En mémoire d’Ady Steg

Cette méditation est dédiée à Ady Steg (zatsal) qui fut « un arbre planté prés d’un ruisseau et jamais son feuillage ne meurt » (psaume1), elle est dédiée à Jean-Michel et Gabriel-Philippe, leurs épouses et leurs enfants pour les aider dans leur Chiva afin que la tristesse ne gagne pas.

Ady Steg par Meïr

Qu’est-ce qu’une juive, un juif, un Mensch ? Une personne qui pense par elle-même. Ainsi vécut Ady Steg.
Le judaïsme n’est pas une dogmatique ou un système idéologique mais une manière de regarder le monde, de l’interroger et d’y naitre à chaque instant par amour. Est Mensch, un tsaddik (Juste) celui qui vit ainsi.

Je voudrais l’illustrer par trois regards : le Talmud au traité Berakhot, un texte de Hanna Arendt, un extrait de Vie et destin de Vassili Grossman.
Ady Steg, le Mensch, « Heureux l’homme » (Ps 1,1).

Premier mot du premier traité des bénédictions

La première michna (« répétition ») du Talmud commence par une question Méémataï (A partir de quand?). « A partir de quand peut on réciter le Chema du soir ? » et il répond à cette interrogation sur le temps, catégorie fondamentale de l’humain avant l’espace, par de multiples réponses :

  • Le soir quand les prêtres rentre pour manger la terouma ((תרומה – Mot hébreu pour “don” au sens de “contribution”), à la sortie des étoiles,…
  • puis énonce une autre opinion : « jusque à la fin de la première veille (heure de garde des soldats dans le nuit divisée en 4 veilles de 3 heures chez les grecs et 3 chez les romains, ce que pense R’ Eliézer 3a),
  • et encore une autre : « Rabbi Eliezer dit jusqu’à minuit »,
  • et enfin : « et R’ Gamaliel dit quand monte la colonne de l’aurore » ( « on ne voit pas encore le soleil mais sa clarté) ».

Donc aucune réponse ne l’emporte et on a toute la nuit pour faire le Chema du soir. Le temps n’existe pas ‘en soi’, c’est l’être humain qui le fixe et décide de son inscription dans le temps (ou le beith din). Le temps est donc une catégorie de l’homme qui l’invite à la responsabilité. Dans le talmud il n’y a pas de réponse univoque même si la halakha (de halakh marcher, « la marche à suivre », la jurisprudence hébraïque) décide pour un temps. Les baraitot (judéo-araméen ברייתא barayata, « extérieur » ; pl. baraïtot) retiennent les opinions non retenues, de ceux qui sont restés « dehors » alors qu’on se disputait sur ces opinions dans l’académie talmudique. Et cette Halakha n’est pas une check list de ce qui convient ou non mais une invitation à se poser des questions à chaque instant. La vie juive est donc avant tout une vie humaine une prise de conscience de l’existence et de notre responsabilité en ce monde.

Alors, quand commence t-on à sanctifier le temps ? « sanctifier le temps » est le grand principe de la vie juive qui est une école d’humanité. Au lieu de ‘tuer le temps’ dans l’abrutissement car il est promis à la mort, nous marchons sur les ruines des civilisations disparues, l’humain peut choisir de le vivre dans sa profondeur et sa plénitude.

La guemara demande : Mais quand peut-on discerner cette colonne de l’aube ? La 2ème michna, « demande à partir de quand peut-on réciter le Chema du matin ? »; Et la guemara (qui commente en araméen la michna en hébreu) répond :

« Il est enseigné dans une baraïta : Rabbi Meïr dit :  » Dés qu’on peut distinguer un loup et un chien »- R’ Akiva a dit : « entre un âne et un âne sauvage » -mais d’autres disent : quand on voit son ami (‘havaro) à une distance de quatre amot et qu’on le reconnait »

Berakhot 9b

La Torah n’est une lumière que pour celui qui reconnait l’autre comme son ami. Dans l’instant où l’étranger devient un autre pour moi et un frère reconnu dans la fragilité de notre relation. Au moment où je reconnais son visage, lieu de son identité et de sa faiblesse (il est interdit de porter un coup ou une lame de fer, donc la violence, sur un visage selon la halakha, c’est pour cela qu’on ne se rase pas).

Dans les lettres qui forment Méémataï, il y a emet (vérité), met (la mort), em (mère), mayim (les eaux), des mots féminins, le commencement de l’humain est donc féminin. On nait dans ce monde et dans le temps non pas biologiquement mais en regardant autrui avec un regard féminin. L’humain nait du féminin, de celui qui regarde autrui comme une mère son enfant, dans cet accrochage fondamental du regard cher à Winnicot qui va constituer le lien d’attachement premier qui conditionnera tous les ‘attachements’ / ‘détachements’ à venir.

Dans la 3è michna, on demande comment fait le sourd ou l’aveugle (celui qui n’a ni écoute, ni vision)… mais c’est une autre histoire. Ady Steg fut un homme de choix dans les circonstances dramatiques de la Shoah puis de responsabilité au sein des institutions juives après guerre.

