Quand le roi Théodore de Neuhoff rêvait de chasser les Génois et d’installer une market place juive à Porto-Vecchio ou Ile-Rousse


Portrait de Théodore de Neuhoff tiré de Storia delle rivoluzíoni dell’isola di Corsica e della esaltazione di Teodoro al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.

Où donc Pascal Paoli a-t-il trouvé l’idée d’installer à Ile Rousse une communauté juive dont nous avons déjà parlé (voir ici et ici ) ?

Il est fort probable que Paoli s’inspire d’un projet de Théodore éphémère roi de Corse et ami de son père Hyacinthe, qui rêvait avant lui de faire de la Corse une market-place méditerranéenne grâce aux juifs, comme ils l’avaient constaté à Livourne devenu un port franc à la fin du XVIè siècle où se croisaient les marchands levantin, turcs, juifs, et les insurgés Corses.

Théodore de Neuhoff le voyageur du monde a en effet passé sa vie avec des juifs à la Haye, Livourne, Amsterdam, ou Londres.

La geste de Théodore de Neuhoff

Théodore né à Cologne en 1694 est un gentilhomme aventurier westphalien qui vit en écosse en Hollande, en Espagne, à Gênes, en Toscane, s’entoure d’espions, est aussi féru de renseignement que perclus de dettes, et est étroitement surveillé par Gênes. On a affaire à un parfait électron libre dont il est souvent difficile de savoir ce qu’il pense vraiment et qui il intoxique, ayant travaillé pour le compte de la Suède puis de l’Espagne de Philippe V, qui a vendu des renseignements à la Hollande. Théodore de Neuhoff va devenir en 1736 et pour sept mois, le seul et unique éphémère Roi de Corse. Un roi élu!

A ce grand-homme il fallait un grand destin et une grande cause. Il est envoyé à Gênes par l’Empereur pour enquêter sur la révolte qui sévit en Corse depuis 1729.

Il rencontre à Livourne Giafferi, Ceccaldi, Aitelli, Orticoni et Sebastiano Costa. Neuhoff se met quatre pour défendre la cause du peuple corse dans toutes les cours d’Europe. Neuhoff est tombé amoureux de la cause corse.

Neuhoff comprend immédiatement que l’île peut devenir un paradis commercial et en accord avec les Corses il va voir les banquiers juifs de Livourne qui en 1732 investissent 3 500 sequins dans le projet.

En 1734 le voilà en barbarie, à Tunis exactement où il vend son projet commercial corse aux juifs Granas (venus de Livourne). Il dit à un consul hollandais qu’il a conclu un traité avec différents prince du Maghreb (barbarie) pour avoir en Corse un port franc et promet au Granas de participer à l’affaire contre argent. En avril 1735 Mordegai Senega de Tunis et son frère Néhémie Senega d’Amsterdam ainsi que leurs associés voient là un bonne affaire et y investissent 200 000 livres en 2 versements.Le Baron leur promet un port en Corse à perpétuité pour la Nation juive et un taxation de 5% sur leur échanges et un escuedo d’or pour chaque navire à quai (des conditions avantageuses pour l’époque)… à condition qu’ils reconnaissent sa souveraineté bien sûr.

Les Corses n’étaient pas des inconnus en Barbarie. Des milliers de Corses vivaient alors à Alger. Hassan Corso ou Lazare de Bastia avaient été Dey d’Alger pour les Turcs. Les Granas se demandaient ce qu’il arriverait d’eux à la mort du Grand Duc de Florence. Pourquoi pas la Corse ? Malin Neuhoff raconte à chacun ce qu’il veut entendre.

Le 20 mars 1736 il débarque à Aléria (la ville promise aux juifs de Tunis et de Livourne) dans un bateau britannique avec 3 000 fusils, 16 canons, de l’argent et des bottes… et une suite de 16 personnes : Majordome, Maître d’hôtel, Chapelain… sans oublier 3 esclaves maures.

