Comment la Volkswagen a été créée par un ingénieur juif allemand, avant d’être réinventée par Adolf Hitler et ses amis

Bib’

Je suis né dans la civilisation de l’automobile… avant de grandir dans celle d’Internet. La civilisation d’amour de la bagnole faite par le peuple pour le peuple, (Volkswagen, « la voiture du peuple »), a précédé celle de l’amour universel de Facebook : « Tu likeras ton prochain comme toi-même ! ». Je voudrais m’intéresser ici au cas très particulier de la Volkswagen. Permettez moi un contour par une vie la mienne.

Mon père a été ingénieur chez Michelin pendant 25 ans (service Z : mélanges, service F: recherche…), il a construit et travaillé dans les usines de Greenville en caroline du Sud, de Turin en Italie, de Bilbao Espagne, au Brésil, au Japon… Il a fabriqué des machines à mélanger les gommes, à faire éclater des pneus d’avion arrosés d’eau en choc sur une piste d’asphalte dans une chambre blindée, à faire rouler des pneus grands comme des maisons pour la forêt amazonienne en recréant une ambiance de serre à Clermont Ferrand, à faire rouler des heures des 30 tonnes chargés de plomb sur les pistes de Ladoux… Je me rappelle de Ted Key un fournisseur texan de gomme qui venait manger à la maison à Clermont Ferrand, avec son gros accent, sans un mot de français, en chapeau de cow-boy, draguait ma mère, et se tapait des filles aux Texas au fond d’un caravane après quelques whisky. « Un whisky et un barbecue sinon rien ! » J’ai été globalisé dés les années 70 ! Mon père partait aux US pendant des mois et nous envoyait des cartes postales de Cap Canaveral où décollait Apollo. On était super fiers de partir sur la lune nous à la maison !

J’étais un Bib’ (Bibendum) dés15 ans, à Clermont Ferrand. A La Mission (service AP, comme apprenti) car pour devenir cadre il faut d’abord y être ouvrier. Donc 40 heures d’atelier pour commencer, les 3 huit l’été. Un bib’ ne peut être un bon cadre que s’il a été ouvrier. Édouard Michelin, de regrettée mémoire, a usé ses fonds de culotte à La Mission. Ce régime de fer m’a préparé au monastère et recyclé ma passion de la mécanique pour démonter des mobylettes volées à des fins plus morales.

Porsche Cayenne jaunes

Bien des années plus tard, en 2016, l’année de ma Brit mila, alors que je redevenais Meïr, j’ai travaillé avec un grand dirigeant de Michelin pour qui j’ai de l’affection car il porte en lui les hautes valeurs de la manufacture. Nous parlions avec lui et ma collègue Claire du Dieselgate chez Volkswagen, la tricherie du siècle sur les émissions de CO2 par les véhicules.

J’avançais que Ferdinand Piëch le patron de Volkswagen n’était peut être même pas au courant de ce qu’avaient fait ses équipes… et qu’il allait porter le chapeau a cause du Führerprinzip, ce (« principe du chef ») essentiel au fonctionnement du régime nazi qui consiste en la soumission aveugle aux ordres d’un Führer intégré quasi spirituellement, qu’il avait fait régner sur ses équipes pendant des décennies.

Claire m’a immédiatement mis un coup de pied sous la table. Bien visé. J’ai dû faire une grimace derrière ma cravate car mon interlocuteur a répondu :

 » Laissez le parler Claire ! Savez-vous que le patron de Volkswagen Ferdinand Piëch  petit-fils du fondateur de Porsche est arrivé à Aulnat, l’aéroport de Clermont Ferrand, pour rencontre notre manufacture, son fournisseur, il a quelques années, et qu’il a demandé que 3 Porsche Cayenne jaunes l’attendent au pied de l’avion ? « 

Une demande impossible à satisfaire bien sûr, la couleur jaune n’étant pas la plus demandée. Mais comment refuser cela à l’empereur de l’industrie automobile  allemande réunissant Audi, Bugatti, Porsche, Lamborghini ?
La Manufacture à dû alors en dénicher à des milliers de kilomètres.