Vivre avec nous même pour se former un avis

A cet égard, l’effondrement moral total de la société respectable sous le régime de Hitler peut nous enseigner qu’en de telles circonstances ceux-qui chérissent les valeurs et tiennent fermement aux normes et aux standards moraux peuvent changer en une nuit… et qu’il ne restera plus que la simple habitude de tenir fermement à quelque chose. Bien plus fiables sont ceux qui doutent et sont sceptiques, non parce que le scepticisme est bon ou le doute salutaire mais parce qu’ils servent à examiner les choses et à se former un avis. Les meilleurs de tous sont ceux qui savent seulement une chose : que quoi qu’il se passe, tant que nous vivrons, nous aurons à vivre avec nous-mêmes.

Hanna Arendt, Responsabilité personnelle et régime dictatorial, 1964.

On se rappelle que pour Hanna Arendt, continuer à penser par soi-même, c’est-à-dire pouvoir s’interroger sur soi et sur ses actes, sur la norme du bien et du mal.
Penser par soi-même, vivre avec soi-même, voilà ce dont témoignent les réflexions d’Arendt et la vie d’Ady Steg qui vit s’effondrer en un jour tout ce à quoi tout le monde avait cru jusque là. On passa de la morale de Pétain, travail, famille, patrie… à celle des nazis : un peuple, un führer, un Reich… sans discontinuité.

Ady fut accueilli dans sa classe par son professeur de lettres, Monsieur Binon, avec les mots de Montesquieu qui dans « De la tolérance », comme un être frère humain, un citoyen français, au nom de cette Fraternité qui est inscrite depuis 1789 au frontispice des établissements républicains. Ses camardes vinrent l’embrasser lui qui était né à Stary Verecky (Tchécoslovaquie) et était devenu français.

Vie et destin

Un troisième regard pourrait être ce passage de Vie et destin de Vladimir Grossman. Aux messianismes des systèmes religieux musulmans et chrétiens, puis aux idéologies du 20ème siècle que sont les totalitarisme russe et nazi, qui poursuivent tous l’idée du Bien, jusqu’à « exterminer des gens », à ces messianismes Grossman oppose le récit juif. Car les gens qui sont exterminés… ce sont les juifs.

Grossman sera communiste contre l’antisémitisme allemand et chrétien très présent en Russie (Pogroms) puis après la guerre il s’opposera au communisme antisémite de Staline qui l’a persécuté. Grossman montre dans Vie et destin que le stalinisme et le nazisme sont la même chose, in fine, un antisémitisme.

La plainte de Rachel dans Rama (Isaïe) est le pivot de ce texte. Elle oppose la Torah à ces systèmes idéologiques de bien et de mal. L’empathie personnelle à la source de toute éthique.

« Une voie a été ouïe à Rama, des lamentations et des pleurs et de grands gémissements. Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. » Et il lui importe peu, à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et ce qu’ils estiment être le mal.

Grossman redéfinit les notions de bien (tov) et mal (‘hara) sur le mode juif. Celle ou celui qui souffre s’en fiche bien des idées du Bien ou du mal. L’éthique juive part du « VÉAHAVTA LÉRÉA’HA KAMO’HA » (Lévitique), « aime ton prochain »; non pas « comme toi même » mais « parce qu’il est comme toi-même », selon la juste traduction. Le prochain c’est ce rapport interpersonnel vital d’empathie ressenti. Et c’est à partir de lui qu’est possible une décision libre pour ou contre le destin commun, les notions de bien ou de mal ou plutôt de bénédiction (la berakha est ce qui construit en hébreu) et de malédiction (ce qui dé-crée), de vie et de mort. (Cf : « la vie, c’est le mal ? » dans son texte). Ce que Grossman appelle la « bonté humaine dans la vie de tous les jours. », une « bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins »

On est dans la pensée juive des juifs russes assimilés du Bund : socialistes, laïcs, antibolchéviques, Yiddishophones pour certains. Grossman va adhérer au communisme contre le fascisme allemand et l’antisémitisme mais se battra contre le ‘réalisme socialiste’. L’arrière fond de ce monde est thoraique; une torah assimilée (une génération avant tout le monde est au Shtetl et ne parle que Yiddish ou hébreu pour la prière et au heder), de juifs qui se battent contre l’antisémitisme ambiant.

Grossman écrit en voyant Stalingrad et le massacre des Einsatzgruppen en Ukraine (2 millions de morts) .

Pour ma part, je suis revenu à la torah et aux mitsvoth en quittant le christianisme et sa dogmatique c’est justement parce que je pense qu’il n’y a pas de salut dans la philo qui finit la plupart du temps en système politique idéologique dogmatique et meurtrier. Je ne crois plus aux ‘religions’. Je ne crois pas qu’un judaïsme laïc assimilé puisse se maintenir longtemps comme judaïsme comme l’a cru la Haskala (les Lumières juives). Le petit fils du rabbin Moïse Mendelssohn fut le compositeur Felix Mendelssohn un chrétien protestant. Qu’ont gagné les juifs à ce plat de lentilles ? Il me semble qu’il manque à la Haskala une ouverture religieuse qui permet de ne pas se refermer. Hachem est une fracture dans la nomination qui évite l’enfermement idéologique. Ce qui ne veut pas dire que du coté religieux ça marche beaucoup mieux ! Voilà mon avis.