Il choisit comme drapeau la tête de maure de l’Aragon qui a possédé la Corse au 12e siècle, avec le bandeau sur le front et plus sur les yeux, pour une nation libre. Une figure probablement trouvée sur des vieilles cartes en Allemagne ou en Hollande. Un drapeau royal qui deviendra la drapeau Corse.

Hiacintu Paoli était gênè par cette idée de liberté de conscience (pour les juifs) proposée par Neuhoff disant « qu’aucune hérésie n’avait jamais sali le Royaume de Corse ». On demanda donc conseil à un théologien nommé Canon Albertini de Pedipartinu dans l’Orezza, ami de Costa. Cet homme de Lumières qui avait voyagé répondit que dans toute les villes d’Italie et même à Rome vivaient des anglais, des hollandais, des grecs, des juifs et touets sortes d’éhrétiques qui pratiquaient leur culte. Qui pourrait douter de l’orthodoxie du souverain pontife qui acceptait cela ? Et Il ajouta qye Théodore signifiait : « Don de Dieu ». (Source : Costa, Memorie reguardanti il re Teodoro; 1-765; 2, 18-19. 61). Il était bien vrai que des juifs vivaient à Rome mais dans un ghetto de misère et écrasés d’impôts, ce que Canon le bien nommé avait omis de préciser. On était loin de canon de Rome. Hiacintu Paoli céda.

Le 15 avril, une Assemblée générale des Corses réunie au couvent d’Alesani élit Théodore Roi de Corse.

On apprend par le London Daily Journal du 29 avril 1736 que Neuhoff a levé de l’argent du roi du Maroc.


Un prêtre corse nommé Rocchi qui avait connu l’entourage de Neuhoff a Tunis averti les génois que ce dernier était un hérétique. (Le Doge à Gastaldi, Gênes, 16 août 1736, ASG 2285); La même année, l’Edit de Sartène établit la Liberté de conscience pour toutes les religions dans l’Ile.

Même un pamphlétaire

Gênes a acheté la Corse, une pratique inhabituelle pour cette thalassocratie marchande qui ne possède pas des territoires comme la puissance espagnole par exemple mais des comptoirs c’est d’abord pour des raisons stratégiques. La grande peur de la sérénissime est que la Corse ne devienne l’asile de tous les corsaires musulmans qui infestent la méditerranée. Ces corsaires qui se paient sur la bête accompagnent de manière habituelle à l’époque les flottes « régulières » turques ou espagnoles. Beaucoup sont des juifs qui rêvent d’en découdre avec tout galion de cette Espagne qui les a expulsés, tué leur familles et ruinés… Alors un Neuhoff qui parcourt les cours d’Europe pour annoncer la liberté dans cette Corse… qui appartient à Gênes et dont dépend la sécurité…

La nouvelle extravagante qu’un baron de Westphalie soit devenu Roi des corses au nez et à la barbe des génois estomaque les cours et les cercles intellectuels et politiques d’Europe. Ce récit picaresque est digne de Don Quichotte, ce chevalier de plume vivant à l’époque où il n’y a plus de chevaliers ! Voilà ce qu’en dit Jean-Baptiste de Boyer d’Argens, (1704-1771 ; marquis de son état, sceptique et proche ami de Voltaire, chevalier de la tolérance, dans ses Lettres juives en six volumes publiée à La Haye en 1736. Le pamphlétaire philo juif dédie cette série de fausses lettres d’un voyageur imaginaire, rédigées sur le mode des lettres persanes de Montesquieu, … à Sancho Pancha, le fidèle serviteur du Quichotte!


Le juif épistolier de Jean-Baptiste de Boyer d’Argens approuve la sagesse des gouvernants qui empêchent la Religion Réformée de tyranniser les autres. Il énumère les sectes anglaises et hollandaises, souligne leurs antagonismes, et rappelle que ces nations ont accueilli ses coreligionnaires: les Juifs sont libres en Hollande et en Angleterre, et esclaves partout ailleurs, soit des Nazaréens, soit des Musulmans.

