כָּל אַהֲבָה שֶׁהִיא תְלוּיָה בְדָבָר, בָּטֵל דָּבָר בְּטֵלָה אַהֲבָה, וְשֶׁאֵינָהּ תְּלוּיָה בְדָבָר, אֵינָהּ בְּטֵלָה לְעוֹלָם. אֵיזוֹ הִיא אַהֲבָה שֶׁהִיא תְלוּיָה בְדָבָר, זוֹ אַהֲבַת אַמְנוֹן וְתָמָר, וְשֶׁאֵינָהּ תְּלוּיָה בְדָבָר, זוֹ אַהֲבַת דָּוִד וִיהוֹנָתָן.
Michna 16. Tout amour qui dépend d’une chose cesse lorsque cette chose disparaît ; mais un amour qui ne dépend de rien ne cessera jamais. Quel amour dépend d’une chose ? Celui de Amnon et Tamar. Et lequel ne dépend de rien ? Celui de David et Jonathan.
Qui ne rêverait d’être aimé éternellement. C’est même le sujet de nombreuses chansons à la radio toute la journée !
La michna 16 du chapitre 5 du Pirqei Avot s’est emparée du sujet quelques siècles avant notre ère. Elle oppose l’amour conditionnel à l’amour inconditionnel et explique que la caractéristique de l’amour conditionnel (je t’aimerai si tu as de l’argent et des biens, si tu réussis, si tu as des parents comme ci et comme ça, si tu changes, si je peux faire ce que je veux, etc… ) n’est pas qu’il est faux ou hypocrite. Elle dit qu’il cesse. Cet amour a une date de péremption. Et au delà comme les yogourts… il devient toxique.
Ce n’est pas un jugement moral mais un énoncé ontologique : l’amour qui dépend d’une chose partage la fragilité de cette chose. Il est inscrit dans le temps de l’objet, non dans un temps propre.
La michna dit littéralement : ahavah she’eina tluya bedavar : un amour qui n’est pas suspendu à une chose. L’amour conditionnel s’accroche à quelque chose, il pend à un objet le tableau à un clou. Ôtez le clou, le tableau tombe. Otez l’héritage et la Bentley et l’amour s’effondre !
Mais un amour qui ne dépend de rien, alors, à quoi tient-il ? La michna ne le dit pas. Et ce silence est peut-être le plus important.
Un des exemples bibliques choisi pour comprendre est délibérément scandaleux : Amnon et Tamar d’un côté, David et Jonathan de l’autre. Deux amours bibliques extrêmes, l’un qui tourne au crime, l’autre qui transcende jusqu’à l’intérêt dynastique. Non pas des exemples abstraits mais gravés dans la chair de l’histoire avec tout le coté graveleux que l’on ne voit que dans les meilleurs séries de psychopathes sur Netflix où chaque épisode semble surpasser en horreur le précédent !
Quand le Talmud parle de vérités sublimes il considère immédiatement leur envers ! A commencer par le viol graveleux de Tamar.
Le viol de Tamar relu par Freud
Rappelons l’histoire (2 Sam 13). Amnon, fils du roi David, est violemment attiré par sa demi-sœur vierge Tamar et en tombe malade de chagrin. Sur la suggestion de son cousin il profite de cette maladie pour demander à Tamar de venir lui préparer des gâteaux. Il la viole. Elle veut alors l’épouser. Mais lui demande à son serviteur de l’expulser et de verrouiller la porte derrière elle. Accablée, Tamar se couvre alors le front de cendres et trouve refuge auprès de son frère Absalom qui lui dit de se taire. Lorsque le roi David apprend le viol, il entre dans une grande fureur mais ne fait rien. Absalom fera tuer Amnon deux ans plus tard.
Rachi commente : « Tout amour qui dépend d’une chose », de toute chose désirable dans le monde et non du seul souci de proximité et d’amitié, « cesse lorsque cette chose disparaît », comme Amnon qui n’aima Tamar que par goût pour l’adultère, et il est écrit à ce propos : « Puis Amnon la haït d’une haine immense, et la haine qu’il éprouva envers elle était plus grande que tout l’amour dont il l’avait aimée. » (2 Sam 13, 15)
Il faut s’arrêter sur le verset cité par Rachi : « la haine qu’il éprouva envers elle était plus grande que tout l’amour dont il l’avait aimée ». C’est un des versets les plus psychologiquement précis de toute la Bible hébraïque. Pour Rachi la haine d’Amnon fonctionne comme une révélation.
