Seli’hot : le monde repose sur le « hessed », la générosité


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Marc Chagall, les fiancés, 1932

Le Hessed, qu’on peut traduire par générosité, bienveillance, bonté est l’un des treize attributs dits de « miséricorde ». Manifester son hessed n’est jamais évident, en recevoir parfois pas plus. Donner sans rien attendre est rare. Quelques éclairages :

Donner sans condition

Le hassid, le fidèle, c’est cet homme pieux des psaumes empli d’amour et de gratitude envers l’Eternel. Hassida c’est la cigogne car elle revient chaque année. Fidèle.

 » Voici les devoirs qui n’ont pas de limites : l’abandon de l’angle du champ aux nécessiteux lors de la moisson ; le sacrifice lors des visites au Temple et à l’occasion des fêtes de pèlerinage ; les actes de bonté et l’étude de la Torah. » ( Maïmonide, Mishné Torah, traité Hilkhot Tefillah 1, 4.)

L’acte de charité d’abandon du coin du champs pour le glaneur pauvre ne connait pas son bénéficiaire. La générosité est sans condition.

« Le monde repose sur l’amour » (hessed)

La bonté est l’un des trois piliers sur lesquels repose le monde :

« Chimone le Juste fut parmi les derniers des Hommes de la Grande Assemblée. Il disait :  »Le monde repose sur trois piliers : [L’étude de] la Torah, le service [de Dieu] et les actes de bienveillance (Gmilout hassadim). » » (Pirké Avot 1, 2)

Le hessed, la bonté est le début et la fin de la Torah :

« R. Simlai a expliqué: La Torah commence par un acte de bienveillance (Gemilout hassadim, lit., «faire des actes de bonté») (Gn 3, 21) et se termine par un acte de bienveillance. Cela commence par un acte de bienveillance, car il est écrit: Et le Seigneur Dieu a fait pour Adam et pour sa femme des manteaux de peau et les a vêtus; et cela se termine par un acte de bienveillance, car il est écrit: et il l’a enterré dans la vallée ». (TB Sotah 14a)

La hassidout est donc l’essence de l’être créé, le cœur de la création, un des attributs qui la relient à l’éternel.

« Quel Dieu est semblable à toi, qui pardonnes l’iniquité, qui oublies les péchés du reste de ton héritage ? Il ne garde pas sa colère pour toujours, car il prend plaisir à la bonté (hessed). » (Michée 7, 18)

« Je t’aime d’un amour éternel ; c’est pourquoi je te conserve ma bonté (hessed). » (Jr 31, 3)

Amour et vérité

La bonté envers un mort, la hevra kaddicha est un hésèd chel émèt, une « bonté en vérité », car c’est un acte totalement gratuit, qui n’attend rien en retour. C’est Abraham sur son lit de mort disant à Joseph :

« Use envers moi de grâce (héssèd) et de vérité (émèt) : ne m’enterre pas en Égypte, mais aux côtés de mes parents » (Gn 18).

L’amour généreux est lié à la vérité dans l’énoncé des 13 attributs divins. La vérité au centre (7ème attribut, 6 avant, 6 aprés) est entourée en chiasme deux fois par la bonté (hessed). La vérité est donc au coeur des noms de D-ieu mais comme nous n’en sommes pas capables l’amour l’entoure.

 » Vérav hessed veémet notser héssed, Plein d’amour et de vérité qui conserve son amour… »

Et le psaume confirme cette alliance de la vérité et de l’amour :

« l’amour (hessed) et la vérité (emet) se rencontrent, la justice (tsedakaà et la paix (Chalom) s’embrassent » (Ps 85, 11)

une vérité dite sans bonté ne vaut rien, un amour sans vérité est une tromperie.

Hassidim

Cette générosité qui n’attend rien inscrit l’homme dans sa vérité dans l’être, le rétablit dans le flux de générosité de D-ieu à chaque instant pour sa création. Le simple fait d’être vivant, créé à chaque instant est un miracle de la grâce et de la science.

