Au Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme


20181118_143123Au Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme à Paris il y a une Soucca du XIXème siècle d’Autriche ou d’Allemagne du sud, composée de 37 panneaux numérotés (pour la remonter chaque année ! ). On y voit une représentation de Jérusalem avec ses murailles, le Kotel et la mosquée Al Aqsa ; au centre un paysage de la région du lac de Constance et à droite un écu avec les premiers mots du décalogue et un décor floral qui rappelle le sens de la fête. C’est très émouvant.

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J’ai enregistré là-bas pour un film sur les gestes dans le judaïsme, en l’occurrence le cédrat pour moi, le cédrat c’est le coeur intelligent, Lev Khorkhma, l’amour intelligent, désintéressé… on est tombé sur cette Soucca, les réalisateurs ont décidé de filmer là.

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Il y a aussi là l’expo sur Freud. A voir absolument.

L’île des Justes


Lettres de l’exil Séfarad : Les pogroms de 1391 par Hasdaï Crecas


En Espagne les émeutes antijuives ont commencé en 1391 un siècle avant l’exil de 1492. Ces émeutes signèrent la fin du brillant judaïsme arabo-ibérique.

On parle beaucoup de Sefarad (l’Espagne) mais dehors du « RAMBAM » (Rabbi Moché Ben Maimon dit Maïmonide-12e siècle, Cordoue-Fès-le Caire) et du RAMBAN (Rabbi Moché Ben Nahman dit nahmanide, Gérone- Jérusalem ?) les penseurs séfarades sont des quasis inconnus pour la culture occidentale.

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Gérone – photo DL

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Ces auteurs sont les légataires directs des géonim babyloniens comme Rabbi Saadia ben Yosseph Gaon Soura (Egypte 9ème siècle, Babylonie 10ème siècle) dit Saadia Gaon qui assurèrent la survie du judaïsme rabbinique babylonien face à la conquête et l’assimilation arabo-musulmane et les maîtres du judaïsme arabo-andalou dont Maïmonide sera un des légataires incontesté.

Les plus importants penseurs, décisionnaires commentateurs de la Torah, poètes séfarades, étaient des rationalistes. Ils étaient tous de grands savants dans les sciences profanes de leur époque (médecine, astronomie…) en même temps que des philosophes de langue arabe puisant à travers les penseurs arables chez les grecs… Ils sont aujourd’hui de quasi inconnus. Ils considéraient le Talmud et le midrach comme la base de toute l’étude juive et, en dehors d’un Nahmanide, envisagent la kabbale comme une note en bas de page des tannaim, amoraim et autres guéonim…

Sage juif

Le simple fait que le considérable « Livre de la splendeur » (Zohar) de milliers de pages, puisse avoir été écrit en araméen en plein 13ème siècle par Moïse de Léon en araméen à la manière de de la guemara imitant des maîtres du premier siècle, ce dont sa propre femme n’ignorait pas le fait ! dit la familiarité avec le talmud et les midrachim et le puits de mémoire et de sagesse que ces gens étaient. Le retour opéra par un Rabbi Yehouda Levaï ben Betzalel dit le MAHARAL de Prague (17ème siècle) au midrach, alors que sa structure de pensée doit aussi à la kabbale sans qu’il le revendique ou en cite les écrits, en dit long sur la filiation avec la source arabo-andalouse et sur ce que le judaïsme moderne lui doit.

Juif Gérone

Le juif Salomon Vidal, Musée de Gérone, photo DL

Ces esprits sont donc d’une puissance inégalée et on ne trouve après eux qu’un Maharal de Prague qui admet sa filiation pour se hisser à leur hauteur. Au-delà des aléas de l’histoire et de notre long voyage en galout que l’Éternel semble bien avoir inscrit dans la structure même de l’être comme nous en a averti le Maharal (Guevourot AChem), nous devons absolument retourner à ces sources si nous voulons aujourd’hui juste comprendre les premiers mots de notre propre tradition juive.

