Colloque « LE RETOUR À L’ORIGINE », « Le processus psychique marrane ou la mémoire transgénérationnelle », Centre Universitaire Méditerranéen (CUM), Nice,


Voici ma contribution :


… au Colloque


Gilles Hanus, Didier Long, Hélios Azoulay,
Josh Aronson, -, Régine Bessis et Patricia Trojman

« LE RETOUR À L’ORIGINE »

En hommage au philosophe Clément Rosset, présenté par Patricia Trojman, docteur en philosophie, et Avraham Vanwetter, chercheur en sciences politiques et professeur d’histoire, modérateurs du colloque Avec la participation des JECPJ de Nice présidées par Régine Bessis

Il sera question de ce qui se joue dans cette recherche tant sur le plan de l’histoire de la philosophie que dans l’inconscient ethnocentrique des cultures et des religions.

« L’axiomatique du berger », Danny Trom

Chargé de recherches au CNRS (EHESS), sociologue (La Promesse et l’Obstacle, éditions du Cerf/ Collection Passages ; Persévérance du fait juif, éditions Gallimard/Seuil)

« Le processus psychique marrane ou la mémoire intergénérationnelle », Didier Long

Écrivain et théologien (Des noces éternelles : un moine à la synagogue ; Mémoires juives de Corse, Lemieux éditeur)

« Spinoza, penseur de l’origine », Gilles Hanus

Philosophe (L’Un et l’Universel. Lire Lévinas avec Benny Lévy ; Benny Lévy, l’éclat de la pensée ; L’Epreuve du collectif, éditions Verdier)

« En quoi la recherche sur l’origine fait question ? », Débat animé par les philosophes Raphaël Zagury-Orly et
René Lévy

RZO : (Heidegger. L’ennemi privilégié, éditions Grasset),
RL : docteur de l’Institut d’Etudes Lévinassiennes (La Divine insouciance, éditions Verdier ; Disgrâce du signe, L’Age d’Homme rue Ferou)

Cofondateurs des Rencontres philosophiques de Monaco présidé par Charlotte Casiraghi

« L’orchestre des exilés » Projection du film en présence du metteur en scène Josh Aronson, sur le retour des solistes d’Europe centrale persécutés par les nazis

« La mémoire reliée au passé pour rejoindre un futur »

Débat avec tous les intervenants animé par Hélios Azoulay, compositeur et l’Ensemble Musique incidentale (Scandales, scandales, éditions JC Lattès ; Tout est musique, éditions Vuibert)

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Judaïsme, christianisme, mémoire marrane


Café Philo Meïr

 « Judaïsme, christianisme, mémoire marrane » au Café du Pont-Neuf.
– Qu’est ce que la mémoire ?
– Qu’est-ce que la mémoire transgénérationnelle ?
– Pourquoi la mémoire juive ?
– Mémoire et tradition
– Mémoire juive, mémoire chrétienne
– Mémoire et tradition, Destins marranes, identité.

Shelomo Selinger, Rami Selinger, Meïr Long, Patrick Knipper et Vladimir Mitz

Lettres de l’exil Séfarad : Les pogroms de 1391 par Hasdaï Crecas


En Espagne les émeutes antijuives ont commencé en 1391 un siècle avant l’exil de 1492. Ces émeutes signèrent la fin du brillant judaïsme arabo-ibérique.

On parle beaucoup de Sefarad (l’Espagne) mais dehors du « RAMBAM » (Rabbi Moché Ben Maimon dit Maïmonide-12e siècle, Cordoue-Fès-le Caire) et du RAMBAN (Rabbi Moché Ben Nahman dit nahmanide, Gérone- Jérusalem ?) les penseurs séfarades sont des quasis inconnus pour la culture occidentale.

Gérone-Didier Long

Gérone – photo DL

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Ces auteurs sont les légataires directs des géonim babyloniens comme Rabbi Saadia ben Yosseph Gaon Soura (Egypte 9ème siècle, Babylonie 10ème siècle) dit Saadia Gaon qui assurèrent la survie du judaïsme rabbinique babylonien face à la conquête et l’assimilation arabo-musulmane et les maîtres du judaïsme arabo-andalou dont Maïmonide sera un des légataires incontesté.

Les plus importants penseurs, décisionnaires commentateurs de la Torah, poètes séfarades, étaient des rationalistes. Ils étaient tous de grands savants dans les sciences profanes de leur époque (médecine, astronomie…) en même temps que des philosophes de langue arabe puisant à travers les penseurs arables chez les grecs… Ils sont aujourd’hui de quasi inconnus. Ils considéraient le Talmud et le midrach comme la base de toute l’étude juive et, en dehors d’un Nahmanide, envisagent la kabbale comme une note en bas de page des tannaim, amoraim et autres guéonim…

Sage juif

Le simple fait que le considérable « Livre de la splendeur » (Zohar) de milliers de pages, puisse avoir été écrit en araméen en plein 13ème siècle par Moïse de Léon en araméen à la manière de de la guemara imitant des maîtres du premier siècle, ce dont sa propre femme n’ignorait pas le fait ! dit la familiarité avec le talmud et les midrachim et le puits de mémoire et de sagesse que ces gens étaient. Le retour opéra par un Rabbi Yehouda Levaï ben Betzalel dit le MAHARAL de Prague (17ème siècle) au midrach, alors que sa structure de pensée doit aussi à la kabbale sans qu’il le revendique ou en cite les écrits, en dit long sur la filiation avec la source arabo-andalouse et sur ce que le judaïsme moderne lui doit.

Juif Gérone

Le juif Salomon Vidal, Musée de Gérone, photo DL

Ces esprits sont donc d’une puissance inégalée et on ne trouve après eux qu’un Maharal de Prague qui admet sa filiation pour se hisser à leur hauteur. Au-delà des aléas de l’histoire et de notre long voyage en galout que l’Éternel semble bien avoir inscrit dans la structure même de l’être comme nous en a averti le Maharal (Guevourot AChem), nous devons absolument retourner à ces sources si nous voulons aujourd’hui juste comprendre les premiers mots de notre propre tradition juive.