Le hassid, cet homme pieux, est décrit pas le Pirqé Avot :

Il y a quatre attitudes chez les individus. Celui qui dit : « Ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à moi » : c’est l’inculte (am haarets) ; [celui qui dit :] « Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est à toi » : c’est l’attitude intermédiaire. Certains affirment que c’est l’attitude [des gens] de Sodome. [Celui qui dit :] « Ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à toi » : c’est le pieux (hassid) ; [celui qui dit :] « Ce qui est à toi est à moi et ce qui est à moi est à moi : c’est le méchant. (Pirkei Avot 5, 10)

 » Il y a quatre attitudes parmi ceux qui donnent : celui qui souhaite donner, mais que les autres ne donnent pas : il voit d’un mauvais œil [la bonté] des autres [et la récompense qu’ils en recevront] ; celui qui souhaite que les autres donnent, mais ne souhaite pas donner lui-même : il voit d’un mauvais œil [la dépense de] son argent ; celui qui souhaite donner et que les autres donnent : c’est le pieux (hassid) ; celui qui ne souhaite ni donner ni que les autres donnent : c’est le méchant. » (Pirké Avot 5, 13)

Dans la Amida on appelle la grâce sur les hassidim immédiatement après les tsadikim (sages) : al ha-Tsaddiqim veal ha-Hassidim.

Les psaumes sont remplis de ces hassidim qui espèrent en D.

א הַלְלוּ-יָהּ:
שִׁירוּ לַיהוָה, שִׁיר חָדָשׁ; תְּהִלָּתוֹ, בִּקְהַל חֲסִידִים.
1 Alléluia! Chantez à l’Eternel un cantique nouveau, que ses louanges retentissent dans l’assemblée des hommes pieux (hassidim) !

ד כִּי-רוֹצֶה יְהוָה בְּעַמּוֹ; יְפָאֵר עֲנָוִים, בִּישׁוּעָה.

4 Car l’Eternel prend plaisir à son peuple, il entoure les humbles (anavim) de salut comme d’une parure.

ה יַעְלְזוּ חֲסִידִים בְּכָבוֹד; יְרַנְּנוּ, עַל-מִשְׁכְּבוֹתָם.

5 Les hommes pieux (hassidim) peuvent exulter avec honneur, entonner des chants sur leurs lits de repos.

ו רוֹמְמוֹת אֵל, בִּגְרוֹנָם; וְחֶרֶב פִּיפִיּוֹת בְּיָדָם.

6 Des hymnes louangeurs de D-ieu sur les lèvres, une épée à deux tranchants dans leur main,

Hessed et tsedaka

Le hessed n’est pas la tsedaka, cet acte de charité qui rétablit la justice (tsedek). Elle lui est suppérieure.

La bienfaisance – Gemilout Hassadim – est supérieure à la tsédaqah en trois points : la tsédaka se fait avec de l’argent ; la bienfaisance s’accomplit par un service personnel ou avec de l’argent ; la tsédaka ne s’exerce qu’envers le pauvre ; la bienfaisance peut être dispensée au pauvre et au riche ; la tsédaka ne peut être faite qu’au vivant ; la bienfaisance atteint les vivants et les morts. (TB Soucca 49b)

La générosité est souvent associée à la vérité dans la Torah et les tehilim :

« Quand l’Eternel nous aura livré ce pays, nous agirons à ton égard avec bienveillance (hessed) et loyauté (émèt)  » (Jos 2, 24)

Le penchant naturel de l’homme est de repousser les autres mais il doit laisser une part de lui même qui accueille, sa main droite doit être généreuse « Toujours laisser la main gauche repousser et la main droite rapprocher » :

 » Nos rabbins ont enseigné: Elisée était atteint de trois maladies: l’une parce qu’il avait soulevé les ours contre les enfants, l’autre parce qu’il avait chassé Gehazi avec ses deux mains, et l’un d’entre eux était mort; comme il est dit: Maintenant, Elisée était tombé malade de sa maladie dont il est mort (2R 13, 14).

Nos rabbins ont enseigné: Toujours laisser la main gauche repousser et la main droite rapprocher. Pas comme Elisée qui a chassé Gehazi avec ses deux mains (et pas comme R. Joshua b. Perahiah qui a poussé un de ses disciples avec ses deux mains) » ( TB Sotah 47a)

Yedid Nefesh, « Amant de l’âme »


Alta Rocca

Yedid Nefesh, « Amant de l’âme » est un poème liturgique que l’on chante à Chabbat. Il a été composé au XVIè siècle par Rabbi Elazar ben Moshe Azikri (1533 – 1600), auteur du Sefer haredim. Il exprime l’amour intense que l’on doit ressentir pour D-ieu.

