« Les juifs en Corse ? C’est de la pipette, un mythe ! Ils n’ont jamais existé »


Les juifs en Corse, un mythe ? 

Corse

Le matin de Roch Achana de l’an 5778, Corse Matin a décidé de nous faire savoir, sous la plume d’un certain Ghjilormu Padovani, son chef d’agence à Ajaccio comme on peut le lire dans l’édition papier de Settimana  (gpadovani@corsematin.com) (voir tout en bas), que les juifs en Corse étaient un mythe à détruire : « Les juifs en Corse, la destruction d’un mythe »… on passe sur les fautes d’orthographe…

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Et par un malheureux concours de circonstances on trouve en dessous de ce titre qui appelle à la « destruction » la photo de la synagogue de Bastia avec un homme de notre communauté en train de faire la bénédiction pour mettre son châle de prière. Il est l’un des descendants des 744 juifs arrivés à Ajaccio en 1915… qui n’ont rien d’un « mythe » mais font partie de la société Corse où ils sont nés après y avoir été accueillis par toute la population dont les admirables instituteurs d’Ajaccio de l’époque qui ont pris sur leur propre paie pour les vêtir…
Puis on lit : « la forte influence des juifs en Corse est historiquement fausse »… ce qui peut bien-sûr être débattu… mais ce qui est absolument certain c’est que le vocabulaire sur « l’influence » des juifs dans une société est clairement situé historiquement et politiquement pour qui les mots ont un sens…. Il faut dire que rappeler aux juifs leur place marginale dans la société pour mieux en souder une identité imaginaire avec des arguments fantasmagoriques est une constante depuis… Augustin d’Hippone !

L’article papier continue sur le même ton avec l’intertitre : « Vous êtes juif ? ». On comprend peu à peu qu’ Il s’agit de faire comprendre au lecteur que la Corse serait la seule île de la méditerranée sans « influence juive » en s’appuyant sur le mythe de noms purement locaux et un historien très respectable mais qui n’est en rien un spécialiste des marranes. Il s’agit donc de « détruire le mythe », mais pour établir quel autre ?…

90% des noms Corses se retrouvent en Italie…

En réalité, en dehors de quelques occurrences rares, les noms « uniquement corses » sont pour le coup un vrai « mythe ». 90% des patronymes corses se retrouvent à Gênes et en Italie d’où bien souvent ils proviennent… Si l’on examine les 100 noms les plus fréquents dans l’île (entre 100 et 700 inscriptions dans l’annuaire corse) seulement une dizaine d’entre eux sont absents ou très rares dans l’annuaire italien (moins de 10 inscriptions). Inférer ou non de la présence ou non de patronymes d’origine juives pour en tirer des conclusions définitives sur « les juifs en Corse » et leur « influence » est donc juste une plaisanterie en dehors d’un vrai travail généalogique comme je l’ai montré dans Mémoires juives de Corse. De plus il est faux de dire que tous les noms Corses sont des prénoms, je viens d’un village où il n’y a que des Valli (ma famille), des Tafani (les taons) et des Galluchi (les coqs)…

L’article ferraille contre le mythe juif à partir des patronymes sans aucune preuve. Il y a bien eu des Padovani à Livourne et dans les communautés juives italiennes comme beaucoup d’autres noms juifs tirés de villes : Padovani, Padova, Massa, Rogliano, en Ligurie, etc… Il suffit de consulter les archives juives (voir ci-dessous) pour le savoir, on y trouve de nombreux Padovani dont l’un d’eux Elishama Meïr est rabbin de Bozzolo en Lombardie en 1816-17, un autre Mosé est rabbin à Massa entre 1763 et 1768… d’autres à Livourne. Ajaccio a été fondée l’année de l’expulsion en avril 1492 par la banque Saint Georges avec des familles venues de la Riviera ligure et on trouve dans la région des Padovani. Pour le seul XVIIIe siècle la liste des seuls rabbins est impressionnante :

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Source : Asher Salah : Rabbins, écrivains et médecins juifs en Italie au XVIIIe siècle.

Le village de Zucharello… que l’article pense typiquement Corse (il existe en fait aussi une montagne qui s’appelle ainsi)… est en fait aussi un petit village médiéval de Ligurie.

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La répétition des noms de villages en Italie et en Corse peut être soit une évolution parallèle d’un même phonème sur les deux bords de la méditerranée ou… la réplique d’un village par des migrants qui en étaient issus. C’est ainsi que fut fondée Ventimiglia la Nuova (la nouvelle Vintimille), Porto Vercchio, par des habitants de Ventimille et des villages de la côte Ligure en 1578. (voir ici, en italien). Il est probable que Rogliano en Corse soit dans le même cas. La ville de Rogliano dans les Abruzzes abrite des juifs depuis le Moyen Age (XIe siècle) et certains Rogliano en Corse savent qu’ils viennent d’Italie au XVIIè siècle.

Quant aux Giacobbi il faut savoir qu’au XVIe siècle de nombreuses personnes en Italie comme Jacopo de Barbari (1445-1516) s’appelaient Jacob, tout en étant parfaitement chrétiens !… Donc l’équation Jacob = Juif, est juste une anachronisme ou un amalgame qui court dans certains milieux… ou une blague de Louis de Funès dans Rabbi Jacob.

On pourrait discuter à perte de vue… comme je l’ai montré dans mon livre Mémoires juives de Corse… dont l’auteur ne semble même pas avoir entendu parler après son 5ème tirage ! … les noms ne prouvent rien en dehors d’une généalogie ou de traditions familiales pas forcément nommées ni immédiatement reconnaissables comme juives.

Plutôt que d’inférer du latin le mieux serait donc quand même de demander aux Giaccobi eux-mêmes… une dame Giacobbi allumait les bougies le vendredi soir m’a confirmé mon ami André Campana… et toutes ces personnes soit disant « mythiques » venaient voir le président de la communauté juive de Bastia en déclinant leur « origine juive »… il y a 70 ans au moment des élections… et non pas « à une trentaine d’années tout au plus » comme croit le savoir notre article. Il est vrai que la politique en Corse tient parfois du mythe !

La longue mémoire juive de Corse

J’ai montré que les homophonies de patronymes ou les noms de lieux ne ‘prouvaient’ rien sans la généalogie, les rites et les traditions familiales, culinaires, etc… et que les coutumes d’allumer des bougies le vendredi soir, de graver des maguen David sur les outils de berger dans le Niolu (photo), de ne pas se faire photographier, de ne pas compter les gens, d’offrir des cédrats aux alentours de Souccot, le sceau de Salomon et les traditions des bergers du Niolu de calendrier lunaire (U Contu di Salumone), le fait de poser des pierres sur les stèles à la vierge, de couvrir les miroirs dans la maison d’un défunt, etc … ces rites typiquement juifs se portaient fort bien en Corse… ils sont bien plus précis que d’obscure versions latines de noms improbables ou des étymologies imaginaires… surtout ils racontent une influence métissée de mémoires juives dans la culture de notre île que la population connait, qu’un juif pratiquement reconnait immédiatement, et dont les « historiens » devraient se saisir comme des faits à expliquer.

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Joug de boeuf du XIXè siècle, Niolu, Segnu di Salomone

A moins qu’on renonce au roi Théodore[1] et à Pascal Paoli qui vivaient en amitié avec les juifs à Livourne, Londres puis en Corse (Le roi Théodore meurt chez un boutiquier juif à Londres en 1756) au point de les appeler dans l’île pour y créer une market place; à moins qu’on ignore le rôle des juifs et des corses dans le commerce du corail en méditerranée (voir lettre de Boswell à Paoli), à moins qu’on ne qualifie de mythe le fait que la Corse n’aie pas donné de juifs aux nazis en 40 (un seul par erreur). A moins que je ne jette à la poubelle toutes les émouvantes lettres de témoignages qu’on suscités mes livres, on aura du mal à penser un corse sans les juifs… la généalogie de la lente formation de l‘âme corse, maintenant que nous avons perdu la mémoire orale de nos anciens qui plongeait dans le nuit des temps, me semble tout au contraire d’un intérêt capital si nous ne voulons pas mourir comme Nation. La vraie mort c’est l’oubli dit l’Izkor (souviens-toi) à Kippour.

« En lisant ce qui suit (un commentaire de la paracha Chekalim sur mon blog qui dit qu’il est interdit chez les juifs de compter des hommes) j’ai été surpris et ça m’a rappelé un évènement qui m’était arrivé quand j’avais 10 ans environ :

Nous étions à Evisa dans les années 50 et la famille, mon père, ma mère, ses sœurs, mes cousins et cousines, mes frères et sœurs étaient réunis chez ma Grand’mère, Zia Antonietta Colonna… épouse de mon grand-père Etienne Ceccaldi. On devait mettre le couvert autour de la grande table et il fallait compter le nombre de convives pour mettre les couverts en nombre suffisants. Et je me suis mis à compter en pointant les participants du doigts… « Un, deux, trois, quatre, cinq… » à 5, ma grand-mère m’a arrêté et elle m’a dit très exactement « ce que tu comptes ce sont des humains et pas de moutons, on peut compter les moutons… mais les hommes on ne les compte pas car ils sont … d’une nature différentes des animaux et des objets… »
J’ai à l’époque cru que cela relevait de la superstition, avant d’en comprendre tout le sens profond.

Cordialement
Etienne CECCALDI

Le fait est que grâce à Internet, aux témoignages, la mémoire juive de Corse se réveille, des associations se créent, des gens s’intéressent à notre histoire pas si étrange et parfois la mémoire de notre île revient. Et cela devrait interroger n’importe quel homme ou femme un peu éveillé.

L’anamnèse de la mémoire

La Corse n’a rien d’une exception. Ce réveil d’une mémoire juive enfouie, marrane, est d’une telle ampleur de par le monde (Brésil, Mexique, Majorque, Sicile, Calabre…) qu’un Institut universitaire s’est créé en Israël à Netanya pour le suivre l’Institute for Sefardi and anoussim Studies. Je dois dire que depuis mes Mémoires juives de Corse beaucoup ont pris cette piste et remontent leur propre histoire. De fait, on ne voit pas par quel miracle la Corse serait la seule île de la méditerranée qui n’aurait jamais vu un juif… et comme partout il y a eu des mélange et une assimilation des marranes. Leur réveil au bout de plusieurs siècles comme au Brésil ou à Majorque est banal.

Marranes

Communauté Marrane, Brésil, août 2017

Je comprends que cette mémoire juive finalement peu nombreuse mais bien réelle soit déstabilisante. Mais après tout on peut fort bien chanter avec ferveur le Salve Regina tout en admettant que la personne invoquée est une juive du nom de Myriam. La plupart des textes qui sont lus partout dans les églises de Corse chaque dimanche depuis au moins le XIIème siècle sont des textes originaux en hébreu écrits par des juifs qui parlaient l’araméen une langue cousine de l’hébreu et que nous parlons encore dans certaines prières comme le Kaddish que nous n’avons pas « perdu » comme le croient les journalistes du Monde.

