Entre deux infinis


Tout ce que nous voyons, tout ce que nous contemplons n’est qu’une émergence de l’Incommensurable. Il y a dans la plus petite goutte d’eau un infini de particules et d’intelligence vitale dont nous sommes incapables de faire le ‘reverse ingineering’… alors qui pourrait expliquer ou créer de rien la fleur, l’arbre, l’océan ou l’enfant ?… Toute vie qu’elle s’étende aux confins de l’univers ou dans une goutte d’eau est infinie, entre deux infinis comme disait Pascal mais pas au sens spatial, au sens spirituel. L’âme est comme posée dans Celui qui réside partout. C’est l’homme qui est dans l’âme et pas l’âme qui est dans l’homme comme on le croit communément.

Dans l’océan il y a une infinité de gouttes d’eau alors en hébreu on dit maïm, les eaux comme haïm, la vie; achamaïm– les cieux toujours au pluriel. Panim le visage est aussi au pluriel et il rime avec Penim l’intérieur car tout visage est le signe de l’infini en face de toi et en toi. Voilà ce que m’a appris mon maître, le Rav Haïm.

Nous venons et nous retournons au monde de vérité. Nous ne faisons que passer. Entre deux infinis. Nous avons juste notre perception et il nous reste peu de temps.

En sentant la rose nous pouvons imaginer la Beauté, en voyant une action juste nous pouvons imaginer la Justice. En comprenant nous pouvons imaginer la Vérité. Mais nous ne pouvons voir ni la beauté, ni la justice, ni la Vérité. Seulement par la prière avec le cœur. Sans l’humble (anava) prière l’homme perd sa relation avec son créateur. Sans l’humilité du hassid (fidèle, celui qui revient- qui fait techouva, comme la cigogne : hassida) ce monde perd ses colonnes, son lien avec sa profondeur ultime. Seul l’anaw peut s’approcher comme Moïse « l’homme le plus humble que la terre ait porté ».

Quand on s’approche de l’Éternel on est comme un bébé qui vient de naître, un homme qui marche sur le fil d’une épée, le tsadik gamour-le sage accompli ne peut se tenir devant le baal techouva (celui qui ‘revient’ qui ’possède la techouva’) (Berakhot 34b). Mais quand on s’approche de l’Eternel qui n’est que bonté on rencontre aussi le mal.
Plus un Tsadik est grand et plus son Yetser est grand. Car les extrêmes se rejoignent en dehors de notre monde rationnel. Notre sensibilité ne perçoit qu’une fraction de cette Réalité.

Chacun de nous est une émergence de l’infini dans le fini. C’est pour cela que « Celui qui détruit une vie détruit tout un monde et celui qui sauve une vie sauve l’humanité […] Pour que chacun de nous puisse se dire : ce monde a été fait pour moi » (Sanhédrin 37a). Chacun de nous est un infini c’est pour cela qu’on en peut pas compter les humains. Cette émergence est racontée par la Paracha Va’éra

« Je suis apparu à Abraham, à Isaac, à Jacob, comme Divinité souveraine; ce n’est pas en ma qualité d’Etre immuable que je me suis manifesté à eux. » (Vaéra Ex 6,3)

Notre nom est ce qui nous fixe dans le langage du monde fini. D’où les généalogies et l’énumération des noms des tribus dans Vaéra : « Voici les souches de leur famille paternelle… ». (Ex 6, 14) au cœur de Chemot (l’Exode), les noms.

Nous pouvons oublier notre réalité spirituelle, c’est d’ailleurs ce que font la plupart de nos contemporains, dans ce cas nous devenons ce par rapport à quoi nous nous déterminons, le seul monde des choses. C’est ce que l’on appelle l’idolâtrie. Autrui devient alors non plus une fin mais un moyen. Le temps s’arrête et l’espoir s’épuise. L’homme qui oublie sa vocation spirituelle perd son pôle magnétique.

Nous vivons dans le Olam Azé (ce monde) dont la profondeur se voile à nos yeux en se révélant et en route vers le Olam Aba (le monde qui vient) entre deux infinis. Dans ce monde l’Eternel nous a donné la torah pour comprendre avec notre cœur et notre intelligence. La mitsva réalise un ordre secret et amoureux (Vehaveta, tu aimeras). Son désintérêt, sa gratuité sans raison ouvre une faille dans le monde de la causalité et du prêté pour un rendu, une faille où passe la Lumière. Elle fait signe en ce monde de l’Omniprésent, de l’ultime Royauté et du monde qui vient.

