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Dans l’atelier de Shelomo Selinger avant Kippour


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Ruthy, Shelomo, Didier

Une impression étrange m’a saisi en entrant dans l’atelier de Shelomo Selinger. Celle d’être en face d’une foule de gens avec qui je suis lié par une solidarité invisible, celle du Am Israël. A 13 ans et demi Shelomo a été retrouvé sur un tas de cadavres à Terezin par un officier soviétique juif qui l’a emmené à l’hôpital militaire. En sortant il a été amnésique pendant 7 ans. Il est sorti de l’amnésie par l’art en sculptant ces étranges visages comme quelqu’un qui tente de ressusciter ceux qui sont partis.

Shelomo m’a dit :

« Je ne crois pas en D-ieu mais c’est mon Kaddish, c’est étrange non ? un juif non religieux qui dit le Kaddish ».

J’ai failli lui dire que l’Eternel était au delà de tout mais je me suis repris. Il n’y a pas de réponse au camp. Gérard Haddad me l’a dit.

Ruthy porte en elle toute la noblesse des juifs russes, elle est une sorte de mystique hassid, elle a toujours ces yeux bleus qui brillent qui reviennent de très loin comme s’il avait plu sur son âme. Elle m’a dit :

« A ta Houpa on voyait la sainteté dans cette Shul, je n’ai jamais vu un mariage comme cela de ma vie, les gens qui ont parlé étaient au delà de tout, j’ai croisé le regard du rabbin Harboun, c’était quelque chose d’extraordinaire, inouï » Lire la suite de « Dans l’atelier de Shelomo Selinger avant Kippour »

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Kiddouchine ! Mariage de Rachel et Meïr


Rachel et Meir LONG 05

Rachel et Meir LONG 06 (1)

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D-ieu peut-il souffrir ?


La guémara du Traité Sanhédrin raconte une histoire étrange :

Rabbi Meir dit  le pasouq «car celui qui est pendu est une malédiction (kilelat) de Dieu» doit être comprise comme cela : Quand l’ homme souffre à la suite de son péché (suite à une pendaison), quelle expression la Présence Divine (Chekhina) utilise-t-elle? Ma tête est trop lourde [kallani] mon bras est trop lourd, ce qui signifie que moi aussi je souffre lorsque les méchants sont punis. Il en découle que si le Lieu (A Maqom-  D.ieu) souffre à cause du sang des méchants (quand il est versé et qu’ils méritent d’être punis), a fortiori le sang des justes. (TB Sanhédrin 46 a)

Cette guemara exprime à quel point il est douloureux pour D.ieu lorsque ses enfants souffrent, même s’ils méritent d’être punis pour leurs iniquités, comme un père déplorerait la douleur de son fils pécheur.

Kalonymus Shapiro

Elle m’a été suggéré par le rabbin Kalonymus Shapiro (1889–3 November 1943), Rabbin au Ghetto de Varsovie (dont il faut lire l’excellente biographie par Catherine Challier) a relu cette phrase en disant que non seulement l’Omniprésent se « contracte » pour que l’homme ne soit pas pulvérisé par sa présence et qu’il le cherche mais aussi qu’il y a en Dieu de l’empathie pour sa créature et qu’il se « contracte » face à l’injustice. Les mots utilisés : « tête lourde, bras lourds » sont bien sûr des allégories, le Lieu n’a ni tête ni bras ! 

Il ne s’agit pas d’une réflexion d’un intellectuel au chaud, mais celle d’un homme qui essaie de comprendre la souffrance injuste des innocents qui évidement n’a aucune réponse en ce monde. le rabbin Kalonymus Shapiro voit alors mourir autour de lui les enfants, les nazis procéder chaque jour à des exécutions sommaire et procéder à des sélections dans la nasse du Ghetto de Varsovie.

C’est la réflexion d’un homme qui se demande comment rester un juste et garder foi dans le D.ieu d’Israël quand seul reste l’argument de survie. Une foi qui restera forte et inébranlable chez lui et qui a continué à inspirer les autres jusqu’à la fin de sa vie. Il a vécu toutes les étapes du ghetto: sa fermeture à l’automne 1939, le typhus de l’hiver 1941, les déportations massives vers Treblinka de l’été 1942 et la révolte héroïque d’avril 1943. Il fut finalement déporté dans un camp de travail et fusillé en novembre 1943, probablement après une tentative de soulèvement.

