Le cimetière juif de Marrakech et ses Tsadikim

Tout prés du Mellah, l’ancien quartier juif de la ville enfermé dans ses murailles, on trouve la Bet Moʿed leQol Ḥai ( בית מועד לכל חי), la « Maison de tous les êtres vivants »

L’impression est saisissante pour celui qui entre dans le cimetière juif de Marrakech, également connu sous le nom de Miâara (cimetière en hébreu). Des milliers de juifs enterrés sur la terre de nos ancêtres depuis deux millénaires à perte de vue. Nos familles, que leur mémoire vous soit une bénédiction.

Ce jardin des vivants, méticuleusement entretenu avec dévotion, est l’un des plus anciens et des plus vastes cimetières juifs du Maroc et du Maghreb. Ce jardin abrite plus de 20 000 tombes. 

Fondé au XVe siècle, bien que des sépultures juives y aient été présentes dès le XIIe siècle, le cimetière est divisé en sections distinctes pour les hommes, les femmes et les enfants. 

Les tombes des Cohanim (prêtres) situées près de l’entrée sont peintes en bleu avec des symboles de mains en signe de la bénédiction des Cohanim.

Tombes des Cohanim

Plus loin on trouve l’ancien cimetière.

On y trouve les tombes de tsadikim célèbres, comme le rabbi Pinhas Ha-Cohen, le Rabbi Abraham Azoulay (kabbaliste né à Fès en 1570, mort en 1643, enterré à Hébron), le Rabbi David Hazan ou le Rabbi Hanania Hacohen – zatsal.

Rabbi Hanania HaCohen est une figure spirituelle éminente de la communauté juive de Marrakech, l’un de ses sages les plus vénérés.  Son tombeau se trouve dans le cimetière Miâara, où il est vénéré comme un tsadik (juste).  Il est mentionné aux côtés d’autres rabbins notables tels que Rabbi Pinchas HaCohen, Rabbi Abraham Azoulay et Rabbi Shlomo Tammuzat. Des pèlerinages sont organisés en son honneur, notamment par des associations comme Hevrat Pinto, illustrant son importance dans la tradition juive marocaine.

Rabbi Nissim Ben Nissim est un saint juif vénéré, principalement associé au village d’Aït Bayoud, situé dans la région d’Essaouira.  Arrivé au Maroc au XIXe siècle, il s’installe d’abord à Essaouira avant de choisir de vivre à Aït Bayoud, attiré par son environnement naturel.  Son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage annuel (hilloula) pour les Juifs marocains, attirant des fidèles de tout le sud-ouest du pays.  De nombreuses histoires de miracles lui sont attribuées, renforçant sa réputation de tsadik.

Bien que Rabbi Nissim Ben Nissim ne soit pas enterré à Marrakech, son influence spirituelle s’étend à travers le Maroc, y compris à Marrakech, où sa mémoire est honorée par la communauté juive locale.

Des centaines de membres de nos familles sont enterrés ici, que leur souvenir nous soit une bénédiction.

Des vivants a perte de vue, mais à portée de voix dans la prière.