Qui connait :

  • Rabbi Itsh’ak Elafassi surnommé le « RIF » au 11ème siècle,
  • Bah’ya ibn Pakouda dit Rabbenou Bahya (« notre maître Bahya ») au 11ème siècle, le chantre des « Devoirs du Cœur » (Hovot ha-lev) face à une génération engluée dans le matériel et la piété de routine et ce qu’il appelle « les devoirs à accomplir par les parties du corps » (Hovot ha-evarim)…,
  • Shmouel HaLevi ben Yosseph HaNaggid, grammairien, rabbin andalou et vizir et chef des armées d’un royaume d’Al Andalus qui mène la guerre et y écrit des poèmes magnifiques,
  • Plus connu ( ?) Yehoudda Halévy l’homme aux 800 poèmes au 11ème siècle le chantre de Sion et l’auteur du Kouzari,
  • Et bien sûr Benjamin de Tudèle, qui parcourut tout le monde juif de son temps au 12ème siècle et que notre maître le Rav Haïm Harboun a suivi d’un livre dans ses pérégrinations,
  • Ibn Tibon et sa famille aux 12ème et 13ème siècles rabbins provençaux traducteurs en hébreu d’ouvrages philosophiques gréco-arabes,
  • Rabbi Chelomo Ben Aderet dit « RACHBA » au XIVème siècle, Rabbénou Nissim, dit le « RAN » au 14ème siècle… ?
  • Qui connait le Or Hachem de Hasdaï Crescas ? un des plus puissants penseurs juifs de la fin du Moyen Âge, lié à la cour du roi d’Aragon et grand rabbin de la communauté de Saragosse au 14ème siècle ? Cet homme assistera aux grands massacres de juifs de 1391 et y perdra son propre fils à Barcelone. La reconquista s’est faire aux cris de « morts aux juifs ». Crescas écrit alors une lettre à la communauté des juifs d’Avignon pour raconter en détail ce qui s’était passé.

Les massacres contre les juifs de Séville le 4 juin 1391. Ils se sont propagés  dans la vallée du Guadalquivir : à Cordoue, Andújar, Montoro, Jaén, Úbeda, Baeza… et ensuite de la Meseta Sud : Villa-Real — aujourd’hui Ciudad Real —, Cuenca, Huete, Escalona, Madrid, Tolède (18 juin), et à d’autres zones castillanes : Logroño (12 août) et de la couronne d’Aragon : Valence (le 9 juillet), Orihuela, Xàtiva. Le massacres atteignent leur aproxysme à Barcelone, (5 août) puis continuent à Lérida (13 août). A Palma de Majorque le 2 août.

 

Nombre de réfugiés juifs fuient en Afrique du Nord après les massacres qui inaugurent le phénomène marrane.

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Hasdaï Crescas qui perd son fils le 09 juillet 1391 dans le pogrom de Valence écrit à la communauté juive d’Avignon :

« En ce jour amer de Roch ‘hodech Tamouz 5151 [été 1391], Dieu banda l`arc de l’ennemi contre la communauté de Séville où habitaient sept ou huit mille familles juives. Ils mirent le feu à ses portes et en assassinèrent un grand nombre ; cependant que la plupart étaient convertis au christianisme et que d`autres, en particulier des femmes et des enfants, étaient vendus comme esclaves aux arabes ; et les quartiers juifs devinrent déserts. Beaucoup périrent en martyre, beaucoup d’autres transgressèrent l`alliance sacrée. De Séville, l’incendie se propagea et anéantit tous les cèdres du Liban des communautés de Cordoue. Là aussi beaucoup abdiquèrent leur foi et la communauté fut anéantie.

Le 17 du mois de Tamouz fut un jour de douleur et de sanction, un jour plein de souffrances. La colère de Dieu s’enflamma contre la communauté de Tolède, source de la Torah et de la parole de Dieu. Cohanim et prophètes furent massacrés dans le temple de Dieu, les Rabbanim périrent publiquement en martyre, la noble descendance de Rabbi Acher ben Yih’iel [Roch], ainsi que leurs fils et leurs disciples. Là aussi beaucoup de ceux qui ne purent se défendre acceptèrent la conversion.

