L’Etude, ou l’art de ne pas savoir

Rabbanim-amsterdam

Selihot – Schilderij Voerman, 1884, Musée  d’histoire juive d’Amsterdam, Photo DL

« Je ne sais pas »

« Accoutume ta langue à dire : Je ne sais pas. » (TB Berakhot 4a)

L’Etude comme la compréhension du monde est ein sof sans fin, quand on croit avoir ‘tout compris’ une faille du texte apparait, un autre point de vue, une aspérité sur la paroi qu’on n’avait pas vu alors qu’on était passé là 200 fois. On ne peut donc pas être tranquille avec la Torah ou le Talmud, avec la vie finalement. C’est normal, l’esprit de l’homme pourrait-il contenir la sagesse du Créateur ?

Entendons nous bien cet art du non savoir n’est pas celui de l’imbécile heureux ou de l’idiot du village (encore que!) mais de celui qui admet son impuissance et convoque toutes ses facultés cognitives à sa mesure pour les orienter vers l’Incommensurable.

« Ici il n’y a pas de pourquoi »

Une histoire racontée par Primo Lévi dans Si c’est un homme raconte l’opposition irréconciliable entre le limoud (l’étude) et le totalitarisme qui « sait tout ».

Primo Levi est dans un wagon où les gens meurent de soif. Les nazis ont pris soin de mettre de la chaux au sol de ces wagons à bestiaux pour ce dernier voyage. Au cas où une personne urine, celle-ci se transforme en chaux vive.

« Et justement, poussé par la soif, j’avise un beau glaçon sur l’appui extérieur d’une fenêtre. J’ouvre, et je n’ai pas plus tôt détaché le glaçon, qu’un grand et gros gaillard qui faisait les cent pas dehors vient à moi et me l’arrache brutalement.

– “Warum ?” (pourquoi) dis-je dans mon allemand hésitant

– “Hier ist kein warum” (ici il n’y pas de pourquoi), me répond-il en me repoussant rudement à l’intérieur. » (Primo Levi, Si c’est un homme (1947), Paris, Julliard, 1987.)

Homme lisant la Bible -Joseph Israël

« Homme lisant la Bible »,  Jozef Israëls, Amsterdam (1824 – 1911) vers 1885.

L’essentiel est invisible

Les gens cherchent des réponses, le « sens de l’existence » comme ils disent. Mais il n’y a pas d’autre sens à l’existence de l’homme que de sortir de son animalité primitive et spontanée pour essayer de devenir un humain digne de ce nom. Ce qui serait déjà un exploit !

La réalité de tous les jours n’est pas la réussite, la célébrité et tout ce que le monde nous fait miroiter… mais l’injustice, le fait d’être accusé à tort, dénoncé pour rien, exclus des conventions sociales des bien-pensants qui dans le « on » ont cru trouver un empire à leur mesure. C’est à dire mortel. « Ne te conforme pas au monde »

La vraie réalité qui est Dieu est spirituelle, invisible, elle échappe aux fictions sociales, à l’histoire glorieuse des Empires, aux biens-portants. Elle n’est visible que pour le cœur et parfois sous les traits de l’échec et de la dévastation. Nos yeux ne voient pas mais nous pouvons comprendre.

Selihot

Selihot – Schilderij Voerman, 1884, Musée  d’histoire juive d’Amsterdam.

La Torah nous a prévenu. La vraie réalité est invisible elle se donne au pauvre, à la stérile et au cadet privé d’héritage par le « on » des us et coutumes. C’est Joseph « tué » par ses frères qui les sauve et non l’inverse. En Dieu le paradoxe d’Esaw et Iaacov ne fait qu’un et il entraîne l’histoire dans sa tension créatrice nous dit le Maharal de Prague.

Alors que ses frères Joseph complotent pour l’éliminer, Joseph marche dans le désert.

« Un homme le rencontra errant dans la campagne ; cet homme lui demanda:

– Que cherches-tu?

– Je cherche mon frère » (Gn 37, 15-16)

Je cherche mon frère. C’est le sens de l’étude. Rien n’est jamais perdu. Nous pouvons donc étudier dans la Simha (la joie) parce que c’est D-ieu qui est le maître de l’Etude et non pas nous, simples étudiants qui déchiffrons l’alphabet de notre existence.

En réalité où que nous en soyons nous sommes tous à la même distance de D-ieu. Nous n’avons donc pas le droit de désespérer. La Torah nous y exhorte :

Tu seras seulement joyeux (Dt 16, 15).

Servez Dieu dans la joie, présentez-vous devant lui  avec des chants d’allégresse (Ps 100, 2)

Cette joie n’est pas une joie naïve mais une joie seconde, celle de celui qui sait que D-ieu est au delà de tous les désespoirs. Cette joie de la Torah, celle des humbles qui posent la question, brise la porte d’acier des cieux.

L’Etude, la prière ne demandent rien car celui qui étudie, celui qui prie, a déjà reçu la réponse.

 

Les juifs, le peuple du « Pourquoi ? »

C’est toute la vie qui est un immense point d’interrogation.

La psychanalyse a été inventée par un juif, pourquoi ? Parce que sous nos paroles, nos énoncés se cachent des lapsus, des glissements de mots et de significations (condensation et déplacement du travail de rêve réinterprétés comme métaphore et métonymie par Lacan à la lumière du structuralisme de Jacobson et Saussure) qui expriment notre inconscient, ce que nous ne voulons ou savons pas dire et qui parle en nous et aux autres à notre insu. Est psychanalyste celui qui ne sait pas. « Le non dupe erre » disait Lacan. La psychanalyse, un non-savoir hérité du judaisme.