Qui connait :

  • Rabbi Itsh’ak Elafassi surnommé le « RIF » au 11ème siècle,
  • Bah’ya ibn Pakouda dit Rabbenou Bahya (« notre maître Bahya ») au 11ème siècle, le chantre des « Devoirs du Cœur » (Hovot ha-lev) face à une génération engluée dans le matériel et la piété de routine et ce qu’il appelle « les devoirs à accomplir par les parties du corps » (Hovot ha-evarim)…,
  • Shmouel HaLevi ben Yosseph HaNaggid, grammairien, rabbin andalou et vizir et chef des armées d’un royaume d’Al Andalus qui mène la guerre et y écrit des poèmes magnifiques,
  • Plus connu ( ?) Yehoudda Halévy l’homme aux 800 poèmes au 11ème siècle le chantre de Sion et l’auteur du Kouzari,
  • Et bien sûr Benjamin de Tudèle, qui parcourut tout le monde juif de son temps au 12ème siècle et que notre maître le Rav Haïm Harboun a suivi d’un livre dans ses pérégrinations,
  • Ibn Tibon et sa famille aux 12ème et 13ème siècles rabbins provençaux traducteurs en hébreu d’ouvrages philosophiques gréco-arabes,
  • Rabbi Chelomo Ben Aderet dit « RACHBA » au XIVème siècle, Rabbénou Nissim, dit le « RAN » au 14ème siècle… ?
  • Qui connait le Or Hachem de Hasdaï Crescas ? un des plus puissants penseurs juifs de la fin du Moyen Âge, lié à la cour du roi d’Aragon et grand rabbin de la communauté de Saragosse au 14ème siècle ? Cet homme assistera aux grands massacres de juifs de 1391 et y perdra son propre fils à Barcelone. La reconquista s’est faire aux cris de « morts aux juifs ». Crescas écrit alors une lettre à la communauté des juifs d’Avignon pour raconter en détail ce qui s’était passé.

Les massacres contre les juifs de Séville le 4 juin 1391. Ils se sont propagés  dans la vallée du Guadalquivir : à Cordoue, Andújar, Montoro, Jaén, Úbeda, Baeza… et ensuite de la Meseta Sud : Villa-Real — aujourd’hui Ciudad Real —, Cuenca, Huete, Escalona, Madrid, Tolède (18 juin), et à d’autres zones castillanes : Logroño (12 août) et de la couronne d’Aragon : Valence (le 9 juillet), Orihuela, Xàtiva. Le massacres atteignent leur aproxysme à Barcelone, (5 août) puis continuent à Lérida (13 août). A Palma de Majorque le 2 août.

 

Nombre de réfugiés juifs fuient en Afrique du Nord après les massacres qui inaugurent le phénomène marrane.

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Hasdaï Crescas qui perd son fils le 09 juillet 1391 dans le pogrom de Valence écrit à la communauté juive d’Avignon :

« En ce jour amer de Roch ‘hodech Tamouz 5151 [été 1391], Dieu banda l`arc de l’ennemi contre la communauté de Séville où habitaient sept ou huit mille familles juives. Ils mirent le feu à ses portes et en assassinèrent un grand nombre ; cependant que la plupart étaient convertis au christianisme et que d`autres, en particulier des femmes et des enfants, étaient vendus comme esclaves aux arabes ; et les quartiers juifs devinrent déserts. Beaucoup périrent en martyre, beaucoup d’autres transgressèrent l`alliance sacrée. De Séville, l’incendie se propagea et anéantit tous les cèdres du Liban des communautés de Cordoue. Là aussi beaucoup abdiquèrent leur foi et la communauté fut anéantie.

Le 17 du mois de Tamouz fut un jour de douleur et de sanction, un jour plein de souffrances. La colère de Dieu s’enflamma contre la communauté de Tolède, source de la Torah et de la parole de Dieu. Cohanim et prophètes furent massacrés dans le temple de Dieu, les Rabbanim périrent publiquement en martyre, la noble descendance de Rabbi Acher ben Yih’iel [Roch], ainsi que leurs fils et leurs disciples. Là aussi beaucoup de ceux qui ne purent se défendre acceptèrent la conversion.

Le 7 du mois de Av, Dieu éradiqua sans pitié la communauté de Valence en laquelle vivaient environ mille familles. Près de 250 personnes y périrent en martyre tandis que les survivants fuyaient vers les collines, mais peu en réchappèrent et la plupart furent convertis. La plaie se répandit ensuite aux communautés de Majorque dans les îles de la mer. Le jour de Roch ‘Odech Eloul, des intrus pénétrèrent dans le quartier juif et le violèrent et le mirent au pillage et l’abandonnèrent comme une coquille vide. 300 personnes y périrent en martyre tandis que 800 autres fuyaient dans la tour du roi et que le reste subissait la conversion. Le Chabbat suivant, la colère de Dieu se déversa comme le feu, profanant son temple et violentant la couronne de sa Torah – la communauté de Barcelone –  qui fut percée et ce jour et compta 250 morts. Tout le reste de la communauté trouva refuge dans la tour alors que les ennemis, mettaient à sac toutes les rues juives et incendiaient certaines d’entre elles. La main du Gouverneur n’eut pas l’avantage mais il s’efforça de les sauver de toute sa puissance ; il fit apporter aux juifs qui se trouvaient là du pain et de l’eau, et opéra une sortie pour capturer les brigands. Alors la masse des simples gens rugit et se dressa contre les gouverneurs, et ils combattirent les juifs réfugiés dans la tour, armés d’arcs et de catapultes. Ils les frappèrent et les battirent dans la tour. Beaucoup périrent en martyre, parmi eux mon fils unique, une brebis innocente. Je l’ai offert tel un holocauste, j’accepterai le verdict et me consolerai en sachant la bonté de son destin et la félicité de son sort. Beaucoup d’entre eux se suicidèrent, certains en se jetant du haut de la tour et ils étaient déjà déchiquetés avant même d’avoir parcouru la moitié de leur chute. Quelques-uns abandonnèrent la tour et périrent en martyre dans la rue. Tous les autres furent convertis au christianisme, hormis quelques-uns qui s’enfuirent vers les villes aux alentours, si peu nombreux qu’un enfant les compterait mais de grands hommes. A cause de nos fautes, il n’existe plus un seul être humain aujourd’hui à Barcelone qui puisse être qualifié de juif. De même, dans la ville de Lérida, beaucoup périrent, le reste fut converti, seuls quelques juifs s’échappèrent.