Le 7 du mois de Av, Dieu éradiqua sans pitié la communauté de Valence en laquelle vivaient environ mille familles. Près de 250 personnes y périrent en martyre tandis que les survivants fuyaient vers les collines, mais peu en réchappèrent et la plupart furent convertis. La plaie se répandit ensuite aux communautés de Majorque dans les îles de la mer. Le jour de Roch ‘Odech Eloul, des intrus pénétrèrent dans le quartier juif et le violèrent et le mirent au pillage et l’abandonnèrent comme une coquille vide. 300 personnes y périrent en martyre tandis que 800 autres fuyaient dans la tour du roi et que le reste subissait la conversion. Le Chabbat suivant, la colère de Dieu se déversa comme le feu, profanant son temple et violentant la couronne de sa Torah – la communauté de Barcelone –  qui fut percée et ce jour et compta 250 morts. Tout le reste de la communauté trouva refuge dans la tour alors que les ennemis, mettaient à sac toutes les rues juives et incendiaient certaines d’entre elles. La main du Gouverneur n’eut pas l’avantage mais il s’efforça de les sauver de toute sa puissance ; il fit apporter aux juifs qui se trouvaient là du pain et de l’eau, et opéra une sortie pour capturer les brigands. Alors la masse des simples gens rugit et se dressa contre les gouverneurs, et ils combattirent les juifs réfugiés dans la tour, armés d’arcs et de catapultes. Ils les frappèrent et les battirent dans la tour. Beaucoup périrent en martyre, parmi eux mon fils unique, une brebis innocente. Je l’ai offert tel un holocauste, j’accepterai le verdict et me consolerai en sachant la bonté de son destin et la félicité de son sort. Beaucoup d’entre eux se suicidèrent, certains en se jetant du haut de la tour et ils étaient déjà déchiquetés avant même d’avoir parcouru la moitié de leur chute. Quelques-uns abandonnèrent la tour et périrent en martyre dans la rue. Tous les autres furent convertis au christianisme, hormis quelques-uns qui s’enfuirent vers les villes aux alentours, si peu nombreux qu’un enfant les compterait mais de grands hommes. A cause de nos fautes, il n’existe plus un seul être humain aujourd’hui à Barcelone qui puisse être qualifié de juif. De même, dans la ville de Lérida, beaucoup périrent, le reste fut converti, seuls quelques juifs s’échappèrent.

A Gérone, où l’érudition et l’humilité s’étaient jointes en un seul lieu, les Rabbanim périrent publiquement en martyre. Seuls quelques-uns acceptèrent la conversion, la plupart trouvèrent refuge dans les maisons des habitants de la ville. Ils sont enfermés aujourd’hui dans la forteresse.

En fin de compte, dans le royaume de Valence, il ne reste plus aucun juif hormis dans la ville de Murviedro (Sagonte).

Dans la province de Catalogne, il ne reste plus aucun juif, hormis le peu qui échappèrent au massacre dans les villes alentours et ailleurs. Quant à nous ici, dans les villes d`Aragon il ne s’est produit ni brèche ni violence. Par la bonté divine toutes nos communautés sont rescapées ; mais malgré tous nos efforts, après la dispersion de nos biens, il ne nous reste rien d’autre que nos corps. Nos cœurs sont pleins de frayeur et nos yeux sont levés vers le ciel afin qu’il soit miséricordieux, qu`il guérisse nos blessures et nous aide à ne pas défaillir. »

(Rav Hasdaï Crescas, extrait de sa Lettre à la communauté d ‘Avignon traduite par Eric Slimévitch dans Lumière de l’Éternel, Hermann 2010).

 

 

Massé Berechit / Massé Merkaba


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Abraham et les anges, participant au Maassé Merkaba selon le Midrach.

La mystique juive nous parle du Maassé Berechit- « l’oeuvre de création », qui est associée  au Maassé Merkaba-« l’oeuvre du char ». On retrouve cette association dans le El Adon (D-ieu de la Création) de la prière du matin : « Shevach notnim lo kol tzevah marom. Tiferet u’gedulah serafim ve’ofanim ve’chayot hakodesh. » Ces termes de la mystique biblique et talmudique primitive ne décrivent les cieux mais sont en fait une description de la profondeur de la psychologie humaine comme nous l’avons appris du Rav Harboun.