194 prix Nobel, sur un total de 871 en 2017, ont été attribués à des lauréats d’origine juive, sachant que les Juifs ne comptent que 0,2 % de la population mondiale. A moins de croire qu’un beit Din (tribunal rabbinique) de rabbins à péot est caché sous la salle du jury qui attribue le prix Nobel et manipule tout, la seule réponse à cela est que les juifs ont cultivé l’art de laisser ouverte la question… et c’est la seule réponse à apporter aux certitudes en béton des empires et des antisémites.

Femme lisant la Bible - Jospeh Israël

« Femme lisant la Bible » – Jospeh Israël, Amsterdam

Semences d’Etude

« Dieu a regardé dans la Torah et a créé le monde, l’homme regarde dans la Torah et le maintient : ainsi création et subsistance de l’univers ne dépendent que de la Torah. » (Zohar II 161a)

 

« Hillel disait : Ne dis pas :  » Quand j’en aurai le loisir, j’étudierai. » Peut-être que tu n’en auras tu plus le loisir. » (Pirké Avot 2, 5)

 

« Quiconque parvient à la conclusion qu’il doit s’investir dans l’étude sans travailler, et tirer sa subsistance de la charité, profane le nom de Dieu, déshonore la Tora, éteint la lumière de la foi, s’attire le mal et renonce à la vie du monde futur, car il est interdit dans le monde, de tirer profit des paroles de la Torah » (Maïmonide, Michné Torah, 310)

 

« Ne fais pas de la Torah une couronne pour t’ennoblir, ni une pioche pour creuser »   [NB il y a un jeu de mot sur pioche : « un  travail » ou « creuser sa tombe »] (Pírqé Avot, chap. 4, michna 5)

 

« Celui qui dit : ‘‘Je n’ai besoin de rien d’autre que la Torah’’ ne possède pas la Torah non plus. » (TB Yébamot 109b)

 

« Ben Azaï étudiait la Torah, un feu l’entourait. Rabbi Akiva lui demanda :  » Tu étudies le Char Céleste [les secrets mystiques de la Création du monde] pour mériter ce feu ? ». Ben Azaï lui répondit : »Non, j’étudie la Torah écrite et je passe des cinq Livres aux Prophètes, des Prophètes aux Hagiographes, et des Hagiographes aux cinq Livres, comme au jour où la Torah a été donnée » (Midrach Chir Hachirim 1, 52)

 

« La Torah révèle une pensée car un instant l’habille tout de suite d’un autre vêtement, elle s’y dissimule et ne se montre pas. Les sages, que la sagesse emplit d’yeux traversent le vêtement jusqu’à la véritable essence du mot qu’il dissimule. Quand le mot est momentanément révélé au premier instant, ceux dont les yeux sont sages peuvent le voir, bien qu’il se cache aussitôt » (Zohar II, 98b)

 

« Que la fin de l’étude ne soit pour toi que la seule Connaissance de Dieu, et de même que la fin de la vérité n’est que d’être connue comme vraie, puisque les commandements sont vrais, leur fin n’est que d’être accomplis.
Et il est interdit à un homme probe de se dire : Si j’ai accompli ces bienfaits et si me suis retenu de mal agir comme Dieu le commande quelle sera ma récompense ? Car c’est comme lorsqu’un enfant demande : Que me donneras-tu si j’étudie ? Et on lui répond qu’on lui donnera telle ou telle chose, car on sait que son manque de maturité l’empêche de considérer la valeur de la chose qu’il réalise et lui fait rechercher une fin à ce qui est déjà en soi une fin. On lui répond donc en fonction de l’étendue de sa stupidité, ‘‘Réponds au sot selon sa sottise’’ (Prov 26,  5). Et nos Sages nous ont déjà avertis de ne pas poser comme fin et but de notre service et de notre accomplissement des commandements une autre chose qu’eux, quelle qu’elle soit, et c’est le sens du propos de cet homme parfaitement intègre, qui parvint au vrai,  Antigone de Sokho : ‘‘Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent le maître à condition de recevoir une gratification, mais soyez comme des serviteurs qui servent le maître à condition de ne pas recevoir de gratification’’ (Pirqé Avot, chap. 1, michna 3). Ce qui signifie qu’il faut croire en la vérité pour ce qu’elle a de vrai et c’est cela que l’on appelle “ servir par amour ”.
Et les sages ont dit qu’il est écrit : ‘‘Heureux l’homme qui craint l’Éternel et qui désire ardemment ses commandements’’ (Ps. 111, 1) – ‘‘Rabbi Elazar dit : Ses commandements et non le salaire des commandements (TB Avoda Zara 19a)’’. N’est-ce pas la meilleure et la plus claire des preuves de tout ce que nous avons avancé ? » (Maimonides, Commentaire du Pirké Avot).

 

« On étudie pour faire. On n’étudie pas pour ne pas faire. Quelqu’un qui étudie sans faire, il aurait été préférable pour lui de ne pas naître. » (Sifra 110c)

2 commentaires sur « L’Etude, ou l’art de ne pas savoir »

  1. « L’ignorance qui était naturellement en nous, nous l’avons par longue étude avérée et confirmée » Erasme de Rotterdam..

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