Gênes et les juifs

La Corse a été colonisée par Gênes pendant 4 siècles de 1358 à 1768 … et ces 4 siècles sont aussi ceux de la persécution et de la fuite des juifs d’Espagne en 1391, 1492 puis jusqu’au XVIIème siècle… de cette Sefarad (Espagne) où vivait un demi-million de juifs. On ne peut pas lire l’histoire de Corse comme celle d’une île fermée où se serait constituée une identité immuable. Il suffit de se plonger un peu dans les archives de Gênes pour comprendre que notre île était au croisement des grands empires, Turcs, Génois ou Aragonais depuis le Moyen Age… Les drapeaux Corse ou Sarde portent la trace de cette influence aragonaise (tête de maure) sur toute la méditerranée. Il se trouve que Calvi, Bastia, Ajaccio fondée en 1492, Bonifacio… furent remplis de génois et donc très probablement de conversos en fuite qui arrivaient d’Espagne à Gênes et en Ligurie alors que de nombreux Corses étaient soldats en Italie. Tout se passa via la Banque Saint Georges qui administrait la Corse, contrôlait les flottes (Yosef haCohen dans La Vallée des larmes en 1560 nous confirme le rôle clé des marins génois dans le transfert des juifs). Gênes était le banquier des couronnes de Castille et d’Aragon. On chassa alors les juifs pour consolider une identité nationale peu assurée d’elle-même…

Désormais les témoignages affluent et des historiens sérieux devraient se pencher sur ce sujet. La Nation Corse et son âme sont riches de multiples influences et c’est ce qui en fait toute la puissance. « La Corse fabrique des Corses » dit Edmond Simeoni très justement. Des associations comme Terra-Eretz s’emploient à renforcer les liens entre la Corse et Israël, et, il me semble que les peuples Juif et Corse, si particuliers, devraient au contraire, comme ils l’ont fait tout au long de leur longue histoire, développer plutôt leur fraternité.

La version papier du journal nous promet la suite du feuilleton dans un article le 29 septembre… Le jour où commence Kippour.

Corse matin

[1] Quand le 15 mars 1736 Théodore de Neuhoff débarque à Aléria il a promis aux juifs de Livourne et de Tunis de pouvoir y construire leur propre ville

Chemins de l’exil séfarade en méditerranée aux XVIè et XVIIè siècles… et en Corse en particulier.


Le rôle central de Gênes dans l’exil des juifs d’Espagne a été minimisé. Les chemins de l’exil séfarade furent en grande partie ceux des marchands de la thalassocratie Ligure et de ses comptoirs. Cette réalité occultée permet de mieux comprendre l’histoire souterraine des juifs en Corse et l’apport de juifs à la naissance de la globalisation moderne. 

Alors que demain commence la cantilation des Selihot pour le monde séfarade, essayons de nous remémorer notre histoire. On trouvera une partie des informations données ici dans mon livre Des noces éternelles, un moine à la synagogue. De plus je vous invite à suivre le groupe Facebook  MEMORIA EBRAICA DI A CORSICA pour qui j’ai écrit cet article. La diffusion publique et gratuite de ce savoir me semble importante.

Les chemins de l’émigration juive séfarade et les destinations se superposent parfaitement avec les chemins commerciaux et bancaires génois en méditerranée aux cours du XVIè siècle (voir cartes), ce « siècle de Gênes » qui est aussi celui du premier exode de masse juif depuis la chute du Temple de Jérusalem en l’an 70.

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Route commerciales et comptoirs génois (cliquer pour agrandir)

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Ainsi Gênes qui règne sur la méditerranée en 1492 et durant tout le XVIè siècle devient la  premier Hub trafic à destination de ses comptoirs avant que Livourne ne prenne la relève au XVIIè siècle. Lire la suite de « Chemins de l’exil séfarade en méditerranée aux XVIè et XVIIè siècles… et en Corse en particulier. »

Maccabbi Games 2015, La chute du mur de Berlin


Soixante-dix ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, Berlin accueille  plus de 2.000 athlètes pour les 14e European Maccabi Games, les Olympiades juives, sur les lieux des Jeux nazis de 1936.


Berlin

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Ce soir à Berlin  La flamme est portée dans le stade par des motocyclistes,ayant fait le chemin depuis Israël en traversant l’Europe, comme le firent les motards pour annoncer la première compétition des Maccabiades en Israël (Palestine mandataire de l’époque) en 1932.

Fabrice Madar, Vice-président France de Maccabi : « Ich bin ein Berliner »

Ich bin ein Berliner » (« Je suis un Berlinois ») avait dit John Fitzgerald Kennedy dans son discours lors de sa visite à Berlin-Ouest le 26 juin 1963, à l’occasion des quinze ans du blocus de Berlin. C’est ce que déclare de soir Fabrice, un de piliers de notre communauté qui concourt là bas avec tous ses amis. Nous sommes très fiers de lui !!! AZAK FABRICE ! !!

Fabrice

Les joutes compteront 19 épreuves, du football aux échecs en passant par le tennis, le basket, la natation, le bowling, l’escrime ou le bridge, mais aucune des épreuves d’athlétisme classique sur stade.

Aujourd’hui 70 ans après, les Olympiades juives se déroulent dans le grand stade créé par les nazis. Pied de nez de l’histoire et moment historique. C’est un second mur de Berlin qui tombe. Hitler, que sa mémoire soit effacée, doit se retourner dans sa tombe

Coucou Adolf, nous revoilà…

Car les nazis avaient particulièrement soigné  la préparation des Jeux d’été de 1936, qui se déroulèrent du 1er au 16 août. Un immense complexe sportif fut construit, des drapeaux olympiques ainsi que des drapeaux à croix gammée ornaient les monuments et les bâtiments d’un Berlin en fête et bondé. La plupart des touristes ne savaient pas que le régime nazi avait provisoirement enlevé les panneaux antisémites ni que le ministère allemand de l’Intérieur venait d’organiser une rafle de Tsiganes à Berlin. Les efforts de la propagande se poursuivirent bien après les Jeux, avec la sortie internationale en 1938 des Dieux du Stade, de Leni Riefenstahl.

JO 1936

Dans le Stade Olympique, les spectateurs allemands saluent Adolf Hitler lors des 11èmes Jeux Olympiques. Berlin, Allemagne, août 1936.
Dans le Stade Olympique, les spectateurs allemands saluent Adolf Hitler lors des 11èmes Jeux Olympiques. Berlin, Allemagne, août 1936.

Le mouvement Maccabi est né au XIXe siècle, à l’initiative de juifs berlinois,  d’inspiration sioniste, visait à permettre aux juifs exclus de quantité d’associations sportives de développer leur goût du sport. La fédération Maccabi a organisé les premiers Jeux olympiques européens en 1929 à Prague, et les premiers JO internationaux en 1932 en Israël.

A l’époque Berlin était une plaque tournante de la communauté juive, comptant 170 000 personnes. Aujourd’hui, la ville compte une communauté de 10 000 personnes, pour la plupart qui ont fui la Russie et le bloc de l’Est après la chute du Mur.

Le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, s’est dit « fier et reconnaissant » de la « confiance » témoignée à l’Allemagne par les organisateurs de ces Olympiades, alors que choisir Berlin était à ses yeux « tout sauf évident » pour des athlètes juifs. Le cinquantième anniversaire des relations diplomatiques entre Israël et l’Allemagne, fêté cette année, « n’a été possible que parce qu’Israël nous a tendu la main de la réconciliation, et parce que l’Allemagne a assumé sa responsabilité dans l’Holocauste », a-t-il ajouté dans un communiqué.

Des milliers de juifs assis dans son stade construit pour célébrer la gloire de la race aryenne en train de chanter Am Israël haï,  » Le peuple d’ Israël est vivant  » : Le pire cauchemar d’Hitler ! Comme disait le titre du film commandé par la propagande nazi à  Leni Riefenstahl… « Les Dieux du stade » !

Allez une petite chanson de Léonard Cohen pour finir  : First we take Manhattan, then we take Berlin

Ici la cérémonie en live : http://www.hauptstadtsport.tv/emg2015

Tisha be Av 5775 : Le jour où les juifs ont quitté la France


Je suis venu te dire que je m’en vais…

Hier j’ai passé Shabbat chez des amis qui font leur Alyah. Il est chef d’entreprise, elle a trois enfants. La joie de les voir partit à Jérusalem et en même temps la tristesse de les perdre. C’était un sentiment paradoxal car Shabbat est un jour de réjouissance et Tisha beAv qui célèbre la destruction du Temple est un jour de deuil. Le jeune a été reporté aujourd’hui à cause de l’interdiction de jeûner et d’être triste à Shabbat. La joie et les pleurs mêlés.

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Ce sont les meilleurs d’entre nous qui quittent la France. Pourquoi ? Parce que lorsque nous ne pouvons plus aller prier sans qu’un car de CRS  armés jusqu’aux dents monte la garde devant la synagogue, parce que lorsque j’amène ma fille au centre aéré… nous traversons un premier rang de militaires de la République puis le service d’ordre juif. Merci à eux de tout coeur. C’est vrai que les enfants font des cauchemars.

Et mes amis ont terminé avec ce cri du coeur : « Mais quel avenir pouvons nous construire pour nos enfants, ici c’est fini ? « … « Et tout le monde s’en fout…la situation ne fait que se dégrader, les juifs s’en vont et ceux qui rentrent en Europe ne sont pas les plus brillants esprits…. on n’est pas en Amérique…  »

C’est la deuxième famille de mes amis juifs proches qui part. Les autres sont partis en avril, tous les deux médecins spécialisés. Ils ne voyaient plus d’avenir pour eux en Europe. Oui des médecins spécialisés ! On importe quoi à  la place des futurs Mohamed Merah ou Amedi Koulibali ?

Des amis à Sarcelles (Ils y vivent depuis 1962) : « Au début on s’est dit que juifs venus du Maghreb et musulmans on était tous des fils d’Abraham venus du monde arabe, on vivait ensemble en frères, maintenant il n’y a pas un gamin en dessous de 25 ans ici qui ne croient que l’Algérie va conquérir la France… le rêve est fini »

Même si je dois bien l’avouer j’ai aussi rencontré des gens plus modestes, un taxi à Strasbourg qui est parti à Tel Aviv, le seul qui n’était pas arabe à la gare ! Il avait déjà quitté l’Algérie en 62 ! Mais c’est vrai un taxi c’est un entrepreneur. Et  la France déteste AUSSI les entrepreneurs.

J’essaie chaque fois d’expliquer que la sécurité à Tel Aviv ou Jérusalem est toute relative.Je le sais j’ai parcouru tout le West Bank.

« Oui, mais au moins là bas on sait ce qu’on risque, le Shin Bet est un des meilleurs services du monde et ils se préparent, font l’armée… en France tout le monde dort, et les français s’en fichent, ils dorment… on constate les attentas, et maintenant les égorgements… à postériori, on a peur « .

Alyah9 à 10 000 juifs quitteront le territoire français en cette année 2015;  3000 rien que cet été, peut être 100 000 dans les 10 prochaines années ? (ils sont déjà 200 000 en Israël soit 25% des juifs vivant en France) avec des retours estimés, faute d’études précises, à 7 à 8%. C’est beau mais c’est triste aussi.
Lisez Alyah d’Eliette Abécassis, tout est raconté très simplement sans exagération avec beaucoup de sensibilité. Vous l’avez vu sur un plateau télé au 20h de TF1 Eliette ? Avant on l’invitait parce qu’elle a des tas de choses à dire. C’est quelqu’un qui réfléchit, pas une excitée. Mais là on n’en entend pas parler, parce que les français se taisent, beaucoup à gauche adoptent déjà la rhétorique inversée des islamistes : « Entre les islamistes et la démocratie les torts sont partagés… On les a bien colonisés… Les juifs sont les nazis des palestiniens qui sont les juifs du 21e siècle, etc… » (sic! ). Tout cet habillage n’est que celui de leur démission. Ils ont peur eux et ils rasent les murs. Alors les journalistes qui ne sont jamais que la voix de la France se taisent; ça fait partie de ces sujets dont on ne parle pas dans un dîner en ville si on est bien élevé.