Chacun des quatre versets a pour première lettre l’une des quatre lettres du Tétragramme, le Nom ineffable. ( YHWH )

Youd
« Bien-Aimé de l’âme, Père miséricordieux, incite Ton serviteur à réaliser Ton désir. Il accourra alors comme un cerf, pour se prosterner devant Ta grandeur !
Douce est pour lui Ton affection, plus suave que le miel le plus pur »


« Source rayonnante de ce monde, mon âme languit, dolente de Ton amour. Je T’implore, mon Dieu, guéris-la donc, en lui dévoilant la splendeur de Ton éclat !
Elle se ranimera et la santé elle recouvrera, pour Te servir à jamais »

Vav
« Ô Vénérable, que s’éveille Ton émoi, prends en pitié Ton fils qui Te chérit tant. Car au plus profond de lui, à contempler la magnificence de Ta puissance il aspire !
Je T’en prie, mon Dieu, désir de mon âme, ne tarde pas, ne Te dérobe pas »


« Révèle-Toi, Ami intime, sur moi déploie Ton pavillon de paix. Éveille la Terre à Ta gloire, et nous exulterons, ferons éclater notre joie !
Hâte-Toi, Bien-aimé, il me tarde de te rencontrer. Accorde-moi, je Te prie, Ta tendresse comme au temps passé »

יְדִיד נֶפֶשׁ, אָב הָרַחְמָן
מְשךְ עַבְדָךְ אֶל רְצונָךְ
יָרוּץ עַבְדָךְ כְמו אַיָל
יִשְתַחֲוֶה מוּל הֲדָרָךְ
כִי יֶעְרַב לו יְדִידוּתָךְ
מִנּפֶת צוּף וְכָל טָעַם

הָדוּר, נָאֶה, זִיו הָעולָם
נַפְשִי חולַת אַהֲבָתָךְ
אָנָא אֵל נָא, רְפָא נָא לָהּ
בְהַרְאות לָהּ נעַם זִיוָךְ
אָז תִתְחֵזֵק וְתִתְרַפֵא
וְהָיְתָה לָךְ שִפְחַת עולָם

וָתִיק, יֶהְמוּ רַחֲמֶיךָ
וְחוּס נָא עַל בֵן אוהֲבָךְ
כִי זֶה כַמֶה נִכְסף נִכְסַף
לִרְאות בְתִפְאֶרֶת עֻזָךְ
אָנָא אֵלִי, מַחְמָד לִבִי
חוּשָה נָא, וְאַל תִתְעַלָם

הִגָלֵה נָא וּפְרשׂ, חָבִיב
עָלַי אֶת סֻכַת שְלומֶךְ
תָאִיר אֶרֶץ מִכְבודָךְ
נָגִילָה וְנִשְׂמְחָה בָךְ
מַהֵר, אָהוּב, כִי בָא מועֵד
וְחָנֵנִי כִימֵי עולָם

CHAVOUOT : Ruth la convertie, Rabbi Meïr, Elicha Ben Abouya… et le monde qui vient


La fiancée juive

Rembrandt, La fiancée juive, Amsterdam, 1665
(Certains interprètes y ont vu Ruth et Boaz ou Isaac et Rebecca,
à qui des contemporains juifs de Rembrandt ont prêté leurs traits)

Quelques étincelles jaillies du Sinaï qui m’ont illuminé en cette fête de Chavouot où nous lisons les dix commandements et la Meguila (rouleau) de Ruth, une princesse moabite qui se convertie au judaïsme et épouse Boaz. J’ai fait entrer en résonance deux lectures midrachiques celle du midrach de Ruth et celle du midrach Piha que nous a été expliqué notre ami Jacob.

Avertissement sur le Midrach : Le Midrach, (de darach, chercher) fonctionne comme un rêve éveillé, une ivresse poétique, il rapproche des passages de l’écriture, des événements semblables ou dissonants, des personnages antithétiques pour expliquer le texte écrit et faire vivre sa profondeur de transmission orale que l’écrit ne fait que fixer pour mieux ensuite renvoyer à la Torah orale. Le midrach comme le processus de rêve fonctionne par condensation et déplacement, métaphore et métonymie. Il a donc une immense valeur poétique mais lui attribuer une visée historique reviendrait à une lecture littéraliste qui ne correspond pas à l’intention de ses auteurs qui font se croiser Ruth et Elicha Ben Abouya, Adam et Job afin de dégager des significations spirituelles et non pour faire œuvre d’historien ou de ‘reporter’.

