הֱווּ זְהִירִין בָּרָשׁוּת, שֶׁאֵין מְקָרְבִין לוֹ לָאָדָם אֶלָּא לְצֹרֶךְ עַצְמָן. נִרְאִין כְּאוֹהֲבִין בִּשְׁעַת הֲנָאָתָן. וְאֵין עוֹמְדִין לוֹ לָאָדָם בִּשְׁעַת דָּחֳקוֹ:
Michna 3. [Rabban Gamaliel disait aussi :] Prenez garde au pouvoir car rien ne le rapproche de l’homme hormis son intérêt, il apparaît amical tant qu’il en a profit, mais il n’accorde aucun soutien à l’homme au moment de sa détresse.
Commentaire de Rachi
RACHI : « Prenez garde au pouvoir », c’est-à-dire à ceux qui règnent et ont le pouvoir d’agir comme ils le veulent. Et comment doit-on s’en garder ? En veillant à ne pas être en permanence à leur côté. Car tel est leur usage : ils demandent un emprunt, mais si tu leur donnes, considère que tu as jeté ton bien dans la mer Morte, et n’en espère aucun profit.
Commentaire du Maharal
MAHARAL DE PRAGUE : Après avoir appelé à œuvrer en faveur de la communauté, il déclare : « Prenez garde au pouvoir », car le pouvoir est à l’opposé de la communauté. Un homme de pouvoir, du fait de son importance et de sa grandeur, s’est, en effet, exclu lui-même de la communauté, et il est séparé d’elle. C’est le chemin que suit tout homme de pouvoir : même lorsqu’il veut diriger la communauté et paraît s’affairer à ses besoins, ce n’est jamais le cas. Il déclare donc : « Prenez garde au pouvoir », car le pouvoir est séparé de l’ensemble et n’a aucun lien avec l’ensemble ; et si tu constates que les gouvernants rapprochent d’eux un homme et semblent être son ami, ne t’empresse pas de croire que le pouvoir est proche de l’homme et l’aime, et qu’il a donc un lien avec les autres. Tout cela n’est rien, car ils n’agissent pas ainsi pour tenir l’homme auprès d’eux, mais seulement pour leur profit ; en effet, puisqu’ils n’accordent aucun soutien à l’homme au moment de sa détresse – ce qui est bien le moins qu’ils puissent faire : être un frère dans l’affliction – ils ne feront donc a fortiori rien en sa faveur quand il n’est pas dans la détresse. La cause en est que l’homme de pouvoir est séparé de la communauté, et il ne rapproche donc pas de lui un homme pour établir un lien ou créer une proximité ; et s’il apparaît comme son ami à l’heure de son intérêt, ce n’est certainement pas parce qu’il l’aime.
Une interprétation
Le Pirqei Avot présente une réflexion lucide et disons désenchantée sur la nature du pouvoir et sur la relation qu’il entretient avec les individus.
Le principe posé est simple mais radical : le pouvoir n’est pas animé par l’amitié, mais par l’intérêt. « Les Etats ont des intérêts, pas d’amis » ; Le pouvoir peut sembler proche, bienveillant et protecteur, mais cette apparence n’est qu’une façade de circonstance. Tant qu’un individu présente une utilité, il est accueilli et valorisé ; dès que cette utilité disparaît, le lien se dissout. Cette idée introduit une distinction essentielle entre l’amitié véritable, fondée sur la fidélité et la solidarité, et la relation politique, fondamentalement instrumentale.
Rachi précise concrètement cette mise en garde. Il ne s’agit pas seulement d’une critique abstraite du pouvoir, mais d’un conseil pratique : Evite une proximité excessive avec ceux qui gouvernent ! Cette distance est une forme de protection. Rachi insiste sur l’asymétrie de la relation : lorsque le pouvoir sollicite, il ne faut rien en attendre en retour, c’est comme si l’on jetait son bien « dans la mer Morte ». La réciprocité n’est qu’illusion. Celui qui entre dans une logique d’échange avec le pouvoir se trompe de registre ; il projette une morale de la relation humaine là où règne une logique d’intérêt.