L’agneau appelle le loup. En début d’année je voyais déjà Marine à l’Elysée et cette peur m’a gagné, Je me suis dit que je devais partir à Miami (30 000 dollars d’avocat sans garantie de carte verte pour siroter des daikiri au bord d’un piscine entouré de vieux) ou à Montréal (6 mois de vie sous terre par an), j’ai sérieusement étudié comment. Et puis je me suis dit que mes deux grand pères étaient morts en 40 que ma mère était pupille de la nation à 4 ans. Je suis juif mais aussi Corse et nous en Corse on meurt les armes à la main. Populu armatu populu rispetatu. Bon  ce n’est pas la solution non plus. Je suis pris entre le « qui vit par le glaive périra par le glaive » et le Talmud bien plus réaliste : « si quelqu’un vient te tuer, lèves toi et tue le ! « . Tu dois protéger ta vie. Mais après tout il y a plus grave que la peur : la peur d’avoir peur.

Un juif ne craint que D. Je reste. Am Israël Haï. En Galout ou en erets.

Après un Espagne sans les juifs, une France sans juifs ?

Comparaison n’est pas raison et l’histoire ne bégaie pas mais elle reste malgré tout maîtresse d’expérience. L’expulsion des juifs d’Espagne est hors de proportion avec celle des juifs de France. Mais je me suis rappelé que nos ancêtres avaient fui l’Espagne face à l’édit d’expulsion d’Isabelle la catholique et Ferdinand d’Aragon précisément la veille de ce 9 Av 1492 (31 juillet 1492).

Comme si l’histoire se répétait. Qu’ont gagné l’Espagne et le Portugal au départ des juifs puis des maurisques ? A la « Reconquista » de 1492 qui vit la chute de Grenade, les arabes et les juifs boutés du Royaume? Le Royaume de D. enfin chrétien ? Le « Siglo de oro », le bien nommé « Siècle d’or » dont l’apogée culmine sous Philippe II (1527-1598) qui règne sur un empire « où le soleil ne se couche jamais » c’est en réalité l’auri sacra fames. Cette maudite soif de l’or venu des Amériques a conduit à la conquête cruelle et brutale du Nouveau Monde et à la saignée de l’Afrique pour la traite des noirs. Mais paradoxalement, au lieu d’aboutir à la prospérité de l’Espagne… elle a conduit à sa ruine. En effet, l’Espagne percevait alors 25% de l’or qui passait par son territoire. Et pourtant les guerres de conquête moyennant de coûteux mercenaires et le train de vie de l’Espagne conduisent le roi Philippe II, protecteur du catholicisme, à s’endetter auprès de l’armée et de banquiers étrangers. Le royaume subit trois faillites, en 1557, 1575 et 1596. Avant de sortir de la scène de l’histoire au profit de la France de l’Angleterre et des Pays-Bas. (lire ici le détail de cette faillite). Un peu plus d’un demi siècle après l’expulsion des juifs, la faillite de l’Espagne était prononcée, comme une sorte de colère de D. Ci-gît l’Espagne qui pensait construire le pavillon témoin du Royaume de Dieu catholique sur terre et ne s’est jamais vraiment remis de ce délire messianique. Ca n’empêchera pas l’Allemagne de reprendre les même délires. En pire.

Les juifs quittent donc la France et peu semblent s’en émouvoir. « Qu’ils s’en aillent en Israël, avec leurs samedi chômé et tous ces trucs auquel on ne comprend rien !… Ils sont toujours en train de se plaindre ! … Il n’y en a que pour eux ! « … etc…

Ami français réfléchis. Juste cinq minute. En ce jour d’arrivée du tour de France !.. et de Tisha be Av.

Le paradoxe de Tisha beAv

Tisha be av

Aujourd’hui est jour de deuil. Nous nous rappelons de la destruction des deux Temples de Jérusalem en – 586 par Nabuchodonosor II et en l’an 70 par les romains. Un bain de pierres et de sang (500 000 morts un quart de la population de la Judée en l’an 70). On se rappelle la fuite d’Espagne et tous ces morts innocents. On jeûne, on enlève les tissus d’ornement à la synagogue. On ne porte pas de chaussures de cuir. On ne salue pas sauf discrètement les incultes et les non juifs pour ne pas les blesser. On évite les promenades. On a pas envie de rire. On vit dans la pénombre du deuil.

Tisha B'av, tableau de Leopold Horowitz, 1887
Tisha B’av, tableau de Leopold Horowitz, 1887

Etrange impression comme si le Temple détruit c’était nous mêmes. Comme si la destruction faisait aussi partie de la construction, de la vie. Ben et banaïr « enfant » et « construire » ont la même racine en hébreu. On n’élève pas un enfant, on le construit. On s’assoit par terre…

Une femme détenue dans le camp surpeuplé de Bergen Belsen racontait comment elle avait trouvé le squelette d’une chaise parmi les immondices. Cette chaise munie d’une planche était devenue une sorte de trône dans son baraquement pour ceux qui ne pouvaient vivre, ou plutôt mourir, que debout ou couchés sur des chalis exigus. Leur seule richesse sur laquelle ils s’asseyait à tour de rôle. Comme si la chaise était le début du symbolique, un commencement de maison et de construction au milieu des ruines.

On n’étudie pas car l’étude fait éprouver la simha Torah, la joie de la Torah. On ne dit pas les psaumes que je retiens sur les lèvres « au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions… comment pourrions nous chanter un air joyeux loin de Sion ? Jérusalem si je t’oublie que ma main droite m’oublie ». On lit les Lamentations de Jérémie, les kinot (élégies) qui racontent la suite de nos malheurs?. C’est un 9 Av que les juifs ont été pour la première fois de France en 1306. C’est à la même date qu’ils avaient été expulsés d’Angleterre en 1290. C’est aussi un 9 Av que Heinrich Himmler reçut l’ordre d’approbation de la Solution finale le 2 août 1941; c’est encore un 9 Av que commença la déportation de masse du ghetto de Varsovie en 1942. Les Kinot tirées des Lamentations de Jérémie 21, 14-16 ne sont pas des « jérémiades », elles ont de vraies raisons de pleurer :

 קוֹל בְּרָמָה נִשְׁמָע נְהִי בְּכִי תַמְרוּרִים–רָחֵל, מְבַכָּה עַל-בָּנֶיהָ; מֵאֲנָה לְהִנָּחֵם עַל-בָּנֶיהָ, כִּי אֵינֶנּוּ.  {ס} « Une voix retentit dans Rama, une voix plaintive, d’amers sanglots. C’est Rachel qui pleure ses enfants, qui ne veut pas se laisser consoler de ses fils perdus!
טו כֹּה אָמַר יְהוָה, מִנְעִי קוֹלֵךְ מִבֶּכִי, וְעֵינַיִךְ, מִדִּמְעָה:  כִּי יֵשׁ שָׂכָר לִפְעֻלָּתֵךְ נְאֻם-יְהוָה, וְשָׁבוּ מֵאֶרֶץ אוֹיֵב.  Or, dit le Seigneur, que ta voix cesse de gémir et tes yeux de pleurer, car il y aura une compensation à tes efforts, dit l’Eternel, ils reviendront du pays de l’ennemi.
טז וְיֵשׁ-תִּקְוָה לְאַחֲרִיתֵךְ, נְאֻם-יְהוָה; וְשָׁבוּ בָנִים, לִגְבוּלָם.  {ס} Oui, il y a de l’espoir pour ton avenir, dit le Seigneur: tes enfants rentreront dans leur domaine.

On sait que lorsque la Guéoula arrivera, le jour de Ticha bé-Av se transformera en jour de joie et d’allégresse. Le Messie naîtra un jour de Ticha bé-Av Le Maharal de Prague nous a enseigné que le mot Galout (l’exil, la dispersion, la dispora) a la même racine que Géoula, la Rédemption. On se rappelle de Rabbi Akiba qui éclata de rire en voyant un renard sortir du Kodesh akodashim détruit et de répondre à ses amis qui pleuraient que la destruction du Temple annonçait sa reconstruction. Celui qui ne prend pas part aux pleurs de la ruine de Jérusalem ne participera pas à la joie de la reconstruction du Saint des saints. Comme si les pleurs et les rires étaient paradoxalement mêlés, la destruction et le construction, la Galout et la Géoula de manière ontologique, avant la création du monde, le maassé bereshit. Après tout nous sommes bien nés en pleurant…

9 Av 5775, les juifs quittent l’Hexagone,  « Quand l’Eternel ramena les captif à Sion nous étions comme des rêveurs » …dit un psaume.  Je vous en supplie amis français, réveiller vous ! redites moi que nous sommes des frères et que tout ce cauchemar va bientôt s’arrêter.

Quoi qu’il arrive ce qui ne tue pas rend plus fort. Israël est ressuscité de toutes ses morts. Baroukh ata adonaï méaié Amétim. Benis sois tu Seigneur qui réssucite les morts. Am Israël haï. Les enfants d’Israël rentreront dans leur domaine.

« Dans le passé Rabban Gamaliel, Rabbi Eléazar ben Azariah, Rabbi Yehoshua et Rabbi Akiva marchaient à Jérusalem et, arrivés au mont Scopus, ils déchirèrent leurs vêtements.

Arrivant ensuite à la montagne du Temple, ils virent un renard qui sortait du Saint des Saints. Ils se mirent à pleurer, mais R. Akiva riait. Ils lui dirent : ‘Pourquoi ris-tu ?’ Il leur dit : ‘Pourquoi pleurez-vous ?’

Ils lui dirent : ‘L’endroit duquel il a été écrit ‘et l’étranger [non-lévite] qui s’en approchera sera mis à mort’ (Nb 1,51), voici que maintenant des renards y sont allés, et nous ne pleurerions pas ! « Il leur dit : ‘c’est pour cela que je ris ! Il est écrit : ‘je prendrai avec moi comme témoins, des témoins dignes de foi, le prêtre Urya et Zacharie, fils de Yeberekyahu’ (Is 8,2). Que vient faire Urya auprès de Zacharie ? En effet Urya est du premier Temple, alors que Zacharie est du deuxième Temple ! Mais en réalité l’Ecriture a fait dépendre la prophétie de Zacharie de celle d’Urya. Dans la prophétie d’Urya il est écrit : ‘C’est pourquoi, à cause de vous, Sion sera labourée comme un champ, etc…’ (Mi 3,12 ; Jr 26,18-20) et dans la prophétie de Zacharie, il est écrit : ‘De nouveau, vieillards et femmes âgées s’assiéront sur les places de Jérusalem…’ (Za 8,4). Tant que n’était pas accomplie la prophétie d’Urya, je craignais que ne s’accomplit pas la prophétie de Zacharie. Maintenant que s’est accomplie la prophétie d’Urya, il est certain que le prophétie de Zacharie est en train de s’accomplir !’