Il nous reste de lui le Aish Kodesh (le feu sacré), un mince volume qui présente ses derachot lors de rassemblements clandestins de la Sé’oudah chlichit . (une conférence ici

« Mon fils que cherches-tu ? » « Tu as posé une question importante »


Blessing

Il n’y a pas de question idiote. Chacun de nous devrait vivre cet instant sur terre comme le dernier et la simple question d’autrui comme un miracle. Celui qui pose une question à un autre manifeste leur humanité commune. Est père celui qui est engendré par la question de son fils. Est maître celui qui est capable de s’enrichir de la question de n’importe quel passant.

« Ben Zoma disait : Qui est sage ? C’est celui qui apprend de chaque homme » nous dit le Pirké Avot (4,1)… est Sage (Hakham) et non pas le savant ou celui qui a la tête bien remplie comme on pourrait le croire et dispenserait généreusement son savoir… mais celui qui s’enrichit des questions des autres.

Une anecdote talmudique rapportée au traité Chabbat 30b-31a raconte cette patience paternelle du Sage Hillel ou premier siècle que le Pirqé Avot caractérise par une de ses citations : ‘‘Aime les créatures et amène-les à la Torah” (1,12) :

« On raconte que deux hommes avaient fait un pari. Ils dirent : « celui-qui réussira à mettre Hillel en colère aura gagné quatre cents zouz » (le salaire mensuel d’un ouvrier). Lire la suite de « « Mon fils que cherches-tu ? » « Tu as posé une question importante » »

Aux origines de la Cabbale


Arbre des séfirot

À l’intérieur du monde séfirotique, les attributs sont combinés suivant divers aspects. Leur lien est souvent représenté dans un schéma graphique, appelé symboliquement l’« arbre séfirotique » (ci-dessus)

La Cabbale avant le Zohar en Languedoc

La base de la Cabbale (de l’hébreu קבלה Qabbala « réception ») apparaît au sein du judaisme de Languedoc à Posquière-Vauvert (Gard) dans le dernier tiers du XIIème sicèle et la première moitié du XIIIème siècle. Les représentants en sont Acher Ben David et son neveu Isaac l’aveugle. Lire la suite de « Aux origines de la Cabbale »

Le Zohar par Charles Mopsik (zal)


 

Histoire des juifs de Sardaigne


 

Plage de Sardaigne, Souccot 2018

De l’Exil 

La « peine capitale » à Rome n’était pas la mort mais l’exil.

Dans l’antique univers mental gréco-romain on craignait pas dessus tout d’être séparé du culte des ancêtres divinisés. On offrait des libations aux esprits tutélaires du foyer ou lares qui vivaient sous terre. C’est ainsi que les premières maisons furent des tombeaux les premières cités des nécropoles.  Les dieux des foyers réunis devinrent les dieux d’une cité comme Athéna à Athènes et on leur rendit un culte civique. La guerre n’était pas seulement une confrontation violente des vivants mais une lutte des ancêtres divinisés de la Cité emmenés sous forme de statuettes, ou dieu lares, qui dans l’ombre se « battaient » contre les dieux des autres cités, comme Sparte. L’étranger à la Cité n’en possédait pas les dieux, il était un métèque ou un barbare sans droit de Cité. Seul les citoyens qui avaient les ancêtres de la cité étaient des hommes libres et non pas des esclaves.

La mort en mer comme l’exil effrayaient plus que tout l’homme antique. D’une terreur sacrée. Car on ne pouvait pas honorer la mémoire disparu et il devenait un danger, non pas en paix et en repos dans la félicité des Champs Elysées mais errant parmi les vivants pour régler ses comptes.

Les anciens hébreux furent très tôt et plus que les autres soumis à cet éloignement loin de leur terre comme une forme de malédiction qu’ils nommèrent Exil. Mais très tôt ils comprirent que le Dieu aimant d’Abraham Isaac et Jacob les accompagnaient où qu’ils soient. En Exil à Babylone au 7ème siècle avant notre ère, il inventèrent un culte pour lutter contre cet éloignement de leur terre et de leur temple, dissociant la terra-patria, la terre des pères et le culte du Dieu v-ivant. C’est ainsi que naquit le Chabbat véritable temple dans le temps temps, culte « abstrait » lié au temps et non plus à l’espace et aux idoles. 