 

Ruth, la convertie

Le Zohar de Ruth nous livre la clé du livre de Ruth  :

« Ce rouleau fait allusion à la Torah écrite, à la Torah orale et au monde à venir »

Une « rédemption »

Résumons l’histoire :

A l’époque des Juges d’Israël (10ème siècle avant notre ère) Élimélec et sa famille fuient la famine qui sévit en Israël et quittent la ville de Bethléem vers le royaume voisin de Moab. Après la mort de son époux et de ses deux filles en Moab, Noémi (Naomi : « la beauté » en hébreu) propose à ses deux filles de rester en Moab. Mais sa belle-fille lui répond :

« Partout où tu iras, j’irai; où tu demeureras, je veux demeurer; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu; là où tu mourras, je veux mourir aussi et y être enterrée. Que l’Eternel m’en fasse autant et plus, si jamais je me sépare de toi autrement que par la mort! » » (Ruth 1, 16-17)

Ruth revient donc avec sa belle-mère Noémi à Bethléem au sud de Jérusalem en Juda. C’est la période de la moisson des orges (Comme la fête des tentes, Souccot, est la fête de la joie de l’engrangement de la récolte à l’automne, Chavouot est la fête agraire des moissons). Ruth glane dans les champs de Boaz un de ses lointains et généreux parents. Noémi dit alors à Ruth de se rendre à l’aire de vannage et de se coucher aux pieds de Boaz quand il dort. Celui-ci se réveille en sursaut et lui demande de décliner son identité. Elle lui dit qu’elle est sa parente.

Il va lui proposer d’épouser un parent plus proche d’elle, mais ce dernier, cupide et qui ne voit pas la ‘valeur’ de Noémie veut bien des biens mais pas d’elle ! et il va refuser de la « racheter » : « Je ne puis faire ce rachat à mon profit, sous peine de ruiner mon patrimoine à moi. »(Ruth 4, 6). Boaz, homme de coeur, va donc exercer son droit de « rachat » et Ruth et Boaz vont se marier. Lire la suite de « CHAVOUOT : Ruth la convertie, Rabbi Meïr, Elicha Ben Abouya… et le monde qui vient »

L’Etude, ou l’art de ne pas savoir


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Selihot – Schilderij Voerman, 1884, Musée  d’histoire juive d’Amsterdam, Photo DL

« Je ne sais pas »

« Accoutume ta langue à dire : Je ne sais pas. » (TB Berakhot 4a)

L’Etude comme la compréhension du monde est ein sof sans fin, quand on croit avoir ‘tout compris’ une faille du texte apparait, un autre point de vue, une aspérité sur la paroi qu’on n’avait pas vu alors qu’on était passé là 200 fois. On ne peut donc pas être tranquille avec la Torah ou le Talmud, avec la vie finalement. C’est normal, l’esprit de l’homme pourrait-il contenir la sagesse du Créateur ?

Entendons nous bien cet art du non savoir n’est pas celui de l’imbécile heureux ou de l’idiot du village (encore que!) mais de celui qui admet son impuissance et convoque toutes ses facultés cognitives à sa mesure pour les orienter vers l’Incommensurable.

« Ici il n’y a pas de pourquoi »

Une histoire racontée par Primo Lévi dans Si c’est un homme raconte l’opposition irréconciliable entre le limoud (l’étude) et le totalitarisme qui « sait tout ».

Primo Levi est dans un wagon où les gens meurent de soif. Les nazis ont pris soin de mettre de la chaux au sol de ces wagons à bestiaux pour ce dernier voyage. Au cas où une personne urine, celle-ci se transforme en chaux vive.

« Et justement, poussé par la soif, j’avise un beau glaçon sur l’appui extérieur d’une fenêtre. J’ouvre, et je n’ai pas plus tôt détaché le glaçon, qu’un grand et gros gaillard qui faisait les cent pas dehors vient à moi et me l’arrache brutalement.

– “Warum ?” (pourquoi) dis-je dans mon allemand hésitant

– “Hier ist kein warum” (ici il n’y pas de pourquoi), me répond-il en me repoussant rudement à l’intérieur. » (Primo Levi, Si c’est un homme (1947), Paris, Julliard, 1987.)