ה כִּי הַחַיִּים יוֹדְעִים, שֶׁיָּמֻתוּ; וְהַמֵּתִים אֵינָם יוֹדְעִים מְאוּמָה, וְאֵין-עוֹד לָהֶם שָׂכָר–כִּי נִשְׁכַּח, זִכְרָם. 5 Les vivants savent du moins qu’ils mourront, tandis que les morts ne savent quoi que ce soit; pour eux plus de récompense, car leur souvenir même s’efface,
ו גַּם אַהֲבָתָם גַּם-שִׂנְאָתָם גַּם-קִנְאָתָם, כְּבָר אָבָדָה; וְחֵלֶק אֵין-לָהֶם עוֹד לְעוֹלָם, בְּכֹל אֲשֶׁר-נַעֲשָׂה תַּחַת הַשָּׁמֶשׁ. 6 leur amour, leur haine, leur jalousie, tout s’est évanoui ils n’ont plus désormais aucune part à ce qui se passe sous le soleil.
ז לֵךְ אֱכֹל בְּשִׂמְחָה לַחְמֶךָ, וּשְׁתֵה בְלֶב-טוֹב יֵינֶךָ:  כִּי כְבָר, רָצָה הָאֱלֹהִים אֶת-מַעֲשֶׂיךָ. 7 Va donc, mange ton pain allègrement et bois ton vin d’un cœur joyeux; car dès longtemps Dieu a pris plaisir à tes œuvres.
ח בְּכָל-עֵת, יִהְיוּ בְגָדֶיךָ לְבָנִים; וְשֶׁמֶן, עַל-רֹאשְׁךָ אַל-יֶחְסָר. 8 Qu’en tout temps tes vêtements soient blancs, et que l’huile ne cesse de parfumer ta tête.
ט רְאֵה חַיִּים עִם-אִשָּׁה אֲשֶׁר-אָהַבְתָּ, כָּל-יְמֵי חַיֵּי הֶבְלֶךָ, אֲשֶׁר נָתַן-לְךָ תַּחַת הַשֶּׁמֶשׁ, כֹּל יְמֵי הֶבְלֶךָ:  כִּי הוּא חֶלְקְךָ, בַּחַיִּים, וּבַעֲמָלְךָ, אֲשֶׁר-אַתָּה עָמֵל תַּחַת הַשָּׁמֶשׁ. 9 Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, tous les jours de l’existence éphémère qu’on t’accorde sous le soleil, oui, de ton existence fugitive car c’est là ta meilleure part dans la vie et dans le labeur que tu t’imposes sous le soleil.
Le chat des rabbins…

Les coutumes autour de la mort m’ont été racontée par mon Rabbin Harboun qui m’a confié son livre pour enterrer les défunts. « Lorsqu’il y avait un décès dans une rue, tous les habitants de cette rue devaient se débarrasser de leur eau entreposée dans des jarres, autrement dit, la denrée la plus précieuse qu’ils avaient en réserve. »

Il me disait en parlant de sa jeunesse dans les années 30 :

« La mortalité infantile était très élevée en ces années qui n’avaient rien de « folles » dans le Mellah de Marrakech où la mort régnait en maître. J’irais même jusqu’à dire qu’un enfant sur cinq seulement survivait. » alors « pendant les sept jours qui suivaient la naissance – la circoncision ayant lieu le huitième jour – la famille, les voisins et les fidèles de la synagogue, se relayaient pour réciter des prières dans la chambre, tout près du nouveau-né. Ils pensaient ainsi le soustraire aux mauvais esprits, à la maladie et à la mort subite. »« La mort était présente à un tel point dans la conscience des Mellahites qu’ils donnaient l’impression d’être totalement indifférents à la souffrance. »

« Le Mellah donc, a toujours été associé à l’idée de la mort. Il n’est donc pas étonnant que l’unique problème qui focalisait toutes les prières, les aspirations et les supplications adressées à l’Éternel, tournait autour de la santé. L’absence de médecins, de médicaments et
d’hôpitaux faisait de la maladie le plus grand danger, associé très souvent à la mort. Cette dernière rodait partout. On voyait tellement de cortèges funèbres, qu’en définitive, la mort était intégrée dans notre vie quotidienne. On la côtoyait à chaque coin de rue.
Il ne se passait pas une journée sans qu’il y ait trois, quatre, voire cinq enterrements. L’absence d’hygiène et de soins, les médicaments introuvables menaient souvent à des épidémies : typhus, choléra, peste
. On pouvait dire que l’idée de la mort, était dans tous les esprits des Mellahites, sans que personne n’ose prononcer son nom. Cet affect obsédant envahissait les imaginaires ainsi que l’on peut le comprendre maintenant, avec le recul, et les progrès de la psychologie
sociale. La plupart des personnes, dépourvues de tout, se moquaient bien de ce qui pouvait arriver, tout devenait objet d’humour.
On riait beaucoup dans le Mellah. Chacun y allait de son histoire pour endiguer la terreur envahissante et contagieuse de la mort. Tout le monde se connaissait, il y avait un consensus
absolu pour ne jamais évoquer la mort. Celle-ci rodait pourtant partout. »