Il fallait retourner trois fois l’an en pèlerinage à Jérusalem, non pas pour y honorer les « morts pour la patrie » mais la vie, la générosité des récoltes et l’engrangement à Souccot, y offrir les premiers nés du bétail à Pessah, le don de la Torah à Chavouot. Aucune fête ne célébrait plus une victoire ou la guerre, c’est à dire la violence et la mort dans leur apothéose, leur déification fascinante. Tout acte de purification rituel célébrait l’éloignement volontaire de chacun et de la communauté de la mort. C’est ainsi que les anciens hébreux séparèrent le culte du D-ieu vivant de celui des morts, tournant leur regard vers l’Invisible comme vers une boussole spirituelle qui les guidait.

Leur peuple était né non pas dans une terra patria d’hommes libres, mais d’esclaves dans un désert où, souligne le Talmud, « rien n’appartient à personne ». Et en plus ces apatrides célébraient à Pessah, fête de la sortie d’Egypte et à Souccot où ils habitaient des habitations non plus en dure mais fragiles et itinérantes. On imagine mal à quel point cette conception était un scandale pour l’italique antique. C’était toute l’humanité dans sa suffisance de propriétaire établi qui reviendrait un jour à la terre promise où coulait le lait et le miel. La terre, toute la terre était à D-ieu et l’homme n’était qu’un passant provisoire. Les Juifs passaient donc pour des fous.

Strabon juge qu' »il n’est pas aisé de trouver un endroit sur la terre qui n’ait reçu cette race »,  que le grand prêtre du temple d’Héliopolis ne Egypte, Manéthon, dénonce comme les descendants des Hyksos et appelle la foule à l’expulsion de cette «tribu de lépreux», sacrilèges et impies, que les Stoïciens accusent d’irréligion car ils refusent d’adorer les dieux, bref les juifs  » ennemis du genre humain » résistaient au « On » des dieux locaux. On les exilait donc et c’est ainsi qu’ils arrivèrent dans les îles de la méditerranée.

Et c’est ainsi que l’exil répandit le culte du Dieu unique aux quatre coins de l’Empire. 

La Corse et la Sardaigne vues depuis l'espace - Corsica and Sard

 La Sardaigne et la Corse étaient pour les romains une terre d’exil et une seule province. Des lieux dangereux, loin des cités et du culte civique. Lucius Annaeus Séneca dit Sénèque né à Cordoue vers l’an 4, fut ainsi exilé en Corse en 41 de notre ère. Il accuse les corses :

« Le sort m’a jeté dans un paix ou la demeure la plus spacieuse est une cabane »… « se venger est la première loi des corses, la seconde : vivre de rapines, la troisième : mentir, et la quatrième : nier les dieux… « 

Un reproche d’athéisme des dieux de la cité que Cicéron reprochera aux Sardes :

« des gens sans foi ni autorité » 

Les juifs, minorité qui ne se pliait pas au culte civique et aux lois de l’empire étaient  donc des ennemis de la Cité dont il niaient les dieux et donc du genre humain, une accusation qui fera florès. Les juifs subiront donc l’exil.

 

Catacombes juives et présence antique

Le  judaisme est présent en Sardaigne au moins depuis Tibère qui en l’an 19 de l’ère commune, envoie en Sardaigne plusieurs milliers de juifs de Rome aux mines de sel de Montalbo et Sos Enattos. Flavius Josepha (Ier siècle), Tacite (écrit en 114), Suétone (75-150 CE) et Cassius Dion (entre II et III siècle) font mention de ces juifs. Flavius Josèphe Tibère avait envoyé 4 000 Juifs dans l’insalubre Sardaigne où règnent la malaria et les bandits.

