Dans cette émission Eva Illouz cite ce passage d’Albert Cohen le chapitre 26 de Belle du Seigneur décrit avec une précision cruelle l’antisémitisme mondain des grandes institutions comme la Société des Nations/ ONU où il travaillait : une violence feutrée, des dos qui se tournent, des regards qui fuient ou glissent sur l’intrus, des cercles qui se ferment.
Un certain Jacon Finkielstein continue cependant de revenir chaque année a cette soirée a laquelle il tient tant. Non par masochisme mais comme animé d’un espoir impossible d’être reconnu et peut être aimé.
Mais si les juifs aiment les étrangers comme le leur prescrit de nombreuse fois la Torah, les Nations n’aiment pas les juifs.
Et la reconnaissance est bien sûr impossible car la haine des Nations croit avec l’amour que les juifs leurs portent et la culpabilité intime et inconsciente d’une forme de dette sous forme de l’héritage qu’ils ont laissé au cœur des civilisations et des religions.
C’est probablement un des textes les plus personnels de Cohen qui bien plus qu’une histoire d’amour cynique, décrit son décors : un monde de petits fonctionnaires insignifiants qui intriguent pour gravir les échelons insignifiants de la SDN/ONU et passer à l’étage supérieur.
« Le plus malheureux des invités était Jacob Finkelstein, docteur en sciences sociales, un petit famélique, correspondant peu rémunéré d’une agence de presse juive. Benedetti l’invitait aussi une fois par an pour ne pas se mettre à dos les sionistes dont, comme tout antisémite, il s’exagérait morbidement l’influence aux États-Unis. À chaque cocktail, Benedetti invitait ainsi un impossible qu’on ne revoyait qu’un an plus tard. De cette manière dilués, les impossibles ne nuisaient pas à ce que Benedetti, qui se piquait de littérature, appelait le climat de son cocktail.
Nul invité ne parlait à Finkelstein, zéro social qui ne pouvait être utile à personne et, plus grave encore, qui ne pouvait nuire à personne. Pas dangereux, donc pas intéressant, pas à ménager, pas à aimer ou à feindre d’aimer. Les quatre parias de la fenêtre tenaient eux-mêmes à distance ce bas de caste dégradant. Ignoré de tous et dépourvu de congénères, le pauvre lépreux faisait alors le pressé pour se donner une contenance, sa participation au cocktail consistant à fendre bravement, à intervalles réguliers, la jacassante cohue. La tête baissée, comme alourdie par son nez, il traversait en hâte et d’un bout à l’autre l’immense salon, heurtant parfois des invités et sans nul résultat s’excusant. Faisant ainsi de foudroyantes diagonales, il camouflait son isolement en feignant d’avoir à rejoindre d’urgence une connaissance qui l’attendait là-bas, à l’autre extrémité. Son manège ne trompait d’ailleurs personne. Lorsque Benedetti le rencontrait et s’il ne pouvait feindre de ne pas le voir, il le tenait à distance par un gai « ça va ? » prophylactique et l’abandonnait aussitôt à ses trottes affairées. Alors, une fois de plus, le docteur en sciences sociales et rapide Juif errant se mettait en marche, reprenait en terre d’exil un de ses inutiles voyages et se dirigeait avec la même hâte vers le buffet où l’attendait un sandwich consolateur, son seul contact social et son seul droit en ce cocktail. Pendant deux heures, de six heures à huit heures, le malheureux Finkelstein s’imposait ainsi une marche de plusieurs kilomètres, qu’il se défendait d’avouer à sa femme, en rentrant chez lui. Il aimait sa Rachel et gardait pour lui ses tristesses. Pourquoi ces infatigables traversées et pourquoi rester si longtemps parmi les méchants ? Parce qu’il tenait à son droit au cocktail annuel, parce qu’il ne voulait pas être vaincu, et aussi parce qu’il attendait un miracle, une conversation avec un frère humain. Cher Finkelstein, inoffensif et si prêt à aimer, Juif de mon cœur, je t’espère en Israël maintenant, parmi les tiens, parmi les nôtres, désirable enfin. »
Cohen nous livre là un vrai appel à l’Alyah.
Ce chapitre 26 est d’ailleurs repris en écho bien plus tard dans le roman, au chapitre 93, lors de la longue errance de Solal à Paris, Cohen construit ainsi une variation sur le même thème de la solitude et du rejet du Juif dans la société européenne des années 30.
» Immobile, adossé contre le mur, il remue les lèvres. Chrétiens, j’ai soif de votre amour. Chrétiens, laissez-moi vous aimer. Chrétiens, frères humains, promis à la mort, compagnons de la terre, enfants du Christ qui est de mon sang, aimons-nous, murmure-t-il, et il regarde ceux qui passent et ne l’aiment pas, les regarde et furtivement leur tend à demi une main mendiante, et il sait qu’il est ridicule, sait que rien ne sert de rien. Il se remet en marche, achète un journal pour lire, pour ne pas penser. Tête basse, il lit, heurte des gens, manque de se faire écraser. Rue Caumartin. Les murs, ses ennemis, les murs crient, le traquent. Boulevard de la Madeleine. Se réfugier dans ce métro ? Debout contre un mur dans les couloirs du métro, ne plus penser à rien sous terre, se déclarer détritus, sans responsabilité, sans espoir. Non, le métro, c’est pire. Plus que les murs d’en haut, les murs des métros hurlent à la mort, demandent sa mort.
[…]
» Place Saint-Germain-des-Prés. Devant la sortie de l’église, le jeune homme qui crie son journal. Demandez l’Antijuif ! Vient de paraître ! Donc c’est un nouveau numéro. Non, défense de l’acheter. Il s’approche, son mouchoir contre son nez, demande l’Antijuif, paye le jeune homme qui lui sourit. Ôter le mouchoir, lui parler, le convaincre ? Frère, ne comprends-tu pas que tu me tortures ? Tu es intelligent, ton visage est beau, aimons-nous. Demandez l’Antijuif ! Il court, traverse, s’engouffre dans une petite rue, brandit la feuille de haine. Demandez l’Antijuif ! crie-t-il dans la rue déserte. Mort aux Juifs ! crie-t-il d’une voix folle. Mort à moi ! crie-t-il, le visage illuminé de larmes. »
