Langue sacrée, français parlé : la Symphonie des lettres de François Yoçèf Brami


François Yoçèf Brami, Symphonie des lettres – Lexique illustré d’une origine hébraïque du français : mots et expressions. Préface du Grand Rabbin Haïm Korsia. BibliEurope 2017. (Acheter ici)

Yossef Brami

Dans le judaïsme on dit que quand un Sage meurt c’est comme une bibliothèque qui brûle. Mais quand un livre naît c’est comme un enfant qui se met à parler et celui-ci parle une langue étrange d’hébreu et de français ou plutôt des racines hébraïques du français. Mazel Tov donc à François Yoçèf Brami pour cette Symphonie des lettres – Lexique illustré d’une origine hébraïque du français : mots et expressions. De quoi s’agit-il ?

Un juif francophone dit chaque jour les louanges du Très haut et au bout d’un moment une idée naît en lui. Pourquoi certains mots hébreux ressemblent donc tant à des mots français ?

On se rappelle que Rachi, rabbin de Troyes-en-Champagne au 11 ème siècle avait déjà montré qu’un certain nombre d’expression en vieux français provenaient directement de l’hébreu de la Torah (environ 3000 gloses disséminées à travers la Bible et le Talmud). Grace au travail de ce génie qui n’avait d’autre but que de commenter le texte nous sont parvenus des milliers de mots de l’ancien français qui sans lui seraient perdus. Ainsi du mot tohu Bohu qui vient du livre de la Genèse. Rachi commente « La terre était déserte et vide (Tohu vavohou) Et le souffle de D. planait sur les eaux » :

  • Tohou signifie « étonnement, stupéfaction », l’homme étant frappé d’étonnement et de stupeur en présence du vohou. En français (médiéval ): « estordison » : étourdissement).
  • « La face de l’abîme ». En français médiéval : « acoveter » : être couché.

François Yossef Brami a reproduit cette méthode de commentaire de Rachi dans sa Symphonie des lettres. Il a retrouvé tous les mots français à ascendance, consonnance hébraïque.

  • Abracadabra = Abra (je créerai), Ca (comme), Dabera (je parlerai)
  • Autoriser = Autire (autoriser en hébreu)
  • Ame = Neshama
  • Balbutier = Babel, Bavel: mélange
  • Immigré = Guer
  • Lumière, éclaire : Mire, Meïr…

Tout travail de généalogie est travail de recherche non seulement de filiation mais aussi de sens. Parfois c’est ainsi l’antisémitisme qui se glisse dans la langue. Qui sait que Arnaq en hébreu veut dire… portefeuille. Les juifs longtemps assignés à la seule tâche qui leur fut autorisé par l’église : le micro crédit à la consommation, ou usure, on finit par avoir la réputation d’ « arnaqueurs »…

Pour nous juifs la langue sacrée est celle de la Torah. La Bible que lisent les chrétiens provient de la traduction de notre torah par la communauté juive hellénistique vers 270 avant notre ère. On l’appelle la Septante (des 70 sages qui l’auraient traduite et seraient retombés sur le même texte par miracle). On en trouve une trace de cet épisode dans le Talmud :

 « On raconte que cinq anciens traduisirent la Torah en grec pour le roi Ptolémée, et ce jour fut aussi grave pour Israël que le jour du veau d’or, car la Torah ne put être traduite convenablement » (Talmud de Babylone, Soferim 1, 7).

Peu de gens le savent mais grâce à Eliézer Ben Yehouda nous reparlons cette langue qui n’était plus utilisée que dans la prière[1]. (Lire ici une recension)

Notre langue « patrie bien aimée de nos pensées » comme disait Herzl est désormais l’hébreu. Ce qui est en soi un miracle. Et parfois sous les langues de la galout affleure un filon, celui de l’hébreu et des juifs qui ont vécu sur ces terres d’exil.

Retrouver l’origine, montrer la filiation, faire anamnèse pour sortir le diamant de sa gangue est tâche sacrée. C’est ce que fait cette Symphonie des lettres préfacée par le Grand Rabbin Korsia.

Il arrive parfois que le texte se taise, la langue ne parle plus et s’enveloppe de silence. Le silence alors nous envahit. Et puis on prononce les mots comme en un rite…et ceux-ci reprennent vie comme les ossements d’Ezéchiel dans la vallée de le Géenne, et ils se mettent à parler. Comme une musique.

[1] Voir : BEN-YEHOUDA (Éliézer), Le Rêve traversé, suivi de BEN-AVI (Ithamar), Mémoires du premier enfant hébreu, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, 425 p. (textes traduits par Gérard Haddad) (avec la collaboration d’Yvan Haddad) et précédés de La Psychose inversée, du même G. Haddad)

Pourquoi « Brooklyn Yiddish » est un film magnifique


Il faut aller voir Brooklyn Yiddish de Joshua Weinstein. J’en sors. C’est un film magnifique, tout en émotions sourdes, en paroles à demi mots, aux ambiances envoûtantes et mélancoliques. Le tout en Yiddish. Servi par une musique exceptionnelle d’Aaron Martin (écouter ici toute la bande son). Un extrait :

 

Il raconte une histoire dans le monde haredi. Menashé, employé d’épicerie fait tout de travers, épuisé du début à la fin il est toujours à court d’argent et semble terrorisé par tout son entourage. Il est le père d’un enfant lumineux, Rieven, dont le Rav de la communauté (Grand Rabbin) a ordonné, suite à la mort de sa mère Léah, que l’éducation soit confiée à son oncle jusqu’à ce que son père Menashé se  remarie.

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Et ce Rav va permettre à l’enfant de passer une semaine avec son fils avant le repas qui clos l’année de deuil…

La critique déchaînée…

Il y a plusieurs lectures possibles du film. Les libéraux et les progressistes se sont acharnés : comment ces gens qui vivent en Pologne comme au 18eme siècle en plaine New York où livre Amazon ne respectent pas le « droit de garde » du père ? La communauté hassidique obéit à des principes immuablement « durs » dirigée par des gourous et la faute de Menashé est de transgresser « le respect des règles de sa communauté ». C’est toute la critique de Télérama . Cet homme « se bat pour la garde de son jeune fils », la paternité est un droit, c’est bien connu. Clap de fin. Il ne reste plus aux hassidim qu’à rencontrer John Lennon pour être éclairés par les lumières de la modernité néolibérale.

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Meyer Schwartz

Pour Le Monde ça devient : « Le monde à part de ultra-orthodoxes »… le film montre « Le désarroi de la communauté »… « Le film de Joshua Z. Weinstein est devenu le vestige surprenant d’une Atlantide que l’on croyait disparue, celle du cinéma yiddish américain », etc… Que Le Monde ne s’inquiète pas la Yiddishkeit le précède de plusieurs siècles et lui survivra.

Une autre critique du même Monde est moins « bien pensante » : « Joshua Z. Weinstein filme respectueusement les mœurs et les rites d’un quartier juif ultraorthodoxe. »

Pour Le figaro « un juif hassidique se bat pour récupérer la garde de son fils ». Etc…

Donc, ceux qui pensent d’emblée que les juifs hassidiques qui vient dans le monde de la Torah n’ont rien à leur apprendre en ressortiront confortés dans l’idée qu’ils vivent dans le meilleur des mondes que de dangereuses sectes religieuses menacent. Mais pourquoi aller voir le film dans ce cas ?

Une autre histoire

En réalité il y a une autre lecture possible qui respecte plus l’écriture du film et son narratif.

Le film décrit en fait la fin de l’année de deuil et la date anniversaire de celui-ci (Azkara/ Yorkzeit)… sans ce détail on ne peut pas comprendre le film et le rapport entre la mort et la vie que symbolise la récitation du Kaddish des endeuillés, et du El Male Rahamim (Dieu empli de Miséricorde résidant dans les hauteurs, Accorde le juste repos sur les ailes de la Présence Divine parmi les saints et les purs qui brillent comme la splendeur du firmament…) puis le passage au mikvéh qui clôt le récit.

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Et si l’acharnement apparent du patron, du beau-frère, du Rav… face au « bon gros » en permanence menacé dans sa paternité, dans lequel le spectateur se perd révolté au début du film n’en était pas un ? ça devient une toute autre histoire : celle d’un père qui va le devenir et de son enfant qui devient son fils. L’histoire d’une rédemption. DE la sortie d’un deuil.

Le film décrit un monde dans lequel la paternité n’est pas un droit mais un devoir. La filiation une construction et non pas un état de fait biologique. C’est évident pour la Tradition. Et finalement, le plus inquiétant est probablement que cette vérité du monde orthodoxe semble aujour d’hui si exotique à nos contemporains. on n’est pas père. On le devient.

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Allez voir ce film si dérangeant. Il a probablement quelque chose à vous apprendre. Comme la série Shtisel. C’est une histoire universelle.

