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« LES FRANCAIS C’EST LES AUTRES » de Mohamed Ulad et Isabelle Wekstein

29 janvier 2016 2 commentaires

Un conseil si comme moi vous avec mis la TV à la cave : allumez votre poste mercredi soir prochain 03 février à 23 h 30 et regardez « Infrarouge » sur France 2.  J’ai eu la chance de voir ce film-reportage hier soir en avant première  dans un cinéma. Récit (de mémoire) et décryptage.

Les territoires  perdus de  la République

Dans une classe du lycée technique Théodore Monod à Noisy le Sec, Mohamed Ulad, le réalisateur, un visage magnifique, une façon de poser les questions très humaine demande : « Qui est Français ? », les 30 élèves de la classe lèvent la main. Puis, seconde question : « Qui se sent Français ? », personne ne lève plus la main. Gros malaise – Et tu te sens quoi ? – Noir. un autre :  » Moi je suis algérien, – et tu es né où ? – En France , on est là pour le travail mais après je finirai ma vie en Algérie, le problème ce n’est pas la France, c’est les gens ». Il y a 46 nationalités d’origine dans le Lycée. « Je ne me sens pas français puisqu’on ne me regarde pas comme français ». On les interroge un à un, il se sentent nulle part, diminués, archi-touchants dans leur peau d’ados paumés pathétiques.

Mohamed Oulad

« Nous dans le 93 on est parqué, regarde dans le Lycée, il n’y a pas un blanc »… « On est relégué socialement, on n’a aucune chance de s’en sortir. »…  » C’est  NORMAL (de vendre du shit et de l’herbe), y’a rien d’autre. »

La segmentation sociale est assez brutale : « Les Arabes sont des voleurs et des terroristes, les Noirs des sauvages », « Les Français sont les Blancs, blonds aux yeux bleus. »… oui, bien sûr…

« Et les juifs ? » demande Mohamed Ulad : « C’est les juifs (tout est de leur faute), ils ont tout, des belles maisons, des voitures, tous les postes de commandement à la télé, dans les entreprises… ils nous méprisent ».. « Les juifs c’est des crevards ?.. – ça veut dire quoi ?- Ils sont riches, ils vivent entre eux, retranchés, et il ne donnent rien à personne. La classe est unanime. Mohamed Ulad : « Et tu as déjà vu un juif ? – Euh oui, non, j’en connais un… dans une grosse maison…. – Et toi ? Non, j’en ai jamais vraiment rencontré. » Et Charlie Hebdo :  » Ils nous ont pris pour  des cons… nous les musulmans, c’est pas normal ! (on comprend que les vies humaines sont un détail et que c’est tant pis pour eux ). Un jeune, solide, posé, fait entendre une voix discordante : « Non ce n’est pas normal, chrétien, juif ou musulman c’est des hommes, on n’a pas le droit de tuer, c’est tout ».

Ses camarades interrogent un jeune (au milieu sur la photo). Elles : « Tu viens d’où ? – Sri Lanka. -Comment tu es arrivé ici ? – Mon père était un ennemi du régime alors ses ennemis m’ont enlevé. Comme ses ennemis politiques devenaient trop dangereux, mon père a donné 11 000 euros à un passeur – Et alors ? – Je suis passé de pays en pays en mangeant juste une pomme… puis rien pendant deux jours, puis une carotte et rien encore pendant quelques jours… un matin je me suis réveillé sur le banc d’un parc. J’étais à Paris. A Saint Denis. – Tu avais quel age ? 15 ans. Une des ados française, noire, musulmane, pleure… D’un coup n’importe qui comprend que ce gosse, lui, a vraiment souffert et on comprend qu’il a vraiment besoin de l’aide de la France des droits de l’Homme. Elles ont soudain de l’empathie et elles ont compris qu’il y avait plus malheureux qu’elles. On a la gorge serrée en l’écoutant. A la fin il dit : « J’aimerai devenir français ». Qu’est-ce qu’on attend ?

Kenza, Arafat et Chloé font le débriefing de leur micro-trottoir

Kenza, Arafat et Chloé font le débriefing de leur micro-trottoir

Les profs, super courageux, les derniers républicains qui se coltinent la banlieue :  » J’ai reçu une copie, un immense discours antisémite comme dans les années 30… en un an et demi l’islam salafiste a contaminé tout le monde … -Comment ? – Via Facebook « .

Deux familles avec les enfants autour de la maman, des super-mama, hyper courageuses et directes : « Je les envoyais au cours d’arabe mais comme il y a eu tous ces événements (Charlie) maintenant notre imam c’est le père. On est tous derrière lui pour la prière. » Une pensée me traverse :  où sont les pères de famille ?