Ady Steg a su rester juif au siècle des grandes idéologies. Il considérait et soignait les puissants et les rois comme les humbles par empathie. Il a entendu la « voix qui crie dans Rama ».

Voici le texte de Grossman :

LES FEUILLETS D’IKONNIKOV, PAR VASSILI GROSSMAN


La plupart des êtres qui vivent sur terre ne se fixent pas pour but de définir le « bien » . En quoi consiste le bien ? Le bien pour qui ? Le bien de qui ? Existe-t-il un bien en général, applicable à tous les êtres, à tous les peuples, à toutes les circonstances ? Ou, peut-être, mon bien réside dans le mal d’autrui, le bien de mon peuple dans le mal de ton peuple ? Le bien est-il éternel et immuable, ou, peut-être, le bien d’hier est aujourd’hui un vice et le mal d’hier est aujourd’hui le bien ?
Le jugement dernier approche, les philosophes et les théologiens ne sont plus les seuls à se poser le problème du bien et du mal, il se pose à tous les hommes, cultivés ou analphabètes.
Les hommes ont-ils avancé dans l’image qu’ils se font du bien au cours des millénaires ? Est-ce une notion commune à tous les hommes, et « il n’y a pas de différence de Juif et de Grec », comme disait l’apôtre. Ou peut-être est-ce une notion encore plus large, commune aussi aux animaux, aux arbres, aux lichens, cette largeur qu’ont mise dans la notion de bien Bouddha et ses disciples ? Bouddha qui, pour englober le monde dans l’amour et le bien, a fini par le nier.
Je le vois : la succession, au cours des millénaires, des différents systèmes moraux et philosophiques des guides de l’humanité conduit au rétrécissement de la notion du bien.
Les idées chrétiennes, que cinq siècles séparent du bouddhisme, rétrécissent le monde vivant auquel s’appliquent les notions de bien et de mal : ce n’est plus le monde vivant dans sa totalité mais seulement les hommes.
Au bien des premiers chrétiens, le bien de tous les hommes, a succédé le bien pour les seuls chrétiens, et à côté existait le bien des musulmans.
Des siècles s’écoulèrent et le bien des chrétiens se divisa et il y eut le bien des catholiques, celui des protestants et celui des orthodoxes. Puis, du bien orthodoxe naquit le bien de la nouvelle et de l’ancienne foi.
Et vivaient côte-à-côte le bien des riches et le bien des pauvres, et le bien des Jaunes, des Noirs, des Blancs.
Et, se fragmentant de plus en plus, apparut le bien pour une secte, une race, une classe ; tous ceux qui se trouvaient au-delà du cercle étroit n’étaient plus concernés.
Et les hommes virent que beaucoup de sang était versé à cause de ce petit, de ce mauvais bien, au nom de la lutte que menait ce bien contre tout ce qu’il estimait, lui, le petit bien, être le mal.
Et parfois, la notion même d’un tel bien devenait un fléau, devenait un mal plus grand que le mal.
Un tel bien n’est que de la balle d’où est tombée la graine. Qui rendra la graine aux hommes ?
Donc, qu’est-ce que le bien ? On disait : c’est un dessein, et, liée à ce dessein, une action qui mène au triomphe de l’humanité, d’une famille, d’une nation, d’un État, d’une classe, d’une croyance.
Ceux qui luttent pour le bien d’un groupe s’efforcent de le faire passer pour le bien général. Ils proclament : mon bien coïncide avec le bien général ; mon bien n’est pas seulement indispensable pour moi, il est indispensable à tous. Cherchant mon propre bien, je sers le bien général.
Ainsi, le bien ayant perdu son universalité, le bien d’une secte, d’une classe, d’une nation, d’un État, prétend à cette universalité pour justifier sa lutte contre tout ce qui lui apparaît comme étant le mal.
Mais même Hérode ne versait pas le sang au nom du mal, il le versait pour son bien à lui, Hérode. Une nouvelle puissance était née qui le menaçait, menaçait sa famille, ses amis et ses favoris, son royaume, son armée.
Or, ce qui était né n’était pas un mal mais le christianisme. Jamais encore l’humanité n’avait entendu ces paroles : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés : car, du jugement dont vous jugerez, vous serez jugés ; et de la mesure dont vous mesurerez, il vous sera mesuré…Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous insultent…Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les donc aussi pour eux ; car c’est cela, la loi et les prophètes. »
Qu’apporta à l’humanité cette doctrine de paix et d’amour ?
Les tortures de l’Inquisition, la lutte contre les hérésies en France, en Italie, en Flandre, en Allemagne, la guerre entre les protestants et les catholiques, la cruauté des ordres monastiques, la lutte entre Avvakoum et Nikon, des persécutions séculaires contre la science et la liberté, le génocide de peuples entiers, les criminels brûlant les villages de nègres en Afrique. Tout cela coûta plus de souffrance que les crimes des brigands et des criminels faisant le mal pour le mal…
Telle est la destinée terrible, qui laisse l’esprit en cendres, de la doctrine la plus humaine de l’humanité ; le christianisme n’a pas échappé au sort commun et il s’est lui aussi divisé en une série de petits « biens » privés. La cruauté de la vie fait naître le bien dans les grands cœurs, ils portent ce bien dans la vie, brûlant de désir de transformer le monde à l’image du bien qui vit en eux. Mais ce ne sont pas les cercles de la vie qui se transforment à l’image du bien, c’est l’idée du bien qui, engluée dans le marécage de la vie, se fragmente, perd son universalité, se met au service du moment présent et ne modèle pas la vie à sa merveilleuse mais immatérielle image.