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NB :

A la fin de la projection des gens se sont précipités sur moi en demandant : – Ils obéissent toujours au Rav ? Réponse : – Oui, si on fait confiance à un Rav ou à un Din sa parole est comme celle du tribunal céleste, c’est une parole de vérité et d’amour, de miséricorde et de justice.

La décision de suppression de l’enfant n’est pas un rabaissement de l’autorité paternelle (interdit par le judaisme), le film est un « cas d’école ». La paternité n’est pas un droit mais une fonction symbolique (Le Talmud envisage le cas où un enfant peut être circoncis par la communauté si le père refuse) Explication.

Un jour que j’étudiais le Seder Nachim (« les femmes », ketouboth, sotah… etc…) je demandais au Rav Harboun :  » Mais pourquoi on dit : ‘si un homme avait une femme et qu’il meurt alors l’héritage ira … etc… puis 2 femmes… puis 3… puis 4… puis 5… etc. » On peut avoir 5 femmes ? Réponse : « Bien sûr que non c’est un cas théorique pour le raisonnement… » et il a ajouté : « Mais nous apprenons aussi de là que l’homme est naturellement polygame « . L’ étude renvoie toujours à l’action et à la décision. ainsi de ce film.

 

 

 

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Lekh Lekha (va pour toi!) et l’émergence de la femme comme sujet


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Marc Chagall: Abraham pleurant Sarah.1931

Abraham et le monothéisme

Pour la tradition juive Abraham est la figure du croyant monothéiste, de celui qui confronté à de multiples épreuves n’abandonnera pas le monothéisme. Dieu demande à Abraham des renoncements de plus en plus importants : son pays, son village de naissance, son père : « Quitte ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle » (Gn 12, 1). Enfin son fils Isaac.

Sa démarche nous l’oppose à Nimrod constructeur de la tour de Babel mais aussi à son père idolâtre :

Le Midrach enseigne :

 » Nimrod, dit à Abraham : es-tu bien Abraham fils de Tèrah ?
– Sais-tu que je suis l’auteur de toutes les œuvres, du soleil, de la lune, des étoiles et des astres ? Les hommes sont issus de moi. Pourquoi as-tu détruit mon idole ?
À ce moment, le Saint béni soit-Il inspire Abraham qui répond :
– Que votre Grandeur me permette de répondre
– Parle !
– Depuis la création du monde, le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest. Ordonnez donc au soleil de se lever demain à l’ouest et se coucher à l’est. J’attesterai alors que vous êtes le maître du monde. De plus, si vous êtes l’auteur des êtres humains, vous devez connaître avec certitude toutes leurs pensées intimes. Dites-moi donc maintenant ma pensée et mes projets immédiats.

Nimrod, perdu dans ses pensées, caresse sa barbe. Abraham s’adresse à lui :- Ne soyez point surpris. Vous n’êtes nullement le maître du monde, mais plutôt le fils de Kouche. Et si vous étiez le maître du monde, pourquoi n’avez-vous pas sauvé de la mort votre père ? Mais, comme vous ne l’aviez point sauvé, ainsi serez-vous incapable d’échapper vous-même à la mort.

Aussitôt, Nimrod convoque Tèrah et dit :

– Quel traitement réserver à ton fils qui détruisit mes idoles ? Son châtiment serait de le brûler vif !

Mais Nimrod dit à Abraham :

– Prosterne-toi devant le feu et tu auras la vie sauve.
– Je me prosternerai plutôt devant l’eau qui éteint le feu
– Alors prosterne-toi devant l’eau !
– Si c’est ainsi, mieux vaut s’incliner devant les nuages qui supportent l’eau.
– Incline-toi devant les nuages !
– Alors mieux vaut s’incliner devant le vent qui disperse les nuages.
– Très bien, incline-toi devant le vent !
– N’est-il pas mieux de s’incliner devant Dieu qui maîtrise le vent ?
– Alors Nimrod, [s’emportant], dit : assez parler ! Je ne me prosterne, quant à moi, que devant le feu. Je t’y jetterai et que vienne ton Dieu te délivrer.
Aussitôt, on le fit sortir pour le jeter dans une fournaise ardente. Ligoté, enchaîné, placé sur une pierre, il fut entouré de toutes parts de bois ayant cinq coudées de longueur et cinq de hauteur qu’on eut bien soin de flamber.

À ce moment, tous les voisins et les concitoyens vinrent conspuer Tèrah, le frappant sur la tête : – honte ! humiliation ! Le fils que tu disais appelé à hériter ce monde et le monde à venir est en train de brûler vif par les soins de Nimrod !

Mais le Saint béni soit-Il, plein de clémence, descend et le sauve ! »

Abraham n’est pas une personne miraculeusement épargnée de l’idolâtrie dès avant sa naissance, Abraham c’est un homme qui s’arrache en conscience à un milieu baignant dans des croyances idolâtres. Abraham c’est celui qui est revenu de toutes les idolâtries :

Le Midrach s’étonne de ce prodige :

« Rabbi Chimône Ben Yohaï dit : Abraham, notre père, ne reçut d’enseignement ni de son père ni de son maître. Comment a-t-il appris la Tora ? Le Saint béni soit-Il lui a donné des reins aussi grands que des vases débordant de sagesse qui lui enseignaient la Tora et la connaissance durant toute la nuit. Rabbi Léwi dit : il apprit par lui-même la Tora. »

Et souligne l’aspect volontaire de la démarche d’Abraham qui s’oppose à tout son environnement culturel et religieux dans une Babylonie où le culte des astres était une évidence sans discussion :

« Abraham avait trois ans lorsqu’il sortit de la caverne [où l’avait caché son père pour le soustraire à la colère de Nimrod]. S’interrogeant sur le créateur du ciel, de la terre et de lui-même, il passe toute la journée, à adresser ses prières au soleil. Le soir, le soleil se couche à l’occident et la lune se lève à l’orient. Voyant la lune entourée d’étoiles, il se dit : voilà le créateur du ciel, de la terre et de moi-même ; ces étoiles sont ses ministres et ses serviteurs. Toute la nuit, il adresse donc ses prières à la lune. Au matin, la lune disparaît à l’ouest et le soleil se lève à l’est. Il dit : ces deux [astres] sont dépourvus de puissance. Un souverain est au-dessus d’eux, à Lui j’adresserai mes prières et devant Lui je m’inclinerai ! » (Midrach Rabbah sur Gn)

Le lekh lekha : « va pour toi », est une injonction : « pense par toi-même ! ». Cette libre pensée va de pair avec l’émergence de la nomination féminine, c’est-à-dire l’émergence de la femme comme sujet.

Et curieusement la sortie de l’idolâtrie, c’est à dire une manière de se référer au monde, à autrui et à dieu comme un moyen et non comme une fin en soi est liée à l’émergence de la femme comme sujet. Le vrai sujet de la paracha n’est pas Abraham mais Sarah.

De la nomination des femmes et de l’émergence de la femme comme sujet.

« Abram prit Saraï son épouse » (Gn 12, 5)

J’ai reçu un enseignement intéressant d’Ezriel Nathan, rabbin.

Celui-ci remarque que lors de la génération d’Adam le père du genre humain, la femme est nommée icha, d’un nom tiré de celui de l’homme, ich. « Et l’homme dit: « Celle-ci, pour le coup, est un membre extrait de mes membres et une chair de ma chair; celle-ci sera nommée Icha, parce qu’elle a été prise de Ich. » » (Gn 2, 23). Rachi en conclut que « nous apprenons d’ici que le monde a été créé avec la langue sainte, [étant donné que seule la langue hébraïque relie les mots « homme » et « femme » à une racine commune] (Beréchith rabba 18, 4).

De même dans le second récit de création c’est encore l’homme qui nomme la femme non pour elle-même mais comme une fonction de reproduction qui teinte son nom : « L’homme donna pour nom à sa compagne « Ève » [du verbe ‘haya, « vivre » : qui donne la vie à ses enfants] parce qu’elle fut la mère de tous les vivants. » (Gn 3, 20)

Pendant les dix générations suivantes qui vont jusqu’à Noé alors que la violence grandit sur terre, les femmes seront « des femmes de » mais sans jamais être nommées. Seules les descendantes de Caïn, Ada et Cilla, femmes de Lamec, sont nommées par la Torah (Gn 4, 19) mais dans une pure définition objectale et fonctionnelle : l’une assumant le rôle de fille à plaisir et l’autre la fonction de mère comme le présente Rachi qui condamne ces mœurs :

« Telles étaient les mœurs de la génération du déluge : l’une pour donner des enfants, et l’autre pour le plaisir. On faisait absorber à la seconde une potion destinée à la rendre stérile, on la parait comme une jeune épousée et on la nourrissait de mets succulents. Quant à la première, elle était humiliée et endeuillée comme une veuve. »

Lors de la génération de Noé, père de l’humanité après le déluge, la femme de Noé n’est pas nommée elle est seulement eéchet Noah, de même que « les trois épouses de ses fils », Sem, Ham et Yaphet. (Gn 7, 13).