Rachi introduit une distinction décisive : l’amour conditionnel n’est pas lié à quelqu’un, mais à quelque chose dans quelqu’un, ou plutôt, à quelque chose que l’autre représente pour moi. Il ne vise pas autrui comme sujet mais de manière objectale, idolâtrique. Amnon n’aime pas Tamar : il aime ce que Tamar lui fait éprouver, ce qu’elle représente pour son désir. Elle est l’occasion du désir, non son objet véritable.
L’ambivalence est structurelle pour Freud : amour et haine ne sont pas opposés mais originairement mêlés, et c’est souvent l’intensité même de l’amour qui mesure la puissance de la haine latente. L’amour d’Amnon était si exclusivement centré sur lui-même, sur sa propre jouissance, son propre manque, que Tamar n’y existe pas comme sujet. Quand son désir est éteint son « amour » se transforme en haine. Tamar est encore là comme obstacle, comme altérité insupportable, comme ce qui résiste à la complète possession. Donc il faut l’éliminer, la faire taire. Amnon est en réalité définitivement seul et pour s’éprouver vivre, pour combler son vide existentiel fondamental il doit détruire l’autre pour se sentir exister. Suivante !
Rachi ajoute quelque chose que Freud ne dirait pas : il dit qu’Amnon aimait Tamar par goût pour l’adultère : ‘al-yedei ha-avéra. Ce n’est pas seulement un désir mal orienté — c’est un désir qui se nourrit de la transgression elle-même. Amnon aimait Tamar en partie parce que c’était interdit. La disparition de l’interdit, une fois le crime commis, emporte avec elle le désir. Et il faut rapidement nettoyer la scène de crime. Rachi montre que la conditionnalité non seulement méprise bien autrui réduit à mon propre désir mais qu’ne plus elle est particulièrement perverse. L’amour conditionnel ne vise pas les qualités de l’aimé, mais il se jouit surtout de la transgression de l’interdit, qui le rend inaccessible.
Rembobinons… Livre de Samuel Saison 1 : Entrent en piste David et Jonathan…
David et Jonathan, le crash test !
RABBÉNOU YONA : « Et lequel ne dépend de rien ? Celui de David et Jonathan » : […] Car, bien que David dût prendre la place de Saül, le père de Jonathan, et ôter à ce dernier la royauté, leur amitié resta profonde. C’est ce que déclara le roi David dans son oraison funèbre pour Jonathan : « Ton amitié est plus extraordinaire pour moi que l’amour des femmes » (2 Sam 1, 26) : c’est-à-dire, comment sais-je que ton amitié est plus extraordinaire pour moi que l’amour des femmes ? Parce que lorsque je servais auprès de Saül, les femmes disaient : « Saül frappa des milliers et David des myriades » (1 Sam 18, 7) et Saül en fut jaloux, bien entendu. Or, non seulement Jonathan ne le jalousa pas, mais il le sauva même de la main de son père. Telle est la différence entre son amour et l’amour corporel, et il est dit à ce sujet : « L’âme de Jonathan était liée à l’âme de David, et celui-ci aimait Jonathan comme son âme » (ibid. 1).
Rabbénou Yona, lui, nous dit en substance qu’il n’y a pas d’amour mais des preuves d’amour ! Et il nous fournit une démonstration. Comment sait-on que l’amour de Jonathan était désintéressé ? Car il a résisté au pouvoir des liens familiaux; son amour a été plus fort que l’amour charnel des femmes; il a méprisé la jalousie des populaires, alors que son père Saül succombait à la jalousie; enfin, il a sauvé la vie de son ami que son père allait tuer.
Jonathan c’est le crash test ! C’est un raisonnement par l’épreuve : seul ce qui tient sous la pression maximale révèle sa nature véritable. Jonathan avait toutes les raisons objectives de haïr David, raisons dynastiques, raisons familiales, raisons politiques. Le fait que son amour ait non seulement survécu à ces raisons, mais ait agi contre elles (sauver David de la main de son père), démontre que cet amour ne leur était pas subordonné.