Homme lisant la Bible -Joseph Israël

« Homme lisant la Bible »,  Jozef Israëls, Amsterdam (1824 – 1911) vers 1885.

L’essentiel est invisible

Les gens cherchent des réponses, le « sens de l’existence » comme ils disent. Mais il n’y a pas d’autre sens à l’existence de l’homme que de sortir de son animalité primitive et spontanée pour essayer de devenir un humain digne de ce nom. Ce qui serait déjà un exploit !

La réalité de tous les jours n’est pas la réussite, la célébrité et tout ce que le monde nous fait miroiter… mais l’injustice, le fait d’être accusé à tort, dénoncé pour rien, exclus des conventions sociales des bien-pensants qui dans le « on » ont cru trouver un empire à leur mesure. C’est à dire mortel. « Ne te conforme pas au monde »

La vraie réalité qui est Dieu est spirituelle, invisible, elle échappe aux fictions sociales, à l’histoire glorieuse des Empires, aux biens-portants. Elle n’est visible que pour le cœur et parfois sous les traits de l’échec et de la dévastation. Nos yeux ne voient pas mais nous pouvons comprendre.

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Selihot – Schilderij Voerman, 1884, Musée  d’histoire juive d’Amsterdam.

La Torah nous a prévenu. La vraie réalité est invisible elle se donne au pauvre, à la stérile et au cadet privé d’héritage par le « on » des us et coutumes. C’est Joseph « tué » par ses frères qui les sauve et non l’inverse. En Dieu le paradoxe d’Esaw et Iaacov ne fait qu’un et il entraîne l’histoire dans sa tension créatrice nous dit le Maharal de Prague.

Alors que ses frères Joseph complotent pour l’éliminer, Joseph marche dans le désert.

« Un homme le rencontra errant dans la campagne ; cet homme lui demanda:

– Que cherches-tu?

– Je cherche mon frère » (Gn 37, 15-16)

Je cherche mon frère. C’est le sens de l’étude. Rien n’est jamais perdu. Nous pouvons donc étudier dans la Simha (la joie) parce que c’est D-ieu qui est le maître de l’Etude et non pas nous, simples étudiants qui déchiffrons l’alphabet de notre existence.

En réalité où que nous en soyons nous sommes tous à la même distance de D-ieu. Nous n’avons donc pas le droit de désespérer. La Torah nous y exhorte :

Tu seras seulement joyeux (Dt 16, 15).

Servez Dieu dans la joie, présentez-vous devant lui  avec des chants d’allégresse (Ps 100, 2)

Cette joie n’est pas une joie naïve mais une joie seconde, celle de celui qui sait que D-ieu est au delà de tous les désespoirs. Cette joie de la Torah, celle des humbles qui posent la question, brise la porte d’acier des cieux.

L’Etude, la prière ne demandent rien car celui qui étudie, celui qui prie, a déjà reçu la réponse.

 

Les juifs, le peuple du « Pourquoi ? »

C’est toute la vie qui est un immense point d’interrogation.

La psychanalyse a été inventée par un juif, pourquoi ? Parce que sous nos paroles, nos énoncés se cachent des lapsus, des glissements de mots et de significations (condensation et déplacement du travail de rêve réinterprétés comme métaphore et métonymie par Lacan à la lumière du structuralisme de Jacobson et Saussure) qui expriment notre inconscient, ce que nous ne voulons ou savons pas dire et qui parle en nous et aux autres à notre insu. Est psychanalyste celui qui ne sait pas. « Le non dupe erre » disait Lacan. La psychanalyse, un non-savoir hérité du judaisme.

194 prix Nobel, sur un total de 871 en 2017, ont été attribués à des lauréats d’origine juive, sachant que les Juifs ne comptent que 0,2 % de la population mondiale. A moins de croire qu’un beit Din (tribunal rabbinique) de rabbins à péot est caché sous la salle du jury qui attribue le prix Nobel et manipule tout, la seule réponse à cela est que les juifs ont cultivé l’art de laisser ouverte la question… et c’est la seule réponse à apporter aux certitudes en béton des empires et des antisémites.