On le remarque, jusque-là, le féminin n’émerge que comme fonction du masculin. Le monothéisme d’Abraham, le refus du mensonge idolâtrique signe l’émergence de la femme comme sujet et non plus comme objet à disposition de l’homme.

Car il va falloir attendre Abraham, après vingt génération depuis Adam, Abraham, le père de tous les peuples (av‘haam), pour qu’une femme soit nommée pour elle-même, de manière unique et sans « fonction ». C’est Saraï dont Dieu changera bientôt le nom en Sarah.

Quand Rachi commente : « Abram prit Saraï son épouse, Loth fils de son frère, et tous les biens et les âmes qu’ils avaient acquis (hanefech acher assou) à Harân. Ils partirent pour se rendre dans le pays de Canaan… » (Gn 12, 5)… il explique que cette expression signifie qu’ils avaient fait entrer ces âmes sous les ailes de la chekhina (Beréchith raba 39 14) et que Sara convertissait les femmes quand Abram convertissait les hommes.

On est donc, après ce lent murissement de l’humanité qui a conduit de transgression, en assassinat, en destruction massive (maboul = le déluge) résultat d’une perversion morale généralisée, puis d’une perversion proclamant l’abaissement de l’image du père avec ham, fils de Noé, une nouvelle étape de l’humanité. Dans une lente progression on est passé du père des humains, au père de l’humanité et avec Avram au père de toute l’humanité, capable de nommer sa femme comme son égale.

Le Talmud souligne l’universalisme d’Abraham comme de Sarah :

« Abram c’est Abraham (Chroniques 1, 27) : Au début il est devenu père [du seul peuple] d’Aram [av-Aram]et à la fin le il est devenu « père d’une multitude [av amon] de nations » (Gn 17, 5). Saraï c’est Sara ! Au début elle est devenue princesse de sa nation [Car Saraï signifie littéralement « ma princesse »], et à la fin elle est devenue princesse du monde entier (TB Berakhot 13a).

Le Talmud de Babylone (Meguila 14a) dit que ce nom avait une autre raison : sa grande beauté que les gens contemplaient. Ce que confirme et le texte et Rachi.

« Tharé le père d’Abraham a engendré trois fils Abram, Nacor et Harân » (Gn 11, 27). Hors il se trouve que « La femme d’Abram avait nom Sarai, et celle de Nacor, Milka , fille de Harân, le père de Milka et de Yiska.» (Gn 11, 29). Rachi affirme que :

Yiska c’est Sara, ainsi nommée parce qu’elle « voyait » (sokha) par l’esprit divin, et que tous « contemplaient » (sokhin) sa beauté. Ou encore : Yiska est à rapprocher de nesikhouth, qui suggère l’idée de noblesse, tout comme le mot Sara suggère celle de princesse.

Le Talmud (Meguila 14a) affirme qu’il y eu 48 prophètes et 7 prophétesses en Israël : Sarah, Myriam, Deborah, Hannah, Abigaïl, Houldah et Esther. La première des matriarches est donc aussi la seule qui sera définie comme une prophétesse (nevia), la mère de la prophétie dont Abraham, « qui lui était inférieur en prophétie », souligne Rachi, doit écouter la voix : « … tout ce que Sarah te dira, écoute sa voix ! » (Gn 21, 12). Etrange situation par laquelle le premier homme écoutant et obéissant à la voix de Dieu qui l’appelle doit d’abord écouter… celle de sa femme.

L’alliance avec Abraham

Nous trouvons dans cette paracha deux des trois formes d’alliance (bérith) entre Dieu et Israël.

Tout d’abord, on trouve l’alliance qui symbolise le lien de la terre d’Israël et l’Eternel. Celle-ci n’est pas un pays comme les autres, son influence spirituelle sur ses habitants est puissante. Dans notre sidra que nous trouvons la première forme de cette alliance entre la terre d’Israël et Dieu :

« Ce jour-là, l’Eternel conclut avec Abram un pacte en disant : Je donne à ta descendance ce territoire, depuis le torrent d’Egypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve d’Euphrate… » (Gn 15,18)

La deuxième forme de l’alliance concerne chaque individu en Israël. Il s’agit de la circoncision (brith Mila). Abraham la subira a 99 ans et son fils Ismaël à 13 ans :

« Voici le pacte que vous observerez qui est entre moi et  vous,  jusqu’à ta dernière postérité : circoncire tout homme parmi vous » (Gn 17, 10)

Enfin, la dernière forme de l’alliance concerne l’ensemble d’Israël : le don de la Torah au Sinaï.

A part l’alliance conclue avec Noé après le déluge, Dieu ne fit d’alliance qu’avec Israël.

La sidra Lekh lékha, nous raconte le déroulement de cette « alliance entre les morceaux » (brith ben habétarim), la Torah nous indique le déroulement de cet acte.

 « Prépare-moi une génisse âgée de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et une jeune colombe. Abram prit tous ces animaux, divisa chacun par le milieu et disposa chaque moitié en regard de l’autre » Mais il ne divisa point les oiseaux. Les oiseaux de proie s’abattirent sur les corps, Abram les mit en fuite » [..] Puis voici qu’un tourbillon de fumée et un sillon de feu passeront entre ces chairs dépecées, Ce jour-là, l’Éternel conclut avec Abram un pacte » ( Gn 15, 9-10. 17-18)

Rabbi Yossef Albo dans son ouvrage Séfèr ha’ikarim, explique que l’alliance doit constituer un lien durable entre deux êtres au point de faire des deux une seule personne. Chacun des deux a le devoir de sauvegarder l’existence de l’autre comme la sienne propre. C’est la raison pour laquelle, les animaux sont coupés en deux.

Seule la mort sépare ces deux moitiés. Il en est de même pour les contractants de cette alliance.

Dans cet esprit, le partage évoque une réciprocité entre Dieu et Abraham. L’alliance élève en quelque sorte Israël au niveau de partenaire de Dieu, une alliance qui engage Dieu à l’égard des hommes si ces derniers respectent leur engagement.

Commentaire psychologique de la Torah : le déluge et l’ivresse de Noé, l’alliance noachide


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Marc Chagall, L’arche de Noé, 1961-1966

La banalité du mal[1]

« L’Éternel vit que les méfaits de l’homme se multipliaient sur la terre, et que le produit des pensées de son cœur était uniquement, constamment mauvais; et l’Éternel regretta d’avoir créé l’homme sur la terre, et il s’affligea en lui-même. » (Gn 6, 5-6)

Les dernières lignes de Béréchith nous parlaient de la victoire du mal ; de l’étendue qu’avaient prise les forces de l’instinct. Le mal absolu s’était banalisé sur terre.

L’inconséquence était la règle du comportement : l’idée de Dieu était présente à l’esprit des hommes, mais reléguée dans un coin de la conscience, elle ne dictait plus les mobiles de l’action quotidienne. L’unité dans la conduite faisait complètement défaut et seules les règles individuelles, des valeurs personnelles régissaient l’action des hommes. Dieu était l’objet de vénération réservée aux prières du jour de repos, mais Il n’avait rien à voir avec les préoccupations journalières. « Nos Rabbins ont enseigné : La génération du déluge n’a aucune part dans le monde à venir. […] Nos Rabbins ont enseigné : La génération du déluge s’est élevée hautainement à cause du bien que le Saint, béni soit-Il, leur a prodigué. » résume le Talmud (TB Sanhédrin 108b). La confusion d’avant le déluge est décrite par les Hakhamim comme un mélange de ce que Dieu avait séparé, un retour à la confusion du tohu bohu originaire :

Car toute chair avait corrompu son chemin sur la terre. R. Johanan a dit : Ceci enseigne qu’ils ont fait copuler des bêtes et des animaux, des animaux et des bêtes; et tous ceux-ci ont été mis en rapport avec l’homme, et l’homme avec eux tous. (TB Sanhédrin 108b)

La tragédie de Babel est celle d’une confusion incestueuse. Seul un homme dépourvu de tout esprit mondain et entier dans sa pensée et ses actes pouvait entreprendre, par son exemple de réveiller le monde endormi. Cet homme sera Noé.

Dès le premier verset notre sidra on nous le présente : Ich tsadiq tamim haya bédorotav ; eth haélohim hithalèkh Noa’h : il était un homme pieux qui avait le courage d’aller jusqu’au bout de ses opinions, de marcher avec Dieu toujours et partout.

« Voici les générations (tolédot) de Noé. Noé fut un homme juste, intègre (tamim), entre ses contemporains (ses générations (dor); il se conduisit selon Dieu. » (Gn 6, 9)

Pourquoi les générations (tolédot) de Noé ? Parce que, souligne Rachi, Berchit Rabba (30, 6) nous dit que les générations laissées par le juste ce ne sont pas ses enfants mais ses bonnes actions. Comme on donne à ses enfants on ne devrait jamais se retenir de commettre une bonne action. Ainsi qu’il est écrit, « Le souvenir du Juste est une bénédiction » (Michée 10, 7).