Des jeunes Français de l’immigration Maghrébine et Africaine très touchants dont la plupart rejettent résolument l’appartenance à la France et revendiquent un communautarisme dont ils ont un peu de mal à définir les contours, un grand père des ancêtres. Qui rejettent la faute sur la France, les juifs en premier lieu… qu’ils n’ont jamais rencontré.

reportage

Le film raconte en filigrane le formidable travail que font en banlieue Isabelle Wekstein et Mohamed Ulad qui crèvent l’écran. Le reportage passe mercredi soir prochain 03 février à 23 h 30. Pourquoi 23 h30 ? C’est pas le moment de parler de tout ça aprés Charlie, L »Hyper Casher, le Bataclan ? Et de se demander où on va tous ensemble ? Pourquoi pas à 20 h 30 ?

Quelques notes en bas de page

Le processus victimaire

La première chose qui frappe, c’est la faible estime de soi de ces jeunes. Ils se sentent les parias de la France où ils sont nés. Ce qui n’est pas faux… essayez de devenir avocat à Saint Germain en vous appelant Mouloud, envoyez votre Cv… Mais ce qui est plus curieux c’est la conclusions qu’ils en tirent : on a plus rien… alors on est « algérien » ou « musulman » ou… un essai de recomposition d’identité rêvée bricolée au lieu de se dire : « Maintenant stop !  j’avance ».

La personne qui écrit ces lignes a vécu deux ans au foyer de jeunes travailleurs de Thiers dans les années 80, à coté du « Val d’enfer », je n’invente rien, avec des turcs et des beurettes : Fella, Najat… (voir ici) qu’est ce qui a changé depuis les années 80?
– Il n’y a plus de petits boulots à l’usine ou à l’hôpital.
– La drogue est toujours là… mais elle ne fonctionne plus comme un antidépresseur mais comme une opportunité de business, une carrière possible.
– La religion semble une issue de recomposition d’identité écroulée. Pour le meilleur (le jeune qui prie à la maison et va parfois à la mosquée et y trouve des re-pères) ou pour le pire : le salafisme violent et mondialisé avec ses discours simples et complotistes a de beaux jours devant lui…. et l’Islam a tout à y perdre.

Seconde constatation. La mécanique biblique est retournée en miroir, de manière perverse.

On le sait dans la Bible les cadets qui n’ont pas droit à l’héritage (Jacob face à son frère Esaü) , les femmes délaissées, les stériles (Sarah, Rachel…), les pauvres (Moïse le bègue, David face à Goliath, Amos le berger derrière le troupeau) sont choisis par l’Eternel qui en fait ses envoyés et modèles. D-ieu choisi le faible, les Anawim (« humbles » d’une racine hébraïque qui signifie ‘courbé’ selon Rachi, Moïse est un anaw, « le plus humble des hommes que la terre ait porté »). Leur faiblesse démontre la puissance du Saint, et par eux, D. révèle sa vérité et son amour non pas seulement aux juifs mais à tous les bné Noah c’est à dire à tous les hommes et femmes, quelle que soi leur religion ou absence de religion.

Hors là, le processus victimaire retourne l’argument selon l’analyse de Pascal Bruckner : « Je suis une victime puisque j’ai été colonisé, donc j’ai tous les droits moraux au nom de ma tribu, donc je peux tout justifier, fut-ce le  meurtre (Charlie Hebdo) ». Or c’est juste l’inverse que dit la tradition biblique. Le faible est choisi par D. non pas parcequ’il est la figure inversée du puissant qui voudrait devenir ce qu’il envie (le riche) mais parcequ’il a su rester moral et juste bien que défavorisé, stérile, malade (Job) , pauvre (la veuve de Sarepta) et mal aimé en ce monde. Ce retournement est la victoire éclatante non pas du pauvre qui se serait approprié la richesse du riche mais de D. qui dirige véritablement ce monde et qui en est la vraie Lumière. La prière du hassid (le fidèle hassida = la cigogne, qui revient chaque année) vise le Nom (au delà de tout nom en ce monde), le Bien au delà de tous les biens, l’Un au delà de la multiplicité et non pas les richesses de ce monde… ce qui est de l’idolâtrie. Celui qui est un authentique monothéiste sait cela.

L’alliance avec Israël la séparation,  le kadosh ne vise pas a constituer un petit groupe d' »happy few dans le carré VIP » comme le croient les jeunes interviewés dans ce lycée technique mais à particulariser Israël dont la Torah et les usages se devraient d’être une lumière (éthique) pour les Nations. Israël, par sa pratique, ne demande pas aux musulmans ou aux chrétiens de devenir juifs mais essaie de montrer comment abandonner l’idolâtrie au sein d’une cultre très particulière celle d’un petit peuple. C’est ce que dit Maïmonide qui avait réfléchi à la suite de Ibn Rush (Avéroès) et  Ibn Sînâ (Avicenne) :

Malgré tout, les pensées du Créateur du monde sont impénétrables pour l’homme, notre conception et notre pensée sont différentes de la sienne. En effet, toutes ces choses-là concernant Jésus le nazaréen, et l’Ismaélite qui vint après lui [Muhammad], ne sont venues qu’afin de préparer le chemin pour le roi Messie, pour améliorer le monde entier à servir Dieu ensemble : Alors je transformerai les peuples d’un langage commun pour que tous invoquent le nom de l’Eternel et le servent d’un cœur unanime

Moïse Maïmonide, Mishné Torah (lois des Rois 11, 4).

