans avenir dont les élites globalisées qui parlent le globish des aéroports et des conseils d’administration se passent depuis bien longtemps, qui « ne sont rien » ou a plutôt a qui on dit « Vous n’êtes rien ». Mais nous les juifs nous savons que toute personne est un infini. et que celui qui détruit une vie (même symboliquement) détruit toute l’humanité. Que certains d’entre eux le soient ? ça ne fait aucun doute. Mais par pitié oubliez nous un peu… les juifs ne peuvent pas être entre l’enclume et le marteau des problèmes de la société française !

Une insécurité culturelle de gauche et de droite ! C’est l’histoire de la tuerie de la synagogue de Pittsburgh : comment le mâle blanc sur son canapé guetté par le ‘grand remplacement’ et frustré dans son identité locale par la globalisation et la migration mondiale allait-il survivre ? Notre homme se tourna immédiatement vers la 5ème colonne insidieuse qui favorisait la grande migration… le juif bien sûr ! cet éternel réducteur de l’ »espace vital » aspirant l’air et la richesse ambiante; le juif, cet oiseau migrateur apatride forcément promoteur de la grande migration mondiale. Comment rester là assis sur sa chaise alors que l’Apocalypse menace ? Et puisqu’il est si facile de tuer le juif d’à côté désarmé dans sa synagogue en train de nommer un bébé… résultat : 11 morts de 54 à 97 ans.

Quel rapport entre le suprématiste de la tuerie de Pittsburgh, l’islamo gauchiste qui voit dans le sionisme un nouveau nazisme, l’hyper nationaliste insécurisé par l’arabe, le turc, le paki, le mexicain au pied de son immeuble (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas un problème d’immigration et que le boundaryless soit la solution !)… ? Le juif bien-sûr qui arrive à point nommé comme un nouveau cataplasme sur une jambe de bois, la plaie de l’identité de gauche ou de droite menacée et une (nouvelle ?) obsession, l’écharde qui empêche d’avancer. Là où il y a conspiration il faut des gens dont la principale activité est de frustrer insidieusement le bonheur collectif ou l’identité nationale… qu’on a d’ailleurs bien souvent le plus grand mal à définir.

Le juif est le canari de la mine. après lui on exclura les noirs, les arabes, les homosexuels, les chauves, les pauvres, les riches, le barbus, les roux, les bègues… à nouveau le problème est celui d’une identité insécurisée. Suffit-il d’exclure pour se définir ? Et à la fin, qui resta ?

Il était inévitable que les réseaux sociaux et le selfisme, cette nouvelle religion ou chacun étale son bonheur (et frustre celui des autres !), s’affiche à côté d’une star qui va prolonger son ego vers des sommets inatteignables de manière réaliste à vue humaine ou des paysages et des monuments inaccessibles aux copines et aux copains au boulot… bref ce tout à l’ego de l’apothéose narcissique… ne deviennent la caisse de résonance des égos frustrés islamistes ou néo-nazi., des théories conspirationnistes de tous poils.  Là encore, le juif imaginaire devient le repoussoir de la frustration du désir d’exister qui habite toute vie humaine sur cette terre.

Les antisémites ne sont pas obsédés par les juifs ou la Révélation du Sinaï… ni même par l’Islam ! mais par eux-mêmes. Et le juif imaginaire menaçant l’apothéose de leur désir d’exister ou leur survie n’est jamais que le révélateur de la frustration insupportable de leur désir d’exister. L’antisémitisme n’est pas une obsession des juifs mais une obsession de l’idéal de soi. Il passe son temps a réclamer des comptes au juif comme si celui-ci lui volait la part manquante de son moi idéal. D’où le juif riche, pas partageur, (il a ce qui me manque), forcément antisocial et communautarisé (sans lui la paix serait possible et la société unie), etc…

La réponse juive: « Réparer le monde »

Comme juifs nous n’avons pas grand-chose à répondre à tout cela car l’antisémitisme ne constitue pas notre identité.

Nous avons développé la nôtre, voilà plus de 3 000 ans, un héritage que nous partageons avec les autres fils d’Abraham, le monothéisme.

Il s’agit une posture de toute l’existence qui consiste à considérer que nous sommes du côté du multiple, du relatif, de l’oublié, de la stérile, du cadet… et qui dit que l’absolu, du côté de l’Un, l’Eternel nous échappe. Nous représentons dans le monde (ce que les gens appellent le peuple « élu » mais qui en réalité se dit kadosh, c’est à dire particularisé) cette faille du désir humain car nous disons que pour exister en tant que désir humanisé celui-ci doit se référer à un autre du monde invisible et spirituel (de « souffle », ce qu’on ne voit pas) qui le fonde.