Pourquoi jaune ? Écoutez la suite. Il faut remonter quelques années en arrière.

Ferdinand Piëch et les nazis recyclés

Michelin à payé cher son combat contre les nazis. Créateur du maquis d’Effiat, Marcel Michelin, fils d’André el cofondateur de Michelin mourra à Buchenwald en 1945 pour Résistance. Son quatrième fils, Jacques et l’épouse de Jean, frère de Marcel, ont arrêtés par la gestapo. Jacques Michelin sera sauvé par les Américains au camp de Flossenburg. Ce qui explique les accords aprés guerre autorisant Michelin a vendre aux US et Goodyear en France.

Coté Allemand, Continental est devenu l’épine dorsal du régime nazi (Paul Erker). Sans ses pneus les armées d’Hitler n’auraient pas pu déferler sur l’Europe et la Russie dont les prisonniers étaient traités comme des esclaves. «Ils peuvent bien mourir, il y en aura d’autres» disait Hans Odenwald, un des directeurs de l’époque. Conti, entreprise modèle du nazisme tardera a faire la lumière sur son passé en n’ouvrant pas ses archives.

Ferdinand Piëch petit fils de Ferdinand Porsche, grand copain d’Adolf, était un homme dur et impitoyable qui réglait ses comptes sans pitié. Ses deux parents étaient des partisans de l’idéologie nazi, et il avait recyclé  le Führerprinzip comme mode de management chez Volkswagen (« la voiture du peuple ») et dans son empire. Un mode de management ou la fin justifie tous les moyens même les plus immoraux pourvu qu’ils soient efficaces.

Qui se souvient du KDF, Kraft durch Freude « La force par la joie » cette grande organisation de loisirs contrôlée par le Reich intégrée au Deutsche Arbeitsfront (DAF, Front allemand du travail) remplaçant les syndicats, dissous en 1933. La KdF met en place la production d’une voiture bon marché, la KdF-Wagen, ancêtre de la Coccinelle de Ferdinand Porsche, une nouvelle ville, baptisée KdF-Stadt, est construite à côté du village de Wolksbourg près de Hanovre pour y abriter usines et ouvriers, de son système d’épargne pour permettre aux simples ouvriers de s’offrir le luxe d’une voiture ?


Le 17 février 1939, Ferdinand Porsche présente sa KdF-Wagen, ancêtre de la Coccinelle à Adolf Hitler
La coccinelle Volkswagen, Adolf Hitler et le Dr Ferdinand Porsche. (Lane Motor Museum)

Comme l’a montré Yohan Chapoutot, Reinhard Höhn, un ‘brillant juriste allemand’ a intégré le Menschenführung, « la direction des hommes » à la reconstruction de l’industrie allemande après-guerre (voir ici). « On pourrait dire que Reinhard Höhn est une sorte de Josef Mengele du droit« , écrit Johann Chapoutot. Nazi, passe entre les filets de la dénazification en 1945 avant d’enseigner les méthodes de management du Reich dans l’industrie allemande pendant les années 70 avec force de livres indigestes et de méthodes barbares socialisées au nom de la rationalisation des tâches pour le « matériel humain ». Il meurt dans son lit à l’âge de 96 ans. « à sa mort, en 2000, la presse de droite et la presse de gauche l’ont encensé. Tout le monde s’accordait pour dire qu’il avait été le grand artisan du miracle économique allemand« , rapporte Chapoutot. Bien sûr le management a été inventé bien avant les nazis en France et aux US et il ne s’agit que d’une dérive mais ces faits montrent une réalité méconnue.

Pour l’anecdote Reinhard Höhn affectionnait sa Mercedes verte « verte comme son goût pour la nature et comme sa veste de chasse. » rapporte Chapoutot.