A Gérone, où l’érudition et l’humilité s’étaient jointes en un seul lieu, les Rabbanim périrent publiquement en martyre. Seuls quelques-uns acceptèrent la conversion, la plupart trouvèrent refuge dans les maisons des habitants de la ville. Ils sont enfermés aujourd’hui dans la forteresse.

En fin de compte, dans le royaume de Valence, il ne reste plus aucun juif hormis dans la ville de Murviedro (Sagonte).

Dans la province de Catalogne, il ne reste plus aucun juif, hormis le peu qui échappèrent au massacre dans les villes alentours et ailleurs. Quant à nous ici, dans les villes d`Aragon il ne s’est produit ni brèche ni violence. Par la bonté divine toutes nos communautés sont rescapées ; mais malgré tous nos efforts, après la dispersion de nos biens, il ne nous reste rien d’autre que nos corps. Nos cœurs sont pleins de frayeur et nos yeux sont levés vers le ciel afin qu’il soit miséricordieux, qu`il guérisse nos blessures et nous aide à ne pas défaillir. »

(Rav Hasdaï Crescas, extrait de sa Lettre à la communauté d ‘Avignon traduite par Eric Slimévitch dans Lumière de l’Éternel, Hermann 2010).

 

 

Histoire des juifs de Sardaigne


 

Plage de Sardaigne, Souccot 2018

De l’Exil 

La « peine capitale » à Rome n’était pas la mort mais l’exil.

Dans l’antique univers mental gréco-romain on craignait pas dessus tout d’être séparé du culte des ancêtres divinisés. On offrait des libations aux esprits tutélaires du foyer ou lares qui vivaient sous terre. C’est ainsi que les premières maisons furent des tombeaux les premières cités des nécropoles.  Les dieux des foyers réunis devinrent les dieux d’une cité comme Athéna à Athènes et on leur rendit un culte civique. La guerre n’était pas seulement une confrontation violente des vivants mais une lutte des ancêtres divinisés de la Cité emmenés sous forme de statuettes, ou dieu lares, qui dans l’ombre se « battaient » contre les dieux des autres cités, comme Sparte. L’étranger à la Cité n’en possédait pas les dieux, il était un métèque ou un barbare sans droit de Cité. Seul les citoyens qui avaient les ancêtres de la cité étaient des hommes libres et non pas des esclaves.

La mort en mer comme l’exil effrayaient plus que tout l’homme antique. D’une terreur sacrée. Car on ne pouvait pas honorer la mémoire disparu et il devenait un danger, non pas en paix et en repos dans la félicité des Champs Elysées mais errant parmi les vivants pour régler ses comptes.

Les anciens hébreux furent très tôt et plus que les autres soumis à cet éloignement loin de leur terre comme une forme de malédiction qu’ils nommèrent Exil. Mais très tôt ils comprirent que le Dieu aimant d’Abraham Isaac et Jacob les accompagnaient où qu’ils soient. En Exil à Babylone au 7ème siècle avant notre ère, il inventèrent un culte pour lutter contre cet éloignement de leur terre et de leur temple, dissociant la terra-patria, la terre des pères et le culte du Dieu v-ivant. C’est ainsi que naquit le Chabbat véritable temple dans le temps temps, culte « abstrait » lié au temps et non plus à l’espace et aux idoles. 

Il fallait retourner trois fois l’an en pèlerinage à Jérusalem, non pas pour y honorer les « morts pour la patrie » mais la vie, la générosité des récoltes et l’engrangement à Souccot, y offrir les premiers nés du bétail à Pessah, le don de la Torah à Chavouot. Aucune fête ne célébrait plus une victoire ou la guerre, c’est à dire la violence et la mort dans leur apothéose, leur déification fascinante. Tout acte de purification rituel célébrait l’éloignement volontaire de chacun et de la communauté de la mort. C’est ainsi que les anciens hébreux séparèrent le culte du D-ieu vivant de celui des morts, tournant leur regard vers l’Invisible comme vers une boussole spirituelle qui les guidait.

Leur peuple était né non pas dans une terra patria d’hommes libres, mais d’esclaves dans un désert où, souligne le Talmud, « rien n’appartient à personne ». Et en plus ces apatrides célébraient à Pessah, fête de la sortie d’Egypte et à Souccot où ils habitaient des habitations non plus en dure mais fragiles et itinérantes. On imagine mal à quel point cette conception était un scandale pour l’italique antique. C’était toute l’humanité dans sa suffisance de propriétaire établi qui reviendrait un jour à la terre promise où coulait le lait et le miel. La terre, toute la terre était à D-ieu et l’homme n’était qu’un passant provisoire. Les Juifs passaient donc pour des fous.

Strabon juge qu' »il n’est pas aisé de trouver un endroit sur la terre qui n’ait reçu cette race »,  que le grand prêtre du temple d’Héliopolis ne Egypte, Manéthon, dénonce comme les descendants des Hyksos et appelle la foule à l’expulsion de cette «tribu de lépreux», sacrilèges et impies, que les Stoïciens accusent d’irréligion car ils refusent d’adorer les dieux, bref les juifs  » ennemis du genre humain » résistaient au « On » des dieux locaux. On les exilait donc et c’est ainsi qu’ils arrivèrent dans les îles de la méditerranée.

Et c’est ainsi que l’exil répandit le culte du Dieu unique aux quatre coins de l’Empire. 