Cette stricte séparation anéantit toute volonté de diviniser le réel et d’abord notre égo, nos désirs, notre nationalité. L’idée est que notre identité se construit de manière ouverte sur l’Eternel et que ce monde, du coup, doit être pris très très au sérieux. D’où l’étude, les sciences, la médecine. Chez nous les enfants sont sacrés. Nos coutumes s’inscrivent dans des pratiques et des manières de penser multimillénaires que nous transmettons à nos enfants, accrochons à nos bras, sur notre front chaque matin, aux portes de nos maisons.

Notre Loi n’a rien d’agréable pour le désir individuel : « Ton désir est limité il finit ou commence celui d’autrui, D.ieu t’interdit de le tuer » ; « D.ieu te rend responsable de ce qui ne va pas autour de toi, tu dois aider celui qui a eu moins de chance que toi », « Tu dois changer ta vie (pas celle des autres!) essayer d’être meilleur » , « Ramasse l’âne de ton ennemi qui est tombé », « Aime l’étranger comme toi même, toi aussi tu as été étranger en terre d’Egypte »… etc…

Nous sommes là pour « réparer » le monde (tikkoun Olam) c’est à dire pour recoder le code quand il a été cassé, oublié, qu’il re-devient inhumain, brutal aux faibles, à l’étranger, à la veuve, à l’orphelin, à l’aveugle, au prisonnier, à la stérile, à celui qui n’a pas de manteau… nous disons ces bénédictions chaque matin.

Ceci a des conséquences relationnelles. Tout être humain en face de nous n’est pas un ennemi pour notre ego (ou sa prolongation par la force !) mais un frère, une sœur, un message du D-ieu vivant. Le désir de vivre, d’exister, de faire communauté ou Nation est donc toujours rapporté à une extériorité qui les dépassent. 

Il y a plus de 3000 ans que nous existons avec ce savoir improbable et nous avons survécu à tous les égos et à tous les Empires. Plus personne ne parle le grec, le latin, ou les langues des empires Parthes, perses ou sassanides… Nous sommes 0,19 % de la population mondiale mais nous avons apporté 25% des prix Nobel à l’humanité…

Mais il semble que notre manière de vivre et simplement d’être là est une gifle pour le narcissisme des Nations et des égos en quête d’apothéose dans des sociétés de la célébrité qui les frustrent en permanence à longueur de clics. Une sorte de mélange de fascination et de haine nous accompagne. Celle des egos frustrés de tous les damnés de la terre.

Nous sommes le Peuple juif  et nous serons toujours là, au service de l’humanité.

Le messianisme juif dans la pensée de Moïse Maïmonide


Le prophète Elie annonce l’arrivée du Messie, Haggadah de Venise, 1609

Contrairement au christianisme, la foi messianique n’est pas centrale dans le judaïsme. Voici quelques textes du maître andalou Moïse Maïmonide qui a longuement réfléchi à ce sujet.

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« Nous ne désirons pas et n’espérons pas les jours du Machia’h pour les nombreux avantages et la richesse, pas pour chevaucher des chevaux, pas pour boire du vin avec toutes sortes de chants, comme l’imaginent les esprits dérangés, mais les prophètes et les hommes pieux ont aspiré aux jours du Machia’h et leur désir ardent s’est développé en eux parce qu’il y aura un rassemblement de justes, une direction bonne et sage, la justice du roi et toute sa droiture, le débordement de sa sagesse et sa proximité de Dieu comme il est dit : ‘‘L’Eternel m’a dit :Tu es mon fils, c’est moi qui, aujourd’hui, t’ai engendré ! ’’ (Ps 2,7) et l’application de tous les commandements de la Torah de Moïse, notre maître, que la paix soit sur lui, du fait qu’il n’y aura plus de négligence, ni de paresse, ni de violence… »

(Maïmonide, Commentaires de la Michna, Introduction au Chapitre ‘Héleq)

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« Le Roi Machia’h se lèvera un jour pour rétablir la royauté de David en son état, comme lors de son institution, et il reconstruira le Sanctuaire, et il rassemblera les exilés d’Israël.

Tous les jugements seront rendus comme autrefois : on offrira des sacrifices, on observera les années sabbatiques et les jubilés, selon toutes les prescriptions établies par la Torah.