Quelles luttes pour pouvoir résister au courant ! Quelle force de caractère pour supporter les railleries des puissants de l’heure ! Noé lui-même, pose sa foi en digue devant les flots de la violence déchaînée.

Au : « Il y avait un homme juste et intègre parmi ses contemporains, et Noé marchait devant Dieu : Noa’h Ich tsadiq tamim haya bédorotav ; eth haélohim hithalèkh Noa’h » répondra, avec les mêmes mots, le « Marche devant moi et soit intègre : Ithalek lefanaï veyié tamim » (Gn 17, 1) adressé comme un ordre par Dieu à Abraham.

Noé est donc un juste dans sa génération mais d’une justice relative par rapport à ses contemporains, pas un absolu. Rachi dit qu’à l’époque d’Abraham « il aurait compté pour rien » et le Talmud abonde :

Johanan a dit: Dans ses générations, mais pas dans les autres générations. Resh Lakish soutenu: [Même] dans ses générations – combien plus encore dans les autres générations. R. Hanina a dit : Pour illustrer le point de vue de R. Johanan, à quoi cela peut-il être comparé? A un tonneau de vin couché dans une voûte d’acide : à sa place, son odeur est parfumée [par rapport à l’acide]; ailleurs, son odeur ne sera pas parfumée. R. Oshaia a dit : Pour illustrer le point de vue de Resh Lakish, à quoi cela peut-il être comparé ? À une fiole d’huile de nard située au milieu des détritus : si elle est parfumée là où elle est, combien plus au milieu des épices ! (TB Sanhédrin 108 a)

Pourquoi le déluge va-t-il durer 40 jours ? Parce que c’est la durée de la formation d’un fœtus humain nous rappellent nos sages (Berechit Rabba 32, 7). Dieu enclot donc dans l’arche une famille humaine et ses enfants et sept couples d’animaux purs et deux impurs pour faire renaitre l’humanité corrompue par le péché c’est-à-dire qui s’est conduite de manière mortelle pour elle-même. « La catastrophe nous est présentée comme une reconstruction » souligne Hirsch[2].

Pourquoi sept couples de quadrupèdes et d’oiseaux mâle et femelle (7, 2.3) emmenés dans l’arche ? Parce que selon Ibn Ezra ce nombre est indépendant du système décimal.

Puis pourquoi sept jours d’attente avant les 40 jours et 40 nuits du déluge ? Dans le Talmud de Jérusalem (TJ Moed Katan 3, 5) Rabbi Zeira demande :

D’où sait-on que Dieu a tenu sept jours de deuil pour le monde ? De ce qu’il est dit : « Il arriva au bout de sept jours que les eaux du déluge furent sur la terre » (Gn 7, 10)

Noé est un second Adam ancêtre d’une nouvelle humanité, certes il est un « juste parfait » un ish ha-adama (Gn 9, 20) qui règne sur la terre comme Joseph en Egypte remarque le Zohar, un juste qui a lui-aussi échappé à la corruption de son entourage (symbolisée par le désir de la femme de Putiphar), mais il reste cependant pas un juste qui n’a pas joint le michpat, la clémence, à sa justice comme Abraham. Joseph avait besoin d’un appui pour le soutenir il « marchait avec Dieu » alors qu’Abraham marchait « devant Dieu » sans besoin de soutien souligne Rachi.

Le mot téba n’est employé que deux fois dans la Torah remarque Elie Munk, pour parler de l’arche de Noé et du berceau de Moïse (Ex 2, 3). Il s’agit à chaque fois de « sauver de la mort le rédempteur de l’humanité – et le rédempteur du peuple élu » [3], le futur prophète de l’alliance avec l’humanité et avec Israël ».

Noé sauve sa famille et sa peau mais pendant les 20 ans de la construction de l’arche il ne convaincra pas ses contemporains à l’instar d’Abraham intercédant pour Sodome, ou de Moïse implorant le pardon pour le peuple quitte à être effacé du livre de Dieu (Ex 32, 32) regrette la tradition qui lui reconnait néanmoins le mérite d’avoir sauvé le genre humain.

L’holocauste de Noé et la culpabilité existentielle

Cain et Abel avaient déjà offert pour l’un les fruits de la terre et des premiers nés de leur bétail .

 Caïn présenta, du produit de la terre, une offrande au Seigneur, et Abel offrit, de son côté, des premiers-nés de son bétail, de leurs parties grasses. Le Seigneur se montra favorable à Abel et à son offrande, mais à Caïn et à son offrande il ne fut pas favorable; Caïn en conçut un grand chagrin, et son visage fut abattu. Le Seigneur dit à Caïn; « Pourquoi es-tu chagrin, et pourquoi ton visage est-il abattu? Si tu t’améliores, tu pourras te relever, sinon le Péché est tapi à ta porte: il aspire à t’atteindre, mais toi, sache le dominer! » »(Gn 4, 3-7)

Dieu avait agréé le sacrifice d’Abel et pas celui de Caïn et la tristesse de Caïn avait conduit au meurtre d’Abel. Quel est le péché de Caïn ? « Si tu t’améliores, tu pourras te relever, sinon le Péché est tapi à ta porte: il aspire à t’atteindre, mais toi, sache le dominer! » (Gn 4, 7) : de ne pas avoir su résister à sa pulsion violente, refusant de s’améliorer, de travailler sur lui-même. Les « holocaustes » rédiment des péchés commis en pensée et pas en acte dit le Zohar. Le sacrifice est donc lié à la culpabilité.

L’initiative vient-elle de Noé ? de Dieu lui-même ?

Maimonide dans son Guide des égarés dit que chaque fois que Dieu réfléchit al libo (dans son cœur) « et Dieu se dit dans son coeur: « Désormais, je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme » (Gn 21, 7), comme lorsque Dieu « s’affligea dans son cœur (al libo) » (Gn 6, 6) d’avoir créé l’homme. Cela signifie que Dieu n’a pas envoyé de messager à l’homme pour réaliser une action.

Rachi défend l’opinion diamétralement opposée : « Noé s’est dit : si le Saint béni-soit-Il m’a ordonné de faire entrer certaines bêtes par sept ce ne peut être que pour en offrir en sacrifice (Berechit Rabba 34, 9). ». Le sacrifice n’est pas spontané, c’est Dieu qui l’a sinon ordonné au moins suggéré. Le sacrifice lui est agréable et l’Éternel le désire.

Entre culte spontané et service de Dieu ordonné on ne peut trancher. Dit en d’autres termes, le sacrifice peut probablement être conçu comme un acte spontané de l’homme pour racheter le sentiment de culpabilité inhérent à son existence, et dans le cas de Noé probablement lié aux millions de morts du déluge (« Pourquoi eux et pas moi ? »). Dieu méprise ces sacrifices comme le montreront les prophètes car ils relèvent d’une conception erronée de la justice qui ne conduit à aucune amélioration personnelle ou sociale. Mais ce sacrifice peut aussi être un service de Dieu selon la vue de Rachi, une action de grâce destinée à frustrer la violence primitive de l’homme, une capacité de renoncement pour désirer de manière libre : « le penchant du cœur de l’homme est mauvais dés son enfance (Yetser lev ha-adam ra) » constate la Paracha… mais celui-ci peut le vaincre.

L’ « odeur agréable » n’est pas celle d’un bon ragout car pour le judaïsme l’odorat est le sens le plus spirituel. Un midrach explique que, descendant de l’arche Noé contempla l’immensité du désastre et fondit en larmes. Son sacrifice serait alors une supplication envers Dieu pour épargner le monde à l’avenir. Le sacrifice de Noé serait donc le signe d’un dévouement gratuit et spontané de Noé envers Dieu, un acte spirituel.

Le monde suit son cours

Juste après le déluge Dieu dit :

« Désormais, je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme, car les conceptions du cœur de l’homme sont mauvaises dès son enfance ; désormais, je ne frapperai plus tous les vivants, comme je l’ai fait. Plus jamais, tant que durera la terre, semailles et récolte, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit, ne seront interrompus. » (Gn 8, 21-22).

Selon Rabbi Itsak, avant le déluge il suffisait de labourer son champ une fois tous les 40 ans ! (Berechit Rabba 34, 13) et rabbi Chmoule Bar Nahman disait quand il souffrait de maux de tête : « voilà ce que nous devons à la génération du déluge ! ». Selon certains Sages l’apparition des saisons est la marque du temps post-déluvien. Une intéressante discussion d’astronomie du traité Berakhot (58b-59 a) sur le verset de Job : « Il crée l’Ourse, l’Orion et les Pléiades » (Jb 9, 9), montre que les sages pensaient que le déluge était du a un changement opéré par le créateur dans la disposition des étoiles :

« Car au moment où le Saint, béni soit-Il voulut amener le déluge sur le monde, il prit deux étoiles de Pléiades et amena le déluge sur le monde. Et quand il voulut le boucher, il pris deux étoiles de l’Ourse et le boucha.