L’ange de la dispersion et le Maassé Merkaba

« L’Éternel-Dieu dit : « Voici l’homme devenu comme l’un de nous, en ce qu’il connait le bien et le mal. Et maintenant, il pourrait étendre sa main et cueillir aussi du fruit de l’arbre de vie; il en mangerait, et vivrait à jamais. » Et l’Éternel-Dieu le renvoya du jardin d’Éden, pour cultiver la terre d’où il avait été tiré. Ayant chassé l’homme, il posta (vayachéken) en avant du jardin d’Éden les chérubins, avec la lame de l’épée flamboyante, pour garder les abords de l’arbre de vie. » (Gn 3, 22-24)

Ce dernier acte après la chute est difficilement compréhensible :

  • Si le Maassé Beréchit (l’acte de création) décrit l’émergence de l’homme dans le gan eden (le jardin de son humanité !), pourquoi Adam devrait-il quitter ce jardin béni après sa désobéissance, Dieu ne serait-il pas assez grand pour qu’il fasse téchouva quelle que soit la faute du couple ?
  • Pourquoi Adam connaîtrait désormais le bien et le mal comme l’Eternel lui-même ?
  • Pourquoi l’« arbre de vie » lui est-il désormais interdit et l’entrée gardée par les keroubim (chérubins) ?
  • Que signifie cet arbre de « vie » ?
  • Pourquoi les kéroubim qui sont des lions ailés à tête d’homme, sorte d’anges qu’on trouvait en sculpture sur les temples en Babylonie et qu’on retrouve sur l’Arche d’alliance dans le Livre de l’Exode (Ex 25, 18-22) se retrouvent-ici ?
  • Pourquoi tiennent-ils une l’épée (laat) « flamboyante » ou plutôt « tournante » ?

Il faut probablement éclairer ce texte par un autre, son antithèse pour comprendre la clé de ce paradoxe. On ne peut en effet comprendre le massé beréchit qu’à la lumière de son opposé : le Maassé Merkaba – « l’œuvre du Char ». Le problème est que le texte qui éclaire la Genèse est encore plus mystérieux que celui de la Genèse.

Le prophète Ezéchiel commence son livre en nous rapportant qu’il se « trouvait avec les exilés près du fleuve de Kebar », en Babylonie donc à l’époque de l’exil suite au siège de Jérusalem et à la destruction du premier temple en l’an – 586, et il nous dit : « le ciel s’ouvrit et je vis des apparitions divines » (Ez 1, 1)

Suit une description assez étrange de sa vision :

« Or, je vis soudain un vent de tempête venant du Nord, un grand nuage et un feu tourbillonnant avec un rayonnement tout autour, et au centre, au centre du feu, quelque chose comme le hachmal. Et au milieu l’image de quatre Haïot (vivants); et voici leur aspect, elles avaient figure humaine. Chacune avait quatre visages et chacune quatre ailes. Leurs pieds étaient des pieds droits ; la plante de leurs pieds était comme celle d’un veau et ils étincelaient comme de l’airain poli. Et des mains d’hommes apparaissaient sous leurs ailes des quatre côtés ; et les quatre avaient leurs visages et leurs ailes. Quant à la forme de leurs visages, elles avaient toutes quatre une face d’homme et à droite une face de lion, toutes quatre une face de taureau à gauche et toutes quatre une face d’aigle. Et leurs faces et leurs ailes étaient déployées vers le haut ; elles en avaient deux jointes ensemble, et deux recouvraient leur corps. Chacune allait droit devant elle ; du côté où l’esprit dirigeait leur marche, elles allaient, sans se détourner dans leur vol. Quant à l’aspect des Haïot, elles apparaissaient comme des charbons en feu, incandescents, comme des flambeaux ; un feu circulait entre les Haïot, et ce feu avait un rayonnement et du feu sortaient des éclairs. Et les Haïot allaient et venaient, tel l’éclair.

Et je regardais les Haïot, et voici qu’il y avait une roue (ofan) à terre, près des Haïot, vers leurs quatre faces. L’aspect des roues (ofanim) et leur structure ressemblaient au Tarchich; toutes quatre avaient même forme; et pour leur aspect et leur structure, c’était comme si une des roues était encastrée dans l’autre. Elles allaient de leurs quatre côtés, quand elles se mouvaient, sans se retourner dans leur marche. Leurs jantes étaient d’une hauteur redoutable et toutes quatre avaient leurs jantes pleines d’yeux tout autour. Et quand les Haïot marchaient, les roues avançaient aussi avec elles, et quand les Haïot s’élevaient de terre, les roues s’élevaient aussi. Où l’esprit voulait aller, elles allaient, et les roues s’élevaient dans le même sens qu’elles, car l’esprit de la Haïa était dans les roues. […]