Ils lui dirent : ‘Akiva, tu nous as consolés, Akiva, tu nous as consolés !’ » (TB. Makkot 24a-b ).

Les juifs en Corse après 1492


Contrairement à ce qu’on dit souvent les juifs qui ont quitté l’Espagne en 1492 ne se sont pas retrouvé à Livourne mais à Gênes. En effet Livourne n’est alors qu’un petit port de pécheurs et ne deviendra un port franc avec droit de commerce pour les étrangers qu’en 1587 (voir ici) sous l’impulsion du grand-duc Ferdinand Ier seulement un siècle plus tard donc. Les juifs levantins et conversos et juifs d’Espagne ne s’installeront à Livourne qui ne compte que 134 marchands juifs en 1601 qu’au XVIIè siècle (711 en 1622; 2500 environ en 1700, 5000 à la fin du XVIIIe siècle). Le Hub trafic de la méditerranée des années 1492- 1592 est donc Gênes en lien avec les ports d’Espagne, Narbonne, le Liban, la Syrie, l’Egypte… et surtout la Corse à quelques encablures seulement plus au sud.

Gênes, port de destination des juifs d’Espagne en 1492

Le premier bateau venu d’Espagne et rempli de juifs d’Espagne arrive à Gênes en 1478.

Genova1493

Genova 1493

Dans un premier temps ceux-ci sont parqués sur les quais du port de Gênes. Combien sont-ils ? « plusieurs milliers » si l’on en croit un prédicateur de l’époque : Bernardino da feltre, antisémite virulent. « Venerunt in urbem nostram plures » commente le doge Matteo Senaréga. il arrivent faméliques : Multi fame absumti sunt et in primis lactantes et infantes… qui non habebant unde naulum solverent, filios vendebant «  des enfants au sein ! .IIs ont été rackettés par les passeurs marins génois au point que des chroniqueurs de l’époque s’émeuvent de leur sort. On les autorise à vendre ce qu’ils ont amené.Certains sont de haute classe sociale, d’autres sont autorisés à commercer ou exercer le métier de médecin en ville, mais d’autres encore sont pauvres et vont devoir vendre leurs enfants comme esclaves (« filios vendebant »); Beaucoup se convertissent par peur de mourir. Les descriptions de Matteo Senaréga rejoignent celles de Joseph Hacohen dans La vallée de larmes (‘Emeq ha-bakha):

En cours de route, cependant, les marins se sont dressés contre eux, les ont suspendus avec des cordes, ont violé leurs femmes sous leurs yeux sans que personne ne vînt à leur aide. Ensuite ils les ont débarqués en Afrique et se sont débarrassés d’eux sur une terre stérile et déserte qui semblait inhabitée. Leurs enfants ont demandé du pain, mais personne ne pouvait rien leur donner, et leurs mères ont levé les yeux vers le Ciel à ce moment fatidique.

Les nazis n’ont rien inventé, comme pendant la Shoa on sépara à l’époque les mères des enfants sans pitié, le marrane Samuel Usque raconte :

« Avant leur départ, les enfants furent baptisés d’autorité et en grande pompe […] plusieurs femmes se jetèrent aux pieds du Roi, demandant la permission d’accompagner leurs enfants mais cela n’éveilla pas la moindre étincelle de pitié chez lui. Une mère… prit son bébé dans ses bras et sans prêter attention à ses cris, se jeta du bateau dans la mer démontée et se noya, embrassant son fils unique »

L’arrivée de la peste en 1493 est imputée aux juifs et change le point de vue des génois jusque là très tolérants et imperméables aux recommandations venues des Etats pontificaux. La prédication du franciscain Bernardino da Feltre à Noël 1493 sur les châtiments réservés à ceux qui hébergent les « ennemis de Dieu dans la cité » et les juifs qui apportent la peste, illustrée par les représentations de l’époque (voir ici) prend soudain corps. Surtout Bernardino da Feltre développe le Mont de Piété à Gênes en 1489-90 pour combattre tous ces juifs qui exercent le métier de préteur. L’objectif est bien sûr de les assécher financièrement.

Da Feltre

Bernardino da Feltre à Gênes

A partir du 5 avril 1501 sous l’impulsion du gouverneur français de la cité Philippe de Clève (qui importe les coutumes françaises de ségrégation des juifs), les juifs doivent porter un badge en tissu jaune, de sinistre postérité, « au moins grand comme quatre doigts ». L’obligation est étendue aux médecins puis aux femmes. Suit en 1505 un édit d’expulsion qui chasse les juifs de la ville. Jusqu’au XVIIIème siècle les décrets oscillent entre les édits d’expulsion et les sauf conduits permettant aux juifs d’exercer les activités de banquier, médecin… dans la ville.

Le ghetto de Gênes est créé en 1660 et agrandi en 1674 (après celui de Venise, le premier d’Italie en 1516).

En réalité les milliers de juifs arrivés d’Espagne à Gênes sont soit partis vers la Turquie, soit ont été coincés dans les villages, soit erraient dans toute l’Italie au gré des édits d’expulsion et de la création de ghettos dans la seconde partie du XVIè siècle sous la menace pontificale : les bourgeois ne voulaient pas expulser les juifs  source de leurs profits, alors on les enfermait au lieu de les expulser comme le voulait l’Eglise.

Dans un rapport rédigé en 1564 un serviteur zélé de l’Inquisition s’inquiète :

« Il n’y a pas de ville en Italie où l’on ne trouve des marranes portugais qui ont fui l’Inquisition au Portugal. Ils s’enrichissent parce qu’ils commercent de toutes les manières tous les produits sans restriction, comme les chrétiens. Ensuite, ils déménagent en Turquie et informent le grand Turc de tout ce qui se fait ici. » (Dans : Cecil Roth, Dona Gracia Nasi, Liana Levi 2007, pg. 132, Roth cite, M. Stren, Urkundliche beiträge über die Stellung der Päpste zu den Juden, pp. 138-143)

Les juifs en Corse : de Gênes à Bastia

Combien de juifs arrivèrent en Corse et se fondirent dans la population? on ne le sait pas précisément. Pour la corse comme en Italie, les archives de Gênes et les documents notariés ne gardent que les traces des notables, médecins et marchands, les contrats de rachat d’esclaves enlevés par les barbaresques turcs vers Constantinople ou Alger. Bastia partageait ses origines génoise avec Ajaccio, fondée en 1492 par l’Office de Saint-Georges, qui installa au fond du golfe cent familles de la riviera génoise, dont probablement beaucoup de marranes.

Bastia ou Bastita, c’est-à-dire « retranchement », « bastide ». La Corse était le verrou géostratégique de protection de Gênes contre les Turcs. Trois siècles et demi durant, de 1453 à 1793, Bastia fut la capitale de la Corse, ou plutôt le siège des administrations génoise puis française, car les Corses, pendant les brefs moments de leur indépendance, préférèrent Corte. Par Bastia la Corse se rattachait au continent. La proximité de l’Italie ajouta une fonction commerciale aux fonctions militaire et politique de Bastia.

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Bastia : la rue du Castagno à droite où est la synagogue
dans une ancienne banque fortifiée génoise qui donne sur le port réinvestie vers 1915 par des juifs d’origine marocaine (rabbin Méir Tolédano) venus de Tibériade. Au loin l’ile d’Elbe.

Capture

A la Renaissance, les banques juives comme la banque Mendés au Portugal, ou l’Ufficio di San Giorgio à Gênes utilisèrent leurs réseaux dans les principales villes d’Europe pour organiser la fuite des juifs d’Espagne et du Portugal.Gracia Nasi, dite Béatrice de Luna, épouse Mendès est la plus célèbre de ces passeurs de juifs de la renaissance. Les réseaux bancaires devinrent aussi des filières marranes, leurs agences servaient de relais aux juifs en fuite. Bien sûr ces banques ne ressemblaient pas à nos banques de dépôts modernes. Il banco à l’origine c’est « le banc » où l’on change les monnaies. La banque de l’époque est donc un réseau de familles dispersées dans les ports qui se faisaient confiance et grâce aux lettres de change évitaient à leurs clients de transporter de l’or sur des routes dangereuses, les banques juives avaient des agents commerciaux à Londres, Anvers, Amsterdam, Bordeaux, Venise, Ferrare, Gênes…. Les juifs étaient donc intimement liés à la prospérité des Cités-Etats italiennes dont ils assuraient le commerce de masse comme le monopole des épices ou du corail qui faisait et défaisait les fortunes des cités concurrentes. L’éclatement des juiveries de la péninsule ibérique en 1492 projeta tous ces petits préteurs et négociants, banchieri, dans tout le monde méditerrannéen en faisant un puissant levier de développement économique et commercial international et conduisant à moyen terme l’Espagne à la banqueroute. Le Mont-de-piété est institué en 1479 à Savone par le pape Sixte IV pour secourir : i poveri maltrattati dagli ebrei che con ingorda, avarizia lor succhiavano il sangue delle loro piccole sostanze,… « les pauvres abusés par des juifs qui, avec gourmandise et, cupidité sucent le sang de leurs petites substances ». Tout l’Esprit de l’Eglise de l’poque est résumé ici. Le Monte est institué à Rome en 1555 par le Pape pour contrer les préteurs à gage et revendeurs juifs en même temps qu’est créé le ghetto et que les préteurs marranes sont violemment persécutés à Ancone au cours d’autodafés.(voir ici un article sur les banquiers sépharades de la communauté de Rome à la Renaissance). Le prêt sur gage permettait de contourner la position traditionnelle de l’Eglise affirmée aux Conciles de Latran (1215),  Lyon (1274) et  Vienne (1312), interdisant le prêt à intérêt et menaçant d’excommunication et de privation de sépulture chrétienne toute personne qui le pratiquerait; réservant de facto cette activité aux seuls banquiers juifs.

Un certain nombre de familles génoises éminentes avaient participé à la création et à la gouvernance de la Banque des compères de Saint Georges, y compris les maisons de Grimaldi & Serra. La Banque, puissance mondiale, utilisait les services d’un certain nombre d’agents juifs, dont la famille Ghisolfi qui gérait les comptoirs de la Mer Noire. Un descendant de Simeone de Ghisolfi- le fondateur, Zacharias de Ghisolfi y sera prince à partir de 1480, il sera appelé même par le Tsar.

Les traces d’envois de  « notables » juifs en Corse apparaissent dans les archives de la République de Gênes.

