Art Brut, les chiffres de l’âme, à la Galerie Borgnis

Vous n’avez pas été à l’exposition MAGIC NUMBER organisée par la Galerie de mon ami Arthur Borgnis ? Alors foncez ce dimanche après-midi 6 rue Elézir dans le 3ème. Les vies et les œuvres des fous géniaux qu’il expose ne font qu’un. Après les avoir vues vous regarderez d’autres œuvres d’art et peut être vous-même autrement.

Georges WIDENER

Drink Fast

George Widener naît en 1962 à Covington, Kentucky — un endroit qui, à première vue, ne laissait pas présager qu’on y fabriquerait un jour un homme capable de dialoguer avec les chiffres comme d’autres avec des amis imaginaires. Très tôt, la vie lui fait comprendre qu’elle n’est pas un long fleuve tranquille : son père disparaît alors qu’il n’a que neuf ans, et sa mère, emportée par ses démons liquides, est internée. Le décor est planté — plutôt Dickens que Disney.

À douze ans, le jeune George entame une sorte de tournée familiale : grands-parents, puis tante. Entre deux déménagements affectifs, il trouve refuge dans un univers plus fiable que celui les adultes — celui des nombres. Dans une école spécialisée, il révèle des talents qui feraient pâlir une calculatrice : mémoire prodigieuse, calcul mental fulgurant, et un goût marqué pour le dessin. Là où d’autres griffonnent des cœurs, lui esquisse déjà des systèmes.

En 1979, il s’engage dans l’US Air Force comme technicien. On imagine aisément qu’il devait être le seul à pouvoir vérifier une équation avant même que la machine ne l’affiche. Mais dès qu’il quitte l’uniforme, il revient à son obsession première : dessiner, inlassablement, comme si chaque trait permettait de tenir le chaos à distance. C’est un « autiste savant« . Obsessionnel bien sûr.

Les chiffres l’obsèdent. Mais aussi les tempêtes mentales qu’il traverse en les voyant : numéros de téléphone, plaque d’immatriculation et surtout les dates, celles des tempêtes qu’il calcule comme si leur planning était inscrit dans les cieux de sa tête. Les catastrophes aussi comme celle du Titanic. tout un bric-à-brac du réel passé à la moulinette de son calcul mental qui refuse tout hasard. La vie vous fait peur ? Jouez aux dés, comptez les arbres au bord de la route, les barreaux de la grille du jardin public avant d’entrer. C’est plus sur !

L’esprit de Widener, ne connaît pas de repos, son oeuvre non plus. Fragile et incandescent à la fois, il le conduit à plusieurs séjours en institutions psychiatriques, où les diagnostics s’empilent comme ses tableaux de chiffres et de tempêtes : schizophrénie, dépression, autisme… qui cohabitent avec une intelligence numérique hors norme — mal calibrée pour la vie quotidienne.

Les créations de George Widener ressemblent à des cartes secrètes d’un monde invisible. Calendriers improbables, diagrammes vertigineux, inventaires obsessionnels : ses feuilles — souvent de simples serviettes en papier patiemment assemblées — se couvrent de chiffres, de lettres et de symboles, comme si quelqu’un tentait de coder l’univers à la main …

Il prévoit les tempêtes qui vont le traverser, les jours « avec » et les jours « sans » : BRENDA, EDNA, KLAUS, HOLLY, HANNA… priez pour nous ! en utilisant des carrés magiques. Sauf que faites le compet tout est faux ou alors d’une autre logique. Mais oui ! Euréka ! tout est relié par des nombres, même les événements les plus improbables.

Un peu comme ces juifs qui font de la guematria en calculant le poids des lettres hébraique de Genèse 2, 23 (pourquoi 2, 22 ? Ne me demandez pas… à oui la côte de l’homme qui devient une femme ! ) et vous trouvent le prix du Gasoil à la pompe dans 3 mois : 2 euros.

Tiens, pourquoi 3 ?

Aujourd’hui, installé à Asheville, en Caroline du Nord, l’hyper calculateur poursuit son œuvre avec une régularité quasi rituelle.

Chez Widener, rien n’est laissé au hasard — ce qui, en soi, est déjà suspect.

Ses œuvres donnent l’impression d’assister, en direct, au fonctionnement d’un cerveau en surchauffe créative. Une activité mentale intense, presque hypnotique, à laquelle il se livre chaque jour, avec la rigueur d’un moine… et l’imagination d’un mathématicien qui aurait décidé de conjure le naufrage à coups de prévisions chiffrées.

Rien que son Parcours artistique sur Wikipédia… sent déjà le vent du large au milieu des icebergs.

Jean PERDRIZET

Vous voulez partir sur la planète mars ? Alors sortez votre rouleau de calque, votre Rotring ou mieux vote porte plume et voter plume de Serrgnet major (c’est comme ça que j’ai appris chez Michelin !), votre table de dessin industriel et commencez à dessiner. Vous verrez on s’envole vite. Mais attention là c’est sérieux ! Faites entrer l’artiste !

Cet homme riant, qui semble avoir avalé un parapluie c’est Jean Perdrizet (1907-1975). Retenez ce nom. Vous le rencontrerez un jour… rien ne presse.

Il semble se tenir au garde à vous, prêt à léguer son âme à la Science. Option mécanique ou relativité générale.

Né en Bourgogne de parents instituteurs, Jean Perdrizet passe sa vie célibataire, auprès de sa mère. Après son bac, il obtient en 1931 le diplôme d’adjoint technique des ponts et chaussées mais sera mis en disponibilité huit ans plus tard, pour « raisons de santé ».

Par la suite il travaille épisodiquement à Électricité de France puis à la surveillance de la construction du pont de Bollène. On ne sait pas trop la solidité de l’ouvrage…

Vers 1955, la famille Perdrizet s’installe à Dignes.

Après la mort de son père, il construit une table spirite d’une légèreté exceptionnelle histoire de garder le contact — service après-vie inclus. Et comme tout bon voisinage mérite un peu d’animation, il organise des séances collectives. Ambiance garantie.

Le monde un peu géométrique de l’ingénierie du dessin industriel ne suffisent par à Perdrizet. Son esprit s’envole à perte de raison au dessus de ses calques. Il ne plane pas, il est au dessus de tout ça.

Oui-ja électriqueFilet thermoélectronique à fantômesRobot cosmonauteBalance spatialeCurseur imaginationPipe volanteBuître à pales variables… Les noms des inventions magiques de Perdrizet planent au dessus du calque dans une jubilation qui prend sa revanche sur le positivisme obtus et la mécanique sans imagination. C’est la fête. Formules, croquis coloriés, coupes techniques, indications techniques… rejoignent une poétique d’explications théoriques, de considérations religieuses ou métaphysiques.

Qu’on se le dise, l’adjoint des ponts-et-chaussées — ne va pas tracer des routes bien droites il a fermement décidé que la réalité manque franchement d’imagination. Alors il se reconverti en « inventeur », catégorie libre. Là où tout devient possible, à commencer par l’improbable.

Il commence assez tôt : à 24 ans, Perdrizet dessine déjà les plans de ses inventions prodigieuses. Robots, machines à percer les plafonds (on ne sait jamais, si le ciel est juste au-dessus), soucoupes volantes… et même dispositifs pour discuter tranquillement avec les morts ou les extraterrestres — autant élargir son carnet d’adresses.

Perdrizet se tient informé des dernières avancées scientifiques… pour mieux les dépasser. Et surtout, il envoie, en quarante ans, « deux tonnes de plans » aux plus grandes institutions du monde. Deux tonnes. À ce stade, ce n’est plus de la correspondance, c’est du bombardement intellectuel.

Infatigable, il s’est donné une mission : réveiller les consciences… la raison attendra. Ses plans, envoyés avec une constance admirable à la NASA, au CNRS, au Vatican, à l’UNESCO, au comité Nobel (à toute boîte aux lettres ayant un minimum d’autorité scientifique), ses calques ressemblent à des cartes postales venues d’un autre univers. En gros : « Bonjour, voici la physique, mais en mieux. »

 » La table de Pythagore sans larmes » : défense de glousser mesdames !

Le prix Nobel, lui, se fait attendre — sans doute coincé dans les embouteillages du réel.

Trouver une langue universelle le passionne également : il invente la « langue T » ou « espéranto sidéral » qu’il dit « parler couramment ». De sa cave surgit une soucoupe volante qui lui vaut l’admiration des gamins de son quartier.