Philosémite, d’Argens se complaît à stigmatiser l’antisémitisme des catholiques, qu’il appelait les Nazaréens papistes, montrant les différences entre les nations méridionales avec les nations septentrionales.

Le débarquement d’un baron allemand dans l’île devenu roi à l’insu de Gênes fait l’effet d’une bombe, l’histoire fait le tour des cours d’Europe. Gênes la sérénissime est ridiculisée et commence à perdre ses nerfs.

La market-place juive à Porto Vecchio ou Ile-Rousse

Gênes choisit la diplomatie plutôt que la guerre de discréditer ce moucheron qui de toute manière n’a pas obtenu de victoire militaire. Donc, on envoies émissaires pour le ridiculiser dans toutes les cours d’Europe. Intox.

Neuhoff n’est pas un imbécile. Ils sait bien que sans l’appui d’une puissance étrangère il ne pourra vaincre Gênes en Corse en s’appuyant sur les seuls insurgés locaux. Son imagination fertile n’est jamais prise de cours, et il accouche d’un nouveau projet grandiose mûri depuis longtemps : s’appuyer sur la Hollande et les juifs pour libérer la Corse et son peuple souverain !

Le 17 juin 1736, le comte Balbo Simeone de Riviera ambassadeur de Piémont-Sardaigne à Gênes écrit une lettre à son gouvernement faisant Etat d’un projet des Corses de s’appuyer sur les Provinces Unies de Hollande pour créer une confédération entre la Hollande et la Corse.

Voici ce document qu’a exhumé Antoine Laurent Serpentini [1] :

Proposition d`accord politique, militaire et économique, fait par les Corses aux Provinces-Unies

Proposition que les Corses font à Leurs Hautes Puissances les Seigneurs Etats Généraux des Provinces-Unies

Article 1

Les Corses offrent un port libre, qui pourroit être le plus convenable, même celui qui est appelé Porto-Vecchio, lequel, à cause de sa grande profondeur et seurete, est commode pour couvrir une flotte considérable de vaisseaux de guerre, étant situé au voisinage de tous les ports de la Méditerranée, et a la vue de la Toscane, a la distance de soixante milles, dans lequel port, L.H.P., pourront exercer tous droits seigneuriaux avec autorité d’agrandir et de pourvoir le petit fort qui s’y trouve, comme aussi, d`en disposer librement selon quelles le souhaiteront.

Article 2

De toutes les marchandises que les Hollandais tireront de cette lsle, ou y entreront, on n`exigera que la moitié des Douanes, que les autres commerçants en devront payer.

Article 3

Toutes les denrées du produit de l`Isle, seront vendues privativement, devant toutes les autres nations etrangeres, aux Hollandais, et il leur sera donné la liberté d`y porter toutes les denrées dont on pourroit avoir besoin dans cette Isle, a l`exclusion de tous les autres. Les produits provenant dans l`Isle de Corse consistent en une très grande quantité d`huile tres fine, de vins, d`amandes, de bled, de chanvre, goudron, poix, de fer, de planches et poutres de charpente, tant pour la construction des maisons que des navires.

Article 4

Les Corses entreront en une confederation inviolable avec les Seigneurs États Generaux contre leurs ennemis (pourvu que ce ne soit point une guerre de religion) contre lesquels ils s`engagent de fournir à L.H.P. lorsqu`elles seront en guerre, un secours de trois mille hommes corses armés, à condition que dans une semblable occurrence L.H.P donnent aux Corses un pareil secours.

Article 5

Et afin que de tout ceci sorte un dû effet, les Corses envoieront lorsque ces dites représentations auront été acceptées, deux personnes au lieu ou cela se pourroit faire commodément, munies d’instructions et de plein pouvoir suflisants afin de conclure une convention et traité formel et solennel.