L’homme perçoit toujours la vie comme une lutte entre le bien et le mal, mais il n’en est pas ainsi. Les hommes qui veulent le bien de l’humanité sont impuissants à réduire le mal sur terre.
Les grandes idées sont nécessaires pour frayer de nouvelles voies, abattre les falaises ; les rêves d’un bien universel pour que les grandes eaux puissent couler en un seul flot. Si la mer pouvait penser, l’idée et l’espoir du bonheur naîtraient dans ses eaux à l’occasion de chaque tempête ; et la vague, en se brisant contre les rochers, penserait qu’elle périt pour le bien des eaux de la mer, il ne lui viendrait pas à l’idée qu’elle est soulevée par la force du vent, que le vent l’a soulevée comme il en a soulevé des milliers avant elle et comme il en soulèvera des milliers après elle.
Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal.
Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l’aube du bien, qui est éternel mais ne vaincra jamais le mal, qui est lui aussi éternel mais ne vaincra jamais le bien, là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes mais même Dieu n’a pas le pouvoir de réduire le mal sur terre.
« Une voie a été ouïe à Rama, des lamentations et des pleurs et de grands gémissements. Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. » Et il lui importe peu, à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et ce qu’ils estiment être le mal.
Mais alors, peut-être que la vie, c’est le mal ?
J’ai pu voir en action la force implacable de l’idée de bien social qui est née dans notre pays. Je l’ai vue au cours de la collectivisation totale ; je l’ai vue encore une fois en 1937. J’ai vu qu’au nom d’une idée du bien, aussi belle et humaine que celle du christianisme, on exterminait les gens. J’ai vu des villages entiers mourant de faim, j’ai vu, en Sibérie, des enfants de paysans déportés mourant dans la neige, j’ai vu les convois qui emmenaient en Sibérie des centaines et des milliers de gens de Moscou, de Leningrad, de toutes les villes de la Russie, des gens dont on avait dit qu’ils étaient les ennemis de la grande et lumineuse idée du bien social. Cette grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, elle séparait les femmes et les maris, elle arrachait les pères à leurs enfants.
Maintenant, l’horreur du fascisme allemand est suspendue au-dessus du monde. Les cris et les pleurs des mourants emplissent l’air. Le ciel est noir, la fumée des fours crématoires a éteint le soleil.
Mais ces crimes inouïs, jamais vus encore dans l’univers entier, jamais vus même par l’homme sur terre, ces crimes sont commis au nom du bien.
Il y a longtemps, alors que je vivais dans les forêts du Nord, je m’étais imaginé que le bien n’était pas dans l’homme, qu’il n’était pas dans le monde des animaux et des insectes, mais qu’il était dans le royaume silencieux des arbres. Mais non ! J’ai vu la vie de la forêt, la lutte cruelle que mènent les arbres contre les herbes et les taillis pour la conquête de la terre. Des milliards de semences, en poussant, étouffent l’herbe, font des coupes dans les taillis solidaires ; des milliards de pousses autosemencées entrent en lutte les unes contre les autres. Et seules celles qui sortent victorieuses de la compétition forment une frondaison où dominent les essences de lumière. Et seuls ces arbres forment une futaie, une alliance entre égaux. Les sapins et les hêtres végètent dans un bagne crépusculaire, dans l’ombre du dôme de verdure que forment les essences de lumière. Mais vient, pour eux, le temps de la sénescence et c’est au tour des sapins de monter vers la lumière en mettant à mort les bouleaux.
Ainsi vit la forêt dans une lutte perpétuelle de tous contre tous. Seuls des aveugles peuvent croire que la forêt est le royaume du bien. Est-il vraiment possible que la vie soit le mal ?
Le bien n’est pas dans la nature, il n’est pas non plus dans les prédications des prophètes, les grandes doctrines sociales, l’éthique des philosophes… Mais les simples gens portent en leur cœur l’amour pour tout ce qui est vivant, ils aiment naturellement la vie, ils protègent la vie ; après une journée de travail, ils se réjouissent de la chaleur du foyer et ils ne vont pas sur les places allumer des brasiers et des incendies.
C’est ainsi qu’il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours. C’est la bonté d’une vieille, qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif. C’est la bonté de ces gardiens de prison, qui, risquant leur propre liberté, transmettent des lettres de détenus adressées aux femmes et aux mères.
Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux ou social.
Mais, si nous y réfléchissons, nous voyons que cette bonté privée, occasionnelle, sans idéologie, est éternelle. Elle s’étend sur tout ce qui vit, même sur la souris, même sur la branche cassée que le passant, s’arrêtant un instant, remet dans une bonne position pour qu’elle puisse cicatriser et revivre.
En ces temps terribles où la démence règne au nom de la gloire des États, des nations et du bien universel, en ce temps où les hommes ne ressemblent plus à des hommes, où ils ne font que s’agiter comme des branches d’arbre, rouler comme des pierres, qui, s’entraînant les unes les autres, comblent les ravins et les fossés, en ce temps de terreur et de démence, la pauvre bonté sans idée n’a pas disparu.
