L’enterrement d’Ady Steg cette après-midi

L’enterrement d’Ady Steg à Pantin cette après-midi était très émouvant. Du soleil, des pleurs et des rires, tous ses petits enfants ont parlé c’était tellement beau. Et ses fils aussi bien sûr. On était captivés par la vie de cet homme si grand et si humble et tous ces détails singuliers qui le font vivre parmi nous, le travail de mémoire a commencé.

Le GR Haïm Korsia a dit : « Vous avez devant vous la vie d’un Tsadik ». Et on a lu les lignes de Hannah Szenes, cette jeune combattante de la Hagannah parachutée en Yougoslavie en 1944 parmi les partisans, pour aider au sauvetage des juifs, arrêtée torturée et fusillée :

« Il est des étoiles dont la lumière n’atteint la terre qu’après qu’elles se soient désintégrées et ne sont plus. Il est des hommes dont la mémoire scintillante éclaire le monde après qu’ils aient disparu ».

Puis le GR Haïm Korsia il a repris les mots de Jacques Chirac à Ady Steg parlant du grand professeur qui était resté le « petit garçon de 7 ans arrivé en France le coeur grand ouvert », « un de ces juifs qui a fait la France » a dit le GR Korsia. « Ady Steg avait le cœur grand ouvert ».

On a dit le Kaddish et on a jeté de la terre d’Israël dans sa tombe. Tout était très simple. Comme lui.

Haïm a repris le passage du Talmud qui dit : « Jacob n’est pas mort car chaque fois qu’on parle de lui ses lèvres sourient dans sa tombe ». Ady devait sourire quand tous ses enfants parlaient de lui, les larmes au yeux et le rire souvent. Un Tsadik.

Ady Steg (Zatsal), un juif qui a construit la France

DISCOURS DE M. JACQUES CHIRAC, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, SUR L’OEUVRE, LA CARRIÈRE ET L’ENGAGEMENT DU PROFESSEUR ADOLPHE SREG, PARIS, LE 26 FÉVRIER 2001.

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Monsieur le Professeur, monsieur le Président,
Cher Ady Steg,
Mesdames, messieurs,
Si je m’adresse ainsi à vous, au milieu de tous vos proches, votre famille, vos amis, vos collaborateurs, et aussi cette autre famille culturelle et spirituelle qu’est la Communauté, si bien représentée ici aujourd’hui, c’est parce que je voudrais honorer en vous plusieurs êtres dans un être, plusieurs parcours dans un parcours, plusieurs vies dans une vie. C’est cette pluralité au sein d’une même cohérence, ces histoires au sein d’une même histoire qui font les destins exceptionnels.
Aujourd’hui, réunis autour de vous par les liens de l’estime, du respect, de l’amitié, nous vivons, avec vous, un moment de ce destin, un moment de reconnaissance, de consécration, mais aussi une étape.
*
Un destin suppose d’abord, de la part de celui qui le construit, une immense volonté. L’on mesure bien combien grande fut la vôtre, à la distance qui sépare le petit garçon né dans un village juif -un shtetl- au fin fond des Carpates, dans une région que vous qualifiez « d’indéterminée », tour à tour hongroise, slovaque, russe, ukrainienne, et le grand professeur, le grand chirurgien, membre de l’Académie de Chirurgie, de l’Académie Nationale de Médecine, parvenu, à force de travail, de science, de talent, mais aussi d’autorité morale, au faîte de sa profession.
Je ne rappellerai pas ce matin tout ce que la médecine, et plus spécialement l’urologie, vous doivent. Je dirais simplement que, Professeur agrégé, vous avez occupé avec éclat la Chaire d’Urologie de l’Hôpital Cochin, que vos travaux, vos publications, vos ouvrages font autorité dans le monde entier, que de multiples distinctions, plusieurs Grands Prix décernés en France ou en Europe, des titres de Docteur Honoris Causa de l’Université de Jérusalem notamment et, l’année dernière, de l’Université d’Athènes, en attendant peut-être celle de Rome, sont venus récompenser une carrière exceptionnelle. Du « grand patron », vous avez le rayonnement, la notoriété. Du Docteur en médecine, et chacun sait à quel point vous tenez à ce titre, vous avez la proximité, la simplicité vraie.
C’est autant le chemin parcouru que le point d’arrivée que je voudrais saluer en premier lieu.
Au-delà des efforts, du travail, de la volonté, construire un destin suppose que l’on fasse des choix, ou plus exactement, que l’on choisisse en pleine conscience, pour les faire siens, les possibles proposés par les circonstances de la vie.
Ainsi, vous étiez brillant, doué pour les études, mais vous avez choisi, avec tout le soutien et toute l’abnégation des vôtres, d’être celui qui porte très haut la fierté familiale.
Ainsi, vous êtes arrivé en France à l’âge de sept ans, mais vous avez choisi d’être Français, avec votre coeur, avec votre raison. Vous dites joliment « en quelques mois, les Gaulois étaient devenus mes ancêtres, et je vivais la même émotion que mes camarades avec Roland à Roncevaux, Charlemagne à Reims ou Jeanne d’Arc à Domrémy ». Vous avez aimé la France dans son histoire, dans ses valeurs, dans l’espérance qu’elle porte, malgré les zones d’ombre, et notamment les périodes où son Etat, incarné par un roi ou un gouvernement, fit à votre communauté un mal irréparable. Vous avez aimé la France comme peuvent l’aimer ceux dont elle ne fut pas tout de suite la patrie.
Ainsi, vous êtes né juif, mais vous avez choisi le judaïsme, avec toute votre passion. Il fut d’abord le paysage spirituel de votre enfance, baignée par la piété familiale, éclairée par le shabbat, dont vous évoquez l’intensité heureuse, l’alternance d’allégresse et de mystère, le sentiment de liberté et de plénitude. Il fut ensuite l’objet de votre étude. Vous avez été l’élève de maîtres prestigieux, comme les philosophes André Néher, Emmanuel Lévinas ou Manitou. Pour vous, le judaïsme est inséparable de l’étude, de la transmission, de l’approfondissement. C’est non seulement la condition de sa survie, mais c’est aussi sa vie même, son essence, et c’est pourquoi vous avez tout fait pour que le judaïsme se déploie dans les écoles, les centres universitaires, les bibliothèques, autant que dans les synagogues.