Rire pour ne pas mourir ! Il y a dans ce cimetière 6000 enfants morts lors d’une épidémie de typhus au 19eme siècle. Dés lors comment vivre avec une telle mémoire ?

Cimetière juif de Marrakech avant 1922

Le cimetière a été réhabilité mais on trouve sa description dans le livre Marrakech de Georges Orwell, qui, âgé de 35 ans, visita le Mellah dans les années 1930. Il passa l’hiver de 1938 dans cette ville, sur recommandation de ses médecins qui lui avaient conseillé son climat sec pour lutter contre la tuberculose. Il raconte les mouches dans le Mellah et la mort :

Comme le cadavre est passé, les mouches ont quitté la table du restaurant dans un nuage et se sont précipitées après lui, mais elles sont revenues plus tard. La petite foule des « pleureuses » tous, des hommes et des garçons, pas de femmes se faufilaient à travers la place du marché entre les tas de grenades, les taxis et les chameaux, pleurant en un court chant maintes et maintes fois répété.
Ce qui attirait les mouches, c’est que les cadavres ici ne sont jamais mis en cercueils, simplement ils sont enveloppés dans un drap blanc et transportés sur une civière en bois brut sur les épaules de quatre amis.

Quand les amis arrivent pour l’enfouissement, ils piratent un trou oblong d’un ou deux pieds de profondeur, vident le corps et jettent dessus une terre grumeleuse, qui est comme la brique pilée. Aucune pierre tombale, pas de nom, pas de marque d’identification d’aucune sorte. Le cimetière est simplement un énorme amas de terre bosselée, comme à l’abandon. Après un mois ou deux on ne peut même plus être certain où sont enterrés ses propres parents.
Quand vous marchez à travers une ville comme celle-ci, deux cent mille habitants, dont, au moins vingt mille qui ne sont littéralement rien d’autre, que des chiffons quand ils se lèvent – Quand vous voyez comment les gens vivent, et surtout la manière dont ils meurent, il est toujours difficile de croire que vous marchez parmi les êtres humains. Tous les empires coloniaux sont en réalité fondés sur ce fait. Les gens ont des visages bruns – d’ailleurs, il y en a beaucoup ! Sont-ils vraiment la même chair que vous ? Ont-ils même des noms ? Ou sont-ils simplement une sorte de matière brune indifférenciée, à peu près aussi individualisée que les abeilles ou les insectes coralliens ? Ils se lèvent de terre, ils transpirent et meurent de faim pendant quelques années, puis ils retombent dans les monticules anonymes du cimetière et personne ne remarque qu’ils n’y sont plus. Et même les tombes vont bientôt s’estomper dans le sol.

Georges Orwell, «Marrakesh», New Writing, London, 1939, trad. Didier Long.

Sombres lignes d’un occidental de passage vivant un choc émotionnel profond. La mort, la vie et le mouches donc. Un jour, dans les années 2010, le Rabbin Harboun est rentré dans la synagogue à Chabbat avec un air sombre, et il lancé à notre petite communauté :

Vous avez, on peut traverser toute sa vie comme une mouche !

A bon entendeur !