Des Allemands, un détachement punitif, sont entrés dans le village. Deux soldats allemands avaient été tués la veille sur la route. Le soir, on réunit les femmes du village et on leur ordonna de creuser une fosse à la lisière de la forêt… Plusieurs soldats s’installèrent dans l’isba d’une vieille femme. Son mari fut emmené par un politsaï au bureau, où on avait déjà rassemblé une vingtaine de paysans. Elle resta éveillée toute la nuit : les Allemands avaient trouvé dans la cave un panier d’œufs et un pot de miel, ils allumèrent eux-même le poêle, se firent frire une omelette et burent de la vodka. Puis, l’un d’entre eux, le plus âgé, joua de l’harmonica, les autres, tapant du pied, chantaient. Ils ne regardaient même pas la maîtresse de maison, comme si elle était un chat et non un être humain. Au lever du jour, ils vérifièrent leurs mitraillettes, l’un d’entre eux, le plus âgé, appuya par mégarde sur la détente et reçut une rafale dans le ventre. A ce moment-là, on les appela tous dehors. Ils ordonnèrent par signes de veiller sur le blessé. La femme voit qu’elle pourrait aisément l’étrangler : il bredouille des mots informes, ferme les yeux, pleure, claque des lèvres. Puis il ouvre soudain les yeux et demande d’une voie claire : « Mère, à boire. » « Maudit, dit la femme, je devrais t’étrangler. » Et elle lui donne à boire. Il la saisit par la main et lui montre qu’il veut s’asseoir, le sang l’empêche de respirer. Elle le soulève et lui se tient à son cou. À cet instant, on entendit la fusillade, la femme était secouée par des tremblements.
Par la suite, elle raconta ce qui s’était passé, mais personne n’arrivait à la comprendre et elle ne pouvait pas expliquer ce qu’elle avait fait.
C’était cette sorte de bonté que condamne pour son absurdité la fable sur l’ermite qui réchauffa le serpent en son sein. C’est la bonté qui épargne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible !
Les hommes aiment à représenter dans des fables ou des récits des exemples du mal que provoque cette bonté insensée. Il ne faut pas la craindre ! La craindre serait craindre un poisson d’eau douce accidentellement entraîné par la rivière dans les eaux salées de l’océan.
Le mal que peut parfois apporter à une société, à une classe, une race, un État cette bonté insensée pâlit en comparaison de la lumière qu’irradient les hommes qui en sont doués.
Elle est, cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme, elle est ce qui définit l’homme, elle est le point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain. La vie n’est pas le mal, nous dit-elle.
Cette bonté n’a pas de discours et n’a pas de sens. Elle est instinctive et aveugle. Quand le christianisme lui donna une forme dans l’enseignement des Pères de l’Église elle se ternit, le grain se fit paille. Elle est forte tant qu’elle est muette et inconsciente, tant qu’elle vit dans l’obscurité du cœur humain, tant qu’elle n’est pas l’instrument et la marchandise des prédicateurs, tant que la pépite d’or ne sert pas à battre la monnaie de la sainteté. Elle est simple comme la vie. Même l’enseignement du Christ l’a privée de sa force : sa force réside dans le silence du cœur de l’homme.
Mais ayant perdu la foi dans le bien, j’ai douté de la bonté. Je parle de son impuissance ! A quoi sert-elle alors, elle n’est pas contagieuse.
Je me suis dit : elle est impuissante, elle est belle et impuissante comme l’est la rosée.
Comment peut-on en faire une force sans la perdre, sans la dessécher comme le fit l’Église ? La bonté est forte tant qu’elle est sans forces ! Sitôt que l’homme veut en faire une force elle se perd, se ternit, disparaît.
Maintenant, je vois ce qu’est la force réelle du mal. Les cieux sont vides. Sur terre, il n’y a que l’homme. À l’aide de quoi peut-on éteindre le mal ? À l’aide des gouttes de rosée ? De la bonté humaine ? Mais cet incendie ne peut être éteint par l’eau de toutes les mers et de tous les nuages, il ne peut être éteint par les quelques gouttes de rosée rassemblées depuis le temps des Évangiles jusqu’à notre époque de fer…
Ainsi, ayant perdu l’espoir de trouver le bien en Dieu et dans la nature, j’ai commencé à perdre foi en la bonté.
Mais plus les ténèbres du fascisme s’ouvrent devant moi et plus je vois clairement que l’humain continue invinciblement à vivre en l’homme, même au bord de la fosse sanglante, même à l’entrée de la chambre à gaz.
J’ai trempé ma foi dans l’enfer. Ma foi est sortie du feu des fours crématoires, elle a franchi le béton des chambres à gaz. J’ai vu que ce n’était pas l’homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j’ai vu que c’était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l’homme. Le secret de l’immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. Plus elle est insensée, plus elle est absurde et impuissante et plus elle est grande. Le mal ne peut rien contre elle ! L’amour aveugle et muet est le sens de l’homme.
L’histoire des hommes n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L’histoire de l’homme c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. Mais si maintenant l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra.