Comme votre ami Schmuel Trigano, vous croyez que le judaïsme est aussi exigence intellectuelle et morale, intelligence du monde et de l’histoire.
Homme de choix et de volonté, vous êtes, Cher Ady Steg, un homme engagé. Toute votre vie a été placée sous le signe de l’engagement.
Dans la Résistance, d’abord, parce que vous aimez la France, la vraie France, au point de prendre tous les risques pour elle. Ainsi, vous avez été membre des FFI de Sarlat, puis du 3ème Bataillon d’Armagnac dans le Gers.
Engagement dans la médecine, ensuite, la médecine au service des hommes. Ainsi, parallèlement à l’urologie, vous vous intéressez passionnément au problème des urgences, auquel vous consacrez de nombreux rapports et publications au sein du Conseil Economique et Social. Plus généralement, vous ne cessez de poser et de vous poser les questions essentielles : l’homme face à la souffrance, l’homme face à la mort, les droits et la dignité de la personne malade. Médecin, vous faites oeuvre d’humaniste et de philosophe, rendant à l’homme toute sa place dans un monde parfois « technicisé » à l’excès, où les patients sont objets davantage que sujets.
Engagement dans la vie communautaire. Vous êtes successivement Président de la Section de Paris de l’Union des Etudiants Juifs de France, Vice-Président de l’Union Mondiale des Etudiants Juifs, Membre du Comité Directeur du Fonds Social Juif Unifié, Président du CRIF, et enfin Président de l’Alliance Israélite Universelle. Cette responsabilité est sans doute celle qui correspond le mieux aux traits les plus marquants de votre personnalité : le goût de la transmission et de l’étude, mais aussi le sens du dialogue, l’ouverture aux autres, le respect des autres.
Cet engagement communautaire puise à bien des sources.
Il est d’abord celui de l’élève du Lycée Voltaire, qui arrive en classe, pour la première fois, avec l’étoile jaune au revers de sa veste, suscitant, avez-vous dit, « l’émotion ou la consternation » de vos camarades, mais aussi la belle réaction de votre professeur de lettres, Monsieur Binon, qui fit étudier, ce jour-là, le célèbre texte de Montesquieu intitulé « De la tolérance ».
Il est celui du fils dont le père a été envoyé dans les camps, dont heureusement il reviendra, et dont la carte de prisonnier portait simplement la mention « En surnombre dans l’économie nationale ». Vous avez été ce jeune juif sauvé, comme bien d’autres, par les réseaux de solidarité mis en place par ces Justes dont le courage tranquille a éclairé une période très sombre.
Cet engagement est celui de l’adulte, français et juif, juif et français, qui veut reconstruire, faire vivre, revivre ce que la Shoah avait voulu détruire. Vous aimez à citer Manès Sperber : « Tué, je vivrai ». Là est le message. Vous portez le rêve d’une communauté non communautariste, éloignée de tous les fanatismes, ouverte, généreuse, mais aussi forte de son identité, fière de son histoire, de sa culture, de ses traditions, de sa spiritualité. Vous portez le rêve du même et de l’autre, de la ressemblance et de la différence, de l’harmonie et de la continuité entre le passé et le présent. Vous portez le rêve d’une citoyenneté multiple où se mêlent, inséparables, l’amour de la France et l’amour d’Israël, le souci d’Israël.
Souci particulièrement fort, aujourd’hui, pour l’Etat-refuge, l’Etat-symbole, l’Etat-mémoire, à l’heure des déchirements et des angoisses face à une paix sans cesse différée. Et je tiens à vous dire, Cher Ady Steg, combien je souhaite que le dialogue, les efforts réciproques, le respect mutuel l’emportent sur l’incompréhension et la violence. Un respect qui signifie la reconnaissance, par tous, de la légitimité d’Israël, et de son droit imprescriptible à des frontières sûres et reconnues, dans le respect, naturellement, des autres peuples de la région. Chacun le sait, il n’y a pas d’autre solution que la paix. En dépit ou à cause des sentiments de crainte, d’inquiétude, d’insécurité, si largement partagés, mon espoir c’est qu’il y ait finalement une volonté plus forte encore d’aller jusqu’au bout du chemin de la paix. Ce souhait, je sais que vous le partagez.
*
Ces différents engagements, Cher Ady Steg, vous désignaient pour être, aux côtés de son Président, que je salue ici, le principal animateur de la Mission Mattéoli. La tâche n’était pas facile. Il fallait, loin des passions, par le travail, l’étude, la recherche, établir la vérité, quel que fut son visage, révéler le passé pour en tirer toutes les conséquences pour le présent, en justice et en équité.
Sous l’autorité de Jean Mattéoli, grand Résistant, déporté, et, comme vous, serviteur du bien public,
avec beaucoup d’autres personnalités remarquables, vous avez aidé notre pays à regarder son passé

avec beaucoup d’autres personnalités remarquables, vous avez aidé notre pays à regarder son passé tel qu’il fut, avec ses ombres et ses lumières, ses renoncements, ses lâchetés, mais aussi sa dignité, son courage discret, son héroïsme. Dans la sérénité, avec l’aide de tous ou de presque tous, vous avez accompli pour la France une oeuvre considérable, une oeuvre indispensable de réflexion, de retour sur l’histoire, sans laquelle une nation ne peut vraiment aller de l’avant.
Partout, vous avez témoigné, vous avez expliqué ce qui s’est passé pendant les années grises, l’horreur, l’inacceptable, les interdits, les discriminations et notamment les spoliations innombrables, mais également la survie de 75 % de la communauté juive grâce beaucoup à la mobilisation de tant de nos compatriotes, restés inconnus.
Vous avez su montrer en quoi notre histoire était spécifique et ne pouvait se comparer à aucune autre, et pourquoi nul n’était mieux placé que notre pays et ses pouvoirs publics pour comprendre, pour mesurer, pour réparer, les blessures et les injustices perpétrées sur son sol. Par l’ampleur des travaux de la Commission, par la rigueur de ses recherches, par l’exigence morale qui a accompagné sa démarche, vous avez su convaincre, en France, mais aussi et c’était capital, hors de France. A ce titre, avec son Président et tous ses membres, vous avez bien mérité de la Nation.
*
Cher Ady Steg, c’est pour l’ensemble de ce parcours, parcours professionnel, personnel, moral, spirituel, effectué en profonde harmonie avec votre épouse qui a tout voulu et tout partagé avec vous, et à qui je présente mes affectueux hommages, que la France vous décerne aujourd’hui sa plus haute distinction. C’est au Professeur, au Président, à l’homme public que je vais la remettre, mais aussi et peut-être surtout au petit garçon de 7 ans arrivé en France le coeur grand ouvert.

Kaddich pour Ady Steg

‘Le Talmud enseigne : « On ne fait pas de monument à la mémoire des Tsaddik ; ce sont leurs œuvres qui assurent leur avenir » (Ady Steg)

C’est avec tristesse que nous apprenons le départ d’Ady Steg (zatsal). Toutes nos condoléances à Gilberte son épouse, Jean-Michel et Gabriel ses fils, Diane, et tous ses petits enfants.

Ady Steg et le GR Haïm Korsia

Un jour de 2010 Diane Segalen et mon ami Jean-Michel Steg m’ont amené gouter à Pourim chez Ady et son épouse en famille. En me voyant, alors que je n’étais pas encore converti il m’a lancé :

« Et vous êtes juif d’où ? »

Quand je lui ai répondu que je n’étais pas juif il m’a dit que je me moquais de lui. Et il m’a lancé : « Vous faites parti des Hassidim, Loubavitch non ? « ; Je ne comprenais rien de ce qu’il me disait.

La vies est étrange. Parfois on reconnaît un visage… peut être que toute connaissance est une reconnaissance.
J’ai ensuite compris qu’il avait raison. Et je me suis mis à la recherche de mes ancêtres juifs de Corse.

Je veux tout d’abord adresser à Jean-Michel, Diane et Gabriel ma prière et mon tendresse pour ce tsadik qui vivaient alors avec son épouse Gilberte dans son appartement prés du Champs de Mars. j’entrais dans un autre monde, on se serait cru quelque part en Mittle Europa.

Le parcours d’un Mensch

Ady Steg est né, le 27 janvier 1925, à Stary Verecky (Tchécoslovaquie), dans une famille juive orthodoxe. Son père, Mordechai (Martin) Steg,  quitte le village pour Paris en 1928, et y fait venir le reste de la famille (sa femme Feige née Mayer et trois enfants) en 1932. Ady Steg fait ses études primaires dans le quartier du Pletzl (Temple) puis secondaires au lycée Voltaire à Paris. Son père arrêté survit à la déportation à Auschwitz et retourne à Paris, échappe à la rafle du Vel d’Hiv. Ady Steg est sauvé par l’abbé Glasberg au « château » de Bégué, à Cazaubon, dans le Gers. Kuhlor Glasberg est né à Nowa Chartoriya en 1902 dans une famille de l’importante communauté juive de Jitomir (capitale de la Volhynie annexée par la Russie). Il a été converti enfant au christianisme même si sa grand mère la initié au judaisme. Ady devient FFI pendant la guerre. Aprés guerre il devient urologue et sera Titulaire de la chaire d’urologie de l’hôpital Cochin, membre titulaire de l’Académie nationale de médecine. Il épouse Gilberte Nissim née à Salonique qui sera auprès de lui jusqu’à aujourd’hui.

Il sera le leader et fondateur de nombreuses institutions juives : UEJF, FSJU, CRIF, AIU, Fondation France-Israël, Fondation pout la Mémoire de la Shoa…

Ady Steg est un surtout de ces hommes qui ont fait le siècle, l’histoire et l’identité de la France.