Il y avait un Juif qui avait fui son pays parce qu’il était accusé d’avoir transgressé certaines lois et craignait d’être châtié pour cette raison. Il était de tous points vicieux. Établi alors à Rome, il feignait d’expliquer la sagesse des lois de Moïse.  S’adjoignant trois individus absolument semblables à lui, il se mit à fréquenter Fulvia, une femme de la noblesse, qui s’était convertie aux lois du judaïsme, et ils lui persuadèrent d’envoyer au temple de Jérusalem de la pourpre et de l’or. Après les avoir reçus, ils les dépensèrent pour leurs besoins personnels, car c’était dans ce dessein qu’ils les avaient demandés dès le début.  Tibère, à qui les dénonça son ami Saturninus, mari de Fulvia, à l’instigation de sa femme, ordonna d’expulser de Rome toute la population juive. Les consuls, ayant prélevé là-dessus quatre mille hommes, les envoyèrent servir dans l’île de Sardaigne ; ils en livrèrent au supplice un plus grand nombre qui refusaient le service militaire par fidélité à la loi de leurs ancêtres. Et c’est ainsi qu’à cause de la perversité de quatre hommes les Juifs furent chassés de la ville. (Flavius Josèphe Antiquités Juives,  XVIII, 3)

On a trouvé récemment dans la campagne près d’Ardara une plaque en marbre, datée de la fin du premier siècle ou du début second, en l’honneur d’un défunt appelé Sedecam ou Sedecami, fils de Aaron. (Aronis).

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On trouve en Sardaigne des tombes juives dans les catacombes de Sant’Antioco, sur la côte sud ouest, avec des inscriptions funéraires en hébreu et en latin et des ménorah. Ces deux catacombes juives trouvées à côté d’un système de catacombes chrétiennes, de découverte récente ne sont probablement pas les seules.

Dans la catacombe de Beronice (les Beronicenses sont un tribu juive révoltés venant de Béronice en Lybie romaine, l’actuelle Benghazi, déportée en Sardaigne suite à une révolte en cyrénaïque), une ménorah stylisée est complétée d’une inscription en rouge :

Beronice
in pace iuvenis moritur
in pace.

« Bérénice, mort dans la paix de la jeunesse [qu’il repose] en paix. »

et l’inscription :

שלום virus bonus in pace bonus שלום

Vir(i)us est probablement le défunt qualifié de bon et reposant en bonne paix.

catacombe 2

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On lit aussi :

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 » Paix sur Israël Amen. »

Voir ici le rapport archéologique

On a retrouvé des lampes à huile juives du septième siècle à Cagliari et avec eux, au cours des fouilles archéologiques dans l’église Saint – Augustin (Largo Carlo Felice)

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Lampes à huile avec Ménorah,
Musée national archéologique et ethnographique « G. A. Sanna » à Sassari.

On note ainsi une présence continue des juifs en Sardaigne -et non pas comme certains l’ont cru liée à la conquête catalano-aragonaise médiévale, marquée par de nombreux témoignages archéologiques (voir ici)

Le Haut Moyen Age

La présence des juifs à Cagliari est documentée à partir du VIème siècle. En 593 le pape Grégoire le Grand,  a ordonné Januarius, évêque de la ville, de protéger les esclaves juifs qui se sont réfugiés dans les églises.

En 599 le Pape a donné des instructions au même évêque pour que soient retirés de la synagogue des objets qu’un certain Pierre, un Juif baptisé, avait mis là exprès de priver les Juifs de leur oratoire. Le premier privilège accordé aux Juifs nous est parvenu en 1335, année où le roi Alphonse IV a étendu les privilèges dont jouissaient les Juifs de Barcelone à la communauté de Cagliari.

Au Haut Moyen Age les juifs arrivent en Sardaigne des Baléares, du midi, de Ligurie, de Toscane, de Sicile et d’Italie.

Selon Eliézer Ben David, d’autres juifs sont arrivés lorsque les Arabes ont envahi l’Afrique du Nord. Mais nous ne trouvons pas de trace écrite de cette supposition.

Le Moyen Age

Les pisans s’installent en Sardaigne comme le phisicus (médecin) Guglielmo di Giovanni Labruti du Castello de Cagliari, qui meurt en 1312.

« A la fin de l’année 1317, on sait que trois nouveaux médecins pisans arrivent à Cagliari : Grazia Orlandi (qui deviendra aussi Capitaine du peuple), Bernardino de Oliveto et Vanni de Enrico de Peccioli. Avec eux un apothicaire, Simon Manca » [1]

Après la conquête catalano-aragonaise du Royaume de Sardaigne qui a commencé en 1323 avec Alphonse d’Aragon, certains juifs catalans, aragonais, et majorquin de Valence se sont installés en Sardaigne.