La Corse et la Sardaigne vues depuis l'espace - Corsica and Sard

 La Sardaigne et la Corse étaient pour les romains une terre d’exil et une seule province. Des lieux dangereux, loin des cités et du culte civique. Lucius Annaeus Séneca dit Sénèque né à Cordoue vers l’an 4, fut ainsi exilé en Corse en 41 de notre ère. Il accuse les corses :

« Le sort m’a jeté dans un paix ou la demeure la plus spacieuse est une cabane »… « se venger est la première loi des corses, la seconde : vivre de rapines, la troisième : mentir, et la quatrième : nier les dieux… « 

Un reproche d’athéisme des dieux de la cité que Cicéron reprochera aux Sardes :

« des gens sans foi ni autorité » 

Les juifs, minorité qui ne se pliait pas au culte civique et aux lois de l’empire étaient  donc des ennemis de la Cité dont il niaient les dieux et donc du genre humain, une accusation qui fera florès. Les juifs subiront donc l’exil.

 

Catacombes juives et présence antique

Le  judaisme est présent en Sardaigne au moins depuis Tibère qui en l’an 19 de l’ère commune, envoie en Sardaigne plusieurs milliers de juifs de Rome aux mines de sel de Montalbo et Sos Enattos. Flavius Josepha (Ier siècle), Tacite (écrit en 114), Suétone (75-150 CE) et Cassius Dion (entre II et III siècle) font mention de ces juifs. Flavius Josèphe Tibère avait envoyé 4 000 Juifs dans l’insalubre Sardaigne où règnent la malaria et les bandits.

Il y avait un Juif qui avait fui son pays parce qu’il était accusé d’avoir transgressé certaines lois et craignait d’être châtié pour cette raison. Il était de tous points vicieux. Établi alors à Rome, il feignait d’expliquer la sagesse des lois de Moïse.  S’adjoignant trois individus absolument semblables à lui, il se mit à fréquenter Fulvia, une femme de la noblesse, qui s’était convertie aux lois du judaïsme, et ils lui persuadèrent d’envoyer au temple de Jérusalem de la pourpre et de l’or. Après les avoir reçus, ils les dépensèrent pour leurs besoins personnels, car c’était dans ce dessein qu’ils les avaient demandés dès le début.  Tibère, à qui les dénonça son ami Saturninus, mari de Fulvia, à l’instigation de sa femme, ordonna d’expulser de Rome toute la population juive. Les consuls, ayant prélevé là-dessus quatre mille hommes, les envoyèrent servir dans l’île de Sardaigne ; ils en livrèrent au supplice un plus grand nombre qui refusaient le service militaire par fidélité à la loi de leurs ancêtres. Et c’est ainsi qu’à cause de la perversité de quatre hommes les Juifs furent chassés de la ville. (Flavius Josèphe Antiquités Juives,  XVIII, 3)

On a trouvé récemment dans la campagne près d’Ardara une plaque en marbre, datée de la fin du premier siècle ou du début second, en l’honneur d’un défunt appelé Sedecam ou Sedecami, fils de Aaron. (Aronis).

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On trouve en Sardaigne des tombes juives dans les catacombes de Sant’Antioco, sur la côte sud ouest, avec des inscriptions funéraires en hébreu et en latin et des ménorah. Ces deux catacombes juives trouvées à côté d’un système de catacombes chrétiennes, de découverte récente ne sont probablement pas les seules.

Dans la catacombe de Beronice (les Beronicenses sont un tribu juive révoltés venant de Béronice en Lybie romaine, l’actuelle Benghazi, déportée en Sardaigne suite à une révolte en cyrénaïque), une ménorah stylisée est complétée d’une inscription en rouge :

Beronice
in pace iuvenis moritur
in pace.

« Bérénice, mort dans la paix de la jeunesse [qu’il repose] en paix. »

et l’inscription :

שלום virus bonus in pace bonus שלום

Vir(i)us est probablement le défunt qualifié de bon et reposant en bonne paix.

catacombe 2

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On lit aussi :

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 » Paix sur Israël Amen. »

Voir ici le rapport archéologique

On a retrouvé des lampes à huile juives du septième siècle à Cagliari et avec eux, au cours des fouilles archéologiques dans l’église Saint – Augustin (Largo Carlo Felice)

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Lampes à huile avec Ménorah,
Musée national archéologique et ethnographique « G. A. Sanna » à Sassari.

On note ainsi une présence continue des juifs en Sardaigne -et non pas comme certains l’ont cru liée à la conquête catalano-aragonaise médiévale, marquée par de nombreux témoignages archéologiques (voir ici)

Le Haut Moyen Age

La présence des juifs à Cagliari est documentée à partir du VIème siècle. En 593 le pape Grégoire le Grand,  a ordonné Januarius, évêque de la ville, de protéger les esclaves juifs qui se sont réfugiés dans les églises.

En 599 le Pape a donné des instructions au même évêque pour que soient retirés de la synagogue des objets qu’un certain Pierre, un Juif baptisé, avait mis là exprès de priver les Juifs de leur oratoire. Le premier privilège accordé aux Juifs nous est parvenu en 1335, année où le roi Alphonse IV a étendu les privilèges dont jouissaient les Juifs de Barcelone à la communauté de Cagliari.

Au Haut Moyen Age les juifs arrivent en Sardaigne des Baléares, du midi, de Ligurie, de Toscane, de Sicile et d’Italie.

Selon Eliézer Ben David, d’autres juifs sont arrivés lorsque les Arabes ont envahi l’Afrique du Nord. Mais nous ne trouvons pas de trace écrite de cette supposition.

Le Moyen Age

Les pisans s’installent en Sardaigne comme le phisicus (médecin) Guglielmo di Giovanni Labruti du Castello de Cagliari, qui meurt en 1312.

« A la fin de l’année 1317, on sait que trois nouveaux médecins pisans arrivent à Cagliari : Grazia Orlandi (qui deviendra aussi Capitaine du peuple), Bernardino de Oliveto et Vanni de Enrico de Peccioli. Avec eux un apothicaire, Simon Manca » [1]

Après la conquête catalano-aragonaise du Royaume de Sardaigne qui a commencé en 1323 avec Alphonse d’Aragon, certains juifs catalans, aragonais, et majorquin de Valence se sont installés en Sardaigne.