Femme lisant la Bible - Jospeh Israël

« Femme lisant la Bible » – Jospeh Israël, Amsterdam

Semences d’Etude

« Dieu a regardé dans la Torah et a créé le monde, l’homme regarde dans la Torah et le maintient : ainsi création et subsistance de l’univers ne dépendent que de la Torah. » (Zohar II 161a)

 

« Hillel disait : Ne dis pas :  » Quand j’en aurai le loisir, j’étudierai. » Peut-être que tu n’en auras tu plus le loisir. » (Pirké Avot 2, 5)

 

« Quiconque parvient à la conclusion qu’il doit s’investir dans l’étude sans travailler, et tirer sa subsistance de la charité, profane le nom de Dieu, déshonore la Tora, éteint la lumière de la foi, s’attire le mal et renonce à la vie du monde futur, car il est interdit dans le monde, de tirer profit des paroles de la Torah » (Maïmonide, Michné Torah, 310)

 

« Ne fais pas de la Torah une couronne pour t’ennoblir, ni une pioche pour creuser »   [NB il y a un jeu de mot sur pioche : « un  travail » ou « creuser sa tombe »] (Pírqé Avot, chap. 4, michna 5)

 

« Celui qui dit : ‘‘Je n’ai besoin de rien d’autre que la Torah’’ ne possède pas la Torah non plus. » (TB Yébamot 109b)

 

« Ben Azaï étudiait la Torah, un feu l’entourait. Rabbi Akiva lui demanda :  » Tu étudies le Char Céleste [les secrets mystiques de la Création du monde] pour mériter ce feu ? ». Ben Azaï lui répondit : »Non, j’étudie la Torah écrite et je passe des cinq Livres aux Prophètes, des Prophètes aux Hagiographes, et des Hagiographes aux cinq Livres, comme au jour où la Torah a été donnée » (Midrach Chir Hachirim 1, 52)

 

« La Torah révèle une pensée car un instant l’habille tout de suite d’un autre vêtement, elle s’y dissimule et ne se montre pas. Les sages, que la sagesse emplit d’yeux traversent le vêtement jusqu’à la véritable essence du mot qu’il dissimule. Quand le mot est momentanément révélé au premier instant, ceux dont les yeux sont sages peuvent le voir, bien qu’il se cache aussitôt » (Zohar II, 98b)

 

« Que la fin de l’étude ne soit pour toi que la seule Connaissance de Dieu, et de même que la fin de la vérité n’est que d’être connue comme vraie, puisque les commandements sont vrais, leur fin n’est que d’être accomplis.
Et il est interdit à un homme probe de se dire : Si j’ai accompli ces bienfaits et si me suis retenu de mal agir comme Dieu le commande quelle sera ma récompense ? Car c’est comme lorsqu’un enfant demande : Que me donneras-tu si j’étudie ? Et on lui répond qu’on lui donnera telle ou telle chose, car on sait que son manque de maturité l’empêche de considérer la valeur de la chose qu’il réalise et lui fait rechercher une fin à ce qui est déjà en soi une fin. On lui répond donc en fonction de l’étendue de sa stupidité, ‘‘Réponds au sot selon sa sottise’’ (Prov 26,  5). Et nos Sages nous ont déjà avertis de ne pas poser comme fin et but de notre service et de notre accomplissement des commandements une autre chose qu’eux, quelle qu’elle soit, et c’est le sens du propos de cet homme parfaitement intègre, qui parvint au vrai,  Antigone de Sokho : ‘‘Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent le maître à condition de recevoir une gratification, mais soyez comme des serviteurs qui servent le maître à condition de ne pas recevoir de gratification’’ (Pirqé Avot, chap. 1, michna 3). Ce qui signifie qu’il faut croire en la vérité pour ce qu’elle a de vrai et c’est cela que l’on appelle “ servir par amour ”.
Et les sages ont dit qu’il est écrit : ‘‘Heureux l’homme qui craint l’Éternel et qui désire ardemment ses commandements’’ (Ps. 111, 1) – ‘‘Rabbi Elazar dit : Ses commandements et non le salaire des commandements (TB Avoda Zara 19a)’’. N’est-ce pas la meilleure et la plus claire des preuves de tout ce que nous avons avancé ? » (Maimonides, Commentaire du Pirké Avot).

 

« On étudie pour faire. On n’étudie pas pour ne pas faire. Quelqu’un qui étudie sans faire, il aurait été préférable pour lui de ne pas naître. » (Sifra 110c)

Un « Sceau du gouverneur de la ville » en ancien hébreu, daté de 2700 ans, retrouvé à Jérusalem


Un sceau du gouverneur de la ville de Jérusalem d’il y a 2700 ans (7ème siècle avant notre ère) en Ancien hébreu a été découvert à Jérusalem dans un bâtiment sur l’esplanade du Kotel (mur sud-ouest des fondations du Temple). C’est la première fois qu’on trouve une attestation archéologique de ce gouverneur de la fin de l’époque du premier Temple mentionnée dans la Torah.

