La recherche du sens aux origines de la vie et de l’humanité
Pourquoi certaines personnes souvent très sensibles dès l’enfance ressentent une forme de « vide de l’existence », un sentiment de décalage qui les conduit parfois à une recherche de quelque chose de plus vrai, de plus profond ? Ce sentiment de vide peut être douloureux et parfois la trace d’une insécurité d’enfance, d’un lien fragile à la réalité témoin d’un lien insécure à la mère. Freud, toujours « basique », voyait la religion comme une projection de la figure paternelle ou du besoin de protection… mais ce genre de fuite ramène à la question de départ. Ce manque peut aussi conduire ces âmes en recherche non pas à l’objectivation idolâtrique du religieux, à la dépendance sectaire ou aux certitudes absolues totalitaires… mais à un appel intérieur vers quelque chose de plus grand, plus profond, plus vrai, plus spirituel.
Posons la question autrement. Comment se fait-il qu’à la grotte Chauvet il y 36 000 ans des humains ont dessiné dans des grottes des fresques sublimes de troupeaux de bisons, de rhinocéros, de chevaux, d’ours et de lion des cavernes, le prédateur ultime de leur chaine alimentaire ? Ont-il fait cela pour célébrer leur repas ou apaiser leur faim (le principe de plaisir freudien) lors des longues soirées de l’hiver préhistorique ? Il semble que non.
Ces troupeaux, véritables dessins de Matisse, il y a 36 000 ans, prenaient vie à la lumière des torches. La découverte d’une flute en os d’oiseau, de statuettes d’ours à tête d’homme en Allemagne à la même époque semblent faire signe d’un système d’interconnexions entre l’homme et l’ours de la grotte Chauvet dans un dispositif artistique et spirituel (écouter ci). A l’époque paléolithique, pendant cet aurignacien où Néandertal a pu croiser Sapiens, l’ours dont la tête en squelette-sculpture est placée comme un totem sur un autel naturel de pierre en face des dessins, aurait été le symbole et un intermédiaire entre les mondes : humain et animal, souterrain et aérien, vivants et morts. Il y a une intension de narration de mythe. Ce dispositif qui est une véritable scénographie musicale qui célébrait le liens au sacré, à l’Invisible. Non pas une scénographie simplement alimentaire ou vitale mais en interrogeant le sens sacré, les liens invisibles des vivants et des morts, le sens de leurs générations.


La recherche du sens est-elle ce qui fonde l’humanité ? La pensée du psychiatre autrichien Viktor Frankl (1905–1997) est éclairante sur ce sujet.
Frankel, une réflexion née du vide et de l’absurde
« Cette singularité et cette singularité qui distinguent chaque individu et donnent un sens à son existence influencent autant la création artistique que l’amour humain… Un homme conscient de sa responsabilité envers un être humain qui l’attend avec affection, ou envers une œuvre inachevée, ne pourra jamais se défaire de sa vie. Il connaît le « pourquoi » de son existence et pourra supporter presque n’importe quel « comment » » – Viktor Frankel
La pensée de Viktor Frankl, juif viennois, est inséparable de son expérience de déporté pendant la Seconde Guerre mondiale dans plusieurs camps, dont Auschwitz. Il y perd sa femme, ses parents et son frère. Mais dans ces conditions extrêmes où l’existence est réduite à sa forme la plus nue, il observe un phénomène décisif : certains s’effondrent rapidement, tandis que d’autres parviennent à tenir, parfois contre toute attente. Ce qui les distingue n’est ni leur force physique ni leur intelligence, mais la présence d’un sens à leur vie, fragile, invisible. Cette intuition, vécue dans la souffrance, devient le cœur de sa pensée.
« Beaucoup de personnes se sont littéralement trouvées face au néant avec moi, de bien des façons. Or, ce néant ne représentait pas seulement le manque, l’absence d’une réalité satisfaisante, il renfermait aussi une multitude de possibilités d’assimiler la nouvelle réalité d’une autre façon. J’ai surtout eu ce sentiment béat d’avoir retrouvé la liberté du choix, c’est-à-dire de pouvoir choisir parmi les nouvelles possibilités offertes. » (Viktor Frankel)
Après la guerre, Frankl développe la logothérapie, une approche thérapeutique centrée sur la quête de sens. Contrairement à une psychologie tournée uniquement vers les mécanismes internes ou les déterminismes passés, il introduit une dimension nouvelle : l’homme est un être orienté vers quelque chose qui le dépasse. Même dans les situations les plus déshumanisantes comme son expérience des camps, il subsiste une liberté intérieure irréductible : celle de choisir son attitude face à ce qui arrive. Cette conviction radicale ouvre directement les grandes questions qu’il explore ensuite : pourquoi vivre ? qu’est-ce qui donne du sens à l’existence ? pourquoi le vide surgit-il quand ce sens manque ?
Confronté à l’absurde le plus extrême, il questionne : qu’est-ce qui motive réellement l’homme ? que se passe-t-il quand cette motivation disparaît ? et comment retrouver une orientation intérieure lorsque tout semble vide ?