La politique d’Alphonse III qui favorise le peuplement à partir de 1323 en promettant aux juifs  un statut spécifique (en particulier des exemptions d’impôts); et, d’autre part, l’expulsion des Juifs de Provence et du Languedoc en 1306 et 1322, vont pousser des juifs catalans et provençaux à arriver  en Sardaigne.

Les juifs de Cagliari

Une petite communauté de Juifs pisans était présente dans le château au 13ème siècle. Avec la conquête aragonaise en 1324 et l’expulsion des Pisans (1323-
1331), une communauté juive d’origine ibérique s’est établie dans le quartier du Castello entre la Via Santa Croce et la Via Stretta.

En 1341 on trouve déjà une synagogue, un cimetière et un quartier mentionné comme judaria.

Juderia de Cagliari

Capture

Santacroceca8

Il vivaient au pied de la tour dite « de l’éléphant »

Cagliari_Tour de l'éléphant

Le marchand Bellhomm qui habite le château de Cagliari, le rabbin marseillais Bonjuha Bondavin alias Yehouda Ben David, la famille Astruc… résident à Cagliari au cours de la seconde moitié du 14ème siècle. [2]

Cagliari est sous domination catalane à partir de 1326. Juifs et chrétiens vont y vivre sans ségrégation (un quartier juif juharia, mais pas de ghetto) et en bonnes relations malgré la réglementation officielle.

Les Juifs de Cagliari étaient parmi les riches insulaires auxquels la Couronne devait également verser au Trésor des contributions personnelles sous forme de prêts et d’impôts, ce qui correspondait souvent à l’octroi de privilèges personnels. Certains de ces Israélites occupaient alors de hautes fonctions à la cour, en tant que conseillers et trésoriers, et il y avait des médecins juifs favorisés par le souverain comme le chirurgien Salamone Avenroques, Iuceff Fadalen et Iuceff Fedalo.

Un certain  maître Simeon (phisicus), personnalité originale, dont on sait qu’il organise sa synagogue personnelle à domicile en 1341 (… in suo proprio hospicio cum rotulis, lampadibus et aliis omnibus nectariis …), à l’encontre de toutes les dispositions locales qui interdisent l’ouverture de plus d’une synagogue dans un même quartier (… et non sit licitum juri esista a jure prohibitum diversas sinagogas in uno loco…) Source: Cécilia Tasca [1]

 » Quelques années plus tard, on trouve à Cagliari Simone de Fadaloro, phisicus et maître Juceff de Fadalen, médecins siciliens appelés en 1359 au chevet de l’évêque Sulcis Raimondo. Reconnaissant pour les soins dispensés sollicite et diligenter, l’évêque laissera cinq lires à chacun dans son testament  » (Source: Cécilia Tasca [1])

Outre ces médecins nombreux qui ont l’appui et la reconnaissance des autorités, la population juive de Sardaigne, y compris celle de Cagliari, était principalement composée de marchands et d’artisans. Parmi ces derniers, on trouve des cordonniers, tanneurs, forgerons, menuisiers, des tailleurs, tandis que chez les marchands, il y avait des prêteurs et des changeurs d’argent, petits et grands marchands, des commerçants internationaux.

Les archives des coutumes de Cagliari attestent de l’intensité de cette activité et de la variété des marchandises échangées, y compris les produits de première nécessité, en particulier la nourriture, le vin, la laine, les tissus, le cuir et le fer. ), corail (comme en Corse), bijoux, épices, sel et autres produits et surtout d’une intégration sans heurt à la population locale.

Mais pendant la seconde moitié du XIVe siècle, le souverain impose à la communauté locale des taxes ensuite augmentées, à verser annuellement aux religieuses du couvent de Santa Chiara di Stampace. Peu de temps avant l’expulsion des Juifs de Sardaigne le roi Ferdinand d’Aragon a doublé la redevance communautaire annuelle la portant à 100 livres.

Le vice-roi, dans un décret publié en 1488, interdit à la population juive de vivre dans le voisinage des chrétiens sous peine de confiscation de biens; interdit d’acheter des produits de boucherie auprès de commerçants chrétiens et au marché, les juifs devaient avoir un comptoir de viande différent et surtout porter une marque de reconnaissance jaune (une badge sur les robes, un ruban sur la casquette) et des chaussures, des sacs et des casquettes noirs. Il était également interdit de se rendre au travail les jours de fête, de porter des robes luxueuses, de l’or, des bijoux , d’effectuer des travaux bruyants et d’accomplir tout travail sans permis du rabbin, notifié à l’archevêque ou au vice-roi lui-même. (Pillai 2008, p. 109; Tasca 1996, p. 20.

La communauté de Cagliari a été la plus importante communauté juive de l’île jusqu’à l’édit d’expulsion de 1492. Les juifs y représentaient alors 9% de la population, 350 personnes sur 4000. On les rassembla sur le port avec tous les Juifs de l’île. Beaucoup périrent en mer. Certains choisirent la conversion mais comme en Provence il ne semble pas y avoir eu de marranisme sarde.

La population juive de Cagliari a été évaluée entre 1 000 à 1 200 âmes au moment de son expansion maximale au XVe siècle : elle était la plus importante en Sardaigne.

Les juifs d’Alghero et des villages

Les juifs étaient aussi à Alghero au nord-ouest de la Sardaigne passé sous pavillon Catalan en 1354, un centre plus importante économiquement que Cagliari. Des juifs y arrivent en provenance de Barcelone, Cervera, Gérone et de Sicile à partir de 1328 puis en 1370 en provenance de Provence.

Alghero prospère sur le commerce du corail, comme en Corse. Le marchand Salamo Bonfatti de Marseille est là dés 1410. La communauté juive y jouira d’une grande liberté grâce et vers 1460 quand arrivent la puissante famille de Carcassona (venus de la ville de Carcassonne dans le midi), les Bellcayres (de Beaucaire), les Santa Pau, les Lunell (de Lunell), Marna, de Montelles … les Natan, les Soffer (scribes)… qui vont contribuer à la croissance de la ville.