Sur la pièce figurent deux hommes vêtus de long habits se faisant face et se tendant la main, avec ce qui semble être une lune entre les deux mains tendues. En dessous de cette représentation, une inscription en ancien hébreu indique : « Au gouverneur de la ville ».

Le sceau ne mentionne pas le nom du dirigeant de Jérusalem mais Shlomit Weksler-Bdolah qui participe aux fouilles de l’autorité des Antiquités pense qu’il se réfère à la Vieille ville car il a été retrouvé dans le même bâtiment où d’autres artefacts avaient été mis au jour. Les examens scientifiques qui seront pratiqués prochainement devraient confirmer le lien avec Jérusalem, estime la scientifique.

Lors de fouilles archéologiques en Égypte, on avait retrouvé  la correspondance entre le pharaon Akhénaton (XIVe siècle avant J.-C.) et le gouverneur de Jérusalem, un certain ʿAbdi-Khéba. Lire la suite de « Un « Sceau du gouverneur de la ville » en ancien hébreu, daté de 2700 ans, retrouvé à Jérusalem »

Lekha Dodi : « Viens, mon bien-aimé, au-devant de ta fiancée »


Viens, mon bien-aimé, au-devant de ta fiancée, Le Chabbat paraît, allons le recevoir!

lekhad2« Observe » et « souviens-toi » (1), ces mots, le Dieu unique
Nous les fit entendre en une unique parole,
Le Seigneur est Un, Un est son Nom,
A Lui Honneur, Gloire, Louange!
Refrain : 
Viens, mon bien-aimé, au-devant de ta fiancée, 
Le Chabbat paraît, allons le recevoir!
Empressons-nous à la rencontre du Chabbat,
Il est la source de bénédiction,
Consacré dès les temps les plus lointains,
But de la Création dans la première pensée du Créateur…
(Refrain: Viens…) 
Sanctuaire du grand Roi, Ville Royale,
Debout, relève-toi de tes ruines !
Assez séjourné dans la vallée des pleurs :
Tu es Source des miséricordes du Dieu miséricordieux.
(Refrain: Viens…)
Secoue la poussière, debout !
Remets tes habits de fête, ô mon peuple.
Grâce au fils de Yichaï de Bethléhem,
Mon âme voit s’approcher d’elle le salut.
(Refrain: Viens…) 
Réveille-toi, réveille-toi,
Ta lumière brille, lève-toi, sois illuminée !
Courage, courage, entonne un cantique !
Sur toi resplendit la gloire du Seigneur.
(Refrain: Viens…)
Pour toi plus de honte, plus d’opprobre!
Pourquoi te troubler, pourquoi te tourmenter ?
Chez toi mon peuple, pour ses humbles enfants, trouvera un asile,
Et des ruines ressuscitera la Ville rebâtie.
(Refrain: Viens…)
Ceux qui l’ont dévastée, seront foulés aux pieds,
Et tous tes adversaires mis en fuite,
Ton Dieu mettra en toi sa joie,
Comme le fiancé dans sa fiancée.
(Refrain: Viens…)
Etends-toi à droite et à gauche,
Et glorifie le Seigneur,
Grâce à celui qu’on nomme le fils de Péretz (2)
Voici venir pour nous la joie et l’allégresse.
(Refrain: Viens…) 
Viens en paix, toi qui es la couronne de ton époux,
Viens dans la joie, dans la félicité,
Au milieu des fidèles du peuple élu,
Viens, ma fiancée, viens, ma fiancée!

  1. Voir Exode 20:8 et Deutéronome 5:12 et Talmud babli Chebhouôth 20 b.
  2. Le Messie, d’après Ruth 4:18-22.

Langue sacrée, français parlé : la Symphonie des lettres de François Yoçèf Brami


François Yoçèf Brami, Symphonie des lettres – Lexique illustré d’une origine hébraïque du français : mots et expressions. Préface du Grand Rabbin Haïm Korsia. BibliEurope 2017. (Acheter ici)

Yossef Brami

Dans le judaïsme on dit que quand un Sage meurt c’est comme une bibliothèque qui brûle. Mais quand un livre naît c’est comme un enfant qui se met à parler et celui-ci parle une langue étrange d’hébreu et de français ou plutôt des racines hébraïques du français. Mazel Tov donc à François Yoçèf Brami pour cette Symphonie des lettres – Lexique illustré d’une origine hébraïque du français : mots et expressions. De quoi s’agit-il ?