La recherche du sens est première par rapport au principe de plaisir ou à la pulsion de l’homme (Freud)
La thèse centrale de Frankl est que la motivation fondamentale de l’homme est la volonté de sens. Le comportement humain n’est pas principalement guidé par le principe de plaisir (recherche de satisfaction, évitement de la douleur) selon la première topique de Freud ou orienté par la pulsion de mort qui vise à l’apaisement di désir (Troisième topique freudienne). Là où Freud voit l’homme comme un être déterminé par ses pulsions, Frankl introduit une dimension de transcendance : l’homme est capable de se dépasser lui-même en cherchant un sens à cause de la frustration existentielle.
Frankl ne nie pas les apports de Freud ; il les dépasse. Il reconnaît l’importance des pulsions et de l’inconscient, mais il refuse de réduire l’homme à ces dimensions. Il affirme que l’homme est aussi un être capable de choisir, de s’orienter, de donner une direction à sa vie. Là où Freud met en lumière les déterminismes, Frankl insiste sur la liberté et la responsabilité. Cette différence éclaire directement la question du vide : si l’homme est seulement un être de plaisir, le vide est une anomalie ; s’il est un être de sens, le vide devient un signal.
Le vide existentiel
Frankl introduit la notion de vide existentiel pour décrire un phénomène caractéristique du monde moderne. Il s’agit d’un sentiment diffus de manque, d’ennui ou d’inutilité, qui ne s’explique pas par une souffrance précise mais par l’absence de direction intérieure. Ce vide apparaît lorsque l’homme ne sait plus pourquoi il vit. Il peut se manifester par une perte de motivation, une impression de superficialité de l’existence, ou encore par une recherche compulsive de distractions pour combler ce manque.
Cette réflexion est particulièrement éclairante car elle montre que le vide n’est pas forcément pathologique. Il ne s’agit pas toujours d’une dépression ou d’un trouble psychique borderline, mais souvent d’un problème de sens. Dans les sociétés traditionnelles, les repères étaient donnés par la religion, la culture ou la communauté. Dans le monde moderne, ces repères se sont affaiblis, laissant l’individu face à une liberté nouvelle mais aussi à une désorientation. Le vide existentiel est ainsi le revers de cette liberté : ne sachant plus quoi vouloir, l’homme ne ressent plus d’élan intérieur.
Ce vide peut conduire à différentes dérives à commencer par le conformisme, et les addictions et autres dépendances sociales ou religieuses excessives qui mènent toutes désespoir. Mais pour Frankl, il a une dimension positive : il est un appel. Il indique que quelque chose manque, non pas au niveau du plaisir ou de la satisfaction, mais au niveau du sens. Plutôt que de chercher à l’anesthésier, il s’agit de l’écouter comme un signal d’orientation.
Le sens ne s’invente pas, il se découvre en chemin
« Finalement, l’homme ne devrait plus demander quel est le sens de sa vie, mais il devrait au contraire se rendre compte que c’est à lui que se pose cette question. En résumé, la vie interroge chaque homme ; et chaque homme ne peut répondre à la vie qu’en répondant de sa vie; à la vie, on ne peut répondre qu’en se montrant responsable » – Viktor Frankel
Nulle dogmatique pré-digérée qui évite de se poser trop de questions, ou ce deus ex machina qui expliquera tout, des martiens au père Noël ! Oubliez aussi le rayon développement personnel, ces philosophies modernes de body builders comme autant de petits entrepreneurs spirituels sous stéroïdes qui invitent l’individu à « donner lui-même un sens à sa vie ». Et fissa !
L’une des idées les plus subtiles de Frankl est que le sens ne se crée pas arbitrairement. Frankl affirme que le sens est déjà présent dans le monde et qu’il appartient à chacun de le découvrir. Il parle d’un sens objectif et concret, lié à chaque situation particulière. Ce sens n’est pas général ou abstrait : il est unique, changeant, et dépend de ce que la vie attend de nous à un moment donné.
Cette conception implique une attitude d’écoute plutôt que de construction. Il ne s’agit pas de projeter ses désirs sur le monde, mais de répondre à une exigence qui vient de la réalité elle-même. Frankl résume cela par un renversement de perspective : au lieu de se demander “qu’est-ce que j’attends de la vie ?”, il faut se demander “qu’est-ce que la vie attend de moi ?”. Cette approche redonne à l’existence une dimension de responsabilité et d’engagement mais aussi d’écoute.