Le témoignage de l’homme

Voici son témoignage en 1987 devant la commission des sages pour le code de la nationalité :

« […] Je suis né en Slovaquie, dans les fins fonds de la Slovaquie, peut-on dire, dans ce qu’on appelait la Ruthénie subcarpatique, au bout du monde en quelque sorte. Je suis arrivé en France en 1932, gamin. J’avais tout pour plaire à l’époque ! J’étais juif, métèque, classé globalement dans la catégorie des Moldovalaques, dans Gringoire ou dans je suis partout. Par conséquent, j’avais tous les facteurs de rejet, si vous voulez. »

Eh bien, je suis entré à l’école communale et la notion qui m’apparaît maintenant en vous parlant, c’est que très rapidement à l’école communale je me suis senti français. J’ai appris à lire et à écrire comme mes camarades, j’ai joué aux billes comme eux, j’ai reçu les « témoignages de satisfaction » qu’on donnait à l’époque. J’ai collectionné les images de Jeanne d’Arc et de Vercingétorix (encore un !) ou d’Henri IV. Non seulement je me sentais français, mais j’ai le sentiment que j’étais considéré comme français par mes camarades. J’en ai non seulement le sentiment, mais j’en ai la certitude qui, elle, alors, s’illustre par un épisode plus tardif pendant la guerre et sous l’occupation allemande, le jour précis où je suis arrivé au lycée Voltaire porteur de l’étoile jaune le premier matin.

Cela a suscité l’émotion dans la classe, la consternation. Consternation car la plupart de mes camarades ignoraient que j’étais juif ou que j’étais étranger. Et j’étais à la fois désigné comme juif et étranger.

Dans un silence très impressionnant, le professeur de lettres, de français, M. Binon dont j’évoque la mémoire ici, a dit : « Mes enfants – il ne s’adressait pas toujours à la classe en disant « mes enfants », mais là il a dit « mes enfants » -, ouvrez votre livre de textes à la page X et nous allons étudier un texte de Montesquieu qui s’intitule « De la tolérance ».

J’ai le souvenir de cette heure où, vraiment, dans un silence absolu, nous avons parlé de la tolérance pendant une heure et, quand nous sommes descendus à la récréation dans la cour, mes camarades de classe se sont véritablement agglutinés autour de moi et certains d’entre eux, cela ne se faisait pas du tout à l’époque, m’ont embrassé. J’ai eu là l’émotion la plus profonde et l’illustration de mon intégration totale. »

Le témoignage d’Ady Steg sur l’abbé Glasberg qui lui a sauvé la vie

Voici son témoignage :

 » Après avoir échappé à la rafle du Vel’ d’Hiv, le 16 juillet 1942 à Paris, nous avons pu ma sœur (15 ans) et moi (17 ans) nous procurer de faux papiers et grâce à un passeur, franchir la ligne de démarcation et gagner la zone non occupée. Le 13 août 1942, nous nous trouvions à Lyon (en route vers Grenoble où nous allions rejoindre notre frère aîné) et nous avons été arrêtés par la police française pour « usage de faux papiers ».
Aussitôt nous fûmes conduits chez le juge d’instruction. Celui-ci, dans une diatribe violente, s’est déchaîné contre nous, nous traitant de métèques, d’anarchistes, de communistes… et nous a fait interner moi à la prison Saint-Paul, et ma soeur à la prison Saint-Joseph. Nous y sommes restés deux mois et demi. Le 27 octobre 1942, nous avons comparu devant les juges. Le tribunal, après une brève délibération, a prononcé un non-lieu et nous avons été libérés le jour même. Ainsi, à l’opposé du juge d’instruction, et dans la même juridiction, les juges du tribunal ont courageusement interprété les textes de l’époque de la législation sur les juifs non pas contre nous, comme l’a fait le juge d’instruction, mais en notre faveur !
Recueillis pendant quelques jours par des amis qui, eux aussi, se cachaient à Lyon, il nous a été conseillé « d’aller voir l’Abbé Glasberg* ». Celui-ci animait les Amitiés chrétiennes auprès du Cardinal Gerlier*. L’Abbé nous a accueillis avec chaleur et nous a immédiatement pris en charge. Au bout de quelques jours, il nous a munis de « vrais faux papiers » et il nous a fait partir, ma soeur dans un refuge, à Vic-sur-Cère (Cantal), et moi au « château » du Brégué, à Cazaubon, dans le Gers. Dans le train qui m’amenait à Toulouse, puis à Auch, j’ai aperçu les colonnes de soldats allemands se dirigeant vers le Sud. Ce jour-là, en effet, les Allemands envahissaient tout le territoire. C’en était fini de « la zone non occupée ».
Le « château » du Bégué était une grande résidence mise à la disposition des Amitiés chrétiennes par le comte* et la comtesse d’André*. C’était un refuge où était regroupée une centaine de Juifs, en majorité évadés ou « exfiltrés » des camp de Gurs et de Rivesaltes. J’y fus accueilli par son directeur Victor Vermont. Je devais rapidement apprendre qu’en fait il s’agissait du frère de l’Abbé Glasberg ! Vermont étant la traduction en français du nom allemand Glasberg. Victor Vermont allait jusqu’à son dernier séjour veiller sur moi comme un grand frère.
A Cazaubon, le lieutenant Vermont avait deux alliés précieux : M. Fernand Sentou, Maire de Barbotan-les-Thermes qui jouxte Cazaubon et Mme Ducassé, la secrétaire de la mairie. Grâce à eux, il a pu disposer pour tout le monde de « vrais faux papiers » : cartes d’identité, mais aussi cartes d’alimentation.
L’Abbé Glasberg* venait souvent de Lyon pour s’assurer que tout allait bien au Centre, tant sur le plan matériel que sur le plan de la sécurité, mais de surcroît il s’entretenait avec chacun d’entre nous. J’ai eu avec lui à plusieurs reprises de longues conversations, j’y reviendrai dans un instant.
Au Bégué, nous effectuions des travaux agricoles, plus pour nous occuper, que par souci d’efficacité, car aucun d’entre nous n’avait d’expérience agricole. Il arrivait que nous soyons détachés pour quelques jours et parfois plus pour aider, sur leur demande, des paysans de la région, notamment pendant les vendanges. Je pense que les paysans n’étaient pas dupes et savaient que nous n’étions pas de simples réfugiés de « la zone occupée ». Jamais ils n’y ont fait aucune allusion, jamais il n’y eut de dénonciation.
Il est vrai que nous étions protégés et cette protection venait essentiellement de l’Abbé Glasberg*. A chacune de ses visites, il se rendait souvent à Cazaubon et à Barbotan pour s’y montrer en soutane et parfois il disait la messe. Il était connu comme le « curé du Bégué », ce qui était en quelque sorte un brevet de chrétienté qui suffisait aux paysans qui évitaient par ailleurs toute inquisition.
Il n’en reste pas moins que nous étions en danger. Tous certes, mais surtout l’Abbé Glasberg* – dont chaque venue au Bégué était une aventure périlleuse – et bien sûr Victor Vermont. Le 16 août 1943, celui-ci fut arrêté par la Gestapo venue d’Agen, dénoncé, semble-t-il, par un condisciple séminariste (avant d’entrer dans l’armée, Victor avait été au séminaire). Prévenu par téléphone par la secrétaire de mairie auprès de laquelle la Gestapo venait de s’enquérir à son sujet, Victor Vermont a refusé de s’enfuir et délibérément s’est sacrifié pour nous. Conduit à Agen, puis transféré à Fresnes, il a été déporté et n’est pas revenu. Victor Vermont reste à jamais dans notre coeur.
Après l’arrestation de Victor Vermont, un nouveau directeur, M. Luino, fut installé par l’Abbé Glasberg*.
Comme je l’ai mentionné, l’Abbé Glasberg* était très attentif à chacun d’entre nous et j’ai personnellement bénéficié de sa sollicitude. Il avait appris qu’au Bégué, je préparais le baccalauréat par correspondance (au travers de l’Ecole Universelle). Il a décidé de m’envoyer étudier dans un lycée. Il m’a présenté à Mgr Théas*, évêque de Montauban. Celui-ci m’a dirigé vers le collège de Sarlat, en Dordogne, dont le proviseur dirigeait la Résistance de la ville et auquel il m’a recommandé. C’est la que j’ai effectivement pu suivre les cours de la classe de philosophie et le soir, pour justifier ma présence dans ce collège, j’assurais les fonctions de « pion » dans les dortoirs.
Telle est mon expérience d’un des centres dirigés par l’Abbé Glasberg* et son adjointe Nina Gurfinkel. Il faut savoir que la Direction des Centres d’Accueil des Amitiés chrétiennes comportait de nombreux autres refuges qui ont permis le sauvetage de centaines de juifs et, d’autres que moi, pourraient faire état de leur expérience personnelle qui témoignerait de l’ampleur de cette action. Pour ma part, je voudrais terminer en soulignant les particularités des Amitiés chrétiennes.
En premier lieu, il s’agissait d’une oeuvre très ostensiblement chrétienne, mais sans aucune visée prosélyte. L’Abbé y veillait personnellement.
Une anecdote me semble mériter d’être rapportée. Un vendredi soir, à la fin du dîner, l’Abbé s’est assis à côté de moi – il savait que j’étais de famille orthodoxe – il m’a demandé : « chante moi des zemirot », c’est-à-dire des chants traditionnels du repos de Chabbat. Ce que j’ai fait. Il est resté longtemps silencieux. Ce fut pour moi un moment de grande émotion et, je pense, pour lui également.
D’autre part, et c’est une autre particularité, l’Abbé Glasberg, pour entreprendre son action de sauvetage, n’a pas eu besoin d’attendre Jean XXIII, Seelisberg, Vatican II, Nostra Aetate, Jean-Paul II … Sa seule foi chrétienne lui a suffi, comme elle a suffi à son frère Victor, pour aller au sacrifice. Nous leur devons une éternelle reconnaissance.
En évoquant leur souvenir, me revient cette pensée d’Emmanuel Lévinas : « Ce qui reste après tant de sang et de larmes, c’est l’abnégation individuelle qui trouve, sans hésiter, la voie droite des Justes ».
Pour terminer, je voudrais vous dire qu’avec l’Abbé Glasberg* j’ai connu un Tsaddik… un juste.