La politique d’Alphonse III qui favorise le peuplement à partir de 1323 en promettant aux juifs  un statut spécifique (en particulier des exemptions d’impôts); et, d’autre part, l’expulsion des Juifs de Provence et du Languedoc en 1306 et 1322, vont pousser des juifs catalans et provençaux à arriver  en Sardaigne.

Les juifs de Cagliari

Une petite communauté de Juifs pisans était présente dans le château au 13ème siècle. Avec la conquête aragonaise en 1324 et l’expulsion des Pisans (1323-
1331), une communauté juive d’origine ibérique s’est établie dans le quartier du Castello entre la Via Santa Croce et la Via Stretta.

En 1341 on trouve déjà une synagogue, un cimetière et un quartier mentionné comme judaria.

Juderia de Cagliari

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Il vivaient au pied de la tour dite « de l’éléphant »

Cagliari_Tour de l'éléphant

Le marchand Bellhomm qui habite le château de Cagliari, le rabbin marseillais Bonjuha Bondavin alias Yehouda Ben David, la famille Astruc… résident à Cagliari au cours de la seconde moitié du 14ème siècle. [2]

Cagliari est sous domination catalane à partir de 1326. Juifs et chrétiens vont y vivre sans ségrégation (un quartier juif juharia, mais pas de ghetto) et en bonnes relations malgré la réglementation officielle.

Les Juifs de Cagliari étaient parmi les riches insulaires auxquels la Couronne devait également verser au Trésor des contributions personnelles sous forme de prêts et d’impôts, ce qui correspondait souvent à l’octroi de privilèges personnels. Certains de ces Israélites occupaient alors de hautes fonctions à la cour, en tant que conseillers et trésoriers, et il y avait des médecins juifs favorisés par le souverain comme le chirurgien Salamone Avenroques, Iuceff Fadalen et Iuceff Fedalo.

Un certain  maître Simeon (phisicus), personnalité originale, dont on sait qu’il organise sa synagogue personnelle à domicile en 1341 (… in suo proprio hospicio cum rotulis, lampadibus et aliis omnibus nectariis …), à l’encontre de toutes les dispositions locales qui interdisent l’ouverture de plus d’une synagogue dans un même quartier (… et non sit licitum juri esista a jure prohibitum diversas sinagogas in uno loco…) Source: Cécilia Tasca [1]

 » Quelques années plus tard, on trouve à Cagliari Simone de Fadaloro, phisicus et maître Juceff de Fadalen, médecins siciliens appelés en 1359 au chevet de l’évêque Sulcis Raimondo. Reconnaissant pour les soins dispensés sollicite et diligenter, l’évêque laissera cinq lires à chacun dans son testament  » (Source: Cécilia Tasca [1])

Outre ces médecins nombreux qui ont l’appui et la reconnaissance des autorités, la population juive de Sardaigne, y compris celle de Cagliari, était principalement composée de marchands et d’artisans. Parmi ces derniers, on trouve des cordonniers, tanneurs, forgerons, menuisiers, des tailleurs, tandis que chez les marchands, il y avait des prêteurs et des changeurs d’argent, petits et grands marchands, des commerçants internationaux.

Les archives des coutumes de Cagliari attestent de l’intensité de cette activité et de la variété des marchandises échangées, y compris les produits de première nécessité, en particulier la nourriture, le vin, la laine, les tissus, le cuir et le fer. ), corail (comme en Corse), bijoux, épices, sel et autres produits et surtout d’une intégration sans heurt à la population locale.

Mais pendant la seconde moitié du XIVe siècle, le souverain impose à la communauté locale des taxes ensuite augmentées, à verser annuellement aux religieuses du couvent de Santa Chiara di Stampace. Peu de temps avant l’expulsion des Juifs de Sardaigne le roi Ferdinand d’Aragon a doublé la redevance communautaire annuelle la portant à 100 livres.