  • Ainsi le 24 mai 1515 Les prottettori di San Giorgio, c’est à dire les dirigeants de la banque publique de Gênes, l’Office Saint Georges, envoient une lettre à l’Office en Corse demandent « d’autoriser le médecin Jacob, fils de Aron, de vivre à Bastia et dans d’autres places pour y pratiquer sa profession ». (Source : Archives Secrètes de Gênes, Primi Cancellieri di S. Giorgio, busta 16, citée par Rossana Urbani e Guidi Nathan Zazzu, The jews in Genoa pg. 95)
  • Le 29 avril 1525 Pietri I dargo, un juif espagnol de Cadix témoigne au lbaptême à Bastia du fils d’un médecin juif. (Source : Archives Secrètes de Gênes, Notaio Antonio Pastorino, filza 45 , citée par Rossana Urbani e Guidi Nathan Zazzu, The jews in Genoa pg. 96)
  • Le Notaire chancelier Giacomo Imperiale de Terrile écrivait en février 1532 un document parlant de Benedetto de Murta, médecin à Bastia, « auparavant juif ». Les juifs qui n’avaient qu’un prénom (Benedetto est évidement Baruch, « le béni », comme le prénom de Spinoza) prenaient comme patronyme des noms de ville comme celle de Murta toute prés de Gênes. (Notaire-Chancelier Giacomo Imperiale de Terrile, liasse 44, 1532. Diversorum. Cité par Antoine-Marie Graziani, Vistighe Corse, guide des sources de l’histoire de la Corse dans les archives génoises, Epoque moderne 1483-1790, Tome 1, Volume 2, Editions Alain Piazzola, Archives départementales de la Corse du Sud, Ajaccio, 2004. Pg. 303.)
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Synagogue de Bastia – rue du Castagno

L’aventure de Ventimillia la Nuova

Il est probable que l’immigration de peuplement opérée par Gênes dans les grandes villes et sur les côtes envoya des milliers de juifs marranes conversos ou encore juifs dans l’île, les plus pauvres bien-sûr, ceux qui n’avaient pas les moyens de continuer la route. Ceux-ci traînaient dans une misérable pauvreté dans les villages d’Italie ne pouvant pas subsister comme les décrit la lettre qui prépare  l’aventure de Ventimiglia la Nuova, la Nouvelle Vintimile, Porto-Vecchio.

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Giurisdizione di Bonifacio e Portovecchio (da “Carte Nouvelle de l’Isle de Corse” di Robert de Vaugondy, 1756).

La « T. S. San Cipriano » sur la carte est la tour génoise de Saint Cyprien (photo ci-dessous). La côte était défendue par la place fore de Bonifacio et celle de Solenzara, la citadelle de Porto-Vecchio s’inscrivant entre les deux; Un réseau de tours génoises fortifiées et armées complétait le dispositif militaire.

Tour génoise de Saint Cyprien

Tour génoise de Saint Cyprien

Là encore l’Ufficio qui gérait la Corse servit de passeur. il faut bien comprendre que les bateaux qui véhiculaient les juifs appartenaient aux armateurs, majoritairement génois. G^nes servit donc de C’est ainsi qu’en 1569, la banque Saint Georges envoya 167 familles, 460 personnes des deux sexes- issus de villages de toute la côte Ligure  pour fonder Ventimiglia la Nuova, la Nouvelle Vintimile, Porto-Vecchio. Tous partirent sous la houlette de deux compères : Pietro Massa et Giacomo Palmero sous l’égide de la banque génoise. Pourquoi de Vintimille ? Car la Banque Saint Georges avait acquis Vintimille qui passa du pouvoir de Louis XII à l’Ufficio le 6 novembre 1513. Pietro Massa le fondateur de Porto-Vecchio était très certainement de la famille du jurisconsulte à Gênes Matteo Massa, qui fit partie de l’ambassade envoyée à Gênes lors de la prise de possession de la Banque sur Vintimille. Dans cette délégation qui se rendit à Gênes on trouvait aussi Pietro Sperone, chef d’ambassade qui deviendra par la suite Vicaire Général de l’ile de Corse. Massa, un mot qui signifie aussi « fardeau »  ou une charge dont on est responsable dans la Bible hébraïque. Les massari étaient les responsables des communautés juives d’Italie. (Voir Fausto Amalberti, Storia di Ventimiglia La Nuova, La ricostruzione di Portovecchio dell’anno 1578, Cumpagnia d’i Ventemigliusi, 1985. Cumpagnia d’i Ventemigliusi, 1985. Je m’appuie sur le travail de cet historien vintimillais pour les sources génoises non juives. On pourra aussi lire Antoine-Marie Gaziani, Naissance d’une cité, Porto-Vecchio, Editions Alain Piazzola, Ajaccio, 2014, qui le complète remarquablement.)

Le Gouvernement de Gênes édictait le 9 juillet 1578 vingt-six Capitoli (chapitres), adressés à « Pietro Mazza et Giacomo Parmero » qui fixaient les conditions financières et militaires de l’expédition. Massa reçut le commandement de l’expédition, avec le titre de podestat, ayant des droits de justice.

Le chapitre 3 : « Conditions détachées à ce territoire de peur de se quereller au sujet de ses frontières, et des terrains qui sont donnés gratuitement pour toujours » me sauta au visage. Il stipulait :

« Nous donnons, et accordons librement auxdits Pietro, Giacomo, et leurs compagnons et à leurs héritiers et successeurs : tous les terrains qui existent sur le territoire de Porto-Vecchio, à savoir la vallée de Pruno et Muratello, et San-Martino avec leurs frontières respectives, au lieudit de Porto-Vecchio de cultiver, et semer, mais sans préjudice de tiers. » ( A.S.G., Corsica, Decreti del Magistrato di Corsica, n.g. 1316)

L’Ufficio, selon une politique agraire organisée, peuplait ces terres basses de l’île désertées par les populations autochtones à cause des incursions des corsaires turcs qui hibernaient en hiver dans le golf de Porto-Vecchio et de la malaria, des terres comme celles d’Aléria « abandonnées aux infidèles » disait le rapport des commissaires Grimaldo de Bracelli et Troilo Negrone dépêchés dans l’île par la Banque pour analyser les implantations possibles. La dernière grave prédation de corsaire à Porto-Vecchio datait de 1561.

Bateaux de l'Ufficio

On longea les cotes Ligure puis Toscane jusqu’à Piombino où le bateau évita de justesse le naufrage. Puis après des réparations de fortune on quitta l’île d’Elbe vers Bastia pour descendre vers le sud de l’île avec femmes et enfants. L’eau avait pénétré dans le navire et Massa constataient dans un courrier que « tous les vivres embarqués ne valent plus rien ». Tommaso Carbone gouverneur génois de la Corse crie au miracle pour de si faibles pertes et rapporte de son côté « Dans un si long voyage, avec tant de gens, il avait seulement disparu un petit garçon ». (A.S.G., Corsica, Litterarum, n.g. 517, lettre du 15 décembre 1578.). Parti de Vintimille, passé le 31 octobre 1578 à Gênes le bateau arriva le 27 novembre 1578 à Porto Vecchio, le voyage avait duré un mois au lieu de quelques jours. Faute de permission d’appareiller le bateau affronta les tempêtes d’hiver de la Méditerranée.

Porto Vecchio

Golfe de santa Giulia, plage de Palumbagia et golfe de Portjhi Vecchiu; au pied de la montagne, la vallée de Muratellu

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Golf de Portjhi Vecchiu vu de la montagne

Je viens personnellement de Muratello depuis des générations.

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Muratello

Les souffrances des marranes ont engendré des délires fous. C’est l’époque des faux messies Salomon Molko et David Reubeni dans les villes d’Italie. Colomb part en cette années 1492 découvrir la nouvelle Espagne. Les marrnes guettent le signe de leur délivrance, Leur imagination transfigure leurs souffrances insupportables en Hevlé Mashiah, les douleurs d’enfantement du messie. On lit beaucoup les prophéties d’Isaïe qui annoncent la venue du Messie dans la Jérusalem (Is 60): « Qui sont ceux-ci, qui volent comme une nuée, comme des colombes vers leurs colombiers ? Ce sont les îles qui attendent mon signal, et d’abord les vaisseaux de Tarchich, pour ramener de loin tes fils! Ils ont avec eux leur argent et leur or, en l’honneur de l’Eternel, ton Dieu, et du Saint d’Israël qui te glorifie. Et les fils de l’étranger bâtiront tes murailles, et leurs rois te serviront; car si je t’ai frappé dans ma colère, dans ma bonté je prends pitié de toi…. Et ils viendront à toi, tête, basse, les fils de tes persécuteurs, et tous tes insulteurs se prosterneront jusqu’à la plante de tes pieds; ils t’appelleront Cité de l’Eternel, la Sion du Saint d’Israël… Ton soleil n’aura jamais de coucher, ta lune jamais d’éclipse; car l’Eternel sera pour toi une lumière inextinguible, et c’en sera fini de tes jours de deuil.Ton soleil n’aura jamais de coucher, ta lune jamais d’éclipse; car l’Eternel sera pour toi une lumière inextinguible, et c’en sera fini de tes jours de deuil. ». La Nouvelle Espagne, le Nouveau Monde de Colomb ou la Nouvelle Vintimille procèdent de ce réveil de la prophétie marrane. La Nouvelle Vintimille, une ruine à reconstruire sur une Ile au pied d’une montagne avait très probablement des accents de Nouvelle Jérusalem pour ces marranes, un rêve de rédemption venu des îles lointaines.  L’homme de la Renaissance, comme Colomb vit à la fois à l’heure de la Bible médiévale et de la boussole moderne.

Mais la surprise fut rude. Les nouveaux occupants de Porto-Vecchio trouvent une place forte ruinée et doivent tout reconstruire en vivant dans des abris de fortune. Les enfants meurent de faim. Le gouverneur de Bonifacio ne lève pas le petit doigt pour aider cette foule de miséreux. Après l’hiver arriva le paludisme venu des marais des baies et du golfe de Porto Vecchio qui décima les plus faibles.

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Les marais de Saint Cyprien et la montagne : l’uomu di cagna

La fondation qui n’était pas la première tentative de Gênes fut un fiasco et les marranes sans le sou, qui s’appelaient Giacomo au départ et Giacobo six mois plus tard se fondirent dans la population autochtone. Le 21 avril 1579 Giovanni Maruffo nouveau gouverneur de l’île interdit toute immigration à partir de la riviera italienne car la peste s’est déclarée en Lombardie et pouvait se répandre dans l’île.(A.S.G., Corsica, Litterarum, n.g. 518).

Certains noms de famille de la liste des descendants de l’expédition figurent dans les annuaires de l’île : Abbo, Bono, Crespi, Guglielmi, Lamberti, Lorenzi, Orengo, Sasso… L’histoire des juifs de corse est une (longue) histoire.Celle des Giacobbi (Jacob), Zucharelli (Zacharie), Simeoni (Siméon)… dont les noms peuplent la mémoire.

Liste de Jacob

La « Liste de Jacob » (voir mon dernier livre)
Elenco dei capifamiglia che si apprestano a partire per la Corsica (19-24 agosto 1578). (A.S.G., Corsica, n.g. 7; cfr. Tabella 1, prima colonna).

A Amsterdam, à Venise, les marranes ces foules de baptisés juifs qui en quelques générations ne savaient plus rien du judaïsme furent ramenés sous les ailes de la Shekhina par des rabbins comme Mennassé Ben Israël. Isaac Cardoso, l’ami de Lope de Vega, juif en secret qui fuit la cour d’Espagne pour s’installer dans le Ghetto de Venise où il redevient juif du jour au lendemain décrit leur détresse dans un traité moral vénitien de 1560 :

« Chacun interroge son voisin, chacune interroge sa voisine, mais ces préceptes sont enseignés par des hommes et de femmes qui n’en savent pas beaucoup plus qu’eux. […] Il faudrait qu’ils pressent de questions chaque savant de cette ville, car tel est le devoir de tout Juif. Quiconque peut enseigner, encourager, et ne le fait pas, quiconque voit, entend et reste chez lui, mérite le plus sévère des châtiments » (Yosef Haïm Yerushalmi, De la Cour d’Espagne au ghetto italien- Issac Cardoso et le marranisme au XVIIè siècle, Fayard, 1987, pg. 184).