Article 6

En attendant, eu egard a tout ce que dessus, les Corses requierent que L.H.P. veuillent bien leur accorder sous main et par le moyen de marchands particuliers, l’assistance necessaire moyennant quoi il s ‘en suivra indubitablement que les Genois seront chassés entièrement de toute l`Isle en moins d’un mois de temps. Cette assistance consisterait en huit pièces de canons de batterie pour battre une breche, avec les bales nécessaires et deux mortiers avec SO bombes de leur qualibre, cent tonneaux de poudre, 3 pelles et une quantité suffisante de plomb.

Article 7

Que tout ceci pourroit etre confié a la conduite d`habiles capitaines, de bon vaisseaux de guerre qui se rendraient a Livourne, d’ou ils avanceraient selon les informations qu`ils y trouveraient, ou a l`Isle de Rossa ou bien a Porto Vecchio, pour y décharger les susdites munitions et outils de guerre, pour lesquelles on presente par celle ci le paiement entier si on le veut recevoir en huile, ou si on ne veut pas le recevoir en payement, on tachera de toute maniere d`en acquitter le prix en argent comptant, même avant que la décharge soit faite, sans que le susdit payement préjudicie en rien a la conclusion de ce qui est dit cy dessus, dont le traité, ou la demande sera fait auparavant en toute due forme en quelque place d`ltalie qu’on puisse choisir, a condition que cela se fasse seurement, et hors de l`État de Gênes. Le secret susdit etant absolument necessaire jusqu’à ce que la liberte des Corses soir seure afin de prevenir par là, tous les obstacles des Princes Etrangers.

(Source : AST Lettere ministri Genova 15)

Il faut peut-être relire ce document dans le cadre de l’intox des génois face à ce gêneur qui opére de la diplomatie parallèle à leur nez et à leur barbe. Jusqu’où se sont concrétisées les tractations entre les corses et le consul de Hollande ?

Ils semble pourtant que les génois étaient trés bien informés. Car une autre version de cet accord est envoyée à Turin par le comte Rivera le 6 décembre 1736 avec la mention « Proposition supposée vraie, faite par les Corses aux Etats Généraux des Provinces Unies ».[2]

on sait par ailleurs qu’en 1736 la banque hollandaise Brackuel de Livourne livre deux lettres venues de Hollande à Théodore que lui transmet l’abbé Grégorio Salvini, l’un des théoriciens de la révolte corse.

Quoi qu’il en soit c’est probablement bien de là que nait la future idée de Paoli d’accueillir les juifs en Corse pour y créer une market-place à Ile-Rousse.

Il semble en fait que la conspiration contre Gênes s’est appuyée chez Paoli comme chez Théodore de Neuhoff sur une alliance avec les juifs d’Amsterdam et de Livourne où ont séjourné les insurgés.

La fin chez un marchand juif de Londres

Neuhoff était un philosémite connu. Dans ses Lettres juives, de 1764 Jean-Baptiste de Boyer, Marquis d’Argens (2, 1-3) salue le Roi Théodore comme un ami des juifs et glisse ironiquement :

« Laissez-moi vous donner un conseil, si vous êtes poursuivi en quittant l’île de Corse, faites vous circoncire et allez sur la rive du Jourdain où vous pourriez être appelé leur roi, leur libérateur et peut être leur messie »

En novembre 1736 Théodore de Neuhoff quitte la Corse pour aller chercher du secours à Livourne après avoir nommé Hyacintu Paoli (le père de Pasquale) et Giafferi commandant en chef du « delà ».  

En 1737 on retrouve Neuhoff à la Haye chez un certain juif nommé Tellano, puis il passe en Zélande et de là à Amsterdam[3].