Le vice-roi, dans un décret publié en 1488, interdit à la population juive de vivre dans le voisinage des chrétiens sous peine de confiscation de biens; interdit d’acheter des produits de boucherie auprès de commerçants chrétiens et au marché, les juifs devaient avoir un comptoir de viande différent et surtout porter une marque de reconnaissance jaune (une badge sur les robes, un ruban sur la casquette) et des chaussures, des sacs et des casquettes noirs. Il était également interdit de se rendre au travail les jours de fête, de porter des robes luxueuses, de l’or, des bijoux , d’effectuer des travaux bruyants et d’accomplir tout travail sans permis du rabbin, notifié à l’archevêque ou au vice-roi lui-même. (Pillai 2008, p. 109; Tasca 1996, p. 20.

La communauté de Cagliari a été la plus importante communauté juive de l’île jusqu’à l’édit d’expulsion de 1492. Les juifs y représentaient alors 9% de la population, 350 personnes sur 4000. On les rassembla sur le port avec tous les Juifs de l’île. Beaucoup périrent en mer. Certains choisirent la conversion mais comme en Provence il ne semble pas y avoir eu de marranisme sarde.

La population juive de Cagliari a été évaluée entre 1 000 à 1 200 âmes au moment de son expansion maximale au XVe siècle : elle était la plus importante en Sardaigne.

Les juifs d’Alghero et des villages

Les juifs étaient aussi à Alghero au nord-ouest de la Sardaigne passé sous pavillon Catalan en 1354, un centre plus importante économiquement que Cagliari. Des juifs y arrivent en provenance de Barcelone, Cervera, Gérone et de Sicile à partir de 1328 puis en 1370 en provenance de Provence.

Alghero prospère sur le commerce du corail, comme en Corse. Le marchand Salamo Bonfatti de Marseille est là dés 1410. La communauté juive y jouira d’une grande liberté grâce et vers 1460 quand arrivent la puissante famille de Carcassona (venus de la ville de Carcassonne dans le midi), les Bellcayres (de Beaucaire), les Santa Pau, les Lunell (de Lunell), Marna, de Montelles … les Natan, les Soffer (scribes)… qui vont contribuer à la croissance de la ville.

Il en reste la « tour des juifs » :

Alghero torre di ebrei

En octobre 2013, le maire d’Alghero, a signé un document historique d’excuses aux Juifs expulsés de l’île et la ville a inauguré une place principale appelée  » La place des Juifs», située là où se dressait autrefois la synagogue, invitant les juifs à revenir en Sardaigne, lançant :

« Bienvenue à la maison »

 

Les juifs étaient aussi à Sassari et Oritsano où se trouve un quartier juif  et dans d’autres centres de moindre importance comme Arborea, Bosa, Borutta, Macomer et Iglesias.

Sardinia

L’expulsion de 1492

Le décret de l’Alhambra va sonner le glas de cette communauté et de son élite prospère qui voyage pour affaire ou pour études entre la péninsule ibérique juive, l’Italie, la Provence et  la Sardaigne intégrée dans un monde méditerranéen d’échanges.

Après la mort du roi René le Comté de Provence est rattaché au Royaume de France. La juiverie d’Arles est pillée en 1484,  entre 1486-87 les juifs d’Aix, Arles, Salon et Tarascon subissent des violences. Ils quittent Avignon. Le vent a tourné pour les juifs. Les pogrom de 1391 qui vont gagner toute l’Espagne et la Catalogne sont le prélude à l’édit d’expulsion de 1492. En 1401, en Catalogne, les juifs de Gérone sont invités à assister aux sermons enflammés de Vincent Férrier, enfermés dans une cage en bois. Le port de Marseille voit passer un flux continu d’exilés vers la Sardaigne (mais aussi la Sicile aragonaise, les Balkans ou le Maghreb) à partir de 1486 et jusqu’en 1491.

Le décret, proclamé le 31 mars 1492 et valable dans tous les états soumis à la couronne espagnole, prévoyait l’expulsion immédiate du royaume pour tous les juifs qui ne se sont pas convertis au catholicisme de le 31 Juillet de la même année.

60 feux, 350 personnes vont quitter la ville de Cagliari sur une population de 4000 personnes. 9% des habitants de Cagliari. Beaucoup périront en mer.

A Cagliari on trouve la cathédrale Santa Croce qui est… l’ancienne synagogue médiévale.

Les sardes, un peuple sémite ?