– Il aurait dû lui rendre !

– Un puits ne se remplit pas de sa margelle. Ou bien un accusateur ne devient pas défenseur.

– Il aurait dû lui créer deux autres étoiles !

– « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Qo 1,9)… » (TB Berakhot 59 a)

Bref : un puit ne peut se remplir de l’eau qui s’accumule sur sa margelle ; les étoiles qui avaient provoqué le déluge par leur absence ne sauraient être amenées au tribunal céleste pour mettre fin au cataclysme ; Dieu s’en tient en définitive à son œuvre de création originaire.

On peut tenter une hypothèse : le mal qui régnait avant le déluge était dû à une absence de prise de conscience du temps, de cette distraction des fins dernières a découlé l’addiction dans un monde de l’instantanéité et du plaisir immédiat maximisé et à jet continu. Cette absence de conscience de soi c’est l’idolâtrie, un rapport faussé au monde, réduit à sa factualité, à la bestialité et à la guerre.

Après le déluge, le monde fonctionne selon ses lois et Dieu n’y interviendra plus comme le signifie l’arc en ciel, signe de l’alliance de Dieu avec l’humanité, c’est-à-dire de la continuité du temps qui ne peut plus être interrompue par aucun maboul (déluge) ni hamas (violence). Le temps réglé par les astres et les saisons suit désormais son cours et chacun peut avoir mal à la tête ou s’enrhumer en son temps… Ce principe de stabilité est un fondement talmudique qu’énonce le Rambam : « Le monde suit son cours habituel », il est « interdit d’interagir dans le monde en espérant un miracle »[4].

 L’ivresse de Noé et l’annonce de la faiblesse humaine

Cependant Noé ne parviendra pas à conserver parfaitement intact sa témimouth, et il est probable que les huit personnes qu’il a sauvé dans l’arche, dont ses trois fils, ont quand même été touchés par la corruption du monde antédiluvien où ils ont vécu. Si Dieu a tenté de faire renaitre la vie sur terre après que les hommes l’aient détruit, cet anéantissement par l’homme de son environnement restant une possibilité actuelle, les 40 jours de gestation pour former un nouvel Adam n’ont semble-t-il que partiellement réussi.

Car suit le malheureux épisode où le seul juste de l’humanité finit ivre mort au fond de sa tente, probablement avec sa femme disent les sages. Un spectacle affligeant face auquel ses trois enfants vont avoir des attitudes différentes. La Torah si bavarde ensuite sur les noms des descendants de Noé est laconique sur cet épisode :

« Noé, d’abord cultivateur planta une vigne. Il but de son vin et s’enivra, et il se mit à nu au milieu de sa tente. » (Gn 9, 20-21)

Peu auparavant on nous avait précisé le nom « programmatique » des enfants de Noé :

« Noé engendra trois fils: Sem, Cham et Japhet. » (Gn 6, 10)

  • Sem-Chem, signifie « nom, renommée, prospérité ». Ce nom symbolise l’étude, la spiritualité, l’intelligence, la science, la Torah, les sémites.
  • Japhet vient de yofi qui signifie « la beauté ». Japhet est compris comme le père des grecs et des peuples indo-européens. Japhet c’est la séduction, la beauté, l’harmonie, l’art. Il sera l’ancêtre d’Abraham.
  • Ham, signifie « chaud », c’est la passion bouillonnante, l’impulsif, la force. Il engendrera Canaan. Les Sages ont vu en lui la force rusée qui conduit à la révolte contre Dieu en construisant la tour de Babel. Car de Ham descendra Nimrod, le roi qui construira la tour de Babel et les villes de Babylone et Ninive.

Alors que Noé va s’enivrer, Ham va voir la nudité de son père, et, au lieu de le couvrir il va sortir pour l’annoncer à ses deux frères. (Gn 9, 21-22). Le Talmud s’offusque profondément de ce qui apparait comme banal de prime abord.

En réalité l’acte de « découvrir la nudité[5] » désigne l’inceste dans le Torah : « Nul d’entre vous ne s’approchera de quelqu’un de sa parenté, pour en découvrir la nudité. » (Lv 18,6) Le commandement se fait encore plus précis : « Tu ne découvriras pas la nudité de ton père, ni celle de ta mère » (Lv 18,7). Le Talmud et la Tradition juive lisent donc cet acte comme un véritable inceste, le regard incestueux de Ham viole le père souverain puis en fait l’annonce. Le midrache affirme même que Cham aurait castré son père. On retrouvera ailleurs dans la Torah un cas d’inceste suite à l’ivresse : Lot est enivré et ses deux filles qui, ne trouvant plus d’hommes, en profitent pour coucher avec leur père (Gn 19, 30-38)

Sem et Japhet, quant à eux, vont protéger Noé, leur père, ce juste déchu et lui apporteront son manteau pour le couvrir en venant à reculons pour ne pas « découvrir sa nudité ». « Sem et Japhet prirent la couverture, la déployèrent sur leurs épaules, et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père, mais ne la virent point, leur visage étant retourné. » (Gn 9, 23).

Le roi est nu et le regarder est une malédiction pour Ham. Le fils de Ham, Canaan sera condamné à servit Sem et Japhet c’est la « malédiction de Noé ». Pourquoi ? parce que la dévalorisation du symbole paternel, aussi bas soit-il, conduit directement à la destruction de l’estime de soi de l’enfant. Celui qui voit son père détruit par l’alcool peut avoir du mal à incarner la fonction symbolique paternelle. Sem et Japhet vont se protéger de cette malédiction en ne regardant pas.

D’autres commentateurs ne verront pas une connotation sexuelle dans le regard sur la nudité de Noé. D’ailleurs l’ivresse n’est pas un interdit biblique. Ce que voit Ham c’est la pauvreté, la honte, l’humiliation de son père. On peut imaginer que ce fait abaisse l’image que Ham se fait de son père, il en découvre la faiblesse et cet affaiblissement est un affaiblissement psychique pour lui-même, une malédiction qui le déconstruit et que lui, le cadet annonce à ses frères, une révélation qui est probablement son erreur la plus grave car elle conduit à un affaiblissement de la fonction totémique paternelle.

La nudité naturelle pour Adam et Eve avant le péché et qui devient le symbole de leur fragilité après, au point de terroriser désormais Adam « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché » (Gn 3, 10), cette nudité qui ne signifie pas la seulement sexualité mais la faiblesse, la limite, qu’il faut cacher avec un manteau mais que Dieu voit quand même : « Le Seigneur Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit » (Gn 3,21), est brutalement annoncée par Ham qui ridiculise Noé.

La Torah met en parallèle Noé et Adam les premiers hommes des deux mondes.

Selon le psychanalyste Gérard Haddad les trois noms des enfants de Noé suggèrent trois types de subjectivité. Ham c’est celui qui rejette sa filiation ses origines en faisant boire son père (le talmud ajoute qu’il a forniqué avec lui). Il se condamne par son comportement. Chem c’est le Nom, le symbole de la rationalité, de l’étude. Sem et Japhet ne peuvent pas fonctionner de manière séparée car ils portent ensemble le manteau qui va recouvrir la nudité de leur père. L’alliance entre la réflexion logique, le science d’une part ; et d’autre part la beauté et l’harmonie des formes, l’art, est un idéal talmudique : Il faut qu’un jour Japhet viennent habiter dans le tente de Chem souligne Gérard Haddad[6].

On peut penser que ces trois subjectivités représentent le psychisme ordonné de l’homme, du « juste parfait » : quand la sensibilité est au service de l’intelligence et que toutes deux l’emportent sur l’émotion impulsive.

L’alliance avec l’humanité

Les descendants de Sem Cham et Japhet sont les 70 nations de la terre. Un chiffre symbolique qui représente toute la terre. Ce sont ces même 70 nations pour lesquelles 70 taureaux étaient offerts lors de la fête universaliste de Souccot. Israël sera la nation « une », particulière, séparée des 70 autres.

Mais l’alliance que fait Dieu n’est pas une alliance avec Israël mais avec l’humanité. Dieu est le Dieu non pas d’Israël mais de toute l’humanité.

Si Israël a sa loi, il ne demande pas pour autant au non-juifs d’y adhérer. L’alliance noachide a sa loi : les sept impératifs moraux qui, d’après la tradition juive, ont été données par Dieu à Noé. Une loi en sept points énoncée ainsi dans l’une des plus ancienne Baraïta (IIe s. de notre ère) :

« Nos Docteurs ont dit que sept commandements ont été imposés aux fils de Noé : le premier leur prescrit d’avoir des magistrats ; les six autres leur défendent :  le sacrilège;  le polythéisme;  l’inceste;  l’homicide;  le vol;  l’usage d’un membre de l’animal en vie ». (TB Sanhédrin 56 b)

Six commandements négatifs donc et un septième positif, l’obligation d’établir des tribunaux. Pourquoi des tribunaux ? Parce que sans tribunaux il n’y a pas de tsedaka, de justice. Noé est un tsadik de sa génération un juste. L’administration de la justice, signe l’existence de la loi noachique car sans tribunaux point de justice. Selon la Tradition juive, tout non-Juif vivant en accord avec ces sept lois est considéré comme un Gentil Vertueux et a sa part dans le monde à venir comme un juif. Les adhérents à ces lois sont souvent appelés B’nei Noah’ (Enfants de Noé) ou noachides[7].