C’est certainement ce qu’ont voulu dire nos maîtres quand ils ont écrit :

« Il y a cinq choses dans notre monde qui représentent le soixantième de leurs manifestations les plus extrêmes. Ce sont : le feu, le miel, le Chabbat, le sommeil et un rêve. La Guemara précise : Notre feu est un soixantième de celui de la géhenne ; notre miel est un soixantième de la manne ; le Chabbat est le soixantième du monde à venir ; le sommeil est un soixantième de la mort ; et un rêve est un soixantième de la prophétie. » (Berakhot 57b)

Haava = 13, la valeur de Ehad l’Un-infini et in-fini dont chacun de nous est la porte.

Le chabbat est l’émergence de l’Eternité dans le temps fini de l’Inconditionné dans le monde sensible.

Béni soit Tu, Éternel, qui sanctifie le Chabbat.

Chabbat Chalom.

Judaïsme, christianisme, mémoire marrane


Café Philo Meïr

 « Judaïsme, christianisme, mémoire marrane » au Café du Pont-Neuf.
– Qu’est ce que la mémoire ?
– Qu’est-ce que la mémoire transgénérationnelle ?
– Pourquoi la mémoire juive ?
– Mémoire et tradition
– Mémoire juive, mémoire chrétienne
– Mémoire et tradition, Destins marranes, identité.

Shelomo Selinger, Rami Selinger, Meïr Long, Patrick Knipper et Vladimir Mitz

Gam Gam


Pour nos amis chrétiens :
Remix de Gam Gam (années 70) par Marnik & SMACK

Gam gam Gam ki eleh 
Be beGey tsalmavet 
Lo lo lo Ira Ra 
Ki ata imadi 
Chivtekha oumichantekha
Ema inkhamouni

Incroyable, c’est le v.4 psaume 23 qu’on chante à Chabbat le vendredi soir :
גַּם כִּי-אֵלֵךְ בְּגֵיא צַלְמָוֶת, לֹא-אִירָא רָע– כִּי-אַתָּה עִמָּדִי
שִׁבְטְךָ וּמִשְׁעַנְתֶּךָ, הֵמָּה יְנַחֲמֻנִי

Même si je marchais dans la vallée sombre de la mort, 
je ne crains pas le mal, 
car tu es avec moi; 
ton soutien et ton appui sont ma consolation.

NB : pour nos amis chrétiens, c’était aussi le chant de baptême (en fait une descente dans le mikvé pour les adultes -Cf Tertullien) des chrétiens aux premiers siècles de notre ère… sans le remix 🙂

Catégories Art

« Celui qui rêve d’une oie peut espérer acquérir la Sagesse » (Berakhot 57 a)


Un autre vol d’oies sauvages comme celles que j’avais vues le second jour de Hanouka sont passées à nouveau le dernier jour de Hanouka, ce dimanche, au dessus de ma maison.

En route vers l’Andalousie et Sefarad.

Oies sauvages

Le plus étranges est qu’il y avait les mêmes sur la Hanoukia qu’un couple d’amis nous a offert pour notre mariage. C’était étrange.

Hanoukia

J’ai cherché dans le Talmud ce que signifiait ce signe.

« Celui qui rêve d’une oie peut espérer acquérir la Sagesse (Hokhma), car il est écrit ‘‘La Sagesse crie dans la rue ’’ (Pv 1,20). Celui qui s’unie en rêve à elle sera Roch Yechiva. Rabbi Achi* l’atteste : ‘‘moi j’ai vu une oie dans mon rêve, et j’ai été promu à ce poste ’’ » (Berakhot 57 a).

Rav Saadia Gaon (Égypte, 882 ou 892– Babylonie, 942) dit que l’oie c’est la Sagesse. Car dit-il, l’oie,  aouaz a une valeur numérique de 14, et il est écrit : « La sagesse [Hakhomot = la sagesse au pluriel] a bâti sa maison, elle a taillé ses sept piliers » (Qo 9, 11) « les » sagesses ont donc 14 piliers selon ce décompte, la valeur numérique de l’oie.
Beezrat aChem !