Extrait de Vie et Destin, L’âge d’homme, 1980 (réédition LGF, 2015, pages 541 et suivantes). Traduit du russe par Alexis Berelowitch avec la collaboration d’Anne Coldefy-Faucard.

QUE LA MEMOIRE D’ADY STEG (ZATSAL) QUI FUT UN JUSTE SOIT POUR VOUS UNE BENEDICTION

L’enterrement d’Ady Steg cette après-midi

L’enterrement d’Ady Steg à Pantin cette après-midi était très émouvant. Du soleil, des pleurs et des rires, tous ses petits enfants ont parlé c’était tellement beau. Et ses fils aussi bien sûr. On était captivés par la vie de cet homme si grand et si humble et tous ces détails singuliers qui le font vivre parmi nous, le travail de mémoire a commencé.

Le GR Haïm Korsia a dit : « Vous avez devant vous la vie d’un Tsadik ». Et on a lu les lignes de Hannah Szenes, cette jeune combattante de la Hagannah parachutée en Yougoslavie en 1944 parmi les partisans, pour aider au sauvetage des juifs, arrêtée torturée et fusillée :

« Il est des étoiles dont la lumière n’atteint la terre qu’après qu’elles se soient désintégrées et ne sont plus. Il est des hommes dont la mémoire scintillante éclaire le monde après qu’ils aient disparu ».

Puis le GR Haïm Korsia il a repris les mots de Jacques Chirac à Ady Steg parlant du grand professeur qui était resté le « petit garçon de 7 ans arrivé en France le coeur grand ouvert », « un de ces juifs qui a fait la France » a dit le GR Korsia. « Ady Steg avait le cœur grand ouvert ».

On a dit le Kaddish et on a jeté de la terre d’Israël dans sa tombe. Tout était très simple. Comme lui.

Haïm a repris le passage du Talmud qui dit : « Jacob n’est pas mort car chaque fois qu’on parle de lui ses lèvres sourient dans sa tombe ». Ady devait sourire quand tous ses enfants parlaient de lui, les larmes au yeux et le rire souvent. Un Tsadik.

Ady Steg (Zatsal), un juif qui a construit la France

DISCOURS DE M. JACQUES CHIRAC, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, SUR L’OEUVRE, LA CARRIÈRE ET L’ENGAGEMENT DU PROFESSEUR ADOLPHE SREG, PARIS, LE 26 FÉVRIER 2001.

1989-09-14-Inauguration-de-la-bibliothèque-AIU-Jacques Chirac-Ady Steg


Monsieur le Professeur, monsieur le Président,
Cher Ady Steg,
Mesdames, messieurs,
Si je m’adresse ainsi à vous, au milieu de tous vos proches, votre famille, vos amis, vos collaborateurs, et aussi cette autre famille culturelle et spirituelle qu’est la Communauté, si bien représentée ici aujourd’hui, c’est parce que je voudrais honorer en vous plusieurs êtres dans un être, plusieurs parcours dans un parcours, plusieurs vies dans une vie. C’est cette pluralité au sein d’une même cohérence, ces histoires au sein d’une même histoire qui font les destins exceptionnels.
Aujourd’hui, réunis autour de vous par les liens de l’estime, du respect, de l’amitié, nous vivons, avec vous, un moment de ce destin, un moment de reconnaissance, de consécration, mais aussi une étape.

Lire la suite de « Ady Steg (Zatsal), un juif qui a construit la France »

Kaddich pour Ady Steg

‘Le Talmud enseigne : « On ne fait pas de monument à la mémoire des Tsaddik ; ce sont leurs œuvres qui assurent leur avenir » (Ady Steg)

C’est avec tristesse que nous apprenons le départ d’Ady Steg (zatsal). Toutes nos condoléances à Gilberte son épouse, Jean-Michel et Gabriel ses fils, Diane, et tous ses petits enfants.

Ady Steg et le GR Haïm Korsia

Un jour de 2010 Diane Segalen et mon ami Jean-Michel Steg m’ont amené gouter à Pourim chez Ady et son épouse en famille. En me voyant, alors que je n’étais pas encore converti il m’a lancé :

« Et vous êtes juif d’où ? »

Quand je lui ai répondu que je n’étais pas juif il m’a dit que je me moquais de lui. Et il m’a lancé : « Vous faites parti des Hassidim, Loubavitch non ? « ; Je ne comprenais rien de ce qu’il me disait.

La vies est étrange. Parfois on reconnaît un visage… peut être que toute connaissance est une reconnaissance.
J’ai ensuite compris qu’il avait raison. Et je me suis mis à la recherche de mes ancêtres juifs de Corse.

Je veux tout d’abord adresser à Jean-Michel, Diane et Gabriel ma prière et mon tendresse pour ce tsadik qui vivaient alors avec son épouse Gilberte dans son appartement prés du Champs de Mars. j’entrais dans un autre monde, on se serait cru quelque part en Mittle Europa.