Le rabbin Harboun me parlait aussi de ces mères du Mellah qui les avaient mis au monde et se battaient pour la vie :

« Jamais un enfant du Mellah n’oubliera sa mère. Bien des années après sa disparition, au détour d’un souvenir, d’une remémoration, d’une odeur de cuisine l’enfant du Mellah revit ses souffrances et son abnégation jusqu’au sacrifice de sa personne. Comme si nos mères étaient vivantes dans l’ombre et veillaient encore sur nous à jamais. Leurs horizons étaient bien étroits mais leurs coeurs débordaient d’amour et de don de soi. Toute leur vie était focalisée sur le bonheur de leurs familles. Comment oublier de telles mères ? »

Comme si la présence de la mort avait donné des ailes pour engendrer la vie, la protéger, étudier jusqu’à plus soif pour grandir et être vivant.

Comme dit le Kohélet, un expression que j’ai souvent entendue de ma belle-mère née au Mellah :

« Mieux vaut un chien vivant qu’un Lion mort ! « 

Qohélet (Ecclésiaste) 9, 4

A méditer en traversant ces lieux (Qohélet 9) …

Le Mellah de Marrakech (et ses herbes magiques !)

Celui qui a été à Marrakech sans visiter le Mellah n’a rien vu. C’est là qu’est né mon maître le Grand Rabbin Haïm Harboun…

Le Rav Harboun

… mais aussi toute la belle-famille de mon épouse alors que son grand-père Elie Bohbot (photo) était le président de la communauté.

Elie Bohbot, zal

Je me suis donc rendu en pèlerinage au Mellah et ensuite sur la tombe de nos Sages (prochain post).

Ancien cimetière juif de Marrakech
Porte du Mellah

Le mot « Mellah » dérive de « Melh » mot arabe qui signifie « sel ». Ce sel servait à conserver les têtes des ennemis empalées que les soldats et guerriers musulmans ramenaient de leurs batailles. Cette tâche de conservation des têtes était il y a quelques siècles imposée aux juifs.

Le Mellah est fermé par un rempart qui était moins destiné à le protéger de l’extérieur, que de constituer une démarcation entre la ville impériale, musulmane et prospère et le ghetto juif. Vers 1930 le quartier juif sortait largement des limites imposées par les remparts et s’étendait sur une portion importante de Marrakech. Le Mellah avait plusieurs entrées. Le soir venu, toutes les portes étaient fermées. Seule la porte principale restait ouverte, gardée par la police du pacha qu’on appelait les Mokhazni.

Porte du Mellah

À l’entrée principale, on pouvait voir les boutiques étroites où l’on trouvait toutes sortes de tissus. Des dizaines d’échoppes bourrées de rouleaux de tissu dans un désordre indescriptible.

Ce qui frappe d’abord et que m’avait raconté le Rav Haïm c’est l’étroitesse des rues. Il me disait : « On jouait dans la rue ou coulait un ruisseau d’urine au milieu mais si un âne traversait on ne pouvait pas le croiser ! » Exagération probable mais souvenir certain.

Le Mellah était un espace surpeuplé dans les années 30 à 50. Les maisons avec une cour et des chambres autour n’offraient que peu d’intimité. Les odeurs de chaque plat se répandaient dans toute la maison, puis dans la rue et chacun connaissait le menu de ses voisins. Les rumeurs aussi se répandaient à la même vitesse mais plus loin ! Le Rav Haïm raconte dans son livre Le rabbin aux mille vies :

Le Mellah était un quartier fermé, entouré d’un vieux rempart couleur d’argile.
L’intérieur était tout à fait sordide, avec des maisons en torchis. Un entrelacs de ruelles étroites et obscures où se tenaient nombre de synagogues. Au nord, habitaient les familles « riches » qui possédaient des maisons à deux étages et un petit patio où, grand luxe, se tenait une fontaine entourée de quelques plantes. Mais la plupart des maisons peintes à la chaux n’avaient pas de carrelage, elles ne jouissaient pas d’électricité bien sûr. On économisait tout et surtout l’huile des lampes. La pauvreté, la misère, les maladies et la mort régnaient en maîtresses dans cette promiscuité totale et les juifs ne faisaient que maintenir une apparence d’élégance en raison de leur fierté.