* Rédacteur du Talmud né l’année du décès de Rava le plus grand des amoraim babyloniens de la 6ème génération (375-425) qui fut roch yéchiva de Mata-Me’hassya en Babylonie pendant 60 ans.

Le son du Flamenco emplit ma  mémoire.

Si je prends les ailes de l’aurore…


Ce matin, second jour de Hanouka, j’ai entendu un cri dans le ciel comme une basse-cour. Je me suis précipité en pensant  à des canards mais les volatiles étaient gros dans le ciel d’hiver. C’était des oies qui criaient comme si elles se disputaient en voyageant !

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Ces oies cendrées venues de Suède ou du Danemark font leur grande migration de plusieurs milliers de kilomètres vers le delta du Guadalquivir qui passe à Cordoue et Séville et pour certaines se dirigent vers l’Afrique du Nord…

Guadalquivir

Guadalquivir – Séville

« Si je prends les ailes de l’aurore, pour m’établir aux confins des mers, Même là ta main me guide, et ta droite me saisit. Si je dis: « Qu’au moins les ténèbres m’enveloppent, que la lumière du jour se change en nuit pour moi! ». Même les ténèbres ne sont pas ténèbres pour toi, et la nuit comme le jour est lumière, l’obscurité comme la clarté. » (Téhilim 139, 9-12)

La cigogne se dit hassida en hébreu comme hassid « le fidèle », celui qui revient.

גַּם-חֲסִידָה בַשָּׁמַיִם, יָדְעָה מוֹעֲדֶיהָ, וְתֹר וסוס וְעָגוּר, שָׁמְרוּ

אֶת-עֵת בֹּאָנָה; וְעַמִּי לֹא יָדְעוּ, אֵת מִשְׁפַּט יְהוָה

« Même la cigogne (hassida) dans les cieux connaît ses rendez-vous (moadim, comme les fêtes); la tourterelle, l’hirondelle et la grue observent l’époque de leurs migrations, mais mon peuple ne connaît point le décret (michpat) de l’Eternel! » (Jr 8, 7)

« Même le passereau (tsipor) trouve une maison, l’hirondelle un nid où elle dépose ses petits. [Moi, je rêvais] de tes autels, Eternel-Cebaot, mon roi et mon Dieu. Heureux ceux qui habitent dans ta maison, et sans cesse récitent tes louanges! Sélah! Heureux l’homme qui met sa force en toi, dont le cœur connaît les vraies routes! En traversant la vallée des larmes, ils en font un pays de sources, qu’en outre une pluie précoce couvre de bénédictions.» (Téhilim 84, 4-7)

L’oiseau connait la lune et les étoiles et il sanctifie le temps et les moadim.

En l’entendant passer en grandes discussions quel cœur humain, même le plus dur, n’adresserait à D-ieu sa prière remplie de bénédictions ?

« Prodigieuses sont Tes œuvres (maassim*), toute mon âme le sait. » (Téhilim 139, 14)

נִפְלָאִים מַעֲשֶׂיךָ;    וְנַפְשִׁי, יֹדַעַת מְאֹד

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* comme maassé berechit / maassé merkaba, ou maasim tovim = les actes de bonté

Suite : « Celui qui rêve d’une oie peut espérer acquérir la sagesse » (Berakhot 57a)

Vivre et mourir en juif à Venise à l’arrivée de Bonaparte


Le Ghetto de Venise

Au 16 ème siècle les juifs sont partout en Italie. Ils vivent dans les villes d’où ils sont régulièrement expulsés. C’est l’Inquisition qui va lancer les ghettos. Il faut absolument éviter que les juifs qui affluent d’Espagne suite à l’expulsion de 1492 ne se mêlent pas à la population des baptisés. Les badges jaunes qui les marquent et les chapeaux pointus ne suffisent plus.

Canalside houses, The Ghetto, Venice, Veneto, Italy, Europe

Mais les juifs sont de bons médecins et surtout des commerçants internationaux puisque leurs familles ont été expulsées vers les port du Levant, du Maghreb ou de Turquie… les notables des villes d’Italie ne veulent donc pas les expulser. Donc après un débat houleux, le 25 janvier 1516, le Sénat de Venise proclame que l’ancienne forge surnommé ghetto (ghet(t)are, « jeter » , car on « jetait » les barbes des fonderies des canons en cuivre) sera le quartier fermé des juifs. Le couvre-feu est proclamé : « afin qu’ils ne circulent pas toute la nuit, nous décrétons la fermeture à minuit des deux portes de ce quartier, par des gardiens appointés par les juifs. »

Le Ghetto répond donc à une double contrainte : garder les juifs mais les séparer.