Puis, il y eut une voix au-dessus du firmament qui dominait leur tête: quand ils s’arrêtaient, leurs ailes pendaient immobiles. Et par-dessus le firmament qui dominait leur tête, il y avait comme une apparence de pierre de saphir, une forme de trône, et sur cette forme de trône une forme ayant apparence humaine par-dessus. Et je vis comme un hachmal, comme une sorte de feu entouré d’un réceptacle, depuis ce qui semblait ses reins jusqu’en haut; et depuis ce qui semblait ses reins jusqu’en bas, je vis comme un feu avec un rayonnement tout autour. » (Ez 1, 1-27)

Le chariot décrit ici, surmonté de quatre figures humaines ailées, et surtout vivantes – les haïot, des chérubins dorés – ces animaux (v7) à face d’homme du proche orient ancien, tournées vers les 4 horizons, c’est à dire toute la surface de la terre… avance venant du nord, porté par des roues elles-mêmes vivantes, qui font corps avec lui. Le hachmal (un mot qui signifie « énergie, puissance », « électricité » en hébreu moderne) est au milieu surmonté par une voix céleste.

Il est bien clair que la description qu’on trouve ici fait écho à l’arche d’alliance portée par les lévites au désert et aux chérubins d’or ailés qui la surplombent et entre lesquels se tient la Gloire de Dieu.

Tout le livre d’Ezechiel est structuré par la Gloire (kavod) en exil au fleuve Kebar, quand elle quitte le Temple (Ch 8 à 11) puis le réintègre (43, 1-12 ; 44, 2. 4). La vision répond à la question : comment être « vu par Dieu » au Temple lors des trois fêtes de pèlerinage annuel alors que désormais celui-ci n’existe plus ? Sa disparition signifie-t-elle la fin du Dieu d’Israël ?

Un autre texte du Premier livre des Chroniques confirme cette assimilation du chariot d’Ezéchiel à l’arche. Quand David décrit le plan du Temple futur, il décrit l’arche sous le nom de « char ». Un passage qui relie directement le Char à l’arche et aux chérubins.

« « Ecoutez-moi, mes frères, mon peuple! J’avais à cœur, moi, de bâtir une résidence stable pour l’arche d’alliance de l’Eternel et le marche-pied de notre Dieu, et j’avais fait des préparatifs pour cette construction ». Mais Dieu m’a dit: « Ce n’est pas toi qui bâtiras une maison en l’honneur de mon nom, car tu es un homme de guerre, et tu as répandu du sang! » […] [Il remit] aussi le plan du char, des chérubins d’or ayant les ailes étendues et recouvrant l’arche d’alliance du Seigneur » (1Ch 28, 2-3. 18)

Israël en exil privé de son Temple médite sur cette arche qui était dans le saint de saints de son Temple (1 Rois 8, 1–8) désormais détruit. Cette absence lui pose la question du lieu de la Chékhina (de chakan, « demeurer »), de la présence de Dieu qui résidait dans le Saint des Saints, le Lieu. Le mot chakan, un mot qu’on retrouve dans le texte racontant l’expulsion du jardin d’Eden : « il posta (vayachéken) en avant du jardin d’Éden les chérubins ». Et la conclusion des prophètes de l’exil est que la Shékina « git dans la poussière » et que l’arche accompagne Israël en Exil. C’est le symbolisme du chariot entouré de Kéroubim.

La visite de Dieu à Abraham (Gn 18) lui montrera, selon le Midrach (Beréchit Rabba 82, 6) qu’il fait partie du Maassé Merkaba. Dieu lui apparaitra en mérite de la pureté de ses actions généreuses. Sa tente deviendra la résidence de la Chékhina.

De quelle nature est la « gloire » qu’on trouve sur le chariot entre les chérubins et qui ressemble étrangement au glaive de feu tournoyant tenu par le chérubin à la porte du jardin d’Eden, « à l’orient » justement puisque c’est vers cette direction qu’ont été déportés les exilés par les Babyloniens… et que la Gloire reviendra dans le Temple (Ez 43, 4)

Le Yalkout Chimoni sur Ezéchiel explique ce qu’est un hachmal :

« Qu’est-ce qu’un ‘hachmal’ ? Rabbi Yéhouda décompose en ech et amar « puissance de feu qui parle ». Et dans la Michna on a enseigné : « parfois silencieux (‘hach) parfois parlant (mal). Quand la parole jaillit du Tout Puissant, elles (les puissances) se taisent; quand la parole ne jaillit pas du Tout Puissant, elles parlent. »