Il en reste la « tour des juifs » :

Alghero torre di ebrei

En octobre 2013, le maire d’Alghero, a signé un document historique d’excuses aux Juifs expulsés de l’île et la ville a inauguré une place principale appelée  » La place des Juifs», située là où se dressait autrefois la synagogue, invitant les juifs à revenir en Sardaigne, lançant :

« Bienvenue à la maison »

 

Les juifs étaient aussi à Sassari et Oritsano où se trouve un quartier juif  et dans d’autres centres de moindre importance comme Arborea, Bosa, Borutta, Macomer et Iglesias.

Sardinia

L’expulsion de 1492

Le décret de l’Alhambra va sonner le glas de cette communauté et de son élite prospère qui voyage pour affaire ou pour études entre la péninsule ibérique juive, l’Italie, la Provence et  la Sardaigne intégrée dans un monde méditerranéen d’échanges.

Après la mort du roi René le Comté de Provence est rattaché au Royaume de France. La juiverie d’Arles est pillée en 1484,  entre 1486-87 les juifs d’Aix, Arles, Salon et Tarascon subissent des violences. Ils quittent Avignon. Le vent a tourné pour les juifs. Les pogrom de 1391 qui vont gagner toute l’Espagne et la Catalogne sont le prélude à l’édit d’expulsion de 1492. En 1401, en Catalogne, les juifs de Gérone sont invités à assister aux sermons enflammés de Vincent Férrier, enfermés dans une cage en bois. Le port de Marseille voit passer un flux continu d’exilés vers la Sardaigne (mais aussi la Sicile aragonaise, les Balkans ou le Maghreb) à partir de 1486 et jusqu’en 1491.

Le décret, proclamé le 31 mars 1492 et valable dans tous les états soumis à la couronne espagnole, prévoyait l’expulsion immédiate du royaume pour tous les juifs qui ne se sont pas convertis au catholicisme de le 31 Juillet de la même année.

60 feux, 350 personnes vont quitter la ville de Cagliari sur une population de 4000 personnes. 9% des habitants de Cagliari. Beaucoup périront en mer.

A Cagliari on trouve la cathédrale Santa Croce qui est… l’ancienne synagogue médiévale.

Les sardes, un peuple sémite ?

On trouve ensuite par la suite parmi les patronymes dans l’île des Sollam, Bonfill, Comprat, Ballcayre, Caracassone à Alghero. Des Nathan devenus Naitanan des Menharem devenus Manahem ou Manai, des Farcis devenus Farsi, des Astruc, bref chaque sarde a au moins une goutte de sang juif… Des noms comme Cara, Monne, Serusi, Usai … même un surnom typique d’Orune comme Zizi sont d’origine juive.

Des patronymes comme BARRANCA devenu BRANCA patronyme que Pittau présent en espagne (Madrid, etc.), qui veut aussi dire « un ravin » en espagnol est probablement dérivé de barraca (berakha) : la bénédiction en hébreu.

L’origine hébraique de noms de mois comme septembre (capudanni) la tête de l’année Rosh haChana en septembre comme en hébreu, ou de jours de la semaine, comme le vendredi (cenabara) qui signifie « Coena Pura = Cena Pura » « Dîner pur » en latin qui était le dîner (seder) de la veille du sabbat par les juifs romains et Sardes. Ce substrat juif reste à ce jour inexpliqué.

Pour certains le peuple sarde a un caractère sémitique et juif, comme le soutient déjà en 1937, Eliezer ben David, dit Guido Bendarida, dans un essai fondamental très documenté et aussi certains sardes aujourd’hui (voir ici) qui revendiquent cette origine hébraïque. Le Punique à la base de la langue sarde (Carthage) avant la conquête romaine et encore au moins jusqu’au IIe siècle était une langue sémitique qui s’est ensuite latinisée.

NB: Article parlant de a prise de conscience des origines juives en Sardaigne dans les années 30 : LA_SARDEGNA_E_LA_RISCOPERTA_DELLE_ORIGIN

 

[1] CECILIA TASCA – MARIANGELA RAPETTI, Les médecins juifs dans la Sardaigne médiévale.SEFER YUḤASIN REVIEW FOR THE HISTORY OF THE JEWS IN SOUTH ITALY RIVISTA PER LA STORIA DEGLI EBREI NELL’ITALIA MERIDIONALE NUOVA SERIE 3 (2015)

[2] Mauro Perani, université de Bologne, « Juifs provençaux en Sardaigne. Les réfugiés de 1486 », in Danièle Iancu-Agou, (éd.), L’expulsion des Juifs de Provence et de l’Europe méditerranéenne (xve-xvie siècles). Exils et conversions. Paris-Louvain, Peeters, coll. « Revue des Études juives – Nouvelle Gallia Judaica »Peeters, 2005.

Christophe Colomb était-il un Juif secret ? par Barbara Penn


Source : Aish. fr  le 03/ 01 / 2018

Le 15 février 1493, Christophe Colombe envoya une lettre pour annoncer au monde européen qu’il venait de découvrir l’Amérique. Sa trouvaille fut le tout premier pas vers un nouveau monde, qui deviendrait symbole de liberté et de tolérance religieuse. La véritable identité de Christophe Colomb jette un nouvel éclairage sur le caractère poignant de cette période historique, en particulier pour les Juifs.