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Venise a toujours été une ville multiethnique entre l’Orient et l’Occident, les pays d’Europe et les Turcs de l’Empire ottoman. Toute la diaspora est donc là avec des synagogues pour chaque rite : La Scola Spagnola pour les Sépharades réfugiés d’Espagne et du Portugal, Scola Grande Tudesca pour le juifs venus d’Allemagne et d’Europe centrale, la Scola Canton pour les français, La Scola levantina pour les Levantins réfugiés de Constantinople… On y parlait de multiples langues et dialectes.

La seule liste des créations des ghettos raconte la pénétration des Juifs dans les villes et villages de la société italienne : Venise-1516, Rome-1555, Gênes-1560, Sienne-1571, Florence-1571, Mirandola-1602, Vérone-1602, Padoue-1603, Mantoue-1613, Ferrare-1624, Modène-1638, Urbino, Pesaro, Senigallia-1634, Este -1660, Feggio, Emilia-1670…. Paradoxalement, avec la création des ghettos qui les rejettent, les Juifs s’inscrivent dans la topographie des cités, partout.

Bonaparte à Venise

Le 9 février 1797 Bonaparte pénètre dans le ghetto d’Ancône. Il ordonne d’enlever aux juifs le bonnet jaune et le brassard et d’y substituer…  la cocarde tricolore.

Bonaparte avait dit : « Je serai un Attila pour Venise. », il tint promesse. Le 12 mai 1797 le jeune homme de 28 ans entre dans Venise : il décrète la fin de la République (697-1797), pile la Sérénissime, détruit de nombreux couvents, réaménage la cité en détruisant des églises, envoie au Louvre nombre d’œuvres historiques dont les fameux chevaux de la place Saint-Marc.

Capture

Napoléon Bonaparte avec des députés de Venise, 1797

Ce que Bonaparte a aboli… les anciens régimes vont le restaurer. Le Ghetto est rétabli par les Autrichiens en 1804. Il faudra attendre la libération de Venise et son rattachement au jeune royaume d’Italie en 1866 pour que le ghetto soit supprimé.

Voici quelques tableaux de la vie juive à Venise vers 1780 juste avant que Bonaparte, le petit général Corse ne débarque. Ils sont de Marco Marcuola (1740-1793) au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (Paris).

Circoncision

Circoncision à Venise, vers 1780, Marco Marcuola. (MAHJ)

mariage

Mariage juif à Venise, vers 1780, Marco Marcuola. (MAHJ)

Procession funéraire

Procession funéraire juive à Venise, vers 1780, Marco Marcuola. (MAHJ)

Funérailles

Funérailles juives à Venise, vers 1780, Marco Marcuola. (MAHJ)

GLASSES ARE FOREVER : mes lunettes sont éternelles…


Didier Long-lunettes

Un jour alors que je signais un de mes livres dans un salon en Normandie un monsieur vient me voir
« Vous vous intéressez à Jérusalem ?
– Euh, vous aussi ?
– Mon grand-oncle y a fait des fouilles pendant des années, et il a été moine bénédictin à la Pierre-Qui-Vire comme vous…
– Et vous êtes ?
– Paul Vicomte de La Panouse (le fondateur du parc de Thoiry).
– Et quel était le nom de votre grand-oncle ?
– Melchior de Vogüe. Ma mère était une de Vogüe… »
J’ai saisi mes lunettes (tréfilées doré de chez Morel) :
– Hé bien, aussi étrange que cela puisse paraître, je porte ses lunettes ! Car lorsque les vieux moines meurent au monastère, il arrive qu’on donne aux jeunes les lunettes de ceux qui sont partis… Et je porte celles de votre grand-oncle ! »
Melchior, marquis de Vogüe avait été banquier (administrateur du Crédit Lyonnais) puis était entré tardivement à la Pierre-Qui-Vire  »

Voilà pour mes lunettes, je le porte encore, depuis 30 ans. La générosité de D-ieu est éternelle.