Les marranes famélique convertis à Gênes à l’arrivée du bateau contre un tranche de pain pour leur enfant et repartis vers la Ccorse n’eurent pas la chance d’y trouver des rabbins. Ils se fondirent dans la population de l’Ile. Pour nous juifs, ces conversions ne valent rien. Un juif reste juif pour l’éternité. Et D-ieu,Lui, n’oublie pas. Que D.ieu bénisse mon île.

NB : Dans mon livre Des Noces éternelles, un moine à la synagogue, je raconte l’histoire des juifs de Corse.

Emor, « Parle… et dis leur », vivre et mourir pour D.


Procès d’Inquisition. Photo Olivier Long, Casa de sefarad, Judéria de Cordoue. http://www.casadesefarad.es/
Autodafé. Casa de sefarad, Judéria de Cordoue. Photo Olivier Long, http://www.casadesefarad.es/

Le commentaire de la parasha Emor du Rav Haïm Harboun ce Shabbat enrichie de pièces d’époque.

Du Kiddoush Hashem et du ‘Hilloul Hashem

La mort de Rabbi Akiba en 135 est le prototype du Kiddoush Hashem pour le judaïsme, Le midrash des dix martyrs (Asseret Harouguei Malkhout ) se fait l’écho de la mort de dix rabbins aprés la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70, mis à mort de manière cruelle et spectaculaire, brulé vif  dans des rouleaux de Torah comme Rabbi Hanina ben Teradion ou écorché vif comme Rabbi Akiba :

« Quand on fit sortir Rabbi Akiva pour le mettre à mort, c’était l’heure de lire le Shema. On lui déchirait la chair avec des peignes de fer et lui, il recevait le joug du Royaume des Cieux. Ses disciples lui dirent : ‘Ô notre Maître ! Jusqu’à ce point !’ Il leur dit : ‘Tous les jours de ma vie j’ai été préoccupé par ce verset : ‘de toute mon âme’ qui signifie ‘même s’il te prend ton âme’. Je me disais : ‘quand parviendrai-je à l’accomplir(’aqayyemennu)[1] ? Et maintenant que cela m’est donné, je ne l’accomplirais pas !’ Il prolongea le mot ‘Un’ jusqu’à ce qu’il rendit l’âme. Une voix céleste se fit entendre et dit : ‘Heureux es-tu Akiva, dont l’âme est sortie en disant : Un (ehad) » (TB Berakhot 61b)

La Parasha de ce Shabbat nous parle du Kiddoush Hashem et du ‘Hilloul Hashem qui est le témoignage rendu à  la souveraineté de D. en ce monde. Son contraire, le ‘Hilloul Hashem compromet la conscience positive de D. dans ce monde. Dans chacun de ces cas, nous le verrons, il s’agit d’exemplarité publique d’Israël par rapport au peuple ou par rapport aux Nations. A commencer par les Cohanim qui représentent la sainteté à l’intérieur du peuple Saint, c’est-à-dire « particularisé », symbolique, comme nous l’avons vu la semaine dernière.

Ainsi les cohanim « doivent rester saints pour leur Dieu, et ne pas profaner le nom de leur Dieu » (Lv 21, 6). Du prêtre, la Torah dit : « Tiens-le pour saint, car c’est lui qui offre le pain de ton Dieu; qu’il soit saint pour toi, parce que je suis saint, moi l’Éternel, qui vous sanctifie. » (Lv 21, 8) ; « Il ne quittera point le sanctuaire, pour ne pas ravaler le sanctuaire de son Dieu, car il porte le sacre de l’huile d’onction de son Dieu: je suis l’Éternel. » (Lv 21, 12) ; D. prévient : « Aaron et ses fils d’être circonspects à l’égard des saintetés des enfants d’Israël, pour ne pas profaner mon saint nom en profanant ce que ceux-ci me consacrent: je suis l’Éternel.» (Lv 22, 2) ; « Qu’ils respectent mon observance et ne s’exposent pas, à cause d’elle, à un péché, car ils mourraient pour l’avoir violée: je suis l’Éternel qui les sanctifie. » (Lv 22, 9) ; « Gardez mes commandements et pratiquez-les: je suis l’Éternel. 32 Ne déshonorez point mon saint nom, afin que je sois sanctifié au milieu des enfants d’Israël, moi, l’Éternel, qui vous sanctifie, 33 qui vous ai fait sortir du pays d’Egypte pour devenir votre Dieu: je suis l’Éternel. » » (Lv 22, 31). Cette interdiction du ‘Hilloul Hashem vaut aussi pour le peuple comme l’épisode du malheureux fils de Shelomit (la prostituée qui se dissout en suivant tous ceux qui passent, celle qui dit « shalom ! » – bonjour, à tout le monde !) à la fin de la Parasha nous le rappelle : « Parle aussi aux enfants d’Israël en ces termes: quiconque outrage son Dieu portera la peine de son crime. Pour celui qui blasphème nominativement l’Éternel, il doit être mis à mort, toute la communauté devra le lapider; étranger comme indigène, s’il a blasphémé nominativement, il sera puni de mort. » (Lv 24, 15-16). Une sanction qui ne doit pas être lue comme à postériori mais à priori : celui qui pratique le ‘Hilloul Hashem est en réalité déjà mort. Sa personnalité se dissout, n’existe plus. Renonçant à sa particularisation il se dissout parmi les nations et n’existe plus comme juif. Il disparaît de la place publique.

Lorsque quelqu’un préfère mourir plutôt que de violer les trois commandements qui ne peuvent en aucun cas être transgressés : ne pas profaner le Nom, ne pas tuer, ne pas commettre l’adultère, il réalise le Kiddoush Hashem, littéralement la « sanctification du Nom », proclamant ainsi la gloire de D.

 

al Kiddoush Hashem 

En quel cas doit-on pratiquer le Kiddoush Hashem ?

Johanan dit au nom de R. Simeon b. Jéhotsadak: Par un vote à la majorité, il a été résolu dans la chambre haute de la maison de Nitza à lod – concernant toutes les interdictions de la Torah si une personne dit : « Transgresse telle et telle interdiction et tu ne seras pas tué (mais si tu refuses, tu seras tué) », il peut transgresser et ne pas souffrir la mort, à l’exception de l’idolâtrie, de l’inceste, [qui comprend l’adultère] et du meurtre.
Maintenant est-ce que l’idolâtrie ne doit-elle ne pas être pratiquée [dans de telles circonstances]? Il a été enseigné : R. Ismaël dit : où savons-nous que si on ordonne à un homme : « pratique l’idolâtrie et sauve ta vie », qu’il devrait faire ainsi, et ne pas être tué ? De ce verset : « Vous observerez donc mes lois et mes statuts, parce que l’homme qui les pratique obtient, par eux, la vie: je suis l’Éternel.» (Lv 18, 5). Il doit donc vivre par eux et ne pas mourir par eux. Je pourrais penser que cela peut être pratiqué ouvertement, mais l’Ecriture enseigne, « Ne déshonorez point mon saint nom, afin que je sois sanctifié au milieu des enfants d’Israël, moi, l’Éternel, qui vous sanctifie » (Lv 22, 32) (Nde : Le principe de sanctification du Nom qui rentre en concurrence avec celui de la préservation de la vie –piqqouah nèfesh le surpasse)

On a retenu l’avis de R. Eliezer. Car il a été enseigné, Rabbi Eliézer dit: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, et de toute ta force » (Dt 6, 5) Si on commence par « de toute ton âme », pourquoi « de toute ta force » suit-il ? Ou si il est écrit «de toute ta force » pourquoi est-il écrit aussi : « de toute ton âme » ? Pour l’homme à qui la vie est plus précieuse que la richesse, il est écrit « de toute ton âme » alors que celui pour qui la richesse est plus précieuse que la vie est convié à aimer, « de toute ta force ». Inceste et assassinat ne peuvent pas être pratiqués pour sauver sa vie. (TB Sanhédrin 74 a)

Le martyre n’est pas recherché dans le judaïsme car selon l’adage talmudique : On doit vivre par la Torah et non mourir par elle. Cependant comme le montre un commentaire de Maïmonide, si le Kiddouch Hachem  est au-dessus de toutes les mitsvot c’est parce que c’est un témoignage public :

« Celui qui doit donner sa vie plutôt que de transgresser, et qui ne transgresse pas [et choisit de donner sa vie] – il a sanctifié le Nom de D. Et si cela eut lieu devant dix Juifs, il aura sanctifié le nom de D. en public comme… Rabbi Akiva et les autres. Ces hommes sont des martyres d’une grandeur inégalée. » (Rambam, Hilkhot Yésodé HaTorah 5, 4)

Rambam soutient que l’on doit donner sa vie plutôt que d’enfreindre l’une des mitsvot de la Torah en présence de dix Juifs. Là encore,  il y a là une idée d’exemplarité du témoignage pour ou contre D., un juif ne peut témoigner contre D. sans cesser de l’être.

De plus le Kiddoush Hashem tient compte de la volonté consciente de transgresser, de son exemplarité directe ou indirecte :

Rava dit : « Un idolâtre qui dit à un Juif le Shabbat : ‘Coupe de l’herbe [et en cela il profane le Shabbat] et donne la aux animaux, ou je te tuerai’, il doit couper [l’herbe] plutôt que d’être tué. S’il dit : ‘Coupe l’herbe et jette la dans la rivière’, il doit se laisser tuer plutôt que de [la] couper. Pourquoi en est-il ainsi ? Car son intention est de faire transgresser le Juif. » (TB, Sanhedrin 74a).

Il y a là encore une idée d’exemplarité. Le persécuteur instrumentalise le juif qui doit refuser de transgresser pour abaisser D.

De grandes figures exemplaires de la Torah résument par leur comportement cette sanctification du Nom :

Rabbi Chim’one ‘Hassida enseignait : « Yossef (Joseph), qui sanctifia le nom de D. en privé [lorsqu’il résista aux avances de la femme de Potifar – Rachi, Sotah 36b], fut récompensé par l’ajout d’une lettre du nom de D. à son nom. [On le retrouve dans Téhilim/Les psaumes 81 : 6, où le nom de Yossef apparaît avec un héh supplémentaire] ».

« Yéhouda (Juda), qui sanctifia le nom de D. en public [lorsqu’il sauva Tamar et ses deux enfants en admettant son rôle], fut récompensé en étant appelé totalement par le nom de D. [Les lettres du nom Yéhouda comportent les quatre lettres du Saint Nom] ». (TB, Sotah 10b)

Cette mistva a donc valeur d’exemplarité liée à l’existence même du juif comme juif c’est à dire comme signifiant de l’alliance de D. avec l’humanité en ce monde: séparé des nations, particularisé, symbole de comportement éthique visible par tous :

« L’essence de cette mitsva est qu’il nous est commandé de publier cette foi véridique dans le monde, et que nous ne devons pas craindre que quiconque nous fasse du mal. Et même si quelqu’un vient nous forcer à renier D., nous ne l’écouterons pas, mais nous sacrifierons nos vies plutôt que de le laisser croire qu’il nous a fait abandonner notre foi, même si nous croyions toujours en D. en nos cœurs. C’est la mitsva de Kiddoush Hashem à laquelle tout le Klal Israël est contraint : donner sa vie par amour pour Lui et fidélité à son Unicité… » (Rambam, Sefer Hamitzvot, Mitsva 9)

Le psalmiste exprime en une sentence ramassée ce qu’il en coûte d’être juif :

 « Mais pour toi nous subissons chaque jour la mort; on nous considère comme des brebis destinées à l’abattoir » (Ps 44, 23)

Le Kiddoush Ashem dans l’histoire

Si de nombreux juifs insignifiants remplissent les bottins mondains, et ce, depuis Rome -assimilés au culte de la force de la culture ambiante gréco-romaine ou chrétienne ; de nombreux héros de l’ordinaire, le plus souvent de parfaits inconnus dont l’histoire a oublié le nom sont pour nous de puissants symboles de résistance à l’assimilation dans la vacuité ambiante du « on » qui va à ses idoles en méprisant la singularité de la parole Sinaï. Qui sont : « Ces hommes sont des martyres d’une grandeur inégalée » dont nous parle le Rambam (Maïmonide, Hilkhot Yésodé HaTorah 5, 4) et dont Rabbi Akiba écorché vif proclamant le Shema alors que les peignes de fer de Rome lui arrachaient la peau est le chef de file et le prototype ?