Christophe-Columb-par-Sebastiano-del-Piombo-vers-1520

Christophe Colomb par Sebastiano del Piombo -vers 1520

Un juif du Secret

Pour mieux comprendre l’héritage laissé par Colomb, il est important de mettre en relief le contexte historique de sa vie. Colomb vécut à l’époque de l’Inquisition, durant laquelle les Anoussim, les Juifs qui pratiquèrent leur foi en cachette, vivaient sous une menace constante d’arrestation et de tortures mortelles. Plusieurs dizaines de milliers de Juifs secrets furent torturés pendant l’inquisition espagnole, beaucoup mourant en martyrs. Lire la suite de « Christophe Colomb était-il un Juif secret ? par Barbara Penn »

Sur la piste des bergers corses dans le Niolu et en Castagniccia : témoignages de la mémoire marrane


אֶשָּׂא עֵינַי, אֶל-הֶהָרִים–    מֵאַיִן, יָבֹא עֶזְרִי. Je lève les yeux vers les montagnes, pour voir d’où me viendra le secours.
יְהוָה שֹׁמְרֶךָ;    יְהוָה צִלְּךָ, עַל-יַד יְמִינֶךָ. C’est l’Eternel qui te garde, l’Eternel qui est à ta droite comme ton ombre tutélaire.
  יוֹמָם, הַשֶּׁמֶשׁ לֹא-יַכֶּכָּה;    וְיָרֵחַ בַּלָּיְלָה. De jour le soleil ne t’atteindra pas, ni la lune pendant la nuit.

Psaume 121

« C’est le Niolo, la patrie de la liberté corse, la citadelle inaccessible d’où jamais les envahisseurs n’ont pu chasser les montagnards … Quand on lève les yeux vers les crêtes, on s’arrête ébloui et stupéfait … Le ciel au-dessus semble violet, lilas, décoloré par le voisinage de ces étranges montagnes. »

Guy de Maupassant, Un bandit corse – 1882

Témoignages de croyances marranes dans le Niolu et en Castagniccia

niolu

Voici ce que m’ont confié deux bergers du Niolu : Antoine et Manuel qui se reconnaîtront. Les photos sont de l’un d’eux. Je les remercie avec une immense gratitude.

Peu à peu les pièces du puzzle de la mémoire juive profonde de Corse s’assemblent… avec le Niolu on est au cœur de la mémoire et de l’âme Corse, fragments de mémoire.

Carte

Casamalccioli, les maguen David de la Santa di Niolu

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Casamalcioli, Niolu

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1492 : LES NAUFRAGES DU NOUVEAU MONDE


Tisha Be Av 5777/ Ludareddu, 31 Juillet 2017

Celui qui ne connait de la Corse que les plages de sable fin et la grande bleue turquoise comme aux Antilles ne peut comprendre ce qui s’est passé ici. Il y a cinq siècles des pirates turcs dont le célèbre Dragut mouillaient dans ce golfe. Des bateaux de Constantinople faisaient escale remontant jusqu’à Zonza emmenant des autochtones vers la barbarie, les marchés d’esclaves et de galériens d’Alger. Les juifs en bout de course arrivaient ici avec juste un billet aller…

Ainsi, en Novembre de l’année 1579, 150 familles marranes venues de la cote ligure et de Vintimille, qui firent naufrage en route, tentèrent de Fonder La Nouvelle Vintimille : Vintimillia la nuova, autrement dit Porto Vecchio (voir ici leur histoire : https://memoriaebraica.com/sefarades-de-1492/)

Ludareddu

Le 31 juillet au soir, veillée de la ticha beAv juive cette année (le jour juif commence au coucher du soleil) a lieu une étrange cérémonie à Porto-Vecchio (Portivecjhu, Corse du Sud). Un bonhomme de paille et de liège est sommairement jugé, puis on le promène dans les rues de la ville sur une carriole sous les lamentos éplorés de la foule, enfin il est brûlé sur un bûcher devant l’église ou aux Salines. Cette fête s’appelle Ludareddu, « petit juillet ».

LUDAREDDU 2

Fait étrange, personne n’a jamais été brûle en Corse par l’Inquisition à la Renaissance, et pourquoi un 31 juillet ?

Comme je l’explique dans Mémoires juives de Corse, Il s’agit d’un de ces milliers de souvenirs marranes laissés en Corse comme autant de traces de mémoire par les familles des juifs chassés d’Espagne et du Portugal qui se sont intégrés à la population d’île au XVIè siècle  à la faveur de la colonisation de peuplement génoise. La Corse comme la Crimée (famille juive de Ghisolfi[1]) est gérée par la banque Saint Georges, ce sont des verrous stratégiques pour Gênes.

Les tours génoises qui entourent la Corse et la protégeaient des pirates turcs construites au XVIe siècle.

Il se trouve que ce soir c’est aussi la fête juive de Ticha Be Av et que ce 31 aout est aussi la date de l’édit d’expulsion des juifs d’Espagne en 1492. Signalons au passage que 10 de ces familles de la Riviera ligure ont été envoyées à Ajaccio en 1992 pour fonder la ville.

Que s’est-il donc passé ?

1492

Le 31 juillet 1492 l’édit d’expulsion des juifs d’Espagne décidé par le Roi Ferdinand de Castille et la Reine Isabelle d’Aragon, conseillés par Torquemada l’Inquisiteur de Séville et leur confesseur depuis 1482, arrive à expiration. Le plus grand nettoyage ethnique d’Europe vient de commencer.

Les juifs sont en Espagne depuis que le roi Salomon a installé des comptoirs à Séfarade (Espagne) un millénaire avant l’ère commune. Malgré le baptême forcé des juifs par les Wisigoth, des chrétiens ariens germaniques, au VIIème siècle ; un demi-million de juifs, soit la moitié des juifs d’Europe, habitent l’Espagne en 1391 à la veille des massacres de Séville (7 juin 1391). 4 000 hommes, femmes, vieillards et enfants y sont alors massacrés par la foule au cri de « Le baptême ou la mort ! »… 100 000 choisissent une conversion au christianisme, souvent de façade.

Cette conversion souvent de façade au christianisme leur ouvre les portes du pouvoir dont ils vont rapidement gravir toutes les marches. On les trouve à la cour, trésoriers du roi comme Luis Santangel… En réalité beaucoup font Kippour et judaïsent en secret. Ils ont rejoint la clandestinité pour protéger leurs frères. On se méfie des Conversos ou anousim en hébreu (ceux qui ont été « forcés », le même mot que « violé »). On les traite de marranos, « porcs-maudits » en castillan. Démasqués ils meurent sur les buchers de l’Inquisition par milliers.