Quiconque n’y croit pas, et n’attend pas sa venue ce n’est pas les Prophètes ultérieurs qu’il conteste, mais la Torah elle-même et Moïse notre Maître, car la Torah elle-même témoigne sur lui, ainsi qu’il est écrit « et D.ieu ramènera ta résidence et te prendra en pitié, et il reviendra te rassembler (…), et même si ton exil est au bout du ciel (…) D.ieu te ramènera ». Ces paroles énoncées par la Torah contiennent en elles toutes les promesses dites par tous les Prophètes. »

(Maïmonide, Michné Torah, Lois des Rois, Chapitre 11, 1)

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« Qu’il ne te vienne pas à l’esprit que le Roi Machia’h devra opérer miracles et merveilles, changer quelque chose au monde ou ressusciter les morts, ou opérer des choses semblables. Il n’en est rien, et nous le voyons de Rabbi Akiba, qui était un grand Sage parmi les Sages de la Michnah, qui soutenait le Roi Ben Kouziba, et disait de lui qu’il était le Roi Machia’h, et croyait, lui et tous les Sages de sa génération qu’il était le Roi Machia’h, jusqu’à sa fin malheureuse. Puisqu’il fut tué, ils comprirent qu’il ne l’était pas. Jamais pourtant les Sages ne lui avaient demandé de signes ou de miracles. Le point fondamental est ainsi : cette Loi, ses dogmes et ses ordonnances sont valables à tout jamais, et on n’y ajoutera rien, on n’en retranchera rien. »

(Maïmonide, Michné Torah, Lois des Rois, Chapitre 11, 3)

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« Qu’il ne te vienne pas à l’esprit qu’à l’époque de Machia’h sera annulée quelque chose dans la marche du monde, ou que sera changée la nature de la création : le monde suivra son cours, et ce qui est dit par Isaïe « le loup habitera avec le mouton et la panthère paîtra avec l’agneau » (Is 11, 6) est une parabole et une allégorie, dont le sens est qu’Israël résidera en paix parmi les méchants du monde, comparés au loup et à la panthère, ainsi qu’il est dit « le loup des steppes les pillera, la panthère guette leur ville » (Jr 5, 6)

Alors tous retourneront à la Loi de Vérité et cesseront de voler et de détruire. Ils vivront paisiblement des choses permises, avec Israël, ainsi qu’il est dit « le lion comme le bétail mangera de l’herbe ». De même toutes les paroles de ce genre à propos de Machia’h sont des paraboles, et à l’époque de Machia’h tous connaîtront le sujet de ces paraboles et leur signification.

Nos Sages ont enseigné : « la seule différence entre notre époque et les temps messianiques est la fin de notre assujettissement aux peuples ». (TB Berakhot 34, 2)

Il apparaît à la lecture des paroles des Prophètes qu’au début de l’époque messianique aura lieu la guerre de Gog et de Magog6 et qu’avant cette guerre s’élèvera un Prophète pour remettre Israël dans le droit chemin et stimuler leur coeur, comme il est annoncé « voici je vous envoie Elie etc… ».(Malachie 3, 23 sv.)

Il ne viendra pas pour déclarer impur le pur, ni pur l’impur, ou invalider des personnes respectées, ou habiliter des personnes non acceptées, mais pour instaurer des rapports pacifiques dans le monde10, ainsi qu’il est dit « il ramènera le coeur des pères vers les fils etc… ».

Il y en a parmi les Sages qui pensent que c’est avant Machia’h que viendra Elie.

Et toutes ces choses, nul ne sait comment elles se dérouleront jusqu’à ce qu’elles aient lieu, car ces paroles des Prophètes sont énigmatiques. Les Sages eux-mêmes n’ont rien reçu par tradition à ce sujet, si ce n’est ce qu’en disent les textes, et c’est pourquoi ils sont partagés sur ces sujets. Dans tous les cas, la façon dont ces choses auront lieu en détail n’est pas un sujet fondamental de la foi. C’est pourquoi un homme ne devrait pas s’occuper des récits ni s’attarder sur les contes énoncés sur ces sujets, ni en faire un problème fondamental car ces préoccupations ne l’amènent pas à plus de crainte et plus d’amour de D.ieu De même on ne devrait pas chercher à connaître la date de la venue de Machia’h. Nos Sages ont dit « que se vide l’esprit de ceux qui calculent la fin des temps » (TB Sanhédrin 97, 2) . Mais il faut attendre et croire au principe de la venue de Machia’h, comme nous l’avons expliqué. »

(Maïmonide, Michné Torah, Lois des Rois, Chapitre 12, 1-3)