On ne saurait ici évoquer tous les Kiddoush Ashem de ces enfants, de ces femmes et de ces hommes que notre peuple a subis. Que leur souvenir soit une bénédiction.

Assassinat de juifs dans la région d’Ivangorod-Estonie (1942)
Assassinat de juifs dans la région d’Ivangorod-Estonie (1942)

Un exemple récent est celui de cette femme qui a peine accouché est emmenée en train vers les camps de la mort. « Sélectionnée » à la sortie des wagons à bestiaux où ces misérables nazis mais aussi de nombreux fonctionnaires français ont volontairement et symboliquement emportés les juifs comme de bêtes vers l’abattoir (c’est dans cette volonté symbolique exemplaire que réside de le ‘Hilloul Hashem). Avant d’entre dans le four cette femme s’est saisie d’un couteau et elle a circoncis son fils :
« Ce fils que tu m’as donné, Eternel ! Moi je te le rends,  Juif ! »
Faisant cela elle sanctifiait le Nom devant les officiers allemands, leurs kapos et leurs chiens.

Rabbin Moshe Hagerman, ZAL, le Rabbi et dayan de Olkusz en Pologne. Il a été amené sur la place centrale de la ville pour y être exécuté. Avant d’être tué , il a demandé qu’on le laisse réciter le Kadish pour ses frères assassinés. Les soldats allemands ont ri en le laissant faire et l’ont tué.
Rabbin Moshe Hagerman, ZAL, le Rabbi et dayan (juge rabbinique) de Olkusz en Pologne. Il a été amené le 31 juin 1940 sur la place centrale de la ville pour y être exécuté. Avant d’être tué , il a demandé qu’on le laisse réciter le Kadish pour ses frères assassinés. Les soldats allemands ont ri en le laissant faire et l’ont tué. Des 4097 juifs d’Olkuz listés par les nazis on pense que 250 ont survécu.

Rabbi Moshe Isaac Hegerman

Rabbi Moshe ben Yitshak Hagerman (photo Yad Vashem)

On se rappelle que les nazis disaient aux juifs en arrivant à Auschwitz : « D’ici on ne sort que par la cheminée ». Le feu des cheminées allemandes eut une répétition générale : le feu des autodafés d’Espagne en 1492 (du portugais « auto da fé » — « acte de foi »). J’ai raconté toute cette histoire en traduisant des documents de l’époque dans mon livre Au temps des buchers.

Au temps de buchers-Harboun

A l’époque de l’Inquisition, des chrétiens, au nom de leur foi ont donc été brûlés des juifs pour des raisons politiques (il fallait purifier l’Espagne de ses minorités), économiques (il s’agissait de ne pas payer les créanciers  de la guerre, au premier rang desquels tous les préteurs juifs à qui l’Eglise n’avait donné de droit d’exercer que ce métier pour vivre, les rabbins Abraham Senior ou Isaac Abravanel, avaient pourtant fait beaucoup pour la Reconquista en récoltant de l’argent pour la couronne d’Espagne), de sécurité d’Etat (Les juifs étaient soit-disant les amis du Grand Turc chef de l’islam qui s’opposait à la Chrétienté d’alors… qui les accueillait à bras ouverts), des raisons religieuses enfin (Pour les chrétiens, les juifs avaient tué D., « tué le Christ », la purification de l’Espagne préparait le soit-disant « deuxième avènement du christ »). En Espagne mais aussi en Italie, des juifs ont donc pratiqué le Kiddoush Hashem. Le spectacle était public et organisé comme une cérémonie religieuse.

Procés d'Inquistion-Cordoue-grand Procession d'Inquistion-Cordoue

Procès d’Inquisition. Photo Olivier Long, Casa de sefarad, Judéria de Cordoue. http://www.casadesefarad.es/

Après des années passées dans des geôles, où le présumé coupable était régulièrement torturé pour lui arracher des aveux, sans qu’on annonce au prévenu les charges portées contre lui commençait le procès d’Inquisition. Un procès uniquement à charge qui visait l’aveu de la pratique du judaïsme en secret. On possède de multiples documents de l’époque qui ont enregistré cela.

Ainsi, à Cordoue, la ville de Maïmonide, où l’inquisiteur Diego Rodriguez Lucero accumule des fausses preuves, arrache des témoignages sous la torture, emprisonne des centaines de personnes et condamne à mort, entre 1504 et 1505, 134 conversos. Il fait passer sur le bûcher une femme qui refuse ses faveurs. Dés 1495, l’inquisiteur Pedro Guiral son prédécesseur impose, de plus, des taxes exorbitantes aux condamnés. Plus de 4 000 personnes périssent à Séville où sévit un moine fanatique, Martinez de Ecija.
Tout cela est parfaitement documenté :

Actes d’accusation , condamnation et pièces juridiques. Photo Olivier Long, Casa de sefarad, Cordoue. 

Les condamnés étaient donc menés dans les rues de la ville, pieds-nus, vêtus du sanbénito une sorte de pagne stipulant leur nom et leur condamnation. Ils portaient un chapeau pointu et tenaient un grand cierge à la main. La foule était au spectacle.

San bénito, Casa de Sefarad, Cordoba, photo Olivier Long
San bénito, Casa de Sefarad, Cordoba, photo Olivier Long

Au mieux le condamné était condamné à porter pendant des années  le sanbénito, cet habit qui stigmatisait les crypto-juifs (conversos) et les désignait à la vindicte populaire ; au pire ils étaient livrés au bras séculier qui les brûlait sur un bûcher . Ceux qui abjuraient avant le bûcher étaient étranglés avec un lacet puis étaient brûlés avec les autres, qui eux étaient brûlés vifs (ils portaient alors le sanbénito avec des flammes, photo). On entendait le Shema sortir des flammes. Tout cela est parfaitement documenté. Voilà ce qu’est le Kiddoush Hashem.

San Bénito
Femme et homme juifs condamnés à mort par l’Inquisition portant le sanbenito

On rapporte (Roth) l’histoire des moines zélés qui se promenait dans la foule sur le port de Gênes « parmi les squelettes ambulants » et proposaient des miches de pain contre le baptême aux parents et aux enfants affamés. Un chroniqueur de l’époque, je l’ai traduit dans Au temps des buchers, raconte comment les juifs arrivaient dans le port de Gênes après avoir été rançonnés par les passeurs, jetés à l’eau, survivants d’une longue traversée en mer où beaucoup étaient morts, émaciés comme des cadavres vivants, les femmes portant au sein des enfants morts. Le chroniqueur raconte comment certaines se jetaient  à l’eau avec leurs enfants de désespoir et comment la peste se déclencha sur la peau des juifs parqués sur le port et ne s’arrêta plus, contaminant toute la ville. Lisez ce livre !

Tous ces antisémites présentaient les juifs comme des personnes congénitalement fourbes et perverses pour mieux projeter sur ces innocents leur cruauté sans limite excitée par ces familles démunies. Comme les nazis, ils se méfiaient de « l’ennemi de l’intérieur ». La très catholique Isabelle de Castille et le Roi Ferdinand d’Aragon étaient le bras armé de l’Eglise et de ces massacres publics organisés au nom de D. Voilà ce qu’est le ‘Hilloul Hashem !

Le Rabbi Rabbi Joseph HaCohen (5256-5337 ; 1496-1577)  écrit à l’époque dans son « Emek Habakhah », « la Vallée des Pleurs » :

« Mon D., nous ne t’avons pas oublié, ni trahi ton alliance. Mais à présent, hâte-toi de nous secourir, car c’est pour toi qu’on nous égorge tous les jours et qu’on nous considère comme des brebis destinées à la boucherie. Accours à notre aide, Dieu de notre salut, soutiens notre cause et sauve-nous pour l’amour de ton nom ! »

P1190119

Cordoue, Rue des juifs, photo OL

Dans son testament poignant rapporté dans Au temps de buchers Anton de Montoro, juif converti et poète qui habitait le quartier juif de Cordoue et a réchappé au pogrom de Cordoue raconte :

« Ils ne reculèrent pas devant les massacres, les vols et l’exil… Parceque notre destruction par le vol, le sang et le feu… Et malgré nos pertes et nos cruelles tribulations, nos injures et bannissements, nous aurions été contents si l’on nous avait pardonné. Car nous voulons payer des impôts, être esclaves et servir, pauvres, malheureux et vifs, mais vivre au moins… Moi le malheureux j’ai été la première victime du forgeron : moi le bon , le sage,  je reste mourant de faim, nu, pauvre, malheureux et infirme »

Dans son testament il s’adresse à Isabelle la Catholique :

« J’ai dit le credo, j’ai adoré des marmites pleines de gros lard, j’ai entendu des messes, j’ai prié, j’ai fait le signe de croix et pourtnat je n’ai jamais pu tuer ce visage de juif converti… J’ai compté avec grande dévotion et j’ai prié le chapelet de la Passion… en pensant effacer ma faute, mais je n’ai jamais pu perdre le nom de vieux, de vil, de juif… »

De nombreux juifs ont vécu le Kiddoush Hashem par amour du Nom dans l’histoire et grâce à leur courage sans faille, nous sommes toujours là.

A l’opposé du Kiddoush Hashem se tient le ‘Hilloul Hashem, la profanation du Nom de D.

Le ‘Hilloul Hachem 

Le ‘Hilloul Hachem signifie « la profanation du Nom de D.ieu » et recouvre tout ce qui amène, ‘Has véchalom,  le mépris du Nom de D. Par exemple, celui qui ment au nom de D. pratique le Hilloul haShem. Le Hilloul Hashem comme le Kiddoush Hashem est exemplaire. L’immoral qui le pratique ne commet pas seulement une faute, il la présente comme un exemple à suivre. Non seulement il bafoue par sa vie l’amour de D. et du prochain mais il nie la possibilité même de la spiritualité. Pas de retour possible donc.