Le Talmud enseigne : « On ne fait pas de monument à la mémoire des Tsaddik ; ce sont leurs œuvres qui assurent leur avenir ». Il sera ainsi pour l’Abbé Glasberg*.
Je crois pouvoir, en sa mémoire, évoquer ces mots bouleversants dédiés, il y a longtemps, à la mémoire de Hannah Szenes, cette jeune combattante de la Hagannah qui, parachutée en Yougoslavie en 1944 parmi les partisans, pour aider au sauvetage des juifs, fut arrêtée torturée et fusillée : « Il est des étoiles dont la lumière n’atteint la terre qu’après qu’elles se soient désintégrées et ne sont plus. Il est des hommes dont la mémoire scintillante éclaire le monde après qu’ils aient disparu ».
Professeur Ady STEG

In memoriam frère Matthieu Collin

Quelques images du frère Matthieu Collin parti vers D. il y a une semaine datées de juin 2011. Lors de nos chaudes conversations sur les rapports entre christianisme et judaïsme à l’Abbaye de la Pierre Qui Vire.

Matthieu a été mon maître des études et un ami intime jusqu’à sa mort. Il était un passionné d’Israël et du judaïsme. C’est grâce à ses recherches et à ses notes que j’ai écrit  Jésus le rabbin qui aimait les femmes , « Jésus de Nazareth juif de Galilée , L’invention du christianisme Jésus l’homme qui aimait les femmes, une vision juive de Jésus qui était la sienne comme authentique chrétien. Spécialiste des psaumes, cinq livres considérés comme le résumé de la Torah par la Tradition juive, il me transmettra cette passion.

frère marc, mars 1980
Didier Meïr Long, La Pierre Qui VIre, 2019

Comment la Volkswagen a été créée par un ingénieur juif allemand, avant d’être réinventée par Adolf Hitler et ses amis

Bib’

Je suis né dans la civilisation de l’automobile… avant de grandir dans celle d’Internet. La civilisation d’amour de la bagnole faite par le peuple pour le peuple, (Volkswagen, « la voiture du peuple »), a précédé celle de l’amour universel de Facebook : « Tu likeras ton prochain comme toi-même ! ». Je voudrais m’intéresser ici au cas très particulier de la Volkswagen. Permettez moi un contour par une vie la mienne.

Mon père a été ingénieur chez Michelin pendant 25 ans (service Z : mélanges, service F: recherche…), il a construit et travaillé dans les usines de Greenville en caroline du Sud, de Turin en Italie, de Bilbao Espagne, au Brésil, au Japon… Il a fabriqué des machines à mélanger les gommes, à faire éclater des pneus d’avion arrosés d’eau en choc sur une piste d’asphalte dans une chambre blindée, à faire rouler des pneus grands comme des maisons pour la forêt amazonienne en recréant une ambiance de serre à Clermont Ferrand, à faire rouler des heures des 30 tonnes chargés de plomb sur les pistes de Ladoux… Je me rappelle de Ted Key un fournisseur texan de gomme qui venait manger à la maison à Clermont Ferrand, avec son gros accent, sans un mot de français, en chapeau de cow-boy, draguait ma mère, et se tapait des filles aux Texas au fond d’un caravane après quelques whisky. « Un whisky et un barbecue sinon rien ! » J’ai été globalisé dés les années 70 ! Mon père partait aux US pendant des mois et nous envoyait des cartes postales de Cap Canaveral où décollait Apollo. On était super fiers de partir sur la lune nous à la maison !

J’étais un Bib’ (Bibendum) dés15 ans, à Clermont Ferrand. A La Mission (service AP, comme apprenti) car pour devenir cadre il faut d’abord y être ouvrier. Donc 40 heures d’atelier pour commencer, les 3 huit l’été. Un bib’ ne peut être un bon cadre que s’il a été ouvrier. Édouard Michelin, de regrettée mémoire, a usé ses fonds de culotte à La Mission. Ce régime de fer m’a préparé au monastère et recyclé ma passion de la mécanique pour démonter des mobylettes volées à des fins plus morales.

Porsche Cayenne jaunes

Bien des années plus tard, en 2016, l’année de ma Brit mila, alors que je redevenais Meïr, j’ai travaillé avec un grand dirigeant de Michelin pour qui j’ai de l’affection car il porte en lui les hautes valeurs de la manufacture. Nous parlions avec lui et ma collègue Claire du Dieselgate chez Volkswagen, la tricherie du siècle sur les émissions de CO2 par les véhicules.

J’avançais que Ferdinand Piëch le patron de Volkswagen n’était peut être même pas au courant de ce qu’avaient fait ses équipes… et qu’il allait porter le chapeau a cause du Führerprinzip, ce (« principe du chef ») essentiel au fonctionnement du régime nazi qui consiste en la soumission aveugle aux ordres d’un Führer intégré quasi spirituellement, qu’il avait fait régner sur ses équipes pendant des décennies.

Claire m’a immédiatement mis un coup de pied sous la table. Bien visé. J’ai dû faire une grimace derrière ma cravate car mon interlocuteur a répondu :

 » Laissez le parler Claire ! Savez-vous que le patron de Volkswagen Ferdinand Piëch  petit-fils du fondateur de Porsche est arrivé à Aulnat, l’aéroport de Clermont Ferrand, pour rencontre notre manufacture, son fournisseur, il a quelques années, et qu’il a demandé que 3 Porsche Cayenne jaunes l’attendent au pied de l’avion ? « 

Une demande impossible à satisfaire bien sûr, la couleur jaune n’étant pas la plus demandée. Mais comment refuser cela à l’empereur de l’industrie automobile  allemande réunissant Audi, Bugatti, Porsche, Lamborghini ?
La Manufacture à dû alors en dénicher à des milliers de kilomètres.

Pourquoi jaune ? Écoutez la suite. Il faut remonter quelques années en arrière.

Ferdinand Piëch et les nazis recyclés

Michelin à payé cher son combat contre les nazis. Créateur du maquis d’Effiat, Marcel Michelin, fils d’André el cofondateur de Michelin mourra à Buchenwald en 1945 pour Résistance. Son quatrième fils, Jacques et l’épouse de Jean, frère de Marcel, ont arrêtés par la gestapo. Jacques Michelin sera sauvé par les Américains au camp de Flossenburg. Ce qui explique les accords aprés guerre autorisant Michelin a vendre aux US et Goodyear en France.