Au décès de sa mère, il déclare : « elle n’est pas morte, elle est ailleurs », avant de la rejoindre trois jours plus tard. Avec sa soucoupe volante probablement.
Les gamins du quartier ont grandi ils vivent une vie un peu réglée mais parfois il pensent à l’artiste du bout de la rue.

Note en bas de page sur l’art et de l’Art brut en particulier

Dimanche, après voter, et avant qu’elle ne ferme, précipitez vous pour visiter l’exposition d’art brut organisée par la galerie Arthur Borgnis jusqu’à ce dimanche après-midi. Le thème en est les chiffres dans l’art brut et je vous présenterai quelques œuvre dans le prochain post.

Par exemple Adolf Wölfli (1864-1930) interné de 1895 à sa mort en 1930 en Suisse produit une oeuvre stupéfiante. Une cartographie mentale de son monde intérieur. Il dessine une épopée de sa vie la « Création géante de St Adolf » en recto, qu’il traduit en un langage que lui seul connait au dos de l’oeuvre. Un  chiffrage cryptographique de signes visuels de la musique qu’il entendait sous forme d’hallucinations auditives dans sa tête comme des oiseaux.

Arthur Borgnis

Verso : l’artiste a décrit l’oeuvre recto en une langue que lui seul connait.

Un monde étrange et émouvant que je vous présenterai plus en détail.


Note en bas de page à propos de l’Art

Andrée Putman avait appelé son premier cabinet ECART. Aux personnes qui ne comprenaient pas elle avait dit : « C’est l’anagramme de TRACE »

Une phrase magique de Erri De Luca dans Le Poids du papillon résume bien cela :

« Dans chaque espèce ce sont les solitaires qui tentent de nouvelles expériences. Ils forment un quota expérimental qui va à la dérive. Derrière eux se referme la trace ouverte. »

L’art est donc trace, écart, sanctification (qadosh) en hébreu (cf Maimonide qui dit que le devoir du peuple juif est de construire le sanctuaire, c’est-à-dire de faire de sa vie une œuvre d’art symbolique, un temple), ce qui sépare l’humain de son horizon spirituel, infini. Qui le dépasse et le fonde. Omniprésent et pourtant caché. Et dont l’humain n’est que la trace. L’art dé-signe en signant, d’ailleurs souvent sans signature puisque nous ne sommes que des passants. L’artiste est forcément à l’écart, donc l’idée d’en faire un objet de marché c’est-à-dire de le ramener dans le domaine de l’échange est forcément futile.

L’art (pas l’idole eidolon en grec, « image, qui vient du mot « voir ») est ce qui désigne l’humain dans l’humain, une désigne une idée de l’humain.

Depuis Lascaux l’être humain laisse une trace. Certains, les artistes, témoignent de l’activité de l’esprit de leur génération. Le Spirituel. Ils rappellent à leur contemporains une profondeur du monde et de ses capacités cognitives qu’eux-mêmes avaient oublié. Même si on peut traverser sa vie comme une mouche.

L’art brut, c’est-à-dire l’art des fous ! la production de grands schizophrènes, nous touche profondément, pourquoi ?

Si on regarde Van Gogh, surtout ses dessins, on retrouve la touche obsessionnelle de la peinture, comme piquée, pointillée du Champ de blé aux corbeaux. Mais Van Gogh n’est pas que schizophrène, il ne sombre pas dans son sujet, il met un écart, une distance qui lui permet encore de symboliser au bord du gouffre. Une conscience séparée.

Selon l’étude parue dans l’« International Journal of Bipolar Disorders »[1], sa consommation excessive de vin et d’absinthe aurait accentué chez lui « un trouble de l’humeur (probablement bipolaire) associé à des traits de personnalité limite, constituant une vulnérabilité sous-jacente bipolaires , sous-jacents depuis sa jeunesse […] il a vraisemblablement présenté deux épisodes de délire, probablement liés au sevrage alcoolique, suivis d’une aggravation avec de graves épisodes dépressifs (dont au moins un avec des symptômes psychotiques) dont il ne s’est jamais complètement remis, ce qui a finalement conduit à son suicide ». D’ailleurs peu importe, il reste l’œuvre et le spectateur dans les yeux de Van Gogh crée un univers cognitif qui le dépasse sans qu’il sache comment. Après Van Gogh l’humanité ne regardera plus jamais comme avant. Un écart s’est creusé, une limite a été dépassée pour tous, par le mérite d’un seul. On retrouve la fonction prophétique de l’artiste de Kandinsky dans Du spirituel dans l’art[2], du voyant comme on appelait les chamans ou les premiers prophètes en hébreu. « Roeh, [“Voyant”] c’est le premier nom que portaient jadis les prophète » souligne Adin Steinsaltz dans une note de La rose aux treize pétales (pg 22). L’artiste voit plus loin que les autres mais surtout plus profond, et… leur rend la vue. C’est la deuxième bénédiction juive du matin : « Béni sois Tu, ô Eternel qui ouvre les yeux des aveugles », qui suit celle ou on bénit de « donner au coq le discernement [la faculté cognitive de la compréhension] pour distinguer le jour de la nuit. On n’a jamais vu un poulet lire un journal ! Donc, comme dit Maimonide… si tu dis cela, ce n’est pas pour que D.ieu s’en occupe mais pour que tu le fasses ! L’art n’est donc pas une tache de « professionnels » mais la vocation humaine elle-même celle de « comprendre » pour « voir », de symboliser.

L’oeuvre n’est pas un selfie qui séduit (se ducere, en latin, conduit à soi) mais l’artiste s’efface et son oeuvre peut conduire (cum ducere, conduire ensemble) la société à une nouvelle compréhension commune. L’oeuvre d’art (le mishkane, « présence » de l’Omniprésent, dans la torah) ouvre les yeux de l’esprit et des émotions des humains, de manière irréversible depuis que l’humain porte ce nom comme un appel à l’être véritablement.

De « l’art brut » en particulier

L’Art brut, une qualification opérée en 1945 par Jean Dubuffet et dont aucun artiste ne se réclame, aussi appelé « l’art des fous » à ceci de particulier que l’artiste est comme disait Jean Dubuffet « indemne de toute culture artistique ».

Ce n’est pas un art cultivé, c’est-à-dire issu de la culture, de la tradition artistique mais qui se développe en marge d’elle.

Cet art ne peut pas être « branché » car ses auteurs sont débranchés, marginaux, isolés, autodidactes, parfois internés (hôpitaux psychiatriques, prisons…). Cet art nait là où on ne l’attend pas et pourtant il nous touche profondément émotionnellement.

Comme dit Jean Dubuffet : « L’art ne vient pas se coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom. Ce qu’il aime, c’est l’incognito, ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. »

Ces oeuvres qui ne sont destinées à aucune exposition, loin des salons, présentent seulement une fête jubilatoire dont leur esprit est le lieu et le notre aussi assez curieusement. On apprend beaucoup des fous sur les humains mainstreams que nous croyons être.

Probablement parce que l’humain se construit en bordure de la schizophrénie. Je m’explique.

Le sentiment de stabilité du moi repose sur la séparation d’avec le monde des choses. C’est cette rupture, cette clôture qui permet dans l’enfance de lancer le processus de symbolisation. L’ombilic qui symbolise la séparation avec le monde de la mère en est la trace, la cicatrice, la mémoire. Sans cette séparation la liberté d’aller et de penser est impossible. L’indistinction avec les objets environnant est la marque d’une existence pathogène, d’une confusion entre soi et l’environnement.

Le processus schizophrénique s’apparente à une régression « vers des modes primitifs de perception, de pensée et d’affectivité dans lesquels se joue un ‘‘syncrétisme’’ entre ces différentes sphères »[3]. Des sujets gravement atteints qui se sont résignés à être inacceptables aux yeux leur entourage développent une relation particulière à l’environnement non humain qui les rassure.

Le schizophrène se distingue du sujet sain dans le fait qu’il a dû chercher réconfort à un moment de son existence dans le monde non humain (la nature, les chiffres…) alors que d’autres ont trouvé secours dans des liens humains.

Harold Searles, dans sa thèse écrite entre 1951 et 1959 et publiée en 1960 aux Etats-Unis, soutient que l’élément non humain de l’environnement de l’homme forme l’un des constituants les plus fondamentaux de sa vie psychique : « Je suis convaincu que l’individu sent consciemment ou inconsciemment une parenté avec le non-humain qui l’entoure […] qui s’il s’efforce de fermer les yeux sur la force de ce lien, risque de compromettre sa santé psychique » [4].