Mais entre 1391 et 1492 en un siècle, la psychose grandit en Espagne contre les juifs de cour et ces faux chrétiens. La haine religieuse et raciale se cristallise. La chasse aux sorcières s’intensifie. Des lois de pureté du sang (limpieza de sangre) sont décrétées contre ces Nuovo christianos : tous ceux qui n’ont pas 3 générations de parents chrétiens sont exclus des postes de pouvoir.

Tomás de Torquemada

En 18 ans Tomas de Torquémada a condamné personnellement 9 000 juifs à être brulés vifs et 7 000 à être exhumés pour qu’on brûle leurs cendres. Il ne sort qu’accompagné de 200 gardes armés et 50 cavaliers pour de gigantesques répétition générale du jugement dernier par le feu dont il est le dieu, les autodafés (actes de foi) sur le Quemadero de Séville.

Le 02 aout c’est Tisha beAv de l’an 5252, la commémoration de la destruction des deux temples. Le 31 juillet 1492 date limite du décret royal, 150 000 juifs quittent l’Espagne par la mer. Certains fuient vers les Mellahs du Maroc. D’autres vers Bordeaux ou Amsterdam. Les autres veulent rejoindre le Levant ottoman via les ports d’Italie. Les sardes et les siciliens sous couronne d’Aragon sont expulsés. Certains finissent en Corse directement ou via Gênes qui durant un siècle avant que Livourne ne devienne un port franc à la fin du XVIème siècle, est le « hub trafic » de la méditerranée.

Mais beaucoup périssent en mer, sont tués et violés par les marins et passeurs génois, des enfants dépérissent sur l’ile aux serpents comme le raconte Samuel Usque, des femmes sautent à l’eau avec leur nourrisson, beaucoup finissent aux galères d’où l’on ne revient pas ou sur les marchés d’esclaves en Barbarie… c’est l’épreuve la plus terrible pour Israël avant la Shoah.

Luis de Santangel

Luis de Santangel, conseiller financier des rois d’Espagne, juif clandestin et de cours, dont les cousins ont été dévorés par les flammes à Saragosse sort accablé de son entretien avec le couple royal en ce début 1492. Il sait désormais que le sort d’un demi-million de juifs d’Espagne en est jeté. Il met tout en œuvre pour convaincre les monarques de l’importance de l’expédition de Colomb. En réalité son plan consiste à exfiltrer les juifs et marranes vers la Jamaïque.

Des milliers de juifs arrivent à Gênes. Ils errent en Italie. On organise des ghettos pour qu’ils ne se mêlent pas aux « nouveaux chrétiens » pour les ramener à la foi juive. C’est un flot interrompu qui durera… jusqu’au XVIII ème siècle. Alors qu’en Espagne d’immense processions de marranes portant le San bénito finissent au bucher. Brulés vifs ou après strangulation en cas d’aveux. Ils crient le Chema et se fient au Nom au-dessus de tout nom.

Procès d’Inquisition. Photo Olivier Long, Casa de sefarad, Judéria de Cordoue. http://www.casadesefarad.es/

Le bon vent du large du Nouveau Monde

Mais certains en baissèrent pas la tête. L’ancien monde meurt? qu’importent ils se jettent vers le Nouveau Monde promis par le messianisme apocalyptique.

Le 02 aout Christophe Colomb met mes voiles sur le Nouveau Monde. Ecrivant en espagnol, et non pas en toscan alors qu’il est né génois, ce fils de marranes qui a une maîtresse à Cordoue, conseillé par le géographe juif Abraham Zacuto, est le dernier espoir des juifs. Ils vont arriver au Brésil avec les hollandais, au Pérou, à la Jamaïque par milliers. A Lima, au Pérou l’Inquisition rapporte que « toute la cité ploie sous les Juifs, des brocards aux tissus, des diamants aux graines de cumin en passant par les pierres les plus précieuses ». A Potosie en Bolivie un représentant du Saint-Office écrit que le commerce est « tenu par des crypto juifs ». A port Royal en Jamaïque ils sont pirates, flibustiers et boucaniers et tiennent le pays.[2] Beaucoup, bien informés des trajets des galions, règlent leur comptes avec l’Espagne.

Samuel Pallache

Samuel Palache, élevé dans le Mellah de Fez et héritier de six siècles de lignée rabbinique il devient le président de la communauté Neveh Chalom à Amsterdam ouverte en 1612 où il accueille les conversos. Poursuivi par l’Inquisition on le retrouve rabbin-corsaire en 1609 et 1611 il détourne et attaque les flottes de Philippe II d’Espagne. A 70 ans il monte à l’abordage de galions espagnols en barbarie. Capturé par les anglais il revient en héros aux Pays-Bas en 1615 et le 6 février 1616 six magnifiques chevaux vêtus de noir l’accompagnent à sa dernière demeure suivie des 12 000 juifs d’Amsterdam en pleurs.

Voilà ce qui arriva en des mois de juillet et août 1492.

En Corse les objets des bergers du Niolu gardent la trace et la mémoire des croyances marranes, u segnu di Salomone.

Joug du 19 ème siècle, Niolu, Corse. Segnu di Salomone. (Crédit Manuel Cester Coradini)

Segnu di Salomone

Eglise de Corsica, Niolu

[1] La Crimée, avec Soldaïa et Caffa dans la péninsule de Taman, qui contrôle l’accès à la mer Noire et à la Russie, est  conquise par Gênes en 1270-1275. Elle est gérée au xve siècle et jusqu’en 1483 par la famille juive de Ghisolfi. À la tête de cette famille se trouve le génois Siméon de Ghisolfi dès 1419, puis Zaccharias de Ghisolfi, prince de la péninsule à partir de 1480. On trouve par ailleurs de très nombreux Corses à Caffa : Vivaldo de Bonaparte, Pietro di Capo Corse…

[2] Voir Edward Kriztler, Les pirates juifs des caraïbes, ed. l’Eclat, pg. 21.