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In memoriam frère Matthieu Collin

Quelques images du frère Matthieu Collin parti vers D. il y a une semaine datées de juin 2011. Lors de nos chaudes conversations sur les rapports entre christianisme et judaïsme à l’Abbaye de la Pierre Qui Vire.

Matthieu a été mon maître des études et un ami intime jusqu’à sa mort. Il était un passionné d’Israël et du judaïsme. C’est grâce à ses recherches et à ses notes que j’ai écrit  Jésus le rabbin qui aimait les femmes , « Jésus de Nazareth juif de Galilée , L’invention du christianisme Jésus l’homme qui aimait les femmes, une vision juive de Jésus qui était la sienne comme authentique chrétien. Spécialiste des psaumes, cinq livres considérés comme le résumé de la Torah par la Tradition juive, il me transmettra cette passion.

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Comment la Volkswagen a été créée par un ingénieur juif allemand, avant d’être réinventée par Adolf Hitler et ses amis

Bib’

Je suis né dans la civilisation de l’automobile… avant de grandir dans celle d’Internet. La civilisation d’amour de la bagnole faite par le peuple pour le peuple, (Volkswagen, « la voiture du peuple »), a précédé celle de l’amour universel de Facebook : « Tu likeras ton prochain comme toi-même ! ». Je voudrais m’intéresser ici au cas très particulier de la Volkswagen. Permettez moi un contour par une vie la mienne.

Mon père a été ingénieur chez Michelin pendant 25 ans (service Z : mélanges, service F: recherche…), il a construit et travaillé dans les usines de Greenville en caroline du Sud, de Turin en Italie, de Bilbao Espagne, au Brésil, au Japon… Il a fabriqué des machines à mélanger les gommes, à faire éclater des pneus d’avion arrosés d’eau en choc sur une piste d’asphalte dans une chambre blindée, à faire rouler des pneus grands comme des maisons pour la forêt amazonienne en recréant une ambiance de serre à Clermont Ferrand, à faire rouler des heures des 30 tonnes chargés de plomb sur les pistes de Ladoux… Je me rappelle de Ted Key un fournisseur texan de gomme qui venait manger à la maison à Clermont Ferrand, avec son gros accent, sans un mot de français, en chapeau de cow-boy, draguait ma mère, et se tapait des filles aux Texas au fond d’un caravane après quelques whisky. « Un whisky et un barbecue sinon rien ! » J’ai été globalisé dés les années 70 ! Mon père partait aux US pendant des mois et nous envoyait des cartes postales de Cap Canaveral où décollait Apollo. On était super fiers de partir sur la lune nous à la maison !

J’étais un Bib’ (Bibendum) dés15 ans, à Clermont Ferrand. A La Mission (service AP, comme apprenti) car pour devenir cadre il faut d’abord y être ouvrier. Donc 40 heures d’atelier pour commencer, les 3 huit l’été. Un bib’ ne peut être un bon cadre que s’il a été ouvrier. Édouard Michelin, de regrettée mémoire, a usé ses fonds de culotte à La Mission. Ce régime de fer m’a préparé au monastère et recyclé ma passion de la mécanique pour démonter des mobylettes volées à des fins plus morales.

Porsche Cayenne jaunes

Bien des années plus tard, en 2016, l’année de ma Brit mila, alors que je redevenais Meïr, j’ai travaillé avec un grand dirigeant de Michelin pour qui j’ai de l’affection car il porte en lui les hautes valeurs de la manufacture. Nous parlions avec lui et ma collègue Claire du Dieselgate chez Volkswagen, la tricherie du siècle sur les émissions de CO2 par les véhicules.

J’avançais que Ferdinand Piëch le patron de Volkswagen n’était peut être même pas au courant de ce qu’avaient fait ses équipes… et qu’il allait porter le chapeau a cause du Führerprinzip, ce (« principe du chef ») essentiel au fonctionnement du régime nazi qui consiste en la soumission aveugle aux ordres d’un Führer intégré quasi spirituellement, qu’il avait fait régner sur ses équipes pendant des décennies.

Claire m’a immédiatement mis un coup de pied sous la table. Bien visé. J’ai dû faire une grimace derrière ma cravate car mon interlocuteur a répondu :

 » Laissez le parler Claire ! Savez-vous que le patron de Volkswagen Ferdinand Piëch  petit-fils du fondateur de Porsche est arrivé à Aulnat, l’aéroport de Clermont Ferrand, pour rencontre notre manufacture, son fournisseur, il a quelques années, et qu’il a demandé que 3 Porsche Cayenne jaunes l’attendent au pied de l’avion ? « 

Une demande impossible à satisfaire bien sûr, la couleur jaune n’étant pas la plus demandée. Mais comment refuser cela à l’empereur de l’industrie automobile  allemande réunissant Audi, Bugatti, Porsche, Lamborghini ?
La Manufacture à dû alors en dénicher à des milliers de kilomètres.

Pourquoi jaune ? Écoutez la suite. Il faut remonter quelques années en arrière.

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Frère Matthieu Collin, Vie et mort d’un Mensch

Ce post célèbre le souvenir de frère Matthieu Collin, de mémoire bénie, moine du monastère de la Pierre-qui-Vire décédé à 83 ans des suites d’une embolie pulmonaire, dans la nuit de ce « vendredi saint » pour les chrétiens, le 2 avril 2021, à l’hôpital d’Avallon.