Les Juifs du Mellah comme tous les Marocains de l’époque se battaient contre la misère avec ce qui leur restait : de l’humour. Il n’y avait ni Etat civil, ni hôpitaux, ni service militaire ni retraite.

Le Mellah vers 1930-1931

La dynastie Pinto remonte à Rabbi Haïm Pinto (1743–1845), connu pour ses enseignements kabbalistiques et ses actes de piété. Il fut le principal rabbin d’Essaouira et est enterré dans le vieux cimetière juif de la ville. Sa Hiloula y attire des fidèles du monde entier.

Ici sa majesté Mohamed VI comme ses ancêtres royaux descendants du Prophète ont tous protégé les juifs qui lui vouent une fidélité absolue. Voici un photo du Rabbin Yossef Pinto avec le roi Mohammed VI lors de leur première rencontre.

À Marrakech, la famille Pinto a continué à jouer un rôle central dans la vie spirituelle de la communauté juive. Des synagogues et des institutions éducatives ont été établies sous leur direction, renforçant la pratique religieuse et l’étude de la Torah dans la région.

Voici la maison de Rabbi Its’hak Pinto, souvent désigné comme « le deuxième » à Marrakech, qui était l’un des descendants de cette lignée. Bien que les détails précis de sa vie à Marrakech soient moins documentés, il est reconnu pour avoir perpétué les traditions spirituelles et les enseignements de ses ancêtres.

Le grand-père paternel du Rav Haïm était le Rabbi Haïm Corcos : un illustre rabbi dans le Mellah. Redonnons la parole au Rav Haïm :

Assurer un avenir à un enfant ? L’idée n’effleurait même pas les parents. Pour ces derniers, la Torah était tout, dirigeait tout, conduisait à tout. Les parents au Mellah à cette époque n’avaient donc aucune notion d’éducation. Et ceci pour plusieurs raisons. La première était la nécessité de vivre. Tout le temps éveillé était consacré à maintenir en vie l’existence
physique de l’individu. Chaque famille se débrouillait comme elle pouvait pour trouver de quoi survivre. La deuxième raison est que l’éducation se faisait dans les ruelles étroites du Mellah. On était avant tout un enfant du Mellah avant d’être l’enfant de ses parents

Et il poursuit :

Quelles que soient les difficultés de la vie au Mellah, la vie, en mon temps, dans les années 30-40 était supportable. La situation des Juifs avait évolué favorablement, par rapport au passé.le Mellah était une véritable serre pour la vie juive, un lieu protégé où aucun étranger ne pouvait nous faire de mal. La solidarité était de rigueur dans tout l’espace du Mellah. On y jouait librement dans les rues étroites. Il donnait le sentiment de constituer une véritable matrice bien protégée… aucun enfant ne pouvait se perdre, car, n’importe quelle famille pouvait le prendre en charge, en attendant de le rendre à ses parents.

Les Musulmans en général appréciaient les échanges avec les Juifs, disait le Rav Haïm, mais il régnait au Mellah une méfiance tenace à leur égard. À cause de l’angoisse structurelle
du Juif, et du statut de dhimmi que l’Islam lui réservait.


Ce statut imposait aux Juifs beaucoup d’interdictions et de restrictions qui, bien heureusement, n’ont pas toujours été appliquées.

Au bout de ma rue, il y avait une échoppe avec des sacs remplis de plantes séchées, disposés dans un désordre indescriptible. Chaque maladie avait sa plante pour être soignée et les mères les connaissaient parfaitement. Mais le nombre de maladies dépassait, hélas ! de loin, le nombre de plantes !

Un jour j’ai vu mon Rav Harboun mettre des gouttes dans ses yeux.