Pour nos Sages, comme la faute de Amalekh qui massacre des femmes et des enfants fuyant l’Egypte laissant leur corps morts sous le soleil comme l’ont fait les misérables nazis, le  Hilloul Hashem est inexpiable en cette vie : il faudra faire Téchouva, vivre le jour de Kippour, vivre des souffrances et passer par la mort… Maïmonide le souligne :

Concernant quoi cela [l’ordre d’expiation] est-il dit ? Concernant celui qui n’a pas profané le nom de D. en fautant. Mais une personne qui profane effectivement le Nom de D., même s’il s’est repenti, que Yom Kippour est passé et qu’il est fort de son repentir, et qu’il a subit des souffrances – [néanmoins,] il n’obtient pas d’expiation complète jusqu’à ce qu’il décède. (Maïmonide, Hilkhot Téchouva « Les lois du repentir » 1, 4)

Il reprend en cela la tradition talmudique. Faute Inexpiable donc sauf par son seul antidote : le Kidoush hashem. En diffusant la gloire du Nom on annule sa profanation c’est à dire le mépris de D. :

Rabbénou Ba’hya dit : Le ‘Hilloul Hachem est pire que l’idolâtrie. Cependant, il peut être corrigé en accomplissant un Kiddouch Hachem dans la même situation où un ‘Hilloul Hashem avait été autrefois accompli. « Ne profanez pas Mon saint Nom, afin que Je sois sanctifié au milieu des Enfants d’Israël. » [Vayikra 22,  32] – Le ‘Hilloul Hashem est une transgression très grave. [Par exemple] D. pardonna la faute de servir les idoles, mais pas celle de profaner Son nom, comme le dit le prophète : « Pour vous, Maison d’Israël, que chacun aille donc adorer ses idoles, et vous ne profanerez plus Mon saint Nom » (Yé’hezkel/ Ezékiel 20, 39) … Cependant, nous avons trouvé un moyen de réparer la transgression de ‘Hilloul Hashem en sanctifiant Son nom dans les mêmes circonstances dans lesquelles on l’avait autrefois profané. Et c’est pourquoi les mots « afin que Je sois sanctifié » sont juxtaposés [aux mots « Ne profanez pas Mon saint Nom »]. (TB Vayikra 22, 32)

Le Hilloul Hashem est encore plus fort symboliquement quand il est accompli par une femme ou un homme qui prétend mener les autres souligne le Rambam :

Il y a d’autres choses inclues dans la transgression de ‘Hilloul Hachem lorsqu’il est commis par quelqu’un de grand en Torah et connu pour sa piété, dont les autres parleront négativement. Bien qu’elles ne soient pas des transgressions, il a cependant profané le Nom de D. Voici quelques exemples de cette forme de ‘Hilloul Hachem : celui qui achète quelque chose et ne paye pas immédiatement, bien qu’il ait l’argent, et attend que le vendeur le lui réclame ; ou celui qui se laisse aller à la frivolité ou à manger et boire avec des personnes manquant de raffinement ; ou celui qui parle de manière désagréable aux gens et ne les salue pas de manière plaisante, mais qui est au contraire une personne querelleuse et coléreuse ; etc. Selon sa stature, une personne se doit d’être très exigeante d’elle-même et aller au-delà de la stricte lettre de la loi. (Rambam, Hilkhot Yésodé HaTorah « Lois des fondements de la Torah », 5,  11)

 

« La Haine de soi et le refus d’être juif » sur le chemin du ‘Hilloul Hashem

La haine de soi ou la honte d’être juif est la porte ouverte au ‘Hilloul Hashem. Celui qui se méprise comme juif et enseigne le mépris de ce que signifie le judaïsme, c’est-à-dire d’être le signe de l’alliance de D. avec Israël au bénéfice de toute  l’humanité, le signe de la Gloire divine, est en bonne voie vers le Hilloul haShem.

Il faut relire La Haine de soi : le refus d’être juif (Der jüdische Selbsthaß), de Théodor Lessing écrit en 1930, trois ans avant l’accession d’Hitler au pouvoir et trois  ans avant l’assassinat de Lessing  le 31 août 1933 à Marienbad par des Allemands des Sudètes, par des sympathisants nazis.

Pour Lessing qui écrit à la veille de la Shoah, l’âme juive a cédé son identité contre le plat de lentilles de la culture européenne. Les juifs ont refusé la mission de Jonas pour devenir banquiers, artistes, metteurs en scène, hommes de théâtre…dans le but de se faire accepter d’une Cité qui ne voulait de toute manière pas d’eux. Dans cette assimilation a péri l’âme juive comme signifiant de la présence de D. en ce monde. Theodor lessing écrit :

« On fait généralement grand cas des bienfaits  mutuels pour l’Europe et pour le juif lorsque ce dernier s’est inséré dans la culture du continent. Mais on ne voit pas ou en tout cas on ne dit que très bas le prix qu’il fallut payer pour l’obtention de cette citoyenneté : il fallut trahir les espoirs de nos visionnaires, sacrifier leurs rêves éternels. Aujourd’hui ce ne sont plus nos pieux Sages, mais des juristes et de grands avocats qui dirigent notre peuple. (…) Il eut mieux valu avoir honte de ceux qui ont ainsi dilapidé la richesse de notre peuple. Car ils ne furent peut-être que l’éclat phosphorescent d’un organe en proie au déclin… Ils furent un bref laps de temps au soleil de l’Europe ou notre noblesse s’est brûlée. »

Gustav Mahler, juif assimilé, n’écrivait-il pas à son épouse Alma en découvrant la misère et la crasse des pauvres juifs de l’est (Ostjuden) : « Quand je pense que je suis en famille avec ces gens ! ». La haine de soi est banale. Les juifs assimilés de l’époque de Freud à Vienne, une période violemment antisémite, après mille efforts d’assimilation  n’avaient aucune envie d’être assimilés aux misérables à caftans qui débarquaient dans les rues de Vienne, venus de Galicie ou de Russie chassés par les pogroms avaient pratiqué le Kiddoush Hashem.

Ces juifs pouilleux des ghettos, Lessing les avait rencontrés lors de sa visite des communautés juives de Pologne, de Galicie et de Russie. Il s’en fera finalement solidaire jusque dans le Kiddoush Hashem, constatant que la religion universelle de la raison des Lumières censée réunir tous les peuples avait certes fait tomber les murs du ghetto et amélioré le sort des Juifs mais qu’elle avait, dans le même temps, anéanti le judaïsme : « le droit talmudique n’intéressa plus que les érudits et les petits-fils de Moïse Mendelssohn n’étaient plus juifs. » constate-t-il.

Le juif qui, porté par des générations de shomer mitsvot courageux renonce à sa particularité signifiante,  perd l’estime de lui-même.  Il tente alors de devenir le plus insignifiant possible mais accumule une culpabilité qui va se retourner contre lui et parfois contre tout Israël. Combien les changements de nom dans l’histoire juive, par peur ; Et ce n’est pas facile de s’appeler Lévy dans la cour de récréation ! ont-il produit de psychotiques en seconde ou troisième génération ? ou tout simplement de juifs qui haïssent Israël ? Comment voulez-vous qu’un enfant arrive à vivre si vous ne lui transmettez pas votre nom qui résume toute une identité, une histoire, un patrimoine d’amour ? Mais vaut-il mieux être montré du doigt ou amputé de son patrimoine psychique vital ? Pour les nations, un bon juif c’est un juif qui rase les murs, pas pour celui qui pratique le Kiddoush Hashem.

Emor, « Parle… et dis leur » commence notre Parasha. Rashi commente : « Dis […] tu leur diras » : pour que les adultes en avertissent les enfants (Yevamoth 114a). ». Nous devons prévenir nos enfants.

La culpabilité, la haine de soi-même et le refus d’être juif sont une forme banale sur le chemin du Hilloul Hashem.

« Quiconque donne au pauvre est considéré comme s’il avait construit le Temple »

Notre parasha se termine par les convocations saintes, c’est à dire les fêtes et solennités du judaïsme, Pessah, Chavouot , Soukkot, Kippour… tout ce qui définit l’identité juive comme une sanctification du temps, une signification de la souveraineté de HaKaddosh Barouk Hou, le Saint béni soit-Il, sur ce monde.

« L’Éternel parla ainsi à Moïse: « Parle aux enfants d’Israël et dis-leur les solennités de l’Éternel, que vous devez célébrer comme convocations saintes. Les voici, mes solennités :… Voici les solennités de l’Éternel, convocations saintes, que vous célébrerez en leur saison…. Le premier jour, il y aura pour vous convocation sainte: vous ne ferez aucune œuvre servile. » (Lv 23, 1. 4)

Une curieuse mitsva est introduite au milieu de la discussion sur les fêtes. En effet, celles-ci sont comprises à partir de la moisson, du grain et du pain : les pains azymes de Pessah (Lv 23, 6), les prémices de la moisson offerts (Lv 23, 10), les pains de balancement  (Lv 23, 17. 20), les pains de proposition du Temple (Lv 24, 9)… Cette mitsva est la suivante :

« Et quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras la tienne inachevée au bout de ton champ, et tu ne ramasseras point les glanes de ta moisson. Abandonne-les au pauvre et à l’étranger: je suis l’Éternel votre Dieu. » » (Lv 23, 22).

Que fait-elle là ?

C’est Rachi qui nous en donne la clé :

« Et quand vous moissonnez Cette prescription est répétée ici une seconde fois (après supra 19, 9) pour faire de sa transgression une double infraction. Rabi Avdimi fils de Rabi Yossef a enseigné : Pour quelle raison le texte l’a-t-il insérée au milieu des fêtes, Pessa‘h et Chavou‘oth d’un côté, Roch hachana, Yom Kippour et Soukoth de l’autre ? Pour t’apprendre que quiconque donne au pauvre, comme il convient, lèqet, chikh‘ha et péa est considéré comme s’il avait construit le Temple et comme s’il y avait présenté des offrandes ».

On le voit la sainteté dont il est question ici, le Kiddoush ou le ‘Hilloul n’est pas de l’ordre du sacré païen et de ses fastes et processions qui éblouissent le chaland mais un comportement éthique qui trahit la contagieuse disposition intime de l’âme. Rien ne sert de célébrer les fêtes si cela ne correspond pas à un comportement, un travail d’éthique et de justice sociale, dont les mitsvot sont le sens profond.

« Quiconque donne au pauvre est considéré comme s’il avait construit le Temple. », al kiddoush Hachem.

[1] Dans l’exégèse des Hakhamim le mot « Accomplir », a plusieurs profondeurs de sens :

– « Accomplir » c’est d’abord découvrir par le midrash des Sages l’interprétation autorisée des Ecritures ;

–  « Accomplir », c’est aussi agir conformément au sens des Ecritures découvert par le midrash des Sages ;

– « Accomplir », c’est enfin réaliser les promesses de la Torah et des Prophètes. La Tradition rabbinique n’envisage ce troisième niveau d’accomplissement que sur la base des deux autres, celui de l’exégèse et celui de l’action.

Les juifs n’ont pas « tué Jésus » : Pour en finir avec l’antisémitisme chrétien.


Jésus n’a pas été condamné à mort par le Sanhedrin, tribunal juif de Jérusalem, comme le racontent les évangiles. C’est ce que j’ai dit ce soir sur France 3 dans l’émission : L’ombre d’un doute, sur « les derniers jours de Jésus » France 3, de Franck Ferrand. Voici pourquoi.

Le jugement du Sanhédrin

sanhedrin A l’époque de Jésus, le Sanhédrin, est une assemblée qui se réunit avec un délai d’au moins un jour, à l’intérieur de l’enceinte du Temple. C’est une institution à mi-chemin entre une assemblée législative et un tribunal suprême. Lire la suite de « Les juifs n’ont pas « tué Jésus » : Pour en finir avec l’antisémitisme chrétien. »