Le Maharal de Prague donne à cette analyse une portée presque ontologique. Selon lui, le pouvoir n’est pas simplement intéressé : il est structurellement séparé de la communauté. L’homme de pouvoir, par sa position même, se met en dehors du collectif. Il ne partage plus réellement le destin commun, car sa grandeur et sa fonction l’en éloignent. Cette séparation explique pourquoi il ne peut pas véritablement aimer ni soutenir : il n’est plus dans une relation d’égalité, condition nécessaire à une fraternité authentique. Chacun de nous a rencontré de ces personnes drapées dans une distance inaccessible fabriquée pour manipuler son prochain. Le seul problème de cette distance n’est pas la « solitude du pouvoir », c’est qu’elle fait quitter la fraternité humaine. Elle chosifie la personne qui objective son prochain et ne peut plus se situer comme un sujet de son existence puisqu’elle pose l’humain comme objet à sa main.
On retrouvera cela chez Hegel :
Pour lui, la relation de pouvoir naît d’un affrontement fondamental : deux consciences se rencontrent et cherchent chacune à être reconnues comme sujet. Cette lutte pour la reconnaissance débouche sur une asymétrie : l’une devient le maître, l’autre l’esclave. Le maître semble triompher, car il est reconnu sans avoir à travailler ; l’esclave, lui, est soumis, contraint, instrumentalisé.
Mais Hegel renverse cette apparence. Le maître, en réalité, dépend de l’esclave : il ne reçoit une reconnaissance que d’une conscience dominée, donc imparfaite. L’esclave, au contraire, par le travail et la confrontation à la réalité (l’objet), transforme le monde et se transforme lui-même. C’est lui qui accède progressivement à une véritable autonomie. La relation maître/esclave est donc dialectique : ce qui semble puissance (le maître) est en vérité dépendance, et ce qui semble faiblesse (l’esclave) contient en germe la liberté.
Si l’on relit la Michna à la lumière de cette dialectique, quelque chose de frappant apparaît. Le texte talmudique décrit un pouvoir qui semble proche mais ne l’est jamais vraiment, qui instrumentalise les individus et ne les soutient pas dans la détresse. Cela correspond à la position du maître hégélien : il entretient une relation asymétrique, où l’autre n’est jamais reconnu comme sujet, mais utilisé comme moyen. Il n’y a pas de véritable reconnaissance réciproque, donc pas de véritable relation humaine.
Le Maharal va encore plus loin en affirmant que l’homme de pouvoir est « séparé de la communauté ». Cela rejoint l’idée hégélienne que le maître est, en un sens, coupé de la réalité vivante du monde : il ne travaille pas, il ne transforme pas, il ne s’engage pas dans la médiation avec l’objet. Il reste dans une position abstraite, dépendante du regard des autres mais incapable de relation authentique.
Ainsi, même lorsque le pouvoir semble agir pour le bien commun, le Maharal invite à la prudence : cette apparence peut masquer une logique interne qui reste orientée vers la conservation et l’exercice du pouvoir lui-même. L’illusion la plus dangereuse est alors de croire que la proximité avec le pouvoir est une forme de reconnaissance ou d’amitié. En réalité, elle est souvent un moyen de contrôle ou d’utilisation.
Au fond, ce texte met en lumière une tension fondamentale entre deux logiques : celle de la communauté, fondée sur le lien, la réciprocité et la solidarité, et celle du pouvoir, fondée sur la distance, l’intérêt et la séparation. La véritable sagesse consiste alors non pas à fuir toute relation avec le pouvoir — ce qui serait irréaliste — mais à en comprendre la nature pour ne pas s’y illusionner. C’est une éthique de la lucidité : savoir que le pouvoir ne doit pas être confondu avec l’amitié, et que la véritable fidélité se trouve ailleurs, dans les liens humains qui résistent à l’intérêt.