Théodore revient en Corse le 15 septembre 1738 avec 3 vaisseaux et 150 canons et 3000 fusils, après avoir fait le tour des cours européennes et échappé à des attentats à la bombe à Rome et Paris. Il est accueilli en triomphe par le peuple à l’Ile Rousse mais Hyacintu Paoli et le Chanoine Erasmu Orticoni qui mènent la révolte n’ont plus confiance en cet aventurier fantasque et ne croient plus que la Corse puisse se libérer de Gênes sans l’appui d’une puissance étrangère comme l’Espagne ou le Royaume de Naples. Théodore de Neuhoff quitte l’ile pour Naples.

Le 7 janvier 1739 il écrit au capitaine Bigani qu’il promet aux juifs d’Amsterdam de leur vendre Porto-Vecchio et Ile Rousse pour en faire une market place :

« Car ils [les hébreux] connaissent le privilège que je leur ai accordé de se construire une cité en Corse, leur ayant déjà désigné le terrain comme ce fut le cas pour les grecs » (ASG Archivio Segreto, filza 3011)

En 1740, Théodore est arrêté à Amsterdam pour dette mais il joint un juif à qui il a promis de remettre Saint-Florent ou Porto-Vecchio selon leur convenance et qui va rembourser les dettes de Neuhoff.

Ce juif le présente aux négociants Lucas Boon, Tronchain et Neuville qui mettent à sa disposition un fonds de cinq millions en marchandises diverses et munitions. (Source : AST, lettere ministri, Suppl. Genova 15)

A l’été 1741 un certain juif allemand nommé Salomon Lévi débarque en Corse en affirmant qu’il représente les intérêts des investisseurs de Théodore. Il rencontre le clergé et les nobles et une assemblée est convoquée à Dila pour reparler du projet de faire de la Corse une place de trading.

En réalité il trompe ces juifs et marchands étrangers établis à Amsterdam, comme il avait trompé Tunis et la Corse en les persuadant, non seulement de payer ses dettes, mais de charger un vaisseau d’armes, de poudre, de munitions de guerres, des marchandises, leur assurant qu’ils feraient seuls le commerce de la Corse, et leur faisant envisager des profits immenses. Son dernier retour en Corse en 1743 en venant de Londres via Livourne est un échec, les Corses refusant de payer la dette de cette expédition qui tourne à l’escroquerie.

Neuhoff se réfugie à Sienne en 1744, puis Turin, Vienne et Londres où il est emprisonné pour dettes de 1749 à 1756. Date à laquelle il meurt le 11 décembre chez un artisan juif du quartier de Soho. 

Neuhoff avait fui la police et les espions de Gênes durant 20 ans. Il avait été successivement soldat, agent secret, jacobite, spéculateur, alchimiste, cabbaliste, Rosicrucien, astrologue, espion et escroc. Il avait changé de nom plusieurs fois, enlevé une religieuse et visité de l’intérieur plusieurs prisons avant de se tourner vers la révolution. 
Il transforma la rébellion corse en un événement politique majeur qui se répercuta bien au-delà de cette petite île.


C’est probablement cette aventure guignolesque qui inspira à Pascal Paoli l’idée d’installer à Ile Rousse une communauté juive pour en faire une market place sur le modèle de Livourne.


[1] Source : Antoine Laurent Serpentini, Théodore de Neuhoff, roi de Corse, un aventurier européen du XVIII ème siècle, Albiana, Universita di Corsica.

[2] idem

[3] Ibid. p. 245. citant Storia delle rivoluzíoni dell’isola di Corsica e della esaltazione di Teodoro al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.

Juifs et Corses, frères d’âme


Les actes antisémites ont bondi en France de 74% l’an dernier, et ça continue en 2019. En Corse, la petite communauté israélite -entre 300 et 400 personnes- s’inquiète, mais déclare ne pas ressentir d’hostilité sur l’île. 

Reportage sur France 3 Corse Via Stella

Pour la première fois, Lucie Simeoni, la mère du président de l’exécutif Gilles Simeoni s’exprime sur ces questions, fille d’un père catholique mais elle-même juive avec des racines en Alsace et en Pologne, elle a l’impression que les années 1930 reviennent.