Ainsi, le sens peut être trouvé dans l’action (créer, travailler), dans la relation (aimer, rencontrer) ou même dans la souffrance (la manière dont on la traverse). Cette dernière idée est particulièrement forte : même dans des situations où tout semble perdu, il reste la possibilité de donner un sens à ce que l’on vit. C’est précisément ce que Frankl a expérimenté dans les camps. Le sens ne supprime pas la souffrance, mais il permet de la transformer. Et c’est peut-être là le cœur de sa pensée : l’homme n’est pas seulement celui qui subit, mais celui qui peut toujours répondre.Haut du formulaire
« Questions »… juives
En hébreu, le mot מָוֶת (mavet, la mort) renvoie étymologiquement à une racine qui évoque la dissolution, la disparition, la mort comme retour à l’état d’interrogation pure, avant toute réponse, avant toute forme. La mort serait alors le moment où la réponse se défait, et où l’on revient à ce qui précède toute réponse : la question elle-même. La mort est un retour à la question.
L’inverse de la mort c’est la téchouva un mot qui a un double sens.
La techouva (תְּשׁוּבָה) est un « retour » qui est aussi bien spirituel (je reviens vers Dieu, vers moi-même) que physique (je reviens vers le Temple, la terre d’Israël).
Comme me disait mon Rav Haïm Harboun :
« Et si je fais mon Alia ? – Alors tu auras répondu à toutes tes questions ! »
Maimonide donne un exemple ultime de ce premier sens de la téchouva, celle d’un homme habitué à retourner voir une maîtresse quand il revient dans une ville et qui revient dans cette ville… mais ne le fait pas. Il note que cette fin est la vraie téchouva. Une sortie du conformisme de l’addiction pour retrouver le sens à défaut de ses sens.
Mais teshuvah signifie aussi « la réponse ». Dans la mystique kabbalistique, l’Ein Sof (אֵין סוֹף), l’infini divin, littéralement le « sans fin », est ce qui ne peut être ni nommé ni répondu.
Selon Frankl, l’homme cherche du sens parce qu’il est fait pour ça. C’est sa vocation. Il est étymologiquement appelé (vocare) par un Autre. Il est fondamentalement orienté vers un au-delà de lui-même (transcendance) qui le fonde et le réconcilie avec cette existence. Bas du formulaire
On pourrait poser la question autrement, de manière plus vitale et biologique.
Pour un Antonio Damasio, les émotions, les sentiments, et la régulation du vivant (homéostasie) sont le lieu de production du sens qui est la manière dont le corps et le cerveau évaluent ce qui est bon pour la vie. Les productions de l’esprit, le sens, sont le résultat d’un organisme vivant qui ressent et à son tour impose sa finalité au vivant. Le sens est une traduction mentale de l’équilibre homéostatique.
Dans les deux cas un désalignement, la perte ou l’absence de sens crée un malaise, du vide, de la souffrance.
On pourrait aussi poser la question dans le sens d’Habermas. Pour le philosophe allemand c’est dans le dialogue qu’émerge une vérité par consensus. Cette discussion suppose une vérité, un sens auquel croient les interlocuteurs puisqu’ils parlent pour le découvrir. C’est aussi vrai en démocratie.
Pour la tradition juive mot hébreu ḥissaron (manque) n’est pas négatif en soi, il est ce qui met l’homme en mouvement. Dieu se retire (tsimtsoum dans la kabbale) pour que l’homme vive. Les mitsvot (commandements) ce sont des manières concrètes de répondre à la vie, de réaliser du sens par amour désintéressé. Il n’est de sens que d’existence ouverte sur autrui dont D.ieu est le signe de l’Autre ultime. Le vide spirituel désigne D.ieu. qui n’est pas un horizon possible du sens à la manière de Frankl, ou « inutile dans le modèle pour fonctionner » comme pour Damasio ou Freud, mais le partenaire de la quête humaine sur le mode de la grotte Chauvet. L’humain est un pont, un passage, une ouverture de l’être vers le Soi.
Le vide n’est dés lors plus une erreur psychologique, un déséquilibre biologique ou une terreur, mais la structure fondamentale de l’âme qui permet une révélation du sens dans l’homme.
On revient à la réflexion que nous avions menée sur le Dieu caché. “אָנֹכִי הַסְתֵּר אַסְתִּיר” (Anokhi hastèr astir – Deutéronome 31,18). « Moi je cacherai, je cacherai mon visage en ce jour-là …». Pout une tradition hassidique que j’ai développée, la double répétition du « caché » est la condition de son dévoilement. Haster (caché) est le vrai nom de la Reine Esther dans la Meguilah où on ne trouve jamais le nom de D. alors qu’Israël est en exil loin de sa présence- Schékhina, dans le Temple. Le sens est enfermé à double tour, hastèr astir, si l’on peut dire, « caché dans la caché », et c’est la condition de sa révélation à perte de vue.
Le manque et la perte sont la condition même du dévoilement du sens.
La question ainsi posée bascule. Non plus “comment remplir le vide ? le manque ? ”. Mais “à quoi ce manque fondamental m’ouvre-t-il ?”…
N’est-ce pas la structure même de nos existences ?
« Il est possible de trouver un sens à l’existence, même dans une situation désespérée, où il est impossible de changer son destin. l’important est alors de faire appel au potentiel le plus élevé de l’être humain celui de transformer une tragédie personnelle en victoire, une souffrance en une réalisation. » – Viktor Frankel