Le Chabbat a permis en Babylonie de construire un sanctuaire dans le temps qui permet de sortir des tâches de la semaines symbolisées par les taches servant à construire le tabernacle au désert. Ce saint des saints dans le temps permet grâce au septième jour de sanctifier les six autres jours profanes (massé berechit). De la même manière, le Massé Merkaba fonctionne comme l’arche du saint des saints accompagnant Israël au désert et étendant la Chékhina au monde entier. Le Talmud dit que le chabbat, qui permet de retrouver son âme, « sauve de l’exil » :

« Rav Naḥman Bar Yitz Yak a déclaré : Celui qui se régale (de chabbat) est sauvé de l’oppression de l’exil. Car il est écrit ici (à propos de Chabbat) : ‘‘Et je vous ferai monter sur les hauteurs (bamotei) du monde’’ (Is 58,14), et il est écrit: ‘‘Heureux es-tu Israël, qui te ressemble ? Une nation rachetée par Dieu, le bouclier qui vous aide et l’épée de votre triomphe. Vos ennemis tenteront de vous vaincre et vous piétinerez leurs hauts lieux (bamoteimo)’’(Dt 33, 29). Rav Yehuda a déclaré que Rav avait déclaré : Tous ceux qui aiment le Shabbat, Dieu leur accorde les désirs de leur coeur, comme il est dit : « Et vous vous régalerez de Dieu et Il vous accordera les désirs de votre coeur » (Ps 37, 4). Ce plaisir je ne sais pas ce que c’est. Quand il dit: ‘‘Et vous appellerez le Chabbat plaisir (oneg)’’, ce plaisir c’est le Shabbat.» (TB Chabbat 118b)

Le chabbat est l’héritage de Jacob est l’héritage de Jacob « au sujet duquel il est écrit, ‘‘et tu t’étendras à l’ouest, à l’est, au nord et au sud” (Gn 28, 14). Il n’y a pas de limites pour la portion de Jacob. » (TB Chabbat 118b).

Les quatre vivants d’Ezéchiel sont tournés vers les quatre horizons et remplissent l’univers non seulement sur toute sa surface mais aussi de haut en bas. Bref, la Gloire de Dieu remplit tout l’espace, tout l’univers. Ce passage est explicité de manière allusive dans le traité Haguigua quand il parle du Maasé Merkaba et fait allusion à un Adam ‘cosmique’ qui remplit l’univers avant le péché.

L’Adam cosmique

« Rav Yehuda dit que Rav dit : Adam, le premier homme, s’étendait d’un bout du monde à l’autre, ainsi qu’il est écrit: ‘‘Depuis le jour où Dieu a créé l’homme sur la terre et d’un bout du ciel à l’autre’’ (Dt 4, 32 ), ce qui signifie que le jour où Adam a été créé, il couvrait d’un bout des cieux à l’autre. Une fois qu’Adam a péché, le Saint, béni soit-il, a posé sa main sur lui et l’a diminué, comme il est écrit : ‘‘Tu me devances et me poursuis tu m’enserres tu as posé ta main sur moi’’ (Ps 139, 5), Adam a d’abord parlé « derrière et avant », ce qui signifie partout, puis Dieu a posé sa main sur lui et l’a diminué. (TB Sanhédrin 38b)

Rabbi Elazar dit: ‘‘Adam, le premier homme, fut à la hauteur du sol jusqu’à son firmament, ainsi qu’il est énoncé:« Depuis le jour où Dieu a créé l’homme sur la terre, et d’un bout du ciel à l’autre.’’ Adam se leva. “Sur la terre” et s’est levé jusqu’au bout des cieux. Une fois qu’Adam a péché, le Saint, béni soit-il, pose sa main sur lui et le diminue, comme il est écrit: « Tu me devance et me poursuis tu m’enserres tu as posé ta main sur moi  » Ces versets se contredisent. La première interprétation est que sa taille allait d’un bout du monde à l’autre et la seconde interprétation est qu’il allait de la terre jusqu’au ciel. L’un et l’autre valent : d’un bout du monde à l’autre et de la terre jusqu’au ciel, sont une seule mesure, c’est-à-dire la même distance. » (TB Sanhédrin 38b)

La mystique juive s’emparera de ce thème dans le Chiour Koma (mesure du corps de Dieu), la partie des plus anthropomorphiques du Zohar au Moyen Age pour en exalter