« Ma mère et ma grand-mère avaient l’étoile sur elles donc nous nous sommes cachées pendant toute la guerre, raconte-t-elle. J’étais bébé, ce sont des choses qu’on n’oublie pas quand même. Moi je suis effondrée, désemparée, mais surtout très triste de voir que cette bête immonde de racisme qu’on a cru tuée, renaît. C’est consternant. »

Elle parle aussi d’Edmond Simeoni, le mari qu’elle vient de perdre : 

« C’était un homme extrêmement ouvert vous le savez, lorsque nous allions en Angleterre dans ma famille il mettait la kippa. Il aimait les autres avant tout, quels qu’ils soient. »

Une ouverture aux autres que tout le monde ne partage pas, si on en juge par la recrudescence des actes antisémites en France. 

LE PESSAH’ DE NOTRE ENFANCE A BASTIA


 Un Texte écrit par Guy Sabbagh à la mémoire de Rebecca Bat Zarah Tolédano (zal), sa tante.

Guy Sabbagh

Guy et Lisbeth Sabbagh à la marche blanche pour Mireille Knoll (zal) la semaine dernière.

 Je devais avoir une dizaine d’années et mon frère Béni sept.

La fête de Pessah’ posait des problèmes presque insurmontables aux juifs de Corse à cause de l’insularité. Par exemple : comment trouver des matsoth pour Pessah ? Autant dire : rouvrir la mer rouge !

D’ailleurs mon grand pére Rabi Meir Toledano (z »l) avait même décrété autorisé dans l’île l’usage de manger du riz à Pessah comme cela se pratique chez les juifs tunisiens.

Un jour, Mon père David(z »l) décida donc de faire une commande groupée de galettes pour l’ensemble de la communauté sur le continent.

Bon commerçant, il décida de mettre en concurrence les fournisseurs ! Et il écrivit ainsi aux différents fabricants de l’époque sur le continent pour obtenir des échantillons.

Une fois les précieux colis arrivés, il nous réunit, nous ses cinq enfants afin de goûter ces différentes sortes de matsoth et donner notre avis. Une sorte de blind test, de test à l’aveugle !

A l’unanimité, nous avons optâmes pour la galette fine de Neymann provenant de Wasselonne dans le Bas Rhin.

La deuxième étape consistait à prendre les commandes.

A la sortie de l’école du Centre a midi et jusqu’à la reprise des cours a 14 heures, à l’aide du fichier de la liste complète des familles juives de la communauté mon père parcourait la ville au volant de sa 203 Peugeot familiale. Mon frère et moi-même, réquisitionnés pour ce grand recensement, parcourions les rues et ruelles de Bastia, grimpions a pied les étages des différents immeubles en notant pour chacun le nombre de paquets de galettes et de farine de matsa. Pour le reste de l’Île (Corté, Île Rousse, Ajaccio, Porto Vecchio) on utilisa le téléphone.

A la réception de la commande, mon père vidait son entrepôt du 18 rue Napoléon pour stocker l’ensemble de cette  marchandise, Puis s’effectuait la livraison selon le même rituel… mais avec en plus la charge des colis dans les étages sans ascenseur.

Le dépôt des commandes pour l’intérieur de l’île se faisait au départ des cars reliant Bastia aux différentes villes.

Une fois ce travail de Titan accompli, je pouvais voir sur le visage de mon père une lueur de joie et de sérénité de la mission accomplie : « Personne ne pourra avoir d’excuses dans l’accomplissement des misvoth de Pessah’  » nous disait il.

Nous les juifs de Corse, avec l’aide de D-ieu avons rouvert la mer Rouge !

 HAG PESSAH’ SAMEAH’ !

Comment le Rav Jacob Moïse Tolédano (zal), rabbin à Bastia, est devenu Grand Rabbin d’Alexandrie, Tanger, Tel Aviv et Jaffa… puis ministre de Ben Gourion en Israël


Le Rav Jacob Moïse Toledano, zal, est né à Tibériade le 17 août 1880. La famille Toledano vient de Tolède et fut chassée Espagne au 15 ème siècle.