Maimonide inscrit le don de la loi dans l’histoire. Il dit que les sept commandements noachide remontent à Adam. L’interdiction de manger de la chair d’un animal vivant, la cruauté, a été ajoutée pour Noé (Gn 9, 4) puis….

Quand Abraham a surgi, en plus de ceux-ci, il a reçu le commandement de la circoncision. Il a également ordonné les prières du matin. Isaac a séparé la dîme et ordonné un service de prière supplémentaire avant le coucher du soleil. Jacob a ajouté l’interdiction de manger le nerf sciatique. Il a également ordonné les prières du soir. En Egypte, Amram a réçu les commandements qui concernent d’autres mitsvot. En fin de compte, Moïse est venu et la Torah a été complétée par lui. (Maïmonide, Michné Torah Sefer Choftim, Melakhim Melakhim ouMilkhamot  9, 1)
Parfois ces sept commandements noachides sont réduits à un seul qui semble tous les contenir, l’abandon de l’idolâtrie ou polythéisme. Tout homme qui abandonne l’idolâtrie est juif :

Les familles se querellèrent l’une avec l’autre. La famille de Yehouda dit : C’est grâce à moi que Mordekhaï a pu naître, puisque David n’a pas tué Chim’i ben Guéra. Et la famillle de Binyamin dit : il vient de moi. […] Rabbi Yo’hanan dit : toujours il venait de Binyamin. Et pourquoi l’appelle-t-on yehoudi ? Parcequ’il a renié l’idolâtrie, car tout homme qui renie l’idolâtrie est appelé yehoudi (juif). (TB Méguila 13 a)

Maïmonide souligne la centralité du renoncement à l’idolâtrie, il explique dans le Guide des Egarés que « le but principal de la Loi est d’extirper l’idolâtrie »[8] et ajoute dans le Michné Torah[9] :

«  IV/ Le commandement qui proscrit l’idolâtrie a, à lui seul, la même importance que tous les autres réunis, selon le verset : ‘‘Quand, par erreur, vous n’aurez pas exécuté toutes ces ordonnances…’’ (Nb 15,22). La tradition nous a enseigné que ce texte vise l’idolâtrie. On en peut déduire qu’avouer l’idolâtrie revient à désavouer la Loi tout entière, tous les prophètes et tous les commandements dont ont été chargés les prophètes depuis Adam jusqu’à la consommation du monde, inversement, désavouer l’idolâtrie, c’est avouer la Loi tout entière, tous les prophètes et tous les commandements dont ont été chargés les prophètes depuis Adam jusqu’à la consommation du monde.

L’interdiction de l’idolâtrie est donc bien le commandement essentiel.

V/ Un Israélite pratiquant l’idolâtrie est assimilé sous tous les rapports au non-juif et non pas à l’Israélite qui se serait rendu coupable d’une transgression sanctionnée par la lapidation. Qui est passé au culte idolâtre a apostasié la Loi tout entière. De même les Israélites hérétiques ne sont plus à aucun égard, comptés pour Israélites. »

L’archétype biblique du rejet de l’idolâtrie n’est pas Noé mais Abraham. En lui seront « bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3), c’est à dire toutes les Nations. C’est pour cela que l’épisode de la tour de Babel suit immédiatement l’énonciation des 70 descendants de Noé.

[1] J’emprunte ce rapprochement avec Hanna Arendt à mon ami Gérard Haddad.

[2] Commentaire du rav S .R. Hirsch sur le Pentateuque, Tome 1, Berechith, Kountrass editions 1995, pg. 213

[3] Elie Munk, La voix de la Torah, la Genèse, Association Samuel et Odette Levy Nouvelle édition 2007, pg. 95.

[4] Maïmonide : Mishneh Torah, lois des rois, XII, 1

[5] Ervah, “nudité” : Lv 18, 6.7.8.9.10.11.12.13.14.15.16.17.18.19 et 20, 11. 17.18.19.20.21 et Ez 22, 10…

[6] Conférence Akadem, sept. 2013 en ligne.

[7] Le fondement halakhique antique de ce statut (Maïmonide, Michné Torah Sefer Choftim, Melachim 9, 1) a été analysé par Elia Benamozegh, rabbin de Livourne du XIXème siècle, dans Israël et l’humanité.

[8] Guide des égarés, III, 30.

[9] Michné Torah, Livre de la Connaissance, chapitre II, « Qu’il est interdit de rendre un culte à rien de ce qui est créé… », Traduction de Valentin Nikiprowetzky et André Zaoui (Le livre de la connaissance, Quadridge/PUF, 196, pg. 232.)

« le « H’erech » (le sourd), le fou et l’enfant »


En discutant avec mes amies Gabrielle et Deborah Portnoï, toutes deux CODA (Children of deaf adult : enfants entendants de parents sourds), dont la langue des signes est la langue maternelle, et qui ont créé l’association  « La parole aux sourds » et militent dans l’association des sourds juifs de leurs parents (ACSJF) :

Alors qu’une autre amie, Nurith Aviv cinéaste franco israélienne qui est en train de réaliser une film sur la langue des signes qui sortira ce printemps aprés Langue sacrée langue parlée, Traduire…

… je voudrais résumer ce que dit la Halakha à ce sujet pour éviter des contresens. Ceci est contenu dans le traité ‘Haguiga 2b.

« le « H’erech » (le sourd), le fou et l’enfant »

Dans le Lévitique 19,14 il est écrit:

« Tu ne peux pas insulter le sourd. »

La traduction française est imprécise, il faudrait plutôt dire: « Tu ne dois pas prendre le sourd à la légère. »

 

Talmud HAGUIGA 01Talmud HAGUIGA 02

Que peut on en conclure ?

Que désigne le H’erech ?

L’expression qui assimile « le « H’erech » (le sourd), le fou et l’enfant », du Talmud disant qu’ils ne sont pas soumis aux Mitsvot ne signifie pas qu’un juif muet ou un sourd ou un sourd-qui ne sait pas parler est exclus d’Israël.

Le contexte est celui-ci : la mitsva dans le judaïsme doit être une action consciente de l’homme qui permet de sanctifier le temps c’est-à-dire de prendre conscience de sa valeur, de le fixer pour être vécu de manière vivante. Elle s’oppose au fait de tuer le temps, d’oublier dans l’addiction, etc…

Le H’erech ne correspond pas à des caractéristiques physiques mais à un état d’inconscience, celui de l’enfant, du fou, de celui qui serait complètement coupé des autres et qui de ce fait ne peut témoigner de manière responsable dans un beit Din ou une assemblée en prière.Le « H’erech » celui qui n’entend pas et ne parle est comparé au fou ou à l’enfant parce qu’il n’est pas en possession de ses moyens de conscience.

C’est pour cela que le talmud distingue le « H’erech » qui parle mais qui n’entend pas (le sourd), ainsi que celui entend mais qui ne parle pas (le muet), tous deux considérés comme des gens de parfaite constitution en tous points parce qu’ils ne comprennent pas une situation.

Selon Rachi, il est préférable d’utiliser la langue des signes plutôt que de lire sur les
lèvres.

Le Talmud dit dans le traité Guitin 59a dit :

« Quand le sourd fait un signe, nous pouvons le lui rendre. »

Le sourd dans le contexte antique

Cette discussion du 3ème siècle doit être replacée dans le cadre de l’ancien Droit romain, selon lequel le sourd ou le muet ne pouvaient faire de testament sans la permission du Prince ou se marier de peur que le ou la sourd(e)- muet(te) ne comprenne pas les charges et les devoirs du mariage. Il s’agissait d’un préjugé qui pensait que le sourd-muet ne comprenait pas.

Ler Choul’han Aroukh dit que le sourd-muet qui connaît la langue des signes ou le
sourd qui parle peut tout à fait compléter le minyan (Choul’han Arou’h, Ora’h ‘Hayim 55,8)

L’avis du Rav Ovadia Yossef

Le Rav Ovadia YOSSEF (1920-2013) zal , la plus haute autorité orthodoxe séfarade, dans Chou’t Yéh’avé Da’at vol.2 chap.6 dit que selon le strict Din, il est possible de s’appuyer sur les décisionnaires qui autorisent de compter dans le Minyan un sourd-muet qui a étudié dans une école spécialisée. Parce qu’il est conscient.

 

Le livre de la Genèse raconte-t-il vraiment les premiers instants de l’univers ?