Le reportage montre une fascination-répulsion par rapport au Juif imaginaire qui est à la racine de l’antisémitisme et fonctionne comme la guérison irrationnelle mais puissamment fantasmée et finalement impossible d’un narcissisme originaire frustré. La racine de l’antisémitisme naît de la mésestime de soi et du narcissisme frustré. D’où cela vient-il ? Comment changer cela ?

L’éducation

Ce que ne savent pas ces jeunes, c’est que les riches juifs qu’ils envient… ne sont pas riches et pour certains comme mon rabbin sont nés dans les Mellah de Marrackech. Des espaces clos où régnait la mort et le trachome (maladie des yeux qui rend aveugle). Ils mourraient comme des mouches. Un ruisseau d’urine au milieu des rues où ne passe par un homme et un âne servait d’égout. Ils parlaient l’arabe et l’hébreu. Et c’est là qu’ils se sont mis à étudier à perte de vue. Et c’est de là, et des Shtetls d’Europe de l’est, que sont sortis les 20% de juifs qui sont aujourd’hui prix Nobel.

Juifs du Maroc vers 1950

Juifs du Maroc vers 1950

Pourquoi ? Parce qu’ils ont cru à l’éducation des fils par  les pères. Parce que les pères n’ont pas délaissés leurs fils mais les ont construit (tout en allant à la prière), se sont occupés d’eux, leur ont parlé. Et c’est comme cela qu’ils ont construit l’estime de soi qui fait que des gamins du Mellah comme mon rabbin ont fini à la Sorbonne.

Comme l’a montré mon ami Gérard Haddad le problème ne vient pas de l’Islam mais du monde arabe sunnite qui n’a jamais trouvé de modèle politique et économique et a testé le socialisme, les dictatures et maintenant le salafisme. Il n’est pas normal que les millions de dollars du pétrole saoudien n’ai pas conduit à créer des universités dans le monde arabe comme il y en a malgré tout en Iran, en Turquie et dans l’immense Asie musulmane. Les plus grands de nos Sages comme Maïmonide parlaient arabe (voir ici). Où est passé la Cordoue d’Al Andalus ? Quand l’argent servira-t-il a construire des âmes au lieu de tuer ?

Les juifs qui s’en sont sortie ne doivent pas cela à je ne sais quel complot mondial… Ces gens étaient arabes comme toi. Ils priaient. Leur vie était sans issue. Mais même dans ces conditions d’enfermement autrement plus graves que celles de Saint Denis et de ses Lycées techniques rutilants neufs – des milliards ont été versés dans les plans banlieue, un père peut aimer sont fils, lui parler, le structurer, en faire un homme, une femme morale.Une femme arabe invitée à Shabbat m’a dit un jour :  » ce qui est formidable chez vous, les juifs et les chrétiens c’est que vous parlez à vos enfants pour les éduquer… »

La structure de la famille

Le plus inquiétant dans ce reportage est l’absence des pères. Je vais résumer ce ce que j’ai appris des gens nés au Mellah .

Dans la famille arabo-musulmane traditionnelle le père est tout puissant, la mère lui obéit. L’enfant est le fils de sa mère ou d’une des épouses. Donc il voit sa mère dévalorisée et son père qui ne s’occupe pas de lui. Cette absence de valorisation de l’enfant par le père conduit à la mésestime de soi. Celle-ci conduit mécaniquement à la volonté d’exister et potentiellement à la violence (qui permet de se « grandir » en écrasant autrui), à la misère sexuelle (si une femme n’est rien alors elle est à ma disposition comme un objet). L’enfant devenu père sera dans ce cas un homme frustré qui devra s’affirmer par rapport à son entourage en le dominant. Le corollaire de cette structure parentale est la misère sexuelle à l’âge adulte.

C’est bien sûr une caricature et on ne peut pas généraliser. Qui dira l’amour des mères musulmanes pour leurs enfants ? les sacrifices des papa au travail pour leur familles ? La fidélité sans faille de millions de musulmans à l’Un que Lui seul connait ? … mais il me semble que cette analyse contient des éléments de vérité. Le statut de la femme est l’indicateur d’humanité et le levier de transformation de toute société. Une société où les femmes n' »existent pas » développe sa propre ruine morale et sociale.

Cette structure familiale est propre au monde arabe. L’Islam, comme le christianisme, comme le judaïsme, a su changer, s’adapter. On peut tous changer… Je rêve ? Nous français, riches, au XXème siècle, on ne peut trouver un modèle de société pour vivre tous ensemble ? Voilà la question que pose ce reportage.

Regardez le.

 

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