Coté Allemand, Continental est devenu l’épine dorsal du régime nazi (Paul Erker). Sans ses pneus les armées d’Hitler n’auraient pas pu déferler sur l’Europe et la Russie dont les prisonniers étaient traités comme des esclaves. «Ils peuvent bien mourir, il y en aura d’autres» disait Hans Odenwald, un des directeurs de l’époque. Conti, entreprise modèle du nazisme tardera a faire la lumière sur son passé en n’ouvrant pas ses archives.

Ferdinand Piëch petit fils de Ferdinand Porsche, grand copain d’Adolf, était un homme dur et impitoyable qui réglait ses comptes sans pitié. Ses deux parents étaient des partisans de l’idéologie nazi, et il avait recyclé  le Führerprinzip comme mode de management chez Volkswagen (« la voiture du peuple ») et dans son empire. Un mode de management ou la fin justifie tous les moyens même les plus immoraux pourvu qu’ils soient efficaces.

Qui se souvient du KDF, Kraft durch Freude « La force par la joie » cette grande organisation de loisirs contrôlée par le Reich intégrée au Deutsche Arbeitsfront (DAF, Front allemand du travail) remplaçant les syndicats, dissous en 1933. La KdF met en place la production d’une voiture bon marché, la KdF-Wagen, ancêtre de la Coccinelle de Ferdinand Porsche, une nouvelle ville, baptisée KdF-Stadt, est construite à côté du village de Wolksbourg près de Hanovre pour y abriter usines et ouvriers, de son système d’épargne pour permettre aux simples ouvriers de s’offrir le luxe d’une voiture ?


Le 17 février 1939, Ferdinand Porsche présente sa KdF-Wagen, ancêtre de la Coccinelle à Adolf Hitler
La coccinelle Volkswagen, Adolf Hitler et le Dr Ferdinand Porsche. (Lane Motor Museum)

Comme l’a montré Yohan Chapoutot, Reinhard Höhn, un ‘brillant juriste allemand’ a intégré le Menschenführung, « la direction des hommes » à la reconstruction de l’industrie allemande après-guerre (voir ici). « On pourrait dire que Reinhard Höhn est une sorte de Josef Mengele du droit« , écrit Johann Chapoutot. Nazi, passe entre les filets de la dénazification en 1945 avant d’enseigner les méthodes de management du Reich dans l’industrie allemande pendant les années 70 avec force de livres indigestes et de méthodes barbares socialisées au nom de la rationalisation des tâches pour le « matériel humain ». Il meurt dans son lit à l’âge de 96 ans. « à sa mort, en 2000, la presse de droite et la presse de gauche l’ont encensé. Tout le monde s’accordait pour dire qu’il avait été le grand artisan du miracle économique allemand« , rapporte Chapoutot. Bien sûr le management a été inventé bien avant les nazis en France et aux US et il ne s’agit que d’une dérive mais ces faits montrent une réalité méconnue.

Pour l’anecdote Reinhard Höhn affectionnait sa Mercedes verte « verte comme son goût pour la nature et comme sa veste de chasse. » rapporte Chapoutot.

Alors quand en mars 2019 le patron de Volkswagen a dit : « EBIT macht frei » (« la rentabilité rend libre ») pour commenter la mauvaise rentabilité de son entreprise, tout le monde a entendu le solgan nazi « Arbeit macht frei » Le travail rend libre » inscrit à l’entrée d’Auschwitz. Il s’est excusé mais depuis le docteur Freud on sait que les lapsus ont parfois un sens.

Ferdinand Piëch a été évincé de son empire en 2015 par le Dieselgate.
Il est mort le verre à la main, au cours d’un repas, à 82 ans, l’an dernier. La presse mondiale l’ a célébré. Mais un petit détail semble avoir échappé aux commentateurs ébahis devant cette saga quasi mythologique d’un Kaiser ressuscitant l’Allemagne après-guerre par le miracle de l’automobile.

La « voiture du peuple » juive

Hitler a annoncé au salon de l’auto de Berlin en 1934 sa volonté de lancer le programme d’une « voiture pour le peuple » : la Volks-wagen sera le pilier de la mythologie de la nouvelle civilisation Völkisch, il appelle à la fondation d’un Etat composé uniquement d’allemands et de germains, un Reich qui doit durer 1 000 ans. Il nomme le Dr Ferdinand Porsche à ce vaste programme de pureté du sang, de rassemblement du peuple et de mythologie païenne délirante qu’affectionne Himmler dont la voiture pour le peuple sera le symbole triomphant.

Josef Gantz, 1933

En cet été 1934, un certain Josef Ganz est la cible d’une tentative d’assassinat. Qui est-il ? un ingénieur juif qui a inventé tous les concepts de la Volkswagen que les nazis on tenté de rayer de la carte de l’histoire et de l’humanité. C’est lui qui a inventé tous les concepts de la Volkswagen qui a symbolisé la résurrection allemande aprés guerre. Un site lui est consacré. La plupart des éléments constitutifs de la Volkswagen, ont été soit brevetés par Josef Ganz, soit il les a fortement recommandés dans son magazine d’automobile Motor-Kritik. Il avait travaillé comme consultant pour Adler, Mercedes-Benz et Standard pour concevoir l’Adler Maikafer ou May Bug, et la Standard Superior et désirait sortir de l’histoire des voitures forcément pour les bourgeois puisque à la remorque des calèches du 19eme siècle. Il a été dénoncé par le fonctionnaire nazi Paul Ehrhardt, qui avait travaillé avec Ganz à Motor-Kritik et la Gestapo l’a arrêté pour chantage industriel présumé.

La KdF-Wagen de Porsche est un peu différentes de la Standard Superior de Ganz de 1933 qu’Hitler voit sur le stand du salon où est Ganz, mais tous les concepts sont là.

Standard Superior 1933
M23A42 1930’s ADOLF HITLER with DR. PORSCHE at the launch of ‘the people’s car’ KDF VW Volkswagen Beetle prototype convertible air-cooled motorcar at Fallersleben Wolfsburg Germany May 1938. Image shot 1938.

Les bombardements alliés ont réduit en poussières l’usine Volkswagen, qui produisait des véhicules militaires pendant la Seconde Guerre mondiale mais les libérateurs britanniques ont vu dans la fabrication de Coccinelle une Résurrection convenable pour l’Allemagne nazie en ruines.

Le Dr Porsche comme beaucoup de dirigeants allemands d’après guerre ne sortait pas de nulle part. Ganz, lui, mourra oublié de tous.

Josef Gantz, 1950

Cette histoire a été racontée par le journaliste néerlandais biographie du journaliste néerlandais Paul Schilperoord dans « The Extraordinary Life of Josef Ganz : The Jewish Engineer Behind Hitler’s Volkswagen ». (voir aussi cet article).

Une exposition au Lane Motor Museum de Nashville, (Tennessee), intitulée « The Josef Ganz Story : How a Jewish Engineer Helped Create Hitler’s Volkswagen » lui a été dédiée.

Alors si vous voyez passer un Porsche Cayenne jaune… n’oubliez pas ceux qui ont porté cette couleur en ce jour de Yom HaShoa.

Frère Matthieu Collin, Vie et mort d’un Mensch

Ce post célèbre le souvenir de frère Matthieu Collin, de mémoire bénie, moine du monastère de la Pierre-qui-Vire décédé à 83 ans des suites d’une embolie pulmonaire, dans la nuit de ce « vendredi saint » pour les chrétiens, le 2 avril 2021, à l’hôpital d’Avallon.

Frère Matthieu en 2012, portrait d’Olivier Long

Matthieu a été mon maître des études et un ami intime jusqu’à sa mort. Il était un passionné d’Israël et du judaïsme. C’est grâce à ses recherches et à ses notes que j’ai écrit  Jésus le rabbin qui aimait les femmes, Jésus de Nazareth juif de Galilée , L’invention du christianisme , Jésus l’homme qui aimait les femmes, une vision juive de Jésus qui était la sienne comme authentique chrétien. Spécialiste des psaumes, cinq livres considérés comme le résumé de la Torah par la Tradition juive, il me transmettra cette passion.