Suit ici une réflexion inspirée des enseignements des Rav Haïm Harboun et Rav Nathan Mrejen

Nous avons lu hier la Paracha Berechit. Quand on demande aux gens ce que raconte le Livre de la Genèse ils répondent souvent « la Création du monde »… ce qui n’est pas faux. Mais de quelle création parle-t-on ? des premiers instants de l’Univers que décrit aussi la théorie scientifique du big bang ? Mais alors dans ce cas qui faut-il croire la science ou la Torah ? Peut-on faire une lecture de ce texte comme un reportage du commencement de l’Univers ?

big bang

Qu’est ce qui a été créé en premier ? « Qui a commencé ? »

Une célèbre page de la guemara du traité Haguiga s’étonne « Lors de la création il a créé le ciel puis la terre » comme le dit le premier verset de la Torah « Au commencement lorsque D. créa les Cieux et le terre » alors qu’il est dit plus loin dans l’ordre inverse « Le jour où l’Éternel D. fit la terre et le ciel il n’y avait encore aucun arbuste des champs… » (Gn 2,5). Pourquoi cette incohérence logique ? Pour nous prévenir, bien sûr! disent les Hakhamim de ne pas opérer une lecture littérale.

D’après l’école d’Hillel la terre a été créée en premier, à quoi les disciples de Chammaï qui pensaient que le Ciel a été créé en premier. A quoi les disciples d’Hillel répondaient : « d’après vous on bâtit l’étage et après la maison ? » (TB Haguiga 12a)… Mais selon les autres Sages tout a été créé en même temps comme les deux mains de D-ieu car « Le ciel est mon trône et la terre mon marchepied : quelle est la maison que vous pourriez me bâtir, le lieu qui me servirait de résidence ? Mais, tout cela, ma main l’a créé ! » (Is 66, 1-2) à rapprocher de : « C’est ma main qui a fondé la terre, ma droite qui a étendu les cieux. Je leur adresse mon appel : aussitôt ils se présentent ensemble.(Iakhdav) » (Is 48, 13).

Rachi le célèbre Maître de Troyes, vigneron au Moyen-Age ajoute :

« Au commencement, Eloqim créa » Ce texte demande, en fait, à être explicité. C’est comme nos maîtres l’ont expliqué : Le monde a été créé pour la Tora qui est appelée « le “commencement” de Sa voie » (Michée 8, 22), et pour Israël qui est appelé « le “commencement” de Sa moisson » (Jr 2, 3). Mais si tu veux l’expliquer selon le sens littéral, fais-le ainsi : Au commencement de la création des cieux et de la terre, alors que la terre était tohou et vohou et que les ténèbres…, Elohim a dit : « que la lumière soit ! » Ce texte ne vient pas nous donner l’ordre de la création, nous dire que ces éléments ont été créés en premier. Si tel était le cas, le texte aurait dû porter barichona (« en premier lieu »), car on ne rencontre jamais le mot réchith dans la Bible sans qu’il soit lié au mot suivant. Exemples : « Au commencement (beréchith) du règne de Yehoyaqim » (Jr 26, 1), « le commencement (réchith) de son royaume » (infra 10, 10), « les prémices (réchith) de ton blé » (Devarim 18, 4). Ici, de même, tu dois expliquer : « Au commencement, Elohim créa… », comme s’il était écrit : beréchith bero, « au commencement de l’acte de la création », à rapprocher de : « au commencement (te‘hilath) où Hachem parla à Osée » (Osée 1, 2), c’est-à-dire : « au commencement de la parole adressée par le Saint béni-Soit-Il à Osée, Hachem dit à Osée. ». […] Force est donc d’admettre que le texte ne nous enseigne absolument pas l’ordre chronologique de la création (Gn rabba 1, 6, Lv rabba 36,4)

Bref le fait de penser la création comme précession historique est une erreur. Ce n’est pas de cela que le texte parle.

Alors comment résoudre ce paradoxe originel ?

Le paradoxe originel

Rabbi Yossé dit que l’expression amayim, « les eaux » vient de chécham mayim, c’est-à-dire une forme contractée de ech et maïm le feu et les eaux.

La création contient donc en son principe des opposés comme l’eau et le feu, des paradoxes qui ne sont pas contradictoires du point de vue du Saint, béni soit-Il mais pas réconciliable du point de vue de la nature ou de la logique humaine.

L’enseignement de Rabbi Akiba propose que chamayim et arets sont les noms du Saint, béni soit-Il. Comme si la nomination originaire se référait à une unité originaire paradoxale incompréhensible pour l’homme qui ne peut la penser qu’en terme de confusion, lui qui vit non pas dans le monde de l’UN mais dans celui de la séparation, du langage, condition de possibilité et d’intelligibilité et aussi nostalgie de l’unité perdue (cf Babel).

Le traité Haguiga se demande pourquoi les scélérats comme les justes profitent de la lumière en ce monde alors que D. a séparé la lumière des ténèbres. Et il explique que D. l’a mise en réserve à l’usage des justes pour les temps à venir (TB Haguiga 12a). La création est donc une réalité paradoxale « qui n’a pas encore eu lieu » mais qui va advenir lors de la délivrance. Une sorte de processus entre le début et la fin du monde qui renvoie l’homme non pas à l’origine ou à la fin mais à son présent, l’histoire où il peut choisir la lumière ou les ténèbres à chaque instant.

J’ai reçu un enseignement du Rav Mrejen à ce sujet.

« C’est pourquoi l’homme (ich) quitte son père et sa mère, il s’unit à sa femme (ichto) et ils ne font qu’une seule (ehad) chair » (Gn 2, 24) : Il s’agit d’un paradoxe du masculin et du féminin qui désirent s’unir pour réaliser l’Unité (ehad) de éternelle et qui se repoussent comme les pôles opposés d’un aimant. ich et icha qui sans le Yah deviennent Ech, le feu destructeur. Paradoxe étrange car sans la femme l’homme ne peut se comprendre, laissé à sa solitude. Nous y reviendrons.

Haguiga 12a

Celui qui lit littéralement la Torah est juste un malheureux

Et rabbi Yossé rapporte ensuite une baraïta : « Malheur aux créatures qui voient et ne savent pas ce qu’elles voient qui se tiennent debout et qui ne savent pas pourquoi elles se tiennent debout, la terre sur quoi repose -t-elle ? Sur des colonnes puisqu’il est dit « il fait trembler la terre sur ses bases et ébranle les colonnes qui la supportent » (Job 6, 9). Ces colonnes sont sur l’eau puisqu’il est dit : « Pour Celui qui étend la terre sur l’eau » (Ps 136, 6).

A la Renaissance Le Maharcha[1] indique que Yossé commence son enseignement par la mot « Malheur » parce qu’il déplore le « malheur » qui consiste à croire en une description physique de la nature alors que le but de ce texte est de révéler le fondement spirituel de l’univers. En quoi est-ce un « malheur » ? Parce que l’oubli de cette reconnaissance de la profondeur spirituelle de l’univers conduit à l’absence de prise de conscience de la responsabilité de l’homme qui consiste à changer le monde.

J’ai reçu un autre enseignement du Rav Mrejen à ce sujet : ce qui est curieux c’est qu’après avoir créé les réalités spirituelles de la terre (erets) et des cieux (achamaïm) :

« Dieu fit l’espace, opéra une séparation entre les eaux qui sont au-dessous et les eaux qui sont au-dessus, et cela demeura ainsi. Dieu nomma cet espace le Ciel. Vayiqra Elohim laraqia chamaïm. (Gn 2, 7-8)

Pourquoi alors que les Cieux (chamaïm) et la Terre (erets), réalités spirituelles , ont été créées, le  Raqia doit il être « nommé »  chamaïm, « les Cieux »? Comme si on n’avait pas compris… Parceque l’homme a besoin de la nomination pour attribuer un sens spirituel à la réalité, pour considérer ce monde selon son élévation spirituelle, pour penser par allégorie.

Dit en d’autres mots : celui qui s’assimile au monde des choses considère la réalité et les autres comme des choses et en devient une. C’est ce qu’on appelle l’idolâtrie.

Si je ne vois les femmes que comme des proies sexuelles je deviendrai un objet sexuel et je ne pourrai pas comprendre la féminité ni la richesse sentimentale d’une relation réelle et pas fantasmatique. Si je ne considère les autres que comme des objets sociaux rapportés à leur surface financière je perdrai la gratuité sans laquelle aucune relation vraie n’est possible. Si je considère les autres comme des objets de ma séduction ou de mon pouvoir je serai réduit à mon rôle de maître ou d’esclave, d’objet sous la main ou de tyran inaccessible te je ne serai jamais libre, etc…. Et le sexe, l’argent ou le pouvoir ne sont que des catégories de l’idolâtrie parmi d’autres…

On est déterminé par la manière dont on regarde le monde. L’homme qui voit et vit ainsi ne peut donc qu’être malheureux puisqu’il n’accomplit pas sa vocation spirituelle, ce pour quoi il est fait, ce pour quoi l’Eternel l’a rendu contemporain de Lui-même par amour.