Searles raconte la terreur d’une patiente schizophrène envahie par la peur d’être transformée en rocher, en vache, en arbre, en pierre. L’angoisse d’un effondrement dans le monde des objets qui l’entourent accompagne les états schizophréniques les plus graves.

Cette relation pathogène décrit a contrario le rapport sain à la nature et aux autres. La sortie du « syncrétisme » avec les objets qui est la condition du sujet sain. Une mise à l’écart qui ne s’accompagne pas d’un effacement psychique du monde non-humain. 

C’est probablement ce que nous ressentons dans les œuvres de ces personnes qui pour ne pas sombrer ont projeté devant elles un monde de création. Ce qui est peut-être le projet de tout être humain aux portes de la perception.

Huxley raconte sa révélation dans Paradis et enfers, aux portes de la perception :

Un être humain comprend ce qu’on pourrait appeler un Ancien Monde, celui de la conscience personnelle et, plus loin, séparé, du premier par l’océan, une série de Nouveaux Mondes : les point trop lointaines Virginie et Caroline du subconscient individuel et de l’âme végétative. Plus loin encore s’étend le Far-West de l’inconscient collectif avec sa flore de symboles et ses tribus aborigènes d’archétypes… Enfin, par-delà un autre et plus vaste océan, se trouvent les Antipodes de notre conscience quotidienne, le monde de l’Expérience Visionnaire. Si vous visitez la Nouvelle-Galles du Sud, vous y rencontrerez des marsupiaux sautillant à travers la campagne. Et si vous visitez les Antipodes de l’esprit, vous rencontrerez toutes sortes de créatures au moins si étranges que les kangourous. Ces créatures, vous ne les avez pas davantage inventées que les marsupiaux. Elles mènent leur existence dans une complète indépendance. L’homme ne peut en prendre le contrôle. Tout ce qu’il peut faire est de voyager vers l’équivalent mental de l’Australie et d’observer autour de lui »[5]

Dans un prochain post je vous présenterai quelques unes de ces œuvres grâce à mes amis Myriam Ilouz et son mari Arthur Borgnis.

[1] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7604278/

[2] Dans Du spirituel dans l’art (1911), Wassily Kandinsky développe une idée centrale : l’artiste a une fonction prophétique dans la société. Il perçoit des vérités invisibles (spirituelles, intérieures), il les traduit en formes et couleurs, il annonce ce que la société comprendra plus tard.

[3] Searles, Idem pg. 141.

[4] Harold Searles, L’environnement non humain, Tel, Gallimard, 1986, pg. 27

[5] Aldous Huxley, Heaven and Hell, in The Doors of Perception, New York, Harper Colophon Books, 1956, p. 84-85.

Esther, Reine des marranes

Le livre d’Esther est le seul livre où le nom d’Achem n’apparaît pas. Pourquoi ?


La figure d’Esther occupe une place unique dans la pensée juive. Plus que toute autre héroïne biblique, elle est associée au thème du caché, au point que les sages du Talmud ont vu dans son nom même une allusion à la dissimulation de la présence divine.

À travers Esther, la tradition juive exprime une conception particulière de la providence : Dieu agit dans l’histoire sans se montrer, surtout dans les périodes d’exil.

La fête de Pourim devient ainsi la célébration d’un miracle invisible. D’un miracle humain.

Les pervers peuvent toujours se cacher, s’enterrer,  D.ieu, lui, dévoile leurs coups tordus en pleine lumière. Suivez mon regard… ou plutôt écoutons ce que nous dit la Meguila.

Esther et le « D.ieu caché »

Dans le Talmud de Babylone, les sages posent une question surprenante : אסתר מן התורה מנין ? « Où trouve-t-on Esther dans la Torah ? » (Berakhot 7b)
Ils répondent par un verset du Deutéronome : ואנכי הסתר אסתיר פני ביום ההוא : « Et Moi, Je cacherai certainement Ma face en ce jour-là » (Deutéronome 31, 18).
Le Talmud fait ici un rapprochement linguistique entre : אסתר (Esther) et הסתר (hester) = le fait de cacher.

Ce jeu de mots n’est pas seulement philologique. Il exprime une idée théologique fondamentale : Esther incarne l’époque où Dieu cache Sa face (hester panim). L’histoire de Pourim se déroule dans un monde où la présence divine n’est plus manifeste comme à l’époque de Moïse ou des prophètes.

Identité cachée et monde caché

Dans le Talmud de Babylone, les sages expliquent que la reine avait deux noms : הדסה (Hadassa) – son nom hébraïque, et אסתר (Esther) – son nom persan.

Au-delà de l’explication historique, les commentateurs y voient une structure symbolique : Hadassa représente la dimension visible et juive d’Esther en meme temps qu’Esther représente ce qui est caché.

Toute l’histoire d’Esther est marquée par la dissimulation. Elle cache son identité juive au palais d’Assuérus. Elle vit dans le secret. Elle agit discrètement. Son intervention n’est pas spectaculaire.
Mais Esther n’est pas seulement une personne cachée : elle vit dans un monde où la vérité elle-même est voilée.

Le livre où le nom de D.ieu est absent

Dans le Livre d’Esther le nom de Dieu n’apparaît jamais. Aucune prière explicite, aucun miracle visible, aucune prophétie.

Contrairement à l’Exode ou aux récits prophétiques on ne trouve aucun miracle qui defie les lois dd le physique : la mer ne s’ouvre pas, le feu ne descend pas du ciel, aucun ange ne parle.


Tout semble dépendre d’événements parfaitement  ordinaires : Esther devient reine après un concours royal, Mardochée découvre un complot par hasard, le roi souffre d’insomnie, les chroniques sont lues au bon moment, Haman tombe dans son propre piège.


La tradition juive voit dans cette succession de coïncidences la manifestation d’une providence cachée.
On appelle cela : השגחה נסתרת, Hashgaha nisteret – la providence invisible.

Pourim, le miracle caché

La fête de Pourim est ainsi différente des autres fêtes bibliques.
À Pessah, les miracles sont publics et spectaculaires, les dix plaies, la colonne de nuée,  la mer, la manne… À Hanoucca, le miracle de l’huile est visible. Mais à Pourim, pas de fiole d’huile, aucun feu du ciel à l’horizon, pas de mer ou de tonnerre déchaîné ou de brise légère (Elie). D.ieu ne contourne pas les lois de la création.

Pour qui veut bien l’entendre, l’action de D. se fait à perte de vue… mais à  portée d’oreille. Tout près de nous.


C’est précisément là le message de Pourim : le miracle de Pourim est quotidien, mais caché. Comme une coïncidence, une chose perdue qu’on avait pourtant juste sous les yeux.
D.ieu n’intervient pas en suspendant les lois de la nature ; Il agit à travers l’histoire humaine elle-même.

Les décisions politiques, les rivalités de cour et les hasards apparents deviennent les instruments de la providence. Dans ce monde apparemment ordinaire, la foi consiste à reconnaître la providence derrière les événements.

Le sens du hester panim

Le verset ואנכי הסתר אסתיר פני exprime une idée centrale : Dieu peut se retirer de la scène visible sans cesser d’agir.
Le « caché du visage » ne signifie pas l’absence de Dieu, mais Sa présence dissimulée. Le « caché dans le caché » comme nous l’avons expliqué à la suite dd Rabbi Nahman de Bratslav.

L’époque d’Esther correspond à la condition de l’exil : pas de Temple, pas de prophétie, pas de miracles manifestes.
Esther devient ainsi le symbole de l’histoire juive elle-même : une histoire où Dieu agit sans se montrer.

On comprend mieux pourquoi les marranes qui vivaient cachés en territoire hostile priaient « la Reine Esther ».

Révéler ce qui est caché

Le nom même de la Meguilat Esther peut être compris comme un jeu de mots : מגילה (meguila) signifie « rouleau », mais aussi « dévoilement » (megaleh)
Meguilat Esther peut ainsi être compris comme : « la révélation de ce qui est caché ». Le livre révèle que derrière la dissimulation se trouve une direction divine.

Le rapprochement entre אסתר et הסתר et le verset ואנכי הסתר אסתיר פני exprime la conviction que la providence divine ne disparaît jamais, même lorsque les miracles cessent d’être visibles.
Pourim enseigne ainsi une foi particulière : la capacité de reconnaître la main de Dieu dans l’histoire ordinaire, dans les coïncidences, les retournements et les événements humains.