Frère Matthieu en 2012, portrait d’Olivier Long

Matthieu a été mon maître des études et un ami intime jusqu’à sa mort. Il était un passionné d’Israël et du judaïsme. C’est grâce à ses recherches et à ses notes que j’ai écrit  Jésus le rabbin qui aimait les femmes, Jésus de Nazareth juif de Galilée , L’invention du christianisme , Jésus l’homme qui aimait les femmes, une vision juive de Jésus qui était la sienne comme authentique chrétien. Spécialiste des psaumes, cinq livres considérés comme le résumé de la Torah par la Tradition juive, il me transmettra cette passion.

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CHABBAT ZAKHOR

Sortie de Chabbat Zakhor, le Chabbat du souvenir d’Amalek
Comme si le souvenir de l’ennemi nous rappelait celui de nos Justes.
שבעה
Sortie de la Chiv’ha Rabbi Raphaël Ohayon zal.
Que ton souvenir soit une bénédiction.
Trois jours pour te pleurer, quatre jours pour faire memoire de tes mérites en ce monde toi notre doyen, et ils étaient si nombreux qu’une bibliothèque ne pourrait les contenir..
Je ferme les yeux et vois ton sourire Rabbi Raphaël.
Aujourd’hui on a parlé de la menorah dans la lecture.
Ta vie nous élève dans la flamme (lux = lucie en lat.) et ton souvenir nous grandit Rabbi Raphaël. Zikhrono livrakha.
Notre affection à ta famille qui se lève.
D. console les endeuillés,
Refa, « guérir » et El, « D.ieu ». D. guérit.
Baroukh Achem mimekomo.
Nous sommes un seul chandelier (e’had).
Chavoua Tov,

Raphaël Ohayon, zatsal, nous a quittés

Baroukh Dayan Ahemet,

Ce chabbat, premier jour du mois d’Adar, le doyen de notre communauté, le rabbi Raphaël Ohayon, zatsal, est parti. Il était né il y a 90 ans à Marrakech en cette saison des oranges. Il se souvenait de l’odeur des orangers en ce mois et venait chaque année m’en parler. Ce mois d’Adar est celui de la récolte des oranges mais aussi de la joie.

« Lorsqu’entre Adar, nous augmentons dans la joie »

Talmud, Taanit, 29a

Il n’a cessé depuis que je suis arrivé dans notre communauté il y a dix ans de venir me soutenir de sa gentillesse et de son humour. Il faisait cela avec beaucouo d’entre nous. Il était le compagnon de chemin du Rav Harboun depuis Marrakech.

Merci de tout coeur Raphaël Ohayon, courage à Lucie, notre affection à vos enfants. Comme l’odeur des fleurs d’oranger notre frère est immortel.

Voilà le dernier mail et le poème acrostiche sur son nom qu’il m’a écrit le 05 janvier comme il nous en écrivait pleins :

 » Cher Rav Meïr היו

En pièces jointes, nos souhaits et nos bons vœux pour vous et pour tous les vôtres,que nous confirmons et validons et dont la signature suit page suivante.

Lucie, Rapha »

L’âme Corse, Malanni

La voix est rude comme la pierre de notre pays, elle est profonde et spirituelle car nous les corses nous vivons avec nos ancêtres dans l’ombre et toute réalité a une profondeur insoupçonnée. Les paroles et la voix sont tragiques. Ma grand mère avait ces intonations quand elle disait dans notre langue : « Ici le sang ne sèche jamais ». Hélas c’était vrai.

La guitare est celle d’un troubadour avec des accords ouverts comme en Flamenco car malgré le drame ce n’est jamais fini. Elle pleure mais elle est douce comme un homme pleure et tente de se raisonner. C’est l’âme désoccupée qui erre avec le vent. La mélancolie du traggulinu, le marchand ambulant qui errait dans nos campagnes et colportait le rêve à bon marché. L’âme corse est indestructible. Nous sommes la Nation de l’esprit. Les biens aimés de Celui qui a créé la Mare Nostrum. Nul n’est une île ? Nous sommes l’île ! Et nostalgiques nous avons vu dans tes paysages la beauté Korsica. Nous avons senti la menthe prés de la source et l’immortelle des hauteurs qui nous a guéri de tout. Korsika tu nous a blessés d’une blessure dont on ne revient pas. Sois fier fils de mon île. Relève la tête ma fille, ce monde n’est pas une fin et notre exil prendra fin. Forza mon frère, forza ma soeur le sang de la Nation Corse coule en toi, humiliée mais jamais vaincue car la Nation est en nous. Cette terre est le terminus de tous les malchanceux. Oui cette terre est tragique mais elle est la notre, fraternelle et partagée, celle des communi. Nous sommes le peuple que le destin a choisi pour révéler à toute humanité sa misère. Korsika tu es notre destin et loin de toi, oubliés de Sefarad, âmes perdues, nous sommes orphelins.

Disuccupatu, Chômeur se dit Chabbat en hébreu.

Disuccupatu sò pè la campagna
È mi ne vò pè I so chjassi solu
Fighjendune issi lochi di cuccagna
È aspettendu a notte in paisolu

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