Jacob Moïse Tolédano

En 1862, le père du Rav Jacob Moïse Tolédano, Rabbi Judah Toledano, émigra en Israël avec 300 familles du Maroc (région du Tafilalet dans le sud marocain) et s’installa à Tibériade.  Jacob Moché Toledano a reçu son éducation dans cette ville, y devenant un rabbin et un savant dans la Torah. Il a commencé à écrire régulièrement sur la Torah et la loi juive dans la presse hébraïque à partir de 1899.

Quand une épidémie de choléra a frappé Tibériade en 1903, la famille a déménagé à Peki’in, près de Safed en Haute Galilée, où Jacob a aidé à organiser la première école hébraïque du village. Après quatre années à Peki’in, le Rav Jacob Toledano est retourné à Tibériade. Préoccupé par le fait que la ville pourrait être coupée des tombes voisines de Rabbi Akiva et Maïmonide, il a organisé une société d’acquisition de terres qui a finalement renforcé la section juive de Tibériade.

Au début de la Première Guerre mondiale, en 1915, le Rav Toledano et 700 autres Juifs vivant en Palestine fuient les Ottomans vers la Canée en Crète où ils restent 6 mois avant d’être expulsés par les grecs, direction la Corse. 740 « syriens israélites » débarquent en décembre 1915 à Ajaccio (photo).

Rabbins à Ajaccio

Rabbins et anciens à Ajaccio

Le Rav Tolédano va devenir le chef spirituel de la communauté, d’abord à Ajaccio où ils sont recueillis au grand séminaire, puis avec 350 d’entre eux il va monter à Bastia où il est le Rabbin de la Communauté. Pendant ces 4 années la communauté a augmenté : 109 naissances pour 70 décès, 35 mariages, deux divorces.

250 vont rester en Corse, majoritairement à Bastia, et 600 repartiront vers la Terre Sainte en 1920.

La Rav Jacob Moïse Tolédano revient donc à Tibériade à la tête de ses compagnons et ces errants racontent au jeune Méïr Tolédano cette île merveilleuse où ils ont été accueillis avec bonté, où les instituteurs d’Ajaccio ont pris sur leur propre paie pour leur acheter des vêtements et où les dames d’Ajaccio ont confectionné des habits à l’européenne (Photo) pour ces « Syriens » et dont beaucoup parlent désormais la langue.

Juifs en Corse 1915

Distribution de vêtements (voir le rabbin en habits orientaux à gauche)

Le Rav Meïr Toladano (dont je porte le nom – NDA) deviendra le rabbin de Bastia officiant rue de l’indépendance puis à la synagogue de la rue du Castagno jusqu’à sa mort en 1970. Il est enterré au carré juif de Bastia.

De Tibériade le Rav Jacob Moïse Toledano va être appelé à servir comme Grand rabbin de Tanger, au Maroc, en 1926. Après y avoir officié pendant trois ans, il s’installe en Égypte où il sert comme chef du tribunal rabbinique et plus tard comme grand rabbin d’Alexandrie.

Le Rav Jacob Toledano était un érudit des communautés juives dans les pays arabes et il a souvent voyagé en Syrie et en Irak à la recherche de manuscrits anciens.

Toledano est retourné en Terre d’Israël au début de 1942 pour occuper la fonction de grand rabbin séfarade de Tel-Aviv et de Jaffa.

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Rabbi Jacob Moïse Tolédano (à gauche) Tel Aviv 1942

En juin 1958, David Ben Gourion persuada Toledano de devenir Ministre des Affaires Religieuses. Malgré l’opposition du Parti religieux national, il a été confirmé en décembre 1958 et a occupé ce poste jusqu’à sa mort le 15 octobre 1960.