Esther incarne la Providence, l’action invisible du D.ieu caché mais toujours présent, la condition spirituelle en ce monde.

Cette Providence semble se dérouler du côté de Suze (Shushan), lancienne capitale de Perse, ces jours ci. Entende qui a des oreilles.

Serez vous du bon côté de l’histoire en ces jours d’Adar, le mois des miracles, alors que « la joie grandit » comme dit le Talmud.

« Éternel, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera Ta louange »

אוֹחִילָה לָקֵל
,אֲחַלֶה פָנָיו
אֶשְׁאֲלָה מִמֶנוּ
מַעֲנֵה לָשׁוֹן
(x2)  

אֲשֶׁר בִּקְהַל עָם
,אָשִׁירָה עֻזוֹ
אַבִּיעָה רְנָנוֹת
בְּעַד מִפְעָלָיו
(x2)  

לְאָדָם, מַעַרְכֵי לֵב
,וּמֵהַ’, מַעֲנֵה לָשׁוֹן
הַ’, שְׂפָתַי תִּפְתָּח
וּפִי יַגִיד, תְּהִלָתֶךָ
(x2)

Je vais espérer en D.ieu,
Je supplierai devant Lui,
Je Lui demanderai
Une réponse de ma bouche.
(x2)

Au milieu de l’assemblée du peuple,
Je chanterai Sa puissance,
Je ferai retentir des chants de joie
Pour Ses œuvres.
(x2)

À l’homme appartiennent les dispositions du cœur,
Mais de l’Éternel vient la réponse de la langue.
Éternel, ouvre mes lèvres,
Et ma bouche proclamera Ta louange.
(x2)

La prière, une demande d’autorisation

La prière liturgique juive, comme celle des moines chrétiens qui se lèvent la nuit pour dire les psaumes, commence de manière étrange : le(la) fidèle formule d’abord une demande d’autorisation :

Éternel, ouvre mes lèvres,
Et ma bouche proclamera Ta louange.

C’est le verset exact qui ouvre la ‘Amida (Psaume 51,17).

La parole juste ne vient pas de l’ego, la louange ne vient pas de l’homme, la prière n’est pas possible si D.ieu n’en ouvre pas l’accès.

La parole véritable est don et non un auto-jaillissement.

Le fidèle n’abandonne pas sa responsabilité — il prépare juste son cœur — et il accepte que l’achèvement de son intention le dépasse.

À l’homme appartiennent les dispositions du cœur,
Mais de l’Éternel vient la réponse de la langue.

Ce verset (Proverbes 16,1) est théologiquement central.

La vraie prière commence quand je reconnais que je ne sais pas prier.

La parole qui touche et dit vrai — vient d’En-Haut.

En réalité la Tehilla remonte de toute la création vers son Créateur, du brin d’herbe qui aspire à l’eau de la feuille d’arbre qui se tend vers la lumière de l’animal qui attend la nourriture de la main de son maître. La prière va de D.ieu à D.ieu : L’homme prépare, D.ieu inspire. L’homme prononce. La louange remonte vers D.ieu. C’est un circuit vivant.

Mais il semble que D.ieu ait voulu donner à l’homme la parole pour qu’il Le prie avec ses mots à Lui.

Pourquoi cela ? Probablement pour que l’homme comprenne le pont étroit qu’il est entre la Création et D.ieu, la responsabilité de la parole fragile nous incombe. L’homme debout (ce qui se signifie Amida) est comme un trait d’union entre la terre et les Cieux. Probablement aussi pour nous conduire progressivement vers l’état intérieur nécessaire à la ‘Amida : se tenir debout, mais intérieurement humble devant le Maître du monde.

L’intention de la prière, le hassid

Le Talmud Berakhot nous dit que les hassidim priaient une heure en silence avant de parler à D.ieu dans la prière.

חסידים הראשונים היו שוהין שעה אחת ומתפללין
« Les premiers hassidim (les pieux d’autrefois) avaient l’habitude d’attendre une heure avant de prier. » (Berakhot 30b)

Le hassid, le « pieux » en hébreu, c’est celui qui revient m’a expliqué le Rav Harboun. La cigogne (hassida) revient chaque hiver à Marrakech.

Cigognes à Marrakech

Le hassid est rempli de hessed (générosité) ; la hassidout se voit clairement chez les Habad.

Les hassidim arichonim, les « fidèles du début » sont les hassidéens nés après le schisme de Yonathan[1] qui refusaient qu’un grand prêtre soit aussi chef de guerre. Ils sont les ancêtres des Pharisiens (péroushim), ceux qui alors se sont « séparés ».

A propos de ces hassidim arichonim Rachi dit : « Ils restaient une heure — ils dirigeaient leur cœur vers le Lieu (maqom : D.ieu). ». Il s’agit pas de mystique, d’extase mais de kavanah, d’intention, d’orientation intérieure du cœur qui se retourne vers sa source.

Seul le passage par le vide, la solitude, le silence, l’aveu d’impuissance conduit à la vraie prière celui qui revient. Qui se repent, qui fait téchouva. Le mot techouva qui signifie le retour, la repentance signifie aussi la « réponse » en hébreu. Comme si le retour était déjà la réponse de D.ieu et seulement ce à quoi sert la prière.

Le Retour est mouvement vers l’origine. La Réponse est mouvement vers l’appel. Le moment où l’homme comprend qu’il était déjà appelé.

Une demande déjà exaucée

La prière ne consiste pas à demander directement la santé ou la fortune comme si D.ieu était un ministre de la santé ou des finances, c’est à dire en en faisant une sorte de fonctionnaire qui administrerait ce monde, ce qui bien sûr fait de D.ieu une chose de ce monde, et du fidèle un impatient au guichet de l’existence… ça s’appelle de l’idolâtrie… mais à s’adresser d’abord directement au Roi, au maître du Monde.

La prière des 18 bénédictions (Shemone Esré) ou Amida, demande la connaissance, le repentir, le pardon, la guérison, la subsistance, la justice, la protection d’Israël, la reconstruction de Jérusalem et la paix universelle, tout en finissant toujours cette demande par une bénédiction qui est reconnaissance du fait que c’est D.ieu lui même qui accorde le savoir, agrée le repentir, pardonne beaucoup, est le sauveur d’Israël, est le médecin des malades, celui qui bénit les années, rassemble les dispersés, aime la charité et la justice, brise les ennemis et soumets les hérétiques, est le soutien et le refuge des justes, rebâtit Jérusalem, fais germer la corne du salut, exauce la prière, fait revenir sa Chékhina (Présence) à Sion. En clair il n’a nul besoin de l’homme pour tout cela. la prière s’adresse à D.ieu qui sait déjà ce dont l’humain a besoin.

La prière n’a pas de fin en soi, elle est une fin en elle-même. Celle de l’homme qui reconnait sa limite.

Une prière collective

Dans le judaïsme cette expérience même vécue seul est collective : « Au milieu de l’assemblée du peuple, je chanterai Sa puissance. » La prière juive ne se vit pas seulement dans l’intériorité ; elle est d’abord proclamation publique.

Louer D.ieu au sein de l’assemblée, c’est inscrire son expérience personnelle dans l’histoire d’Israël. Le chant n’est pas une émotion privée : il devient témoignage. La voix individuelle rejoint le chœur du peuple, comme si chaque bouche contribuait à une symphonie spirituelle plus vaste. Et en même temps, la parole la plus personnelle nait d’une source qui nous dépasse.

Avant même de parler, le shaliah tsibour, le guide de la prière demande l’ouverture de ses lèvres. Comme si la parole était une porte. Comme si, sans l’aide divine, les lèvres restaient closes ou ne produisaient que du bruit. Cette conscience transforme la prière : elle n’est plus un flux verbal automatique, mais un événement fragile et précieux. Elle est en elle-même une grâce. Il n’y a rien à demander véritablement. Car cette grâce suffit.

Comment prier ? Il suffit que l’homme demande à D.ieu : « apprend moi à prier ». C’est la seule prière et en soi elle est déjà exaucée.


[1] troisième dirigeant de la dynastie hasmonéenne à la suite de Judas Maccabée, de 161 à 143 av. notre ère.

Voyage éclair au Paradis, avec Cyrille Putman

Hier j’ai revu Cyrille Putman. On s’était perdus de vue il y a 20 ans. Inchangé. Comme toujours avec les amis la conversation a repris comme si on s’était vus la veille.