Le rabbin Haim Harboun peint par Meir Long

Le Rav Harboun m’a expliqué ce que rapporte Alfred Goldenberg, son ancien directeur du cours complémentaire de Marrakech où le Rav Harboun sorti de son Mellah enseignait l’hébreu moderne :

« Une des maladies la plus répandues était le trachome. Il attaque les yeux, rougit le bord des paupières et conduit peu à peu à la cécité. Il est favorisé à Marrakech par la poussière soulevée par le sirocco, vend chaud et rouge qui arrive du Sahara, après être passé par-dessus les barrières montagneuses de l’Atlas. Les palmiers sont furieusement secoués par le vent. Que de fois nous rencontrions dans les ruelles une file d’aveugles, se tenant par la main, demandant l’aumône en chantant une lancinante mélopée. »

Rav Haïm commentait :

La mort était présente à un tel point dans la conscience des Mellahites qu’ils donnaient l’impression d’être totalement indifférents à la souffrance. Mais ce semblant d’indifférence, était en fait une manière de se protéger émotionnellement, pour ne pas permettre au mauvais oeil d’exercer, une fois encore, son influence malfaisante.

On peut encore voir ces échoppes et y acheter un canoun (réchaud à charbon) pour y bruler des herbes contre le mauvais oeil, pour être prospère ou défier les mauvais esprits (jnoun). on y trouve des poudres pour maigrir… ou pour grossir, soigner les verrues ou le mal de l’âme.

Le S’hour : à gauche de la racine de Sarghina, un plante sauvage bien connue des herboristes traditionnels encore aujourd’hui… contre les mauvais esprits (jnouns) et à droite pour la fortune…

on les brule avec un charbon en braise sur un canoun et ça sent comme une résine d’encens très forte et acre (j’ai essayé !) :

Comme le Mellah ne disposait pas d’eau courante. Chaque maison avait son puits d’où
l’on tirait de l’eau pour la vaisselle et les toilettes. Quant à l’eau potable, il fallait aller la puiser à la fontaine centrale du Mellah. Cette place s’appelait d’ailleurs « la place de la fontaine », Dar sekaya. Chaque logement disposait de plusieurs jarres dans lesquelles on stockait l’eau
provenant de la fontaine centrale. Les marchands d’eau potable, chargés de remplir les jarres, se servaient d’une outre en peau de chèvre pour transporter l’eau.
Les musulmans avaient le monopole de la distribution de l’eau. Tous les vendredis, ils venaient présenter leur facture, basée sur la somme de grabi qu’ils avaient transportés et versé dans les jarres de chaque famille. La confiance était de rigueur dans tous les rapports entre les habitants du Mellah et les Musulmans.

Le vieux murs du Mellah raisonnent encore des cris passés des porteurs d’eau des ferblantiers ou des enfants des heder (chambre) ânonnant la Torah apprise par cœur. On se souvient des métier à tisser et des multiples échoppes de tailleurs ou de bijoutiers.

On chante encore dans notre prière des airs inventés ici. Et ici l’âme vibre encore du judaïsme marocain protégé par les souverains du royaume chérifien, vrais fils du Prophète et protecteurs des enfants d’Abraham. L’âme marocaine est joyeuse comme celle des juifs qui ont vécu et qui vivent encore ici comme des personnes de notre famille.

Mon chemin m’a mené du monastère au judaïsme d’un rabbin marocain né au Mellah, les ancêtres de mon épouse y ont vécu. Certains étaient des Rakham comme son grand père maternel Yair Sebag à la fois commercant et enseignant des lois des Chohatim (abattage rituel).

Ici juifs et musulmans vivent en paix et en amitié. C’est probablement un des derniers endroits au monde. Le matin et le soir l’appel du muezin saisit les âmes et appelle au Trés Haut. Ici une disciple du Rav Harboun, mon amie Françoise Atlan a chanté en hébreu devant sa majesté le Roi et le pape François accompagnés d’un muézin de Casablanca.

Grand honneur à ce bienheureux Roi. Et que l’Eternel, béni soit-il, bénisse tous les enfants du Roi des rois au Maroc .

Sa majesté Mohammed VI

Voyage apostolique du Pape François au Maroc les 30 et 31 mars 2019.