On trouve ensuite par la suite parmi les patronymes dans l’île des Sollam, Bonfill, Comprat, Ballcayre, Caracassone à Alghero. Des Nathan devenus Naitanan des Menharem devenus Manahem ou Manai, des Farcis devenus Farsi, des Astruc, bref chaque sarde a au moins une goutte de sang juif… Des noms comme Cara, Monne, Serusi, Usai … même un surnom typique d’Orune comme Zizi sont d’origine juive.

Des patronymes comme BARRANCA devenu BRANCA patronyme que Pittau présent en espagne (Madrid, etc.), qui veut aussi dire « un ravin » en espagnol est probablement dérivé de barraca (berakha) : la bénédiction en hébreu.

L’origine hébraique de noms de mois comme septembre (capudanni) la tête de l’année Rosh haChana en septembre comme en hébreu, ou de jours de la semaine, comme le vendredi (cenabara) qui signifie « Coena Pura = Cena Pura » « Dîner pur » en latin qui était le dîner (seder) de la veille du sabbat par les juifs romains et Sardes. Ce substrat juif reste à ce jour inexpliqué.

Pour certains le peuple sarde a un caractère sémitique et juif, comme le soutient déjà en 1937, Eliezer ben David, dit Guido Bendarida, dans un essai fondamental très documenté et aussi certains sardes aujourd’hui (voir ici) qui revendiquent cette origine hébraïque. Le Punique à la base de la langue sarde (Carthage) avant la conquête romaine et encore au moins jusqu’au IIe siècle était une langue sémitique qui s’est ensuite latinisée.

NB: Article parlant de a prise de conscience des origines juives en Sardaigne dans les années 30 : LA_SARDEGNA_E_LA_RISCOPERTA_DELLE_ORIGIN

 

[1] CECILIA TASCA – MARIANGELA RAPETTI, Les médecins juifs dans la Sardaigne médiévale.SEFER YUḤASIN REVIEW FOR THE HISTORY OF THE JEWS IN SOUTH ITALY RIVISTA PER LA STORIA DEGLI EBREI NELL’ITALIA MERIDIONALE NUOVA SERIE 3 (2015)

[2] Mauro Perani, université de Bologne, « Juifs provençaux en Sardaigne. Les réfugiés de 1486 », in Danièle Iancu-Agou, (éd.), L’expulsion des Juifs de Provence et de l’Europe méditerranéenne (xve-xvie siècles). Exils et conversions. Paris-Louvain, Peeters, coll. « Revue des Études juives – Nouvelle Gallia Judaica »Peeters, 2005.

Cédrat mystique


Etrog

Le cédrat (étrog) « Péri Ets Adar », est le « fruit de l’arbre splendide » pour la Torah. Adar, la Splendeur.

La guémara Soucca (35a) qualifie l’étrog de « עץ שטעם עצו ופריו שוה », « un fruit dont le goût est semblable à celui de son arbre », un arbre magnifique. Celui qui le réchauffe dans sa main respire un parfum sacré et se dit sans savoir pourquoi : « c’est beau ». Par le cédrat la splendeur se fait émotion. Car l’odorat est le sens le plus sacré.

Notre perception des odeurs est liée à nos émotions. De tous nos sens, l’odorat est le plus viscéral, lié à notre respiration et aux couches les plus profondes de notre cerveau, touché par l’influx nerveux sans passer par la partie analytique du cortex.

Le bulbe olfactif actif à chaque respiration possède aussi un pouvoir de rémanence des odeurs, plus important que les autres sens. L’odeur est donc liée à la mémoire. L’odeur d’un plat de sa mère signifie l’amour. Il me suffit de sentir un cédrat pour penser à ma grand-mère qui m’en envoyait à chaque automne, de sentir les merrizane (aubergines farcies à la mie de pain et au brocciu mijotées longuement dans une sauce à la tomate au basilic) pour ressentir sa tendresse alors qu’elle se levait le matin pour les faire et que l’odeur me réveillait à la montagne en Corse du Sud.

C’est probablement ce que signifie la guemara quand Rabbi Abahou dit :

« le fruit qui réside [lit : Ha Dar] sur son arbre d’une année à l’autre, et c’est : le Etrog » (Souka 35a)

Le Rambam dans son introduction à la Michna explique que le que Rabbi Abahou a juste trouvé dans le verset un appui à une tradition étant déjà en vigueur, pour expliquer que bien que le fruit en question ne soit pas déterminé explicitement l’allusion suffit pour prouver que le fruit dont se servaient Josué, les prophètes, et tous les bné-Israël était le étrog ! Persistence de la mémoire olfactive la Torah de nos pères et de nos mères transmise comme un parfum spirituel depuis le Sinaï !