Il vient d’écrire un très bon livre tordant ! à lire immédiatement :

Couverture de Jean-Charles de Castelbajac ! (Attention, c’est là que commence le name dropping !)

J’ai rencontré Cyrille en 1992 dans des circonstances improbables.

Cyrille fils d’Andrée Putman et Almine de Froment (aujourd’hui épouse Picasso) fille de Georges Rech avaient ouvert un des lieux « d’art contemporain » comme on disait à l’époque, les plus en pointe. A Paris, dans le Marais, rue Charlot.

Ils avaient découvert l’artiste français Fabrice Hyber : Le passionné du vert et de la biologie; l’américain James Turell et son « roden crater » dans le désert d’Arizona : ancien pilote chargé de missions secrètes pour la CIA Turell creusait une série de chambres et de tunnels dans un volcan et les trous dans cette mine donnaient sur la lumière du soleil et des étoiles; John McCracken un californien qui ressemblait à Clint Eastwood, le chinois Huang Yong Ping… tous promis à un brillant avenir.

Didier Long, Fabrice Hyber, Gernot Distler, Claudio Faiola (Stresa), devant le dessin préparatoire de « L’Artère » de Fabrice Hyber, une sculpture en céramique à la mémoire des victimes du sida et en hommage à ceux qui se consacrent à la lutte contre l’épidémie.

Après « le plus gros savon du monde » et un tableau monochrome d’ 1m2 de rouge à lèvres, Fabrice avait créé un ballon carré… le genre de truc à ne pas louper !

Moi, pendant ce temps j’étais dans mon monastère où il faisait – 28 degré en 1985 et me levais à 2h du matin pour dire les psaumes… j’avais déjà passé 8 ans à faire de « l’art sacré »… dans un ambiance plutôt austère donc, à l’Abbaye de la Pierre Qui Vire.

J’étais passé à la Biennale de Venise en Architecture pour mon « Tympan de la création« , 4 tonnes de béton, de fresque, de céramique, de granit et de cuivre, qui s’est révélé… une maguen David ! Où diable allait-il chercher tout ça ?

Un jour, épuisé de « chi..r du marbre », je décidais de bruler toute mes peintures ‘sacrées’ qui me semblaient de bonnes vieilles idoles à la papa et me réorientais vers un matériau légèrement moins noble et aussi plus difficile à adorer… de simples bidons en plastique.

Le bidon, objet transitoire me semblait une bonne parabole du corps humain et de son intériorité. Une fois vidé de son contenu plus personne ne s’intéressait à lui et hop ! direction la poubelle. Une parabole des humains. Les bidons rentraient dans le clôture du monastère, cet espace fermé ou vivent les moines et en ressortaient, ce qui n’allait pas tarder à m’arriver !

Par exemple, voici : « Vision intérieure » à la galerie en mai 1994.

La personne voit un trou de serrure sur le bidon, elle s’approche et forcément colle son oeil, forcément un peu voyeure et coupable.

Et là elle se demande ce qu’est ce spectacle sur cette petite télévision d’enfant dans le bidon… tiens ça bouge ! En fait c’est un périscope à l’envers et l’image ce sont ses pieds…

J’avais créé pleins d’autres rébus bidons comme ça… voir ici

Les moines adoraient. On laissé une vielle maison abandonnée pour cela aux carreaux cassés, c’est devenu mon atelier .

Un jour on avait offert une caméra au monastère, sur le conseil de mon frère jumeau j’ai fait une petite vidéo de mes bidons et l’ai envoyée à quelques galeries de son choix avec un petit mot : « Ne pouvant venir, enfermé dans un monastères, etc… »

C’était trop mystérieux. Cyrille et Almine ont débarqué au monastère un semaine plus tard. Et ils ont flashé sur mes bidons. En sortant de l’atelier, il neigeait. J’étais devenu un artiste de la galerie !

Il faut dire que le papa de Cyrille et Andrée de vénérée mémoire était un copain de Barm Van Velde découvert dans la rue, de Samuel Becket et d’autres créateurs un peu intransigeants. Alors ils ont décidé de faire une exposition « frère marc ».

Le soir du vernissage je suis venu du monastère. Malcom McLaren le manager des Sex pistols, Vivienne Westwood, Pierre Cornette de Saint Cyr et tout le ghetto du gotha artistique se pressait autour de Cyrille et Almine. Andrée aussi bien sûr, qui avait passé son enfance dans le cloitre de l’Abbaye de Fontenay.

Moi J’étais sorti de ma clôture , une sorte de E.T. débarqué de sa planète, une clôture monacale dans la forêt du Morvan ! signe certain d’une profonde intériorité, tout comme mes bidons.

Éventhia Senderens dont le mari Alain était alors « le chef de Luca Carton » m’avait on dit, sans que je comprenne vraiment ce que cela voulait dire, a acheté « Vision intérieure ». On a vendu 8 pièces le soir du vernissage, juste avant le crack du marché de l’art contemporain ! c’était énorme.

Andrée est partie en 2013.

Andrée Putman et mon fils en juin 1999.

J’ai retrouvé Grégory Salinger, le fils de Pierre, le conseiller des Kennedy, et pote de Cyrille à New York ou ils ont vécu avec Basquiat et Keith Haring chez mon amie Diane Segalen.

Moi je me suis remis à la peinture à l’occasion d’un post trauma de guerre. Je peins les gens que j’aime.

C’est grâce à Cyrille en 2005 aussi que j’ai écrit mon premier livre « Défense à Dieu d’entrer », il y a tout un chapitre sur lui et il y en a aussi un sur Fabrice et moi dans son livre : « Premières pressions à froid », chapitre « l’Art de rien ». Lisez c’est sa vie, c’est dingue.

Imperturbable, Cyrille a ouvert une nouvelle galerie à visiter sur Instagram, à Arles !

C’est ainsi que j’ai essayé de créer à l’époque un art non idolâtrique. Grâce à Cyrille et aussi Andrée.
Bref un truc un peu juif. La vie est passée par là et tout s’en va.


Gam zou Letova (Tout est pour le bien)

Cyrille Putman during Cyrille Putman Exhibition – After Party at Gallery Enrico Navarra V.I.P. Room in Paris, France, 2005. (Photo by Foc Kan/WireImage)

Ca c’est « idole païenne », une chambre à air de camion qui se gonfle et se dégonfle !

Cops are Coming ! – courtesy coll. particulière Cyrille Putman,( quand on tire la poignée au lieu d’être touché par balle une sirèle de police retenti dans la galerie)

HIV 2, (un ballon de baudruche danse dans un cône d’air au milieu des clous sans exploser)

Bidon Vuitton, 2010

La sexualité selon la « Lettre sur la Sainteté » (Kabbale – XIII ème siècle)

La fiancée juive, Rembrandt

La Lettre sur la sainteté (Iggeret ha-Qodesh), un texte kabbalistique du XIIIᵉ siècle, écrit en Espagne entre 1290 et 1310, en 6 chapitres, sous la forme d’une épître adressée à un ami, traite des relations sexuelles et de la procréation.

Elle surprend par la profondeur et la modernité de son approche de la sexualité. Loin d’une vision archaïque ou strictement normative, ce texte développe une conception de l’acte sexuel fondée sur le « consentement » selon ses propres mots. L’accord intérieur des partenaires, la reconnaissance de leur subjectivité respective étaient ce concept central. À bien des égards, cette pensée médiévale anticipe des notions que l’on considère aujourd’hui comme caractéristiques de la modernité morale et psychologique.

Dans cette œuvre, le rapport sexuel n’est pas réduit à un acte biologique ni même à l’accomplissement d’un devoir conjugal. Il est conçu comme une rencontre entre deux intentions (kavana). La transparence à Dieu de la relation comme dans l’exécution de la mitsvah dépend de l’intention. Lorsque ces intentions ne sont pas accordées — lorsque le désir n’est pas pur, pas partagé, lorsque l’un agit dans la précipitation ou la contrainte, lorsque la femme est endormie ou non disposée — l’acte perd sa valeur spirituelle : la Shekhina, la présence divine, s’en retire.

Le consentement n’est donc pas envisagé comme une simple permission extérieure, mais comme une condition ontologique de l’acte lui-même. Sans accord intérieur, il n’y a pas véritablement relation.