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« Il n’y a pas de temps pour la venue du Machia’h dont on puisse faire dépendre ses actions en disant de lui : il est proche ou il est éloigné. […] Et l’obligation résultant des commandements ne dépend pas de la venue du Machia’h. En revanche, nous devons nous occuper de la Torah et des commandements et nous efforcer de parfaire leur accomplissement. Après que nous aurons fait ce que nous devons faire, si Dieu nous accorde à nous, à nos enfants ou nos petits-enfants de voir le messie, cela sera encore mieux. Si non, nous ne perdrons rien, mais nous profiterons des actions que nous avons dû faire. »

(Maïmonide, Epitre aux juifs du Yémen)

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Et s’il s’élève un Roi de la lignée de David, érudit dans la Loi, adonné aux commandements comme David son aïeul, selon les préceptes de la Loi écrite et de la Loi orale, qui amène tout Israël à en suivre les chemins et à en fortifier les positions, et qui mène les guerres de D.ieu, on présume qu’il est le Machia’h.

S’il agit ainsi et réussit, et qu’il reconstruit le Sanctuaire à son emplacement et rassemble les exilés d’Israël, c’est le Machia’h  avec certitude. Il corrigera le monde entier pour servir D.ieu ensemble, ainsi qu’il est dit « alors je donnerai aux peuples un langage clair pour qu’ils invoquent tous le nom de l’Eternel et l’dorent d’un cœur unianime (e’had) »  (Sophonie 3,9).

(Maïmonide, Michné Torah, Lois des Rois, Chapitre 11, 4)

לִקְרֹא כֻלָּם בְּשֵׁם יְהוָה, לְעָבְדוֹ שְׁכֶם אֶחָד

Bronislaw Huberman, le violoniste de génie qui sauva 1000 musiciens juifs en 1936 et fonda l’Orchestre d’Israël


Partout où il y a des juifs il y a de la culture. Lors du colloque organisé par Patricia Trojman et Régine Bessis ce jeudi à Nice j’ai rencontré Josh Aronson, interviewé par le compositeur Hélios Azoulay (qui travaille sur la musique des camps). Ce documentariste américain a réalisé « L’Orchestre des exilés » un documentaire qui raconte l’incroyable histoire de Bronislaw Huberman.


Didier Long, Hélios Azoulay, Josh Aronson

Pour les nazis la musique était un outil de propagande à la gloire du Reich. La guerre se joua donc aussi par orchestre interposé.

Bronislaw Huberman, célèbre violoniste célébré avant-guerre en Allemagne fuit l’Allemagne nazie en 1936 et sauva 1000 musiciens juifs en fondant l’Orchestre philharmonique de Palestine (aujourd’hui d’Israël)… Toscanini LE Maestro passé au rang de mythe, qui a quitté Bayreuth puis Salzbourg pour protester contre les discriminations raciales des nazis, maître colérique et exigeant va aider Huberman à fonder son orchestre à Jaffa, encore un désert ! en réponse. Huberman et ses musiciens vont transmettre à de plus jeunes dont certains deviendront des grands de leur époque.

L’enfant prodige

Né à Częstochowa en Pologne en 1882, l’enfant est à 10 ans à Berlin. Enfant prodige à la remarquable mémoire (il lui suffit de lire une partition pour la retenir) il impressionne son professeur Joseph Joachim, collaborateur de Brahms, l’un des plus grands violonistes d’Allemagne et de son siècle, par son interprétation d’Henri Vieuxtemps ou Chopin.

En 1893 il débute une brillante carrière européenne et émeut Brahms aux larmes en jouant son Concerto qui lui offrit, dit-on, sa photo dédicacée.

En 1902, il joue à Gênes sur le violon de Paganini. (Hélios Azoulay a noté le parallèle entre ce fait et mon travail sur les juifs de Gênes à la Renaissance).

Il a été dit de son jeu que : « Bronisław Huberman fut sans doute l’un des virtuoses les plus inclassables et les plus contestés de l’histoire du violon du XXe siècle. La liberté extrême de son jeu, la farouche originalité de son style et sa nervosité légendaire donnaient à chacune de ses interprétations une fulgurance aussi inimitable qu’imprévisible. Doué d’une technique éblouissante, dont la maîtrise était cependant inégale, il fut l’un de ces rares interprètes à savoir galvaniser son auditoire. Il ne laissait jamais indifférent, séparant ses auditeurs en admirateurs inconditionnels et farouches détracteurs. » (Jean-Michel Molkhou, Les grands violonistes du 20ème siècle, Buchet Chastel 2011, tome II, p. 51)

L’âme juive comme un violon

Facile à transporter, outil de promotion social dans une Russie et une Mittel-Europa où les métiers des juifs sont encadrés, permettant d’exprimer les sentiments profonds de l’âme, parfois le dernier talisman d’une identité juive assimilée. Le violon est l’instrument parfait pour les juifs de l’est (voir ici ) :