Le cédrat comme la cabane permettent de nous reconnecter avec cette expérience de liberté toute neuve que nos ancêtres ont du éprouver quand ils sont sortis d’Egypte.  Cette identification symbolique par le parfum est quasi magique.

L’arbre splendide est celui du Gan Eden. Celui qui respire l’odeur du cédrat a un avant gout du Olam Aba. L’Etrog fait signe dans le monde matériel du monde spirituel. Comme une mémoire de la création du monde qui advient dans l’être à chaque instant. En réalité la lumière de D-ieu la Or ein sof , sa Splendeur est toujours là mais nous ne voyons pas, L’Omniprésent s’est comme « contracté » dit la Cabbale pour que notre monde puisse exister (ce sont évidement des images!). Heureusement pour nous car cette Lumière crue, cette vérité insupportable, nous ferait désespérer de nous même. C’est ce que D. explique à Moïse par les 13 attribut divins alors qu’il voulait le voir… ce qui est impossible sans mourir. Les Noms, eux, sont de ce monde. Ils disent la splendeur de D.ieu en désignant le comportement requis de l’homme. Si le mot Emet (Vérité) n’était pas entouré de deux hessed (bonté) nous serions pulvérisés sur place. L’homéostasie de nos systèmes circulatoire (nerveux, endocrinien, lymphatique…) comme une sorte de Torah naturelle permet d’équilibrer à chaque instant notre température, la quantité d’eau dans notre sang, notre pression artérielle, nos battements de coeur, notre respiration… 5°C de plus ou de moins et un vin est imbuvable. Le coeur de l’amoureux bat à tout rompre mais cette situation n’est pas durable. Nul ne peut tenir un instant dans l’Autre monde trop extrême pour l’homme.

D-ieu se fait donc discret indicible, comme le parfum, le « souffle ténu d’un brise légère » pour Elie à l’Horeb, sa théophanie se montre en se voilant. Pourquoi ? D’abord parce que nous en sommes incapables et aussi pour que nous le cherchions, par amour behaava….

Cependant l’émotion de la beauté olfactive, quand nous sentons une rose ou un cédrat par exemple nous revoit à la Beauté, une idée que nous ne pouvons qu’éprouver (personne n’a jamais vu la Beauté!). Nous vivons dans un monde fragmenté, multiple, voire de duplicité,  chez nous l’intention n’est jamais contemporaine de l’action comme dans le Yehi Or Vayehi Or…alors que D-ieu Lui, est UN. C’est donc l’homme qui est en D-ieu et non D-ieu dans l’homme, l’homme qui est dans l’âme et non l’âme dans l’homme comme sa plus haute partie.

Le parfum du cédrat comme celui d’une femme ou du sein d’une mère pour le bébé nous permet de comprendre la « beauté » sans fin, il nous informe du spirituel « visage contre visage » « panim al panim » avec ce monde. Sans l’humilité de Moïse, sa contraction diraient les quabbalistes, la Torah ne pourrait être dévoilée comme Lumière pour les hommes. Le tsadik cherche ce contact permanent avec l’Invisible, il est comme enamouré de la splendeur de D.ieu (vehaavta !). Celui accepte sa finitude, l’anaw, l’humble peut commencer à espérer cette splendeur perçue dans l’étude et la mitsva. Israël est Nér Mitzva, la flamme de la Mitsva comme dit le Maharal de Prague.

La tache du juif est juste de s’éveiller en allumant la lumière, de « pratiquer la Justice, aimer la miséricorde et marcher humblement avec son D-ieu » (Michée 6, 8)

Le Rabbi de Kotzk dit :  » Dans ce monde obscur D.ieu a laissé un petit coin de lumière ».

L’Etrog possède le gout, il est bon à manger et à une odeur, c’est à dire comme nous le dit la guémara, il symbolise celui qui étudie et en tire des massim tovim (actes de bonté), qui allie la raison et la sensibilité. Le cédrat représente le coeur.

Qui est comme Toi, ô Eternel, Toi qui recherche les humbles ?

 

Hag Souccot Sameah !!!