Cette exigence va de pair avec un refus explicite de toute forme d’objectivation du corps féminin. Le texte condamne la brutalité, la violence verbale ou physique, mais aussi les formes plus subtiles de domination, comme la satisfaction unilatérale du désir masculin. Il reconnaît à la femme une intériorité propre, une pensée, une intention qui doivent être prises en compte. L’homme y est la Khorma, la sagesse mais la femme est l’intelligence. Et sans cette conjonction la Shekina s’absente. La relation devient alors non pas un feu divin mais un feu dévorant esh esh, qui détruit le couple.

L’idée selon laquelle « sa pensée n’est pas en accord avec ta pensée » suffit à invalider l’acte marque une reconnaissance remarquable de la subjectivité féminine pour une époque médiévale.

La lettre sur la sainteté accorde à la corporéité une place centrale. Elle n’est en rien un mépris du corps car tout ce que Dieu a créé est bon (Genèse) , donc c’est l’intention humaine qui rend ses actes bon ou mauvais.

La Lettre sur la sainteté parle donc concrètement du corps et accorde au désir féminin un rôle fondateur. Elle recommande que la femme « émette sa semence la première », faisant de son désir la matière première de l’engendrement. L’homme n’est pas présenté comme celui qui prend ou impose, mais comme celui qui éveille, accompagne et répond. Le désir féminin n’est ni marginal ni toléré à titre accessoire : il est constitutif de l’acte juste et fécond. Une telle conception inverse les schémas patriarcaux dominants et confère à la femme un rôle actif dans la dynamique sexuelle et créatrice.

Cette pensée est également étonnamment proche de certaines intuitions modernes sur la dimension psychique de la sexualité. Le texte affirme que la pensée et l’intention au moment de l’étreinte influencent la « forme » transmise à la semence. Autrement dit, l’engendrement ne relève pas uniquement du biologique : il est marqué par la qualité du lien, de la présence psychique et de l’orientation intérieure des partenaires. Cette idée préfigure des conceptions contemporaines de la transmission psychique, de la psychosomatique ou encore de l’importance de l’environnement émotionnel dans la filiation.

Enfin, la modernité de cette approche tient à son caractère profondément relationnel. Il ne s’agit pas d’appliquer mécaniquement des règles, mais de développer une capacité de discernement, une attention à l’autre, au moment, à la réciprocité du désir. Là où certains discours contemporains réduisent le consentement à un accord formel ou juridique, la Kabbale du XIIIᵉ siècle en propose une conception exigeante et intégrale : consentement du corps, de l’esprit, du désir et de l’intention.

Ainsi, loin d’être un vestige du passé, cette approche kabbalistique apparaît comme étonnamment actuelle. Elle conçoit la sexualité comme une rencontre de sujets libres et désirants, dont l’accord intérieur conditionne la dignité, la fécondité et la portée même de l’acte. En ce sens, elle ne précède pas seulement la modernité : elle la défie encore.

En voici un extrait traduit par Charles Mopsik :

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 » Il convient donc que l’homme engage sa femme par des paroles appropriées, certaines évoquant la volupté, d’autres évoquant la crainte du Ciel. Qu’il converse avec elle au milieu de la nuit ou à l’approche de son dernier tiers, comme nos maîtres disent dans le traité Berakhot :

Lors de la troisième veille, la femme converse avec son époux et le nourrisson tête le sein de sa mère. Qu’il ne la pénètre pas contre son gré et qu’il ne lui fasse pas violence parce que si la relation sexuelle n’est pas accomplie, parce que si elle n’est pas accompagnée avec beaucoup de désir, d’amour et de liberté, la Chekhina n’y est pas présente. Cela parce que son intention à lui est le contraire de son intention à elle et que son esprit n’est pas d’accord avec le sien. Il ne faut pas se quereller avec elle ni la frapper à propos du rapport sexuel, comme nos maîtres disent dans Yoma :
« Comme le lion rugit et dévore sans honte, l’homme insulte frappe [sa femme] et [la] pénètre sans éprouver de honte. »
En revanche, il sied d’attirer son cœur par des paroles de grâce et de séduction, et par d’autres choses convenables et apaisantes, afin que tous deux aient une même intention, dirigée vers le Ciel. Il ne faut pas non plus pénétrer la femme quand elle est endormie, parce qu’il n’y a pas eu accord unitaire des deux et que sa pensée n’est pas en accord avec ta pensée. Mais il faut la réveiller en manifestant bienveillance et désir, comme nous l’avons dit.

Pour conclure : lorsque tu te verras toi-même disposé à faire usage de ton lit, fais en sorte que la disponibilité de ta femme soit en accord avec la tienne et ne te dépêche pas de satisfaire ton désir et d’éveiller sa force, afin de rendre ta femme réceptive. Introduis-toi par la voie de l’amour et du consentement de façon qu’elle voie à émettre sa semence la première¹³⁷, pour que sa semence à elle soit comme la matière et ta semence à toi comme la forme, ainsi qu’il est dit : « Une femme qui fera semence engendrera un mâle » (Lév. 12:2). Tu sais déjà ce que nos sages ont dit sur ce hassid qui, lors des relations sexuelles, découvrait un palme, en recouvrait deux autres et dont la femme disait qu’il ressemblait à quelqu’un contraint par un démon ; c’est-à-dire qu’il ne visait pas seulement la jouissance des ébats mais qu’il était à ses yeux semblable à celui qui s’occupe d’une chose qui ne relève pas de sa profession et qui était mis dans l’obligation de la mener à son terme à cause du « moment » et de sa prescription énoncée dans la Torah. Réfléchis à cette vision grandiose et tu verras comment ce hassid y investissait une intention élevée et comment son action se portait tout entière vers le Ciel et vers le parachèvement d’un commandement.

S’il en est ainsi, de tout ce que nous t’avons appris dans les chapitres précédents et dans celui-ci, tu devras déduire de nombreux éléments que nous n’avons pas mentionnés, tu rassembleras le tout et de toi-même tu appréhenderas le style de conduite que l’homme doit adopter au moment du rapport sexuel, [qui doit être] encore plus empreint de pudeur que celui dont tu uses le reste du temps, lors du manger et du boire et des autres servitudes matérielles. Car c’est suivant la pensée que tu adoptes au moment de l’étreinte que la forme affectera la goutte de semence. Tel est le secret du verset : « Engendrements d’Isaac fils d’Abraham, Abraham engendra Isaac » (Gen. 25:19). Après que le Nom, béni soit-Il, lui eut annoncé : « Sarah, ta femme, t’enfantera un fils etc., et j’établirai mon alliance avec lui » (ibid. 17:19), Abraham se concentra au moment de l’étreinte et attacha sa pensée aux [réalités] supérieures et lia à elle son intention et sa pensée.

Cette pensée est exercée par tous les autres hassidim, hommes de coeur. »

(Traduction Charels Mopsik, Verdier 1993)

Comment Dieu se dévoile en se voilant dans la Kabbale

En ce chabbat de la hiloula de Baba Salé (zatsal). Rabbi Israël Abehassera ou Abouhatsera (hébreu : ישראל אבוחצירא), plus connu sous le titre de Sidna Ribbi Baba Salé (hébreu : באבא סאלי, arabe : بابا صلى)

Je me suis marié il y a un an. Rabbi Yaakov Haviv, parent de Baba Salé arrivait du Maroc un peu par hasard, siman tov, et il a pu célébrer mon mariage à la « mairie de Jerusalem ». Deux mois avant de rencontrer ma femme, ma belle sœur avait prié pour que sa sœur trouve un époux sur le kever de Baba Salé en Israël. Elle a demandé le bénédiction d’une mariée. Deux mois après je rencontrais mon mazal.

Baba Salé ne le 26 septembre 1889, Rissani, Maroc –
Date de décès : 8 janvier 1984 Netivot,  Israel

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Dans la Kabbale, Dieu ne crée pas en apparaissant, mais en se retirant. Il ne règne pas par la force de l’évidence, mais par la fragilité du caché. La création est le lieu d’un paradoxe vivant : Dieu est d’autant plus présent qu’il accepte de ne pas l’être pleinement.
Le processus de création est donc un drame sacré : Dieu s’exile de lui-même pour que l’homme puisse exister, aimer, réparer et, à son tour, révéler en respectant le voile. C’est dans cet entre-deux — ni présence écrasante, ni absence totale — que se joue l’aventure spirituelle de l’humanité.