Avant-guerre de la musique classique au Klezmer, quelle famille juive ashkénaze n’a pas un violon et un violoniste ? On connait le nombre d’hommes dans une maison juive au nombre de violons accrochés aux murs. I.L. Peretz raconte (en yiddish !) :

« Le vieux grand-père joue des airs du Sinaï ou des morceaux tirés du répertoire synagogal […]. Le père, Hassid comme il se doit, donne naturellement dans les airs hassidiques. Mais le fils, lui, cherche déjà sa musique dans les notes. Il joue des airs d’opéra. Telle génération, telle musique » (Métamorphose d’une mélodie et autres contes et récits)

Sholem Aleikhem (1859-1916) l’un des premiers écrivains yiddish écrit alors :

« Vois-tu, me dit-il [Naftoli Bezborodko], le violon est le plus ancien des instruments. Le premier violoniste fut Toubal-Caïn, ou bien Mathusalem, je ne me souviens plus exactement, tu étudies à l’école et tu dois savoir tout cela mieux que moi. Le deuxième violoniste fut le roi David. Le troisième fut Paganini, oui c’est ainsi qu’il s’appelait, il était juif lui aussi. Tous les meilleurs violonistes au monde sont juifs » (« Na skripke » – Le violon)[1] 

Voici le premier enregistrement de Bronislaw Huberman jouant Chopin en 1899.

Le voici à 40 ans en train de jouer une ballade et une polonaise d’Henri Vieuxtemps (Qu’on me permette ici de saluer mon ami Jérôme Vieuxtemps !)

Malheureusement son violon un Stradivarius du nom de « Gibson » l’un de ses premiers propriétaires, le violoniste anglais George Alfred Gibson, datant de 1713 va lui être volé à New York en 1919. Trois jours plus tard la police le retrouve !

Hélas en 1936 on lui vole définitivement dans sa loge à Carnegie Hall. Cela revient pour Huberman a perdre son âme !

En octobre 2001 le violon est retrouvé et le violoniste américain Joshua Bell l’achète pour un peu moins de 4 000 000 USD. L’instrument est renomé « Gibson-Huberman. »


Stradivarius ‘Gibson, Hubermann’ 1713.

L’orchestre de Palestine

En 1929, Huberman se rend en Palestine et projette de créer un orchestre en Terre promise. Jaffa la future Tel Aviv est une bourgade en plein désert.

En 1933, Huberman décline l’invitation de Wilhelm Furtwängler à prêcher une « paix musicale », mais adresse une lettre ouverte à des intellectuels allemands pour leur rappeler leurs valeurs essentielles.

Huberman se met en quête des « meilleurs » musiciens de l’Europe nazie. Il les écoute de dos car il les connait tous et a pressenti avant beaucoup qu’un refus de sa part vaut billet aller pour les camps.

Les tracasseries se succèdent : aprés les émeutes arabes de 1936 les anglais qui dirigent la Palestine mandataire refusent des visas autres que temporaires aux musiciens ? Huberman intervient auprès de
Chaim Weizmann président de l’Organisation sioniste mondiale…. les visas se débouclent ; Huberman n’a pas assez d’argent ? Alors il se lance dans une tournée de concerts haletante aux Etats Unis pour payer ses musiciens ; il lui manque 80 000 dollars ? Il appelle Albert Einstein pour un gala de fund raising à New York et boucle son budget ; Enfin un de ses musiciens parti achever sa thèse en Allemagne est arrêté et déporté par les nazis comme beaucoup le seront bientôt qui n’ont pu fuit le joug nazi.

Einstein et Huberman

Le premier concert de l’ « Orchestre de Palestine » a finalement lieu le 26 décembre 1936, dirigé par Arturo Toscanini qui a renoncé à tout cachet, comme un pied de nez aux nazis.


Toscanini et Huberman, Tel Aviv, 1936
Le Violiniste Bronislaw Huberman, Moshe Chelouche et le chef d’orchestre Arturo Toscanini Tel Aviv, Eretz Israel, 1936

Ainsi il sauve des dizaines de musiciens et leurs familles, environ 1000 personnes.

En octobre 1937, Huberman survit miraculeusement à un accident d’avion à Sumatra de retour d’Australie.

Il se réfugie aux Etats-Unis pendant la guerre et meurt en Suisse le 15 juin 1947.

Après guerre, le même Wagner que les nazis avaient utilisé comme arme de guerre fut joué pour célébrer la paix.


[1] dans Evrejskie deti (Les enfants juifs),