J’entends déjà un de mes enfants me poser la question « Mais alors qu’est-ce qu’il y avait ‘avant’ la lumière et les ténèbres ?»

L’Etat originaire : la solitude

Berechit explique ce qu’il y avait ‘avant’ : « Or la terre n’était que solitude et chaos; des ténèbres couvraient la face de l’abîme, et le souffle de Dieu planait à la surface des eaux. » (Gn 2, 2). Rachi commente :

Tohou et vohou Tohou signifie « étonnement, stupéfaction », l’homme étant frappé d’étonnement et de stupeur en présence du vohou.[2]

Les deux mots hébreux tohu et bohu son treliés par et. Tohu signifie « inhabité, inhabitable, le désert ». Comme il est écrit :

« Il le rencontre dans une région déserte, dans les solitudes (tohu) aux hurlements sauvages; il le protège, il veille sur lui, le garde comme la prunelle de son œil. » (Dt 32, 10)

Le second mot bohu ne se rencontre que trois fois dans la Torah il et est donc difficile à définir, il est toujours lié à tohu.

Rachi décrit ce réalité comme stupéfiante. « Tohou et vohou Tohou signifie étonnement, stupéfaction, l’homme étant frappé d’étonnement et de stupeur en présence du vohou. »

L’homme est donc interloqué, sans voix face au chaos qu’il est avant la parole de D. Sans D. sa vie est un « désert où hurle la solitude »

C’est de cette agitation que la femme vient le tirer, comme une réalité paradoxale sans laquelle il ne peut trouver sa propre signification.

« Il n’est pas bon que l’homme soit seul »

Le couple humain est une réalité paradoxale en quête de l’unité originaire et qui sans elle se repousse et se détruit. « L’Éternel-Dieu dit: « Il n’est pas bon que l’homme soit isolé; je lui ferai une aide digne de lui. » » (Gn 2, 18). L’homme est en danger sans son vis-à-vis. Il risque de se croire pouvoir réaliser l’unité de Dieu. Il lui faut une femme avec il va pouvoir réaliser l’unité le ehad qui est en Dieu.

Le Zohar déclare :

« Un homme seul, ou une femme seule, n’est que la moitié d’un corps » (Zohar III 7b, 109b, 296a)

Et les Hakhamim disent :

« L’épouse d’un homme est comme son propre corps. » (Talmud Menahot 93b, Bekakhot 35b).

 

« Une aide qui soit face à lui Si l’homme a du mérite, elle lui sera une aide. S’il n’en a pas, elle sera contre lui et le combattra » (Beréchith rabba 17, 3. et Yevamoth 63a).

Le Tohu Bohu c’est donc « l’avant » de la création et du couple humain. Un espace de confusion sans vis-à-vis (lumière/ ténèbre ; haut/ bas ; jour/ nuit ; terre/ eau ; homme/femme…) donc sans signification.

Berechit ne raconte pas les premiers instants de l’univers mais comment chacun de nous peut ici et maintenant choisir d’advenir en ce monde comme un être humain dans la avoda hachem, en couple.

Tohu Bohu

[1] MaHaRCHA (initiales de Morénou Harav Rabbi CHmouel Aidels – « Notre Maître Rabbi Samuel Eidels ») Rabbi Chemouel Ben Yeouda Halevy Edel de Pologne (1555-1631). Commentaire du Talmud intitulé Hidouchei Maharcha (Hidouchei signifiant « Nouvelles Explications par »).

[2] Et Rachi ajoute « En français médiéval : « estordison ». Vohou signifie vide et solitude. La face de l’abîme A la surface des eaux qui étaient sur la terre. Et le souffle de Elohim planait Le trône de la majesté divine se tenait dans les airs et planait à la surface des eaux grâce au souffle de la bouche du Saint béni soit-Il et par Sa parole, comme une colombe qui plane sur son nid (Gn rabba 2, TB Haguiga 15a). En français médiéval : « acoveter ». »

 

Hochana Rabba : le verdict


Aujourd’hui nous fêtons Hochana Rabba (הושענה רבּה, la grande délivrance) qui est le septième jour de la fête de Souccot. Le jugement rendu à Roch Hachana et consigné à Yom Kippour est scellé et entre en vigueur.

lulav-and-etrog-sukkot

 

De quelle Toute-Puissance l’Eternel est-il le nom ?

Et quiconque aura survécu, parmi tous les peuples qui seront venus contre Jérusalem, devra s’y rendre chaque année pour se prosterner devant le Roi, l’Eternel-Cebaot (D. des armées), et pour célébrer la fête des Tentes. Et celle des familles de la terre qui n’irait pas à Jérusalem pour se prosterner devant le Roi, l’Eternel-Cebaot (D. des armées), celle-là ne sera pas favorisée par la pluie. Que si la famille d’Egypte n’y monte pas pour faire ce pèlerinage, elle non plus ne sera pas indemne; mais elle subira le fléau dont l’Eternel frappera les [autres] peuples, pour n’avoir pas fait le pèlerinage de la fête des Tentes. Tel sera le châtiment de l’Egypte et le châtiment de toutes les nations qui ne feraient pas le pèlerinage de la fête des Tentes. (Zacharie 14, 16-19)

Le Midrach des théhilim commente : « [Guidé par les paroles de tes lèvres, j’observe les actions des hommes, les voies des gens violents.] Affermis mes pas dans tes sentiers, pour que mes pieds ne glissent point. » (Ps 17, 5)

« À Roch Hachana, tous ceux qui vont dans le monde passent devant Lui comme un troupeau et les enfants d’Israël passent aussi devant Lui avec ceux qui vont dans le monde. Les ministres (angéliques) des nations du monde disent [alors] : « Nous avons triomphé et remporté le jugement » et nul ne sait qui a triomphé, Israël ou les nations du monde…

Comme le premier jour férié de la Fête arrive et que tout Israël, grands et petits, portent leur loulav (branche de palme) dans la main droite et leur etrog (cédrat) dans la main gauche, tous savent immédiatement qu’Israël a remporté le jugement.

Comme arrive le jour de la Hochana Rabba, qu’on prend les branches de saule et qu’on fait sept processions pendant que le chantre de l’assemblée se tient tel un ange de Dieu, un Livre de Torah au bras, et que le peuple tourne autour de lui à l’image de l’autel … les anges du service divin se réjouissent et disent : « Les enfants d’Israël ont gagné, les enfants d’Israël ont gagné, le rejeton d’Israël ne mentira pas et ne regrettera pas ! » (Midrash Tehillim sur Psaume 17, 5)

Si nous « gagnons » en ce jour c’est évidement dans la guerre contre nous-mêmes, contre nos fanatismes de toute puissance qui nous font croire de manière infantile que le monde est à notre main et ne peut nous résister. La Toute puissance de D. annoncée à Roch Hachana, scandée à Kippour celle le du Roi, l’Eternel-Cebaot (D. des armées), n’a rien à voir avec nos rêves de Toute puissance, avec les armes et armées humaines. Si nous nous mettons à genoux pour prier à Kippour pour la seule fois de l’année (le cœur des prières quotidienne se dit Amida « Debout ») c’est pour tomber de notre arrogance.

La Toute puissance de l’Eternel c’est la puissance du Clément, Miséricordieux, Lent à la colère, Plein d’amour et de vérité. Une « puissance » contre laquelle les chars ne peuvent rien. Une puissance qui nous désarme, nous rend vulnérable aux autres. Nous pouvons enfin baisser la garde et enfin leur parler, car ce n’est pas nous qui assurons notre vie mais Celui qui nous la donne à profusion dans l’eau et la pluie qui sont la Vie. Sans ce Chalom comment célébrer la joie ?

De la joie

« Vous serez joyeux, en présence de l’Éternel votre D.ieu, pendant sept jours » (Lv 23, 40-43),

Souccot est la fête de notre joie. La Sim’hat Beth Hachoéva, est la « Joie du Puisement de l’Eau ». L’habitude à la synagogue est de faire des hoshianot autour de la Tebah avec le loulav pour supplier et demander la pluie.

Loulav

Hoshana-Rabbah

Hochana Rabba, Bernard Picart (1673-1733), Synagogue portugaise d’Amsterdam.

Le Mishna Roch Hachana 1, 2 ajoute :

« Lors de la Fête, le monde est jugé sur l’eau »

Le Talmud dit :

« Celui qui n’a pas vu la joie de Sim’hat Beth Hachoéva n’a pas vu de joie de sa vie. » (TB Soucca 5 )

Non seulement nous sommes les hôtes de la création mais en plus nous serions bien incapables d’en faire tomber une goutte de pluie en cette saisons des pluies d’hiver qui commence (Souccot marque le début de la saison des pluies). Quant à détruire notre écosystème au lieu de de veiller sur lui avec amour pour nos enfants, nous avons déjà largement œuvré en ce sens.

La fête de l’eau était à l’époque du second Temple, une fête pour les femmes dans la cour des femmes du Temple. On y jouait de la flûte (TB Soucca 5,1)