Juik kabbaliste tenant un arbre de sephirots,  Portae Lucis, Augsbourg 1516

Le paradoxe fondateur du processus de création


La Kabbale développe une intuition vertigineuse : Dieu ne se révèle qu’en se retirant. La création n’est pas un simple acte de manifestation, mais un mouvement paradoxal de voilement, sans lequel aucune altérité, aucune liberté, aucune histoire ne serait possible. Ce paradoxe structure l’ensemble de la pensée kabbalistique, depuis le Zohar jusqu’à la Kabbale lourianique : Dieu se donne au monde en se cachant.


L’Ein Sof : Dieu avant toute révélation


Au point de départ, la Kabbale affirme l’absolue transcendance de Dieu sous le nom d’Ein Sof (l’Infini). L’Ein Sof n’est pas un « être » parmi d’autres, ni même l’Être au sens philosophique : il est au-delà de toute détermination, au-delà du langage, de la pensée et de la représentation. Dire quelque chose de l’Ein Sof, c’est déjà le limiter.
Ainsi, avant la création, Dieu est partout et nulle part : il n’existe aucun « extérieur » à lui. Dans une telle plénitude, la création est impossible, car il n’y a aucun espace pour l’autre. La question devient alors centrale : comment un monde fini peut-il émerger d’un Infini absolu ?


Le Tsimtsoum : se retirer pour faire place

La réponse décisive est formulée par Isaac Louria : le tsimtsoum. Contrairement à une création par débordement, le tsimtsoum est un acte de retrait. Dieu contracte sa lumière, laissant apparaître un « vide » (ḥalal panouï), un espace où autre chose que lui peut exister.
Ce retrait n’est pas une absence réelle : Dieu n’abandonne pas le monde. Il se voile, dissimulant sa présence pour rendre possible l’autonomie du créé. La création commence donc par une auto-limitation divine, comparable à une respiration : Dieu « inspire » son infinité pour permettre l’émergence du fini.
Déjà apparaît une loi fondamentale : la révélation passe par le retrait. Plus Dieu se cache, plus le monde peut exister.

Les Séfirot : la lumière filtrée

Après le tsimtsoum, la lumière divine ré-entre dans l’espace créé sous forme structurée : ce sont les Séfirot, dix modalités de manifestation divine. Elles ne sont pas des parties de Dieu, mais des canaux, des filtres, des vêtements de la lumière.
Chaque Séfira est à la fois révélation et dissimulation :
Hokhma révèle la sagesse mais voile l’Infini,
Hesed révèle l’amour mais en limite l’absolu,
Gevoura révèle la rigueur tout en la contenant.
Dieu ne se donne jamais directement : il s’habille (hitlabshout). La lumière nue serait destructrice. Seule une lumière voilée, mesurée, permet au monde de subsister.


La brisure des vases : l’échec nécessaire

Selon la Kabbale lourianique, les premiers réceptacles de la lumière divine — les kelim — furent incapables de contenir l’intensité de cette lumière. C’est la brisure des vases (shevirat ha-kelim). Les vases éclatent, la lumière se disperse, et des étincelles divines tombent dans la matière.
Cet événement n’est pas un accident : il est structurel. La création est dès l’origine fracturée, marquée par l’exil du divin dans le monde. Dieu est présent, mais caché, emprisonné dans l’opacité du réel.
Le mal, le chaos, la souffrance ne sont donc pas extérieurs à la création : ils sont le prix de la liberté et de la différenciation. Dieu accepte de se perdre partiellement dans le monde pour que le monde puisse être.

Hester Panim : le visage caché de Dieu


La Bible parle de Hester Panim, le « voilement du visage ». La Kabbale radicalise cette notion : Dieu se cache pour que l’homme puisse le chercher. Un Dieu trop visible annihilerait toute responsabilité humaine.
Le voilement est ainsi un acte d’amour. Dieu renonce à l’évidence de sa présence pour ouvrir un espace éthique, historique et spirituel. L’homme vit dans un monde où Dieu est suffisamment absent pour être nié, mais suffisamment présent pour être trouvé.

Le Tikkoun : réparer en révélant


La finalité de la création n’est pas la brisure, mais la réparation (tikkoun). Par ses actes, ses mitsvot, son intention (kavana), l’homme libère les étincelles divines prisonnières du monde.
Chaque acte juste est une mini-révélation, un dévoilement partiel du divin caché. Mais cette révélation ne supprime jamais totalement le voile : elle l’affine. Le monde ne sera pas aboli, mais transfiguré.
Dans cette perspective, l’homme devient partenaire de Dieu dans le processus créateur. Dieu s’est voilé pour que l’homme puisse participer à son dévoilement.


Le Zohar : Dieu se révèle dans le secret


Le Zohar affirme que « il n’y a pas de lumière sans vêtement ». Le secret n’est pas l’opposé de la révélation : il en est la condition. Le dévoilement total serait une annihilation du sens.
Ainsi, la Kabbale ne cherche pas à lever tous les voiles, mais à apprendre à lire à travers eux. Le monde est un texte crypté, une écriture divine fragmentée.

Sergio della Pergola commente « La Fin des juifs de France ?  » dans Contemporary Jewry

Pour ceux qui s’inquiètent de la démographie juive alarmante et des dangers auxquels est exposée la communauté juive en France comme nous l’avons montré dans « La fin des juifs de France? ». Des conclusions que certains ont immédiatement qualifiées d’ « alarmistes », quand d’autres ont tout simplement dénoncé un livre « indigent »… le mieux est probablement de lire cette recension publiée dans une des revues les plus respectées du monde juif, Contemporary Jewry.

Sergio DellaPergola est professeur émérite et ancien directeur de l’Institut Harman du judaïsme contemporain à l’Université hébraïque de Jérusalem. Spécialiste de la démographie juive. Le professeur DellaPergola a été conseiller du Président de l’État d’Israël et du Bureau central israélien des statistiques. Il est membre de la Commission des Justes parmi les Nations de Yad Vashem et lauréat du prix Sklare (1999) et du prix Landau (2013). Il est né en Italie et vit en Israël depuis 1966.

Lisez ces 3 pages d’analyse. Dans le bruit ambiant il reste des gens qui réfléchissent encore à la condition juive en France. Même si ces vérités qui dérangent peuvent leur couter très cher.

Le « secret dans le secret », le chemin pour aller à D.ieu

Le chant Ve’afilu behastarah exprime l’une des idées les plus radicales et les plus consolantes de la spiritualité juive, telle qu’elle apparaît dans l’enseignement de Rabbi Nahman de Breslev :

דע, כי יש הסתרה, ויש הסתרה בתוך הסתרה.
וכשהשם יתברך נסתר בהסתרה אחת – עדיין אפשר למצוא אותו.
אבל כשיש הסתרה בתוך הסתרה – אזי אי אפשר למצוא אותו כלל.
ואף על פי כן, גם שם בוודאי נמצא השם יתברך.

Sache qu’il existe une dissimulation,
et une dissimulation à l’intérieur de la dissimulation.

Lorsque le Saint béni soit-Il est caché par une seule dissimulation,
il est encore possible de Le trouver.

Mais lorsqu’il y a une dissimulation à l’intérieur de la dissimulation,
alors il semble impossible de Le trouver du tout.

Et pourtant, même là, à coup sûr,
le Saint béni soit-Il s’y trouve.
(Likoutei Moharan I, Torah 56)

Essayons de comprendre ici en quoi consiste cette présence de D. cachée dans la profondeur du monde.

La Torah ou les gènes de la réalité

Le livre Le masque du monde, du médecin et Rabbin d’Afrique du Sud Akiva Tatz (https://akivatatz.com/ ) développe une conception originale et une thèse centrale : la Torah n’est pas seulement un livre sacré ou un récit historique, mais la matrice même de la réalité. Le monde physique n’est pas indépendant d’elle ; il en est l’expression concrète. La Torah constitue la cause, le monde en est l’effet. Chaque détail de l’univers existe parce qu’il est contenu, décrété et continuellement soutenu par la Torah. Mais alors comment l’Omniprésent se révèle-t-il en ce  monde alors même que ce processus de dévoilement le masque et le rend secret ?