L’enseignement de Nostra Aetate et l’amitié avec Pierre Leenhardt

Jacques Collin de son nom civil, est né à Valence le 26 février 1938.

Entré à 20 ans au monastère de la Pierre-qui-Vire (Moran) il y revint deux ans plus tard après un bref séjour chez les Carmes pour raisons de santé.

Frère Matthieu, la Pierre Qui Vire, 2012, photo Didier Meïr Long

Matthieu étudie à l’Ecole Biblique de Jérusalem entre 1972-1974 ; c’est là qu’il rencontre Pierre Lenhardt, frère de Sion qui deviendra disciple d’Ephraim Urbach à l’Université hébraïque de Jérusalem et Master Degree in Talmud de l’Université Hébraïque.

Matthieu et Pierre (zal) avaient pris au sérieux l’encyclique Nostra Aetate du Concile Vatican II qui disait  :

« Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs, le saint Concile veut encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel. »

« Les études ? quelles études ? » disait-il. « L’enseignement d’Israël n’est pas universitaire c’est la tradition orale vivante hier et aujourd’hui des Sages d’Israël. Comment étudier si on ne se met pas à l’école des rabbins d’aujourd’hui ? »; et c’est ce qu’il firent.

Ephraïm Urbach sera leur maître.

En Israël, amené à faire des fouilles à propos d’une obscure déesse du panthéon babylonien il tombe amoureux d’une jeune juive. Son père refuse le mariage avec un goy. Matthieu est ramené au monastère par le scapulaire par le père abbé Denis Huerre. Il me racontait l’épisode en rigolant.

Car en réalité Frère Matthieu était un pionnier mais pas seul. C’est le père Abbé de l’époque Denis Huerre, devenu ensuite Abbé général mondial de la congrégation bénédictine de Subiaco qui suite à Nostra Aetate (il qui fut mon père spirituel) avait envoyé Frère Matthias apprendre l’hébreu vivant en Oulpan à Jérusalem et frère Matthieu y poursuivre des études bibliques.

Père Denis Huerre, la Pierre Qui Vire, 1983, photo de Didier Long/ frère marc

Depuis, Pierre Leenhardt (frère Sion) qui vivait à Jérusalem et frère Mathieu, devenus amis, lisaient l’évangile en rétroversion hébraïque à partir du Talmud.

Pierre venait nous faire des cessions de plusieurs jours sur la troisième sonnerie du chofar à Roch HaChana dans la Tradition d’Israël en se lamentant au café « de la catastrophe des mariages mixtes qui allaient faire disparaitre le peuple juif ».

Accomplir la Torah

Frère Matthieu et Didier Meïr Long, La Pierre Qui Vire, 2012

Matthieu considérait que Jésus était un rabbin pharisien de stricte observance venu rassembler uniquement Israël et qu’on ne pouvait comprendre les disputes avec les pharisiens (les Sages du Talmud Hakhamim) que comme une dispute de famille à l’intérieur des croyances partagées par les pharisiens. L’annonce par « la Loi, les Prophètes et les Psaumes » de la résurrection de Jésus dans le récit des pèlerins d’Emmaus (Luc 24) n’était que la réaffirmation du TaNaKh pharisien (acrostiche de Torah, Neviim, Ketouvim).

Quand Jésus dit dans le Sermon sur la montagne : « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi et les Prophètes (Torah , Neviim : le TaNakh) ; je ne suis pas venu abroger mais accomplir » (Mt 5,17), il rappelle que la Torah et son observance gardent toute leur valeur (Torah vemistvot).

Comment le sait-on ? Car le verbe accomplir est un mot technique de l’exégèse pharisienne.

On retrouve ce mot dans le martyre de Rabbi Akiba alors que les romains l’écorchent vif avec des peignes de fer :

« Quand on fit sortir Rabbi Akiva pour le mettre à mort, c’était l’heure de lire le Chema. On lui déchirait la chair avec des peignes de fer et lui, il recevait le joug du Royaume des Cieux. Ses disciples lui dirent : ‘Ô notre Maître ! Jusqu’à ce point !’ Il leur dit : ‘Tous les jours de ma vie j’ai été préoccupé par ce verset : ‘de toute mon âme’ qui signifie ‘même s’il te prend ton âme’. Je me disais : ‘quand parviendrai-je à l’accomplir (’aqayyemennu) ? Et maintenant que cela m’est donné, je ne l’accomplirais pas !’ Il prolongea le mot ‘Un’ (e’had) jusqu’à ce qu’il rendit l’âme. Une voix céleste se fit entendre et dit : ‘Heureux es-tu Akiva, dont l’âme est sortie en disant : Un’ »

TB. Berakhot 61b

Akiva est un fils de converti, un berger inculte, qui, à quarante ans, ne pouvait distinguer le aleph du beth et qui deviendra… un des plus grand maîtres de la Torah et l’un des dix grand martyrs de la tradition juive. Celle-ci l’absoudra assez vite de ses errances messianiques.

On ne comprenait rien à cet accomplissement, prononcé par Jésus sur la croix en l’an 33 : « Tout est accompli », et aussi par Rabbi Akiba lors de son martyr en l’an 135 sans la tradition pharisienne[1].

Paul, autre rabbin pharisien, utilise ce langage de l’accomplissement vers 55 : « Maudit soit quiconque ne persévère pas dans l’accomplissement de tout ce qui est écrit dans le livre de la loi » (Épître aux Galates 3, 10)

Accomplir le midrach des Sages

‘Accomplir’, selon la tradition pharisienne, c’est d’abord découvrir par le ‘midrash’ des Sages l’interprétation autorisée des Ecritures. Le ‘midrash’, selon la racine du mot hébreu, c’est la ‘recherche’, d’abord celle de D.ieu , donc aussi celle du sens de sa Parole pour la mettre en pratique par amour.

Voilà comment il expliquait cela.

« Deux textes tirés du commentaire le plus ancien du Lévitique vont nous permettre de mieux comprendre cela :

‘Si vous marchez selon mes prescriptions…’ (Lv 26,3). Est-il possible qu’il s’agisse des commandements ? Quand l’Ecriture dit [aussitôt après] : ‘… si vous gardez mes commandements et les mettez en pratique…’ (Lv 26,3). Voici que les commandements sont mentionnés. Eh bien, comment pourrai-je accomplir (mequayyem) ‘si vous marchez selon mes prescriptions’ ? En étant appliqués à la Torah »

Sifra sur Lv 26,3. Ed. Weiss 110c

« ‘Mais si vous ne m’écoutez pas…’ (Lv 26,14). [Ceci veut dire : si vous n’écoutez pas] le midrash des Sages. Ou bien est-il possible qu’il s’agisse de ce qui est écrit dans la Torah ? Quand l’Ecriture dit [aussitôt après] : ‘et si vous ne mettez pas en pratique tous ces commandements’ (Lv 26,14). Voici que ce qui est écrit dans la Torah est mentionné. Eh bien, comment pourrai-je accomplir (meqayyem) ‘mais si vous ne m’écoutez pas’ ? En comprenant que cela veut dire : si vous n’écoutez pas le midrash des Sages. »

Sifra sur Lv 26,14. Ed. Weiss 111b

C’est donc l’exégèse qui dans un premier niveau est accomplissement. Il s’agit par le midrash et la tradition orale de dégager une jurisprudence (Hallakah) qui permet d’agir devant Dieu. Ce qui nous permet d’arriver au second sens de l’accomplissement.

Rabbi Akiva en donnant sa vie à Dieu dans le martyr, « accomplit » l’écriture conformément à l’exégèse qu’il en avait lui-même donné et qui est devenue grâce à lui l’exégèse commune, le ‘midrash des Sages’.