Un juif francophone dit chaque jour les louanges du Très haut et au bout d’un moment une idée naît en lui. Pourquoi certains mots hébreux ressemblent donc tant à des mots français ?

On se rappelle que Rachi, rabbin de Troyes-en-Champagne au 11 ème siècle avait déjà montré qu’un certain nombre d’expression en vieux français provenaient directement de l’hébreu de la Torah (environ 3000 gloses disséminées à travers la Bible et le Talmud). Grace au travail de ce génie qui n’avait d’autre but que de commenter le texte nous sont parvenus des milliers de mots de l’ancien français qui sans lui seraient perdus. Ainsi du mot tohu Bohu qui vient du livre de la Genèse. Rachi commente « La terre était déserte et vide (Tohu vavohou) Et le souffle de D. planait sur les eaux » :

  • Tohou signifie « étonnement, stupéfaction », l’homme étant frappé d’étonnement et de stupeur en présence du vohou. En français (médiéval ): « estordison » : étourdissement).
  • « La face de l’abîme ». En français médiéval : « acoveter » : être couché.

François Yossef Brami a reproduit cette méthode de commentaire de Rachi dans sa Symphonie des lettres. Il a retrouvé tous les mots français à ascendance, consonnance hébraïque.

  • Abracadabra = Abra (je créerai), Ca (comme), Dabera (je parlerai)
  • Autoriser = Autire (autoriser en hébreu)
  • Ame = Neshama
  • Balbutier = Babel, Bavel: mélange
  • Immigré = Guer
  • Lumière, éclaire : Mire, Meïr…

Tout travail de généalogie est travail de recherche non seulement de filiation mais aussi de sens. Parfois c’est ainsi l’antisémitisme qui se glisse dans la langue. Qui sait que Arnaq en hébreu veut dire… portefeuille. Les juifs longtemps assignés à la seule tâche qui leur fut autorisé par l’église : le micro crédit à la consommation, ou usure, on finit par avoir la réputation d’ « arnaqueurs »…

Pour nous juifs la langue sacrée est celle de la Torah. La Bible que lisent les chrétiens provient de la traduction de notre torah par la communauté juive hellénistique vers 270 avant notre ère. On l’appelle la Septante (des 70 sages qui l’auraient traduite et seraient retombés sur le même texte par miracle). On en trouve une trace de cet épisode dans le Talmud :

 « On raconte que cinq anciens traduisirent la Torah en grec pour le roi Ptolémée, et ce jour fut aussi grave pour Israël que le jour du veau d’or, car la Torah ne put être traduite convenablement » (Talmud de Babylone, Soferim 1, 7).

Peu de gens le savent mais grâce à Eliézer Ben Yehouda nous reparlons cette langue qui n’était plus utilisée que dans la prière[1]. (Lire ici une recension)

Notre langue « patrie bien aimée de nos pensées » comme disait Herzl est désormais l’hébreu. Ce qui est en soi un miracle. Et parfois sous les langues de la galout affleure un filon, celui de l’hébreu et des juifs qui ont vécu sur ces terres d’exil.

Retrouver l’origine, montrer la filiation, faire anamnèse pour sortir le diamant de sa gangue est tâche sacrée. C’est ce que fait cette Symphonie des lettres préfacée par le Grand Rabbin Korsia.

Il arrive parfois que le texte se taise, la langue ne parle plus et s’enveloppe de silence. Le silence alors nous envahit. Et puis on prononce les mots comme en un rite…et ceux-ci reprennent vie comme les ossements d’Ezéchiel dans la vallée de le Géenne, et ils se mettent à parler. Comme une musique.

[1] Voir : BEN-YEHOUDA (Éliézer), Le Rêve traversé, suivi de BEN-AVI (Ithamar), Mémoires du premier enfant hébreu, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, 425 p. (textes traduits par Gérard Haddad) (avec la collaboration d’Yvan Haddad) et précédés de La Psychose inversée, du même G. Haddad)