Le verset final cité par Rabbénou Yona : « l’âme de Jonathan était liée à l’âme de David » introduit une métaphore qui mériterait un commentaire entier. L’hébreu dit niqcherah nefech Yehonatan benefech David : littéralement, l’âme de Jonathan fut nouée dans l’âme de David. N’importe quel psychologue reconnaitra un écho du lien d’attachement secure maternel qui fonde toute relation apaisée au monde et aux autres. Un contact à distance comme celui de la prière qui ressent émotionnellement le lien quand l’autre n’est plus visible ou sensible. Un lien qui laisse l’autre être autre sans chercher à le posséder, le réduire, ou le consommer.
L’amour est sans raison. le commandement d’aimer, tu aimeras ! est paradoxal parce qu’on ne commande pas un sentiment. Il est seulement un acte d’orientation irraisonné vers l’autre indépendamment de ce qu’il me procure. Une inclination sans gravité, une attraction sans calcul, une orientation existentielle irréductible.
Et pourquoi un amour impérissable serait éternel ?
Mais alors pourquoi cet amour sans raison, cause, ni objet serait-il inoxydable ? Eternel comme l’Eternel ? Et comment cet amour suspendu dans le vide pourrait il ne pas tomber ? Puisqu’il n’a rien pour le soutenir ?
L’amour conditionnel au moins tient à quelque chose, même si ce quelque chose est périssable. L’amour inconditionnel, lui, ne tient à rien. Pourquoi serait-il plus solide que l’autre ?
Un mystique silésien du XVIIe siècle constatait :
« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit ;
Elle n’a souci d’elle-même, ne demande pas si on la voit. »
La rose ne fleurit pas pour quelque chose. Elle fleurit depuis l’excès de son être propre, depuis une plénitude qui n’a pas besoin de justification extérieure.
L’amour conditionnel est dans le temps : il naît, croît, se consume, meurt avec son objet. L’amour inconditionnel, l’amour sans raison, participe d’une autre temporalité.
Si les amoureux ne voient pas le temps passer, alors qu’un mauvais ‘date’ s’étire d’ennui; si les généreux ont toujours quelqu’un à voir alors que les avares s’ennuient seuls sur leur tas d’or, c’est parce que le rapport au temps est conditionné par l’amour. D.ieu ou l’amour ne sont pas interminables mais infinis.
Cet amour n’est pas soumis au temps parce qu’il n’est pas le résultat d’une accumulation d’expériences agréables avec l’autre, il précède, en un sens, toute expérience. C’est pourquoi la michna ne dit pas qu’il dure longtemps mais qu’il ne cessera jamais : lo yibbatel le’olam : il ne sera pas annulé dans les siècles.
D.ieu commande : tu m’aimeras. Mais l’amour ne se commande pas, s’il est commandé, il est conditionnel, il dépend de la loi. Comment résoudre ce paradoxe ? Franz Rosenzweig répond : le commandement d’amour est différent de tous les autres commandements parce qu’il ne porte pas sur un acte futur mais sur le présent absolu. Il dit : aime maintenant, non pas tu aimeras demain, non pas tu as aimé hier. Il convoque l’âme dans un présent qui ne passe pas. Et c’est ce présent indestructible qui est l’éternité.
L’amour de Jonathan pour David a cette structure : il n’est pas une promesse faite au passé qui se perpétue dans le futur, il est un acte toujours présent, toujours renouvelé depuis sa source propre, sans que cette source s’épuise. Chaque fois que Jonathan agit pour David, c’est le même amour, non une répétition du premier amour, mais le premier amour lui-même, toujours actuel.
Le nom de D.ieu est « Je suis celui qui suis, ou Je serai celui qui serai« , grammaticalement une forme du verbe être qui ne correspond à aucun temps précis de l’hébreu : ni passé, ni présent, ni futur, mais les trois simultanément. Une présence absolu. Il ne dépend de rien: she’eina tluya bedavar, il n’est pas suspendu à une chose.
Les mots radioactifs de l’amour semblent ainsi jaillir de nulle part en nous alors qu’ils ne dépendent que de notre volonté. Un Incommensurable qui nous développe et nous enveloppe tout à la fois. Une vérité que nous ne comprenons pas mais que nous entendons. Une fragilité qui brise nos défenses. Une beauté que nous ne pouvons fixer et qui nous blesse de nostalgie. En ce point où les larmes et la joie se confondent comme dit le psaume : « qui sème dans les larmes moissonne dans la joie » (Ps 126, 5). Une richesse que nul ne peut ravir. Un rien plein. Une lettre sans objet.
Caché en nous et en ce monde.