Matthieu Collin commente :

« Le texte parle de lui-même ; la ‘réception du joug du Royaume’ c’est la récitation de la première partie du Chema dont R. Aquiba ne se dispense donc pas au cœur même de ses souffrances dramatiques. Ce qui est essentiel ici, c’est la référence que Rabbi Akiva fait à l’interprétation qu’il avait trouvée (le midrash, premier pas de l’accomplissement !) du verset scripturaire et qu’ il peut maintenant enfin mettre en pratique. Ceci nous permet de mieux comprendre comment Jésus a accompli les Ecritures aussi à ce second niveau »

« ‘Accomplir’, c’est enfin réaliser les promesses de la Torah et des Prophètes. La Tradition rabbinique n’envisage ce troisième niveau d’accomplissement que sur la base des deux autres, celui de l’exégèse et celui de l’action : ‘la fin de l’histoire, la venue du Règne de D.ieu, est sans doute l’accomplissement de toutes choses, mais au centre et à la base de toutes ces choses, il y a la Torah étudiée et agie par Israël.’ Et il citait le Traité du Talmud Makot 24, a-b qui met encore en scène Rabbi Akiva et montre comment cet accomplissement des promesses de Dieu a déjà commencé dans l’histoire du salut, ouvrant à l’espérance du plein accomplissement (Geoula). »

Et Mathieu ajoute : « Le second passage nous permet de mieux comprendre cela : ici le résultat est donné d’emblée avant même la démonstration dialectique. ‘Ecouter D.ieu, c’est écouter le midrash des Sages’. L’enseignement autorisé des Maîtres, leur interprétation de l’Ecriture est donc Parole de Dieu à l’égal du texte biblique ; et c’est l’Ecriture elle-même qui enseigne cela. La cohérence de la Torah consiste à enseigner elle-même qu’elle ne peut être reçue comme Parole de Dieu que dans la Tradition contrôlée et autorisée que transmettent les Sages. »

« La Tradition juive  a compris, dans ce contexte, qu’avant d’agir, de ‘garder les commandements’, il faut étudier ; la pratique sans l’étude préalable n’est pas sûre. Rabbi Akiva l’a dit en conclusion d’un débat avec ses collègues : « c’est l’étude qui est la plus grande, car elle mène à la pratique ». La réponse donnée ici manifeste très clairement que l’Ecriture ne peut être ‘accomplie’ si elle n’est pas , étudiée, comprise et interprétée dans la Tradition. »

Il ajoutait que le récit des pèlerins d’Emmaüs enchainant les péricopes bibliques sur la route alors que leur cœur brulait « notre cœur n’était-il pas tout brulant » -Luc 24…. était une pratique rabbinique classique, la ‘hariza (enfiler des perles) passant d’une péricope à l’autre de l’écriture qu’on retrouve dans le Talmud de Jérusalem (Haguiga Yeroushalmi 2,1) à propos de la circoncision de Elisha Ben Abouya, le maître de Rabbi Méir. Son père avait invité des Sages, Rabbi Eliezer et Rabbi Yehoshoua qui faisaient des ‘hariza : ils « enfilaient des perles » de l’Ecriture en privé et que à ce moment la maison s’est mise à bruler comme un feu du Sinaï. Abouya père, impressionné, décida alors de consacrer son fils à la Torah. Avant qu’il ne tourne mal, devienne hérétique et soit appelé A’her (l’autre). Ce A’her qui emmenait à la choul des livre des minim (de « genre » = hérétiques) en chantant des chansons grecques puis montait à cheval à Chabbat suivi de Rabbi Meïr qui continuait à venir écouter son enseignement bien qu’il fut exclus de la synagogue, cet ‘autre’ hérétique qui avait probablement tourné judéo-chrétien, dont on avait masqué le nom et souligné l »étrangeté’ dans le Talmud tout en ne pouvant se passer de son enseignement, fascinait frère Matthieu.

Frère Matthieu disait que Paul passait dans les synagogues de l’Empire en faisant des Peti’hot (ouvertures) qui ne sont que les introductions des deracha rabbiniques …

Voilà ce qu’enseignait frère Matthieu. Un évangile et un Jésus Cacher en quelque sorte.

La question du Messie

Les machiah (messies, « christ » en grec, l’oint, le gominé) prétendant à la royauté spiritualo-politique étaient nombreux à l’époque du Temple. Ils étaient considérés par l’occupant comme des séditieux voulant émanciper Israël de la tutelle politique et militaire romaine… ce qui était bien leur projet… ; et qui pour les romains qui étaient des animaux politiques était un vrai problème de realpolitik.

C’est donc un anachronisme de projeter les conception contemporaine sur le messianisme de l’époque qui n’a rien de divin disait frère Mathieu. D’ailleurs Rabbi Akiba qui a cru que Shimon Ben Kosiba, relu Bar Kokhba (fils de l’étoile) par Rabbi Akiba et ses partisans, ce à quoi ses amis répondaient « Akiva, l’herbe poussera entre tes dents que le messie n’arrive » (Talmud de Jérusalem, Taanit, 68d) était moqué par ses amis mais ne fut jamais exclus du judaïsme.

C’était donc une erreur de projeter des querelles christologiques en monde grec bien postérieures aux définitions des conciles œcuméniques du 4eme siècle sur le judéo christianisme des premiers siècles araméen et hébraïsant, une minorité de juif messianisants qui respectaient la Loi, célébraient le Chabbat et montaient comme Paul de Tarse pour les sacrifices au Temple en faisant circoncire ses disciples hébreux ne posaient aucun problème réel face à un occupant romain sanguinaire pour les juifs ; un adversaire qui rasera 25% de la population de la Judée de la carte en l’an 70.

Pour frère Matthieu les évangiles étaient seulement un midrach et l’essentiel était la Torah. Il enseignait nos frères africains venus du Congo, du Zaïre, du Togo ou du Rawanda en leur disant que la base était « l’Ancien Testament », bref la Torah, qu’ils devaient traduire dans leur culture en lingala ou monokoutouba et que les évangiles n’étaient qu’une traduction grecque première mais provisoire.

Le Mensch

Frère Matthieu était la liberté incarnée : Bibliothécaire, imprimeur, éditeur, professeur, capable de manier le marteau et le Talmud. Il se moquait des bigots, des pseudos intellos, et des gens un peu trop surs de leur petite personne spirituelle avec un humour caustique et un sourire narquois qui lui constituait des ennemis solides et intransigeants.

Il a accompagné des milliers de foyers dans les bons et les mauvais jours. Je lui ai envoyé récemment un de mes amis qui avait trompé sa femme pendant 3 ans et le couple allait mal. Il lui a dit :

« Bon OK, vous l’avez trompée, c’est pas bien, elle souffre et vous culpabilisez, c’est normal, mais on va partir de là pour comprendre ce que vous avez cherché. Sachez que le désir n’est jamais mauvais dans son fond, vous avez cherché l’amour »

Le couple s’en est sorti.

J’ai un jour amené un groupe de dirigeants chrétiens au monastère. Il a commencé en leur disant. « Vous savez, comme le dit la Kabbale, les réalités profondes de nos vies sont des réalités paradoxales, le bien et le mal, la vie et la mort, la volonté de bien et de détruire se rejoignent en nous » et il a commencé à leur lire La Nuit, d’Elie Wiesel. Ils hallucinaient.

Matthieu était hanté par la judaïsme et peut être par cette jeune femme qu’il avait aimé.

Il était un solitaire intransigeant sur la recherche de la vérité, mais frère Jean-Louis qui a fait son doctorat sur Rabban Maur, frère Patrick qui est devenu un grand professeur de Liturgie ou frère Luc devenu abbé, Mathias mon prof d’hébreu et ami… mes condisciples d’alors, lui doivent une grande partie de ce qu’ils sont et je salue ici avec affection ces chercheurs de D. qui trottent dans ma Amida et se lèvent la nuit en disant en français trois fois : « Adonai Sefata Titfata, Oufi Yagid Théilateka »… et répètent les psaumes nuit et jour Comme un murmure de Cithare selon le titre d’un des livres du frère Matthieu.