L’image la plus courante est celle que nous offre le Talmud :

Istakel be Oraïta ou bara alma – « il a regardé la Torah et créé le monde »
(Midrash Rabba, chapitre 1, sur Béréchit ; Zohar, sur Chémot, Parachat Terouma)

La métaphore est celle du plan d’architecte : de même qu’un bâtiment est construit à partir d’un plan préalable, le monde a été créé à partir de la Torah. Mais cette image semble naïve et insuffisante à première vue. Comment l’expliquer ? Par une analogie plus profonde, celle de la génétique : la Torah est le code génétique du monde. Les gènes ne décrivent pas simplement le corps, ils en sont le mécanisme de construction. De la même manière, la Torah n’est pas une description symbolique du monde ; elle est le système actif qui le fait exister. La réalité matérielle est ainsi le reflet de ce code fondamental. Son effet.

Lorsque nous percevons cette réalité nous sommes aveugles puisque nous confondons l’effet et la cause qui est la profondeur du monde. Mais l’aspect superficiel ne permet pas à l’humain d’accomplir sa vocation. Il est fait pour Dieu et ne trouve de repos tant qu’il ne fait confiance en lui comme un autre que lui, secret et fascinant. C’est le secret de la mystique nous y reviendrons.

Rejoindre sa propre réalité

La parole divine occupe une place centrale dans cette conception. Les mots (devarim) de la Torah sont les mots de D.ieu ; ils ne sont pas de simples sons passagers, mais le médium même de la Création. Ils dépassent le sens et la perception ordinaire puisqu’au Sinai le peuple voyait les voyait les voix : « Et tout le peuple voi(en)t les voix… » (Ex 20, 15). Chaque mot prononcé lors de la Création se cristallise en objet ou en phénomène. C’est le sens profond du mot hébreu davar, qui signifie à la fois « mot » et « chose » : toute chose du monde est un mot divin matérialisé.

La Création, selon cette vision, n’est pas un événement passé mais un processus permanent. À chaque instant, l’univers est recréé. La Torah est le canal continu de cette création. Elle n’est donc ni un simple récit, ni une chronique historique, mais un mécanisme cosmique vivant, actif à chaque instant.

Enfin, Akiva Tatz interroge : où réside la Torah aujourd’hui ? La réponse est que la Torah vit dans la Loi orale, dans l’étude et dans l’esprit de ceux qui la transmettent. La torah ne peut être matérialisé ou saisie, elle est shébé al pé, « sur les lèvres ». Un rouleau de parchemin seul ne suffit pas ; sans sages pour l’interpréter et l’enseigner, la Torah disparaît du monde. Là où elle est étudiée, elle est vivante ; là où elle est négligée, elle s’absente et s’évanouit dans le secret.

La nature est un voile ; celui qui s’habitue à ce voile cesse de percevoir la dimension spirituelle qui la soutient. Seule une vision éveillée permet de voir, derrière le monde visible, la réalité supérieure qui le fonde.

Une vision strictement séculière, qui ne voit que la dimension matérielle du monde, passe à côté de cette profondeur et à coté de lui-même finalement.

Fort de cet enseignement demandons-nous maintenant quel sont les chemins pour aller à D.ieu.

Les chemins qui ne mènent nulle part

Tout d’abord dissipons un malentendu.

Plus une personne est expérimentée dans les chemins qui vont à D.ieu, plus elle pratique l’ hitbodedout (en hébreu: התבודדות, « s’isoler », « se recentrer, se recueillir, faire un avec l’Un »), plus la personne ouvre son cœur, honnêtement et parle simplement à l’Eternel comme un ami parle à un ami, moins elle se sent « forte » spirituellement. « Moise parlait avec D. visage contre visage, comme un ami parle à son ami » (Ex 33, 11). « Moïse était très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12, 3).

Le Spirituel n’est pas l’objet d’un savoir qui pourrait être capitalisé ou atteint. Devant l’Omniscient il n’y a que des débutants. Chacun chaque matin et disant modé ani (je te remercie) peut se dire : « aujourd’hui je commence. Face à lui les petits « entrepreneurs du spirituel » font faillite. Il n’y a pas de réussite. Et celui qui s’approche de D.ieu ne peut le voir. Il est anéanti. Car D. est à perte de vue.

Le Rabbi de Kotzk estimait que la société, y compris religieuse, est saturée de faux-semblants : conformisme, piété de façade, paroles pieuses sans intériorité. Pour lui, le mensonge le plus dangereux est celui que l’homme se raconte à lui-même. Le plus grand orgueil est religieux. On se conforme, on joue un rôle, on se rassure dans le regard des autres.

D.ieu n’habite pas le bruit, ni même la religiosité spectaculaire, mais l’endroit silencieux où l’homme cesse de se mentir. C’est un grand secret que celui-ci.

Le secret dans le secret

Une explication spirituelle approfondie se situe dans la tradition hassidique, en particulier chez Rabbi Nahman de Breslev comme nous l’avons dit plus haut

Dans la pensée juive, hester panim signifie que Dieu cache Sa face : Sa présence n’est plus perçue clairement dans le monde. Dieu se cache (hester) pour que Son sod (secret puisse exister

« וְאָנֹכִי הַסְתֵּר אַסְתִּיר פָּנַי בַּיּוֹם הַהוּא »
« Et Moi, Je cacherai, Je cacherai Ma face en ce jour-là »
Deutéronome 31,18

« La dissimulation dans la dissimulation » (hester she-betokh hester) désigne une situation spirituelle extrême où non seulement Dieu semble absent, mais l’idée même que Dieu puisse être présent disparaît, la souffrance paraît absurde, sans sens, sans horizon. Même là, dans l’obscurité totale, quand tout langage religieux semble mensonger, Dieu est présent.

La foi la plus haute n’est pas celle qui voit Dieu, mais celle qui continue à vivre, respirer, parler, même quand Dieu est totalement invisible.

Dans la tradition, on parle de hester panim, la « dissimulation de la face ». Dieu se cache, le monde devient opaque, la justice n’est plus lisible, la prière semble se perdre dans le vide.

Mais le texte du Maître de Bratslav va plus loin encore : il évoque une dissimulation à l’intérieur même de la dissimulation. Il ne s’agit plus seulement de ne pas voir Dieu, mais de ne même plus pouvoir croire qu’Il soit là. C’est l’expérience du noir total, celle où la souffrance paraît absurde, où le langage religieux lui-même semble faux ou inutile.

Et pourtant, le chant affirme avec une insistance presque obstinée : « À coup sûr, là aussi se trouve le Nom béni. » Même là. Même dans cet endroit où plus rien ne fait sens. Même lorsque l’homme n’a plus de mots, plus de foi, plus de prière. Cette affirmation n’est pas triomphante ; elle est fragile, répétée, presque murmurée. Elle ne cherche pas à convaincre par des arguments, mais à tenir debout dans l’obscurité.

Il ne s’agit pas d’un Dieu qui explique la souffrance, ni d’un Dieu qui la justifie. Il ne dit pas : « Tout cela a un sens » ou « Tu comprendras plus tard ». Il dit seulement : « Je suis là. » Une présence silencieuse, sans justification du mal, sans promesse immédiate de réparation. Une présence qui accompagne, et non qui résout.

Le Tasdiq de Bratslav ne demande pas à l’homme d’être fort, ni même croyant. Il ne lui demande pas de comprendre. Il lui dit simplement qu’il n’est pas seul, même lorsqu’il se sent totalement abandonné. Dans cette perspective, la foi la plus haute n’est pas celle qui ressent Dieu, mais celle qui continue d’exister, de respirer, parfois de crier, alors même que Dieu est invisible.

Chez Rabbi Nahman, cette traversée de la dissimulation absolue n’est pas une chute hors de la spiritualité ; elle peut en être le cœur. Là où toute consolation disparaît, là où la foi ne s’appuie plus sur aucun sentiment, quelque chose de plus nu, de plus essentiel, demeure : la relation elle-même, dépouillée de toute évidence.

Ce chant dit, sans emphase et sans promesse facile : même là, même maintenant, quelqu’un se tient avec toi.

« La Corse promise » sur France 3 Corse ViaStella, extraits

📺 Découvrez en exclusivité le nouveau documentaire « La Corse promise », réalisé par Jean-Emmanuel Casalta et Thomas Raguet.

Ce film retrace le parcours de trois rabbins Loubavitch installés en Corse depuis 2016. À travers la mission qu’ils se sont donnée, ils œuvrent à redonner vie à une judéité insulaire en perte de vitesse, sous les regards tantôt enthousiastes, tantôt indifférents, de la communauté juive de l’île.

🎬 En avant-première, des courts extraits à découvrir ci-dessous !

Une coproduction Au Tableau Productions, Mareterraniu Productions et France 3 Corse ViaStella.