Alors quand en mars 2019 le patron de Volkswagen a dit : « EBIT macht frei » (« la rentabilité rend libre ») pour commenter la mauvaise rentabilité de son entreprise, tout le monde a entendu le solgan nazi « Arbeit macht frei » Le travail rend libre » inscrit à l’entrée d’Auschwitz. Il s’est excusé mais depuis le docteur Freud on sait que les lapsus ont parfois un sens.

Ferdinand Piëch a été évincé de son empire en 2015 par le Dieselgate.
Il est mort le verre à la main, au cours d’un repas, à 82 ans, l’an dernier. La presse mondiale l’ a célébré. Mais un petit détail semble avoir échappé aux commentateurs ébahis devant cette saga quasi mythologique d’un Kaiser ressuscitant l’Allemagne après-guerre par le miracle de l’automobile.

La « voiture du peuple » juive

Hitler a annoncé au salon de l’auto de Berlin en 1934 sa volonté de lancer le programme d’une « voiture pour le peuple » : la Volks-wagen sera le pilier de la mythologie de la nouvelle civilisation Völkisch, il appelle à la fondation d’un Etat composé uniquement d’allemands et de germains, un Reich qui doit durer 1 000 ans. Il nomme le Dr Ferdinand Porsche à ce vaste programme de pureté du sang, de rassemblement du peuple et de mythologie païenne délirante qu’affectionne Himmler dont la voiture pour le peuple sera le symbole triomphant.

Josef Gantz, 1933

En cet été 1934, un certain Josef Ganz est la cible d’une tentative d’assassinat. Qui est-il ? un ingénieur juif qui a inventé tous les concepts de la Volkswagen que les nazis on tenté de rayer de la carte de l’histoire et de l’humanité. C’est lui qui a inventé tous les concepts de la Volkswagen qui a symbolisé la résurrection allemande aprés guerre. Un site lui est consacré. La plupart des éléments constitutifs de la Volkswagen, ont été soit brevetés par Josef Ganz, soit il les a fortement recommandés dans son magazine d’automobile Motor-Kritik. Il avait travaillé comme consultant pour Adler, Mercedes-Benz et Standard pour concevoir l’Adler Maikafer ou May Bug, et la Standard Superior et désirait sortir de l’histoire des voitures forcément pour les bourgeois puisque à la remorque des calèches du 19eme siècle. Il a été dénoncé par le fonctionnaire nazi Paul Ehrhardt, qui avait travaillé avec Ganz à Motor-Kritik et la Gestapo l’a arrêté pour chantage industriel présumé.

La KdF-Wagen de Porsche est un peu différentes de la Standard Superior de Ganz de 1933 qu’Hitler voit sur le stand du salon où est Ganz, mais tous les concepts sont là.

Standard Superior 1933
M23A42 1930’s ADOLF HITLER with DR. PORSCHE at the launch of ‘the people’s car’ KDF VW Volkswagen Beetle prototype convertible air-cooled motorcar at Fallersleben Wolfsburg Germany May 1938. Image shot 1938.

Les bombardements alliés ont réduit en poussières l’usine Volkswagen, qui produisait des véhicules militaires pendant la Seconde Guerre mondiale mais les libérateurs britanniques ont vu dans la fabrication de Coccinelle une Résurrection convenable pour l’Allemagne nazie en ruines.

Le Dr Porsche comme beaucoup de dirigeants allemands d’après guerre ne sortait pas de nulle part. Ganz, lui, mourra oublié de tous.

Josef Gantz, 1950

Cette histoire a été racontée par le journaliste néerlandais biographie du journaliste néerlandais Paul Schilperoord dans « The Extraordinary Life of Josef Ganz : The Jewish Engineer Behind Hitler’s Volkswagen ». (voir aussi cet article).

Une exposition au Lane Motor Museum de Nashville, (Tennessee), intitulée « The Josef Ganz Story : How a Jewish Engineer Helped Create Hitler’s Volkswagen » lui a été dédiée.

Alors si vous voyez passer un Porsche Cayenne jaune… n’oubliez pas ceux qui ont porté cette couleur en ce jour de Yom HaShoa.

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