Frère Matthieu était soucieux du devenir de l’Eglise catholique qu’il considérait dans un temps de médiocrité morale et intellectuelle. Le dernier livre qu’il m’ait conseillé de lire était celui d’un dissident, ex-jésuite devenu un dissident de la psychanalyse, François Roustang qui résumait sa pensée. En 1966, son article « Le troisième homme », qui lui vaudra une sorte d’excommunication silencieuse, Roustang prophétisait le désintérêt irrémédiable dont la religion catholique allait être frappée. (voir ici); C’est ce que pensait frère Matthieu comme une sorte de prophète du christianisme. Il appelait à la réforme de l’Eglise, à une vision internationale tournée vers l’Afrique et l’Inde, à l’amitié avec Israël et le peuple juif car :

 » Je dis donc: Dieu a-t-il rejeté son peuple? Loin de là ! Car moi aussi je suis Israélite, de la postérité d’Abraham, de la tribu de Benjamin » … »tout Israël sera sauvé, selon qu’il est écrit: Le libérateur viendra de Sion »… « en ce qui concerne l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Car Dieu ne se repent pas de ses dons et de son appel. »

Rom 11, Paul de Tarse

Voilà ce que pensait Matthieu, tout comme le pape François qui a choisi la voix de l’étude, de l’humanité, de l’intelligence et des pauvres. Frère Matthieu était proche des jésuites du Centre Sèvres. J’ai fait mes études à la catho de Paris. Cette génération d’hommes a été une bénédiction pour Israël. Mais arriveront-ils à faire appliquer Vatican 2 et changer le logiciel romain multimillénaire de l’Eglise ? Frère Matthieu l’espérait. Mais seront-ils seulement entendus ?

Didier Meïr Long , La Pierre Qui Vire, 2019

J’ai aimé Matthieu comme un maître (des études) ; comme un père, un frère et un ami, je lui dois beaucoup de ce que j’ai appris du judaïsme et de la vie tout court. C’est lui qui m’a conseillé d’aller prier à la synagogue en 2010 et vouait une affection chaleureuse à mon ami le Grand Rabbin Haïm Harboun.

Fidèle à son enseignement j’ai retrouvé mes racines juives et j’ai sauté le pas. D. connait les siens et nous n’avons de comptes à rendre qu’à Lui.

Sois béni mon frère Matthieu (zal). Que l’Eternel t’accueille parmi les Justes. Moi Meïr, je suis ton disciple et ta mémoire vivante ne mourra pas.


[1] Voir : P. LENHARDT, « Voies de la continuité juive. Aspects de la relation maître-disciple d’après la littérature rabbinique ancienne », dans R.S.R.., 66, 1978.

CHABBAT ZAKHOR

Sortie de Chabbat Zakhor, le Chabbat du souvenir d’Amalek
Comme si le souvenir de l’ennemi nous rappelait celui de nos Justes.
שבעה
Sortie de la Chiv’ha Rabbi Raphaël Ohayon zal.
Que ton souvenir soit une bénédiction.
Trois jours pour te pleurer, quatre jours pour faire memoire de tes mérites en ce monde toi notre doyen, et ils étaient si nombreux qu’une bibliothèque ne pourrait les contenir..
Je ferme les yeux et vois ton sourire Rabbi Raphaël.
Aujourd’hui on a parlé de la menorah dans la lecture.
Ta vie nous élève dans la flamme (lux = lucie en lat.) et ton souvenir nous grandit Rabbi Raphaël. Zikhrono livrakha.
Notre affection à ta famille qui se lève.
D. console les endeuillés,
Refa, « guérir » et El, « D.ieu ». D. guérit.
Baroukh Achem mimekomo.
Nous sommes un seul chandelier (e’had).
Chavoua Tov,

Raphaël Ohayon, zatsal, nous a quittés

Baroukh Dayan Ahemet,

Ce chabbat, premier jour du mois d’Adar, le doyen de notre communauté, le rabbi Raphaël Ohayon, zatsal, est parti. Il était né il y a 90 ans à Marrakech en cette saison des oranges. Il se souvenait de l’odeur des orangers en ce mois et venait chaque année m’en parler. Ce mois d’Adar est celui de la récolte des oranges mais aussi de la joie.

« Lorsqu’entre Adar, nous augmentons dans la joie »

Talmud, Taanit, 29a

Il n’a cessé depuis que je suis arrivé dans notre communauté il y a dix ans de venir me soutenir de sa gentillesse et de son humour. Il faisait cela avec beaucouo d’entre nous. Il était le compagnon de chemin du Rav Harboun depuis Marrakech.

Merci de tout coeur Raphaël Ohayon, courage à Lucie, notre affection à vos enfants. Comme l’odeur des fleurs d’oranger notre frère est immortel.

Voilà le dernier mail et le poème acrostiche sur son nom qu’il m’a écrit le 05 janvier comme il nous en écrivait pleins :

 » Cher Rav Meïr היו

En pièces jointes, nos souhaits et nos bons vœux pour vous et pour tous les vôtres,que nous confirmons et validons et dont la signature suit page suivante.

Lucie, Rapha »

L’âme Corse, Malanni

La voix est rude comme la pierre de notre pays, elle est profonde et spirituelle car nous les corses nous vivons avec nos ancêtres dans l’ombre et toute réalité a une profondeur insoupçonnée. Les paroles et la voix sont tragiques. Ma grand mère avait ces intonations quand elle disait dans notre langue : « Ici le sang ne sèche jamais ». Hélas c’était vrai.

La guitare est celle d’un troubadour avec des accords ouverts comme en Flamenco car malgré le drame ce n’est jamais fini. Elle pleure mais elle est douce comme un homme pleure et tente de se raisonner. C’est l’âme désoccupée qui erre avec le vent. La mélancolie du traggulinu, le marchand ambulant qui errait dans nos campagnes et colportait le rêve à bon marché. L’âme corse est indestructible. Nous sommes la Nation de l’esprit. Les biens aimés de Celui qui a créé la Mare Nostrum. Nul n’est une île ? Nous sommes l’île ! Et nostalgiques nous avons vu dans tes paysages la beauté Korsica. Nous avons senti la menthe prés de la source et l’immortelle des hauteurs qui nous a guéri de tout. Korsika tu nous a blessés d’une blessure dont on ne revient pas. Sois fier fils de mon île. Relève la tête ma fille, ce monde n’est pas une fin et notre exil prendra fin. Forza mon frère, forza ma soeur le sang de la Nation Corse coule en toi, humiliée mais jamais vaincue car la Nation est en nous. Cette terre est le terminus de tous les malchanceux. Oui cette terre est tragique mais elle est la notre, fraternelle et partagée, celle des communi. Nous sommes le peuple que le destin a choisi pour révéler à toute humanité sa misère. Korsika tu es notre destin et loin de toi, oubliés de Sefarad, âmes perdues, nous sommes orphelins.

Disuccupatu, Chômeur se dit Chabbat en hébreu.

Disuccupatu sò pè la campagna
È mi ne vò pè I so chjassi solu
Fighjendune issi lochi di cuccagna
È aspettendu a notte in paisolu

Lire la suite de « L’âme Corse, Malanni »

Qu’est-ce qu’un homme politique ? Moïse

Moïse de Michel Angelo

De la politique

Comme disait Bernardo Provenzano le chef de Cosa Nostra : « Commander c’est mieux que baiser ! » ; Voilà un sage, il avait choisi !… Nos politiques modernes, eux, allient ces deux addictions avec parfois une autre  : la passion de l’argent. Le pouvoir, le sexe, l’argent voilà l’homme.

La politique selon la Bible n’est pas un culte du pouvoir mais une compassion pour son peuple. Une compassion illimitée pour les proches de son peuple.

On en est tellement loin dans tous les pays du monde : aux US avec l’invasion brutale du Capitole et en face la qualification du petit peuple de « panier des pitoyables » par Hillary Clinton; en France où la tyrannie et le culte par le pouvoir des préfets est en train de dominer la technostructure administrative qui était jusque-là un équilibre de pouvoirs subtils des différents corps…

La France où les ministres se pressent pour faire la Une des magazines comme des people alors que ministre, minister en latin, signifie plus simplement « serviteur »… qu’on se dit que ce message bien oublié de la Bible est proprement révolutionnaire.

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