Il était encore de nationalité français et Israélienne à cette date (voir ici)

Yaacov_Toledano_1960

Jacob Meïr Tolédano

Les cédrats de Souccot déjà en vente à Porto-Vecchio !


Dans une semaine la fête des Etroguim (Souccot) !  Déjà en vente à Porto-Vecchio au Spar, route de Bonifacio ! …. (photo de notre ami Philippe Gazaniol). Ils ont leur queue et ils sont de pied franc! donc ils sont cacher !

Le cédrat c’est le symbole du coeur, de celui qui étudie et pratique de bonnes actions, de l’universel.

Que tes filles et des tes fils soient inscrits dans le Livre de Vie ô mon île ! Baroukh Achem mimekomo !

Cédrats Corse

 

Pasquale Paoli et les juifs, un projet économique et spirituel à la naissance de la Nation Corse


Paoli

Il est bon de poursuivre notre réflexion sur les origines de la Nation Corse pour comprendre les liens entre les Juifs et la Corse. Tout le monde sait que Paoli s’est appuyé sur les échanges économiques de corail contre des armes avec les juifs de Livourne; mais ce qu’on sait moins c’est que c’est aussi une profonde réflexion religieuse et spirituelle qui a conduit Pasquale Paoli, U Babbu, le père de la Nation Corse, à identifier le destin du peuple Corse avec celui du peuple juif. Je m’appuie ici sur les travaux d’historiens connus, Francis Pomponi et Michel-Vergé Franceschi

On parle généralement de la facette économique (Paoli avait compris que sans indépendance économique l’île ne pourrait vivre comme Etat) mais c’est bien une réflexion religieuse comme le montre Francis Pomponi qui conduisit tout autant la vie de Paoli et de ses compagnons.

Paoli, homme des Lumières,  se confie en réalité comme il le dit lui-même en la « Providence », non pas celle des évangiles mais celle qui guide le peuple d’Israël son modèle. Il vit dans le monde des Prophètes du rouleau d’Esther et des Maccabées en révolte :

Il est impossible de en pas croire que Dieu interpose immédiatement sa puissance pour rendre la Corse libre […] Je n’ai jamais perdu courage parce que je me suis toujours confié dans la Providence.

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Sur la piste des bergers corses dans le Niolu et en Castagniccia : témoignages de la mémoire marrane


אֶשָּׂא עֵינַי, אֶל-הֶהָרִים–    מֵאַיִן, יָבֹא עֶזְרִי. Je lève les yeux vers les montagnes, pour voir d’où me viendra le secours.
יְהוָה שֹׁמְרֶךָ;    יְהוָה צִלְּךָ, עַל-יַד יְמִינֶךָ. C’est l’Eternel qui te garde, l’Eternel qui est à ta droite comme ton ombre tutélaire.
  יוֹמָם, הַשֶּׁמֶשׁ לֹא-יַכֶּכָּה;    וְיָרֵחַ בַּלָּיְלָה. De jour le soleil ne t’atteindra pas, ni la lune pendant la nuit.

Psaume 121

« C’est le Niolo, la patrie de la liberté corse, la citadelle inaccessible d’où jamais les envahisseurs n’ont pu chasser les montagnards … Quand on lève les yeux vers les crêtes, on s’arrête ébloui et stupéfait … Le ciel au-dessus semble violet, lilas, décoloré par le voisinage de ces étranges montagnes. »

Guy de Maupassant, Un bandit corse – 1882

Témoignages de croyances marranes dans le Niolu et en Castagniccia

niolu

Voici ce que m’ont confié deux bergers du Niolu : Antoine et Manuel qui se reconnaîtront. Les photos sont de l’un d’eux. Je les remercie avec une immense gratitude.

Peu à peu les pièces du puzzle de la mémoire juive profonde de Corse s’assemblent… avec le Niolu on est au cœur de la mémoire et de l’âme Corse, fragments de mémoire.

Carte

Casamalccioli, les maguen David de la Santa di Niolu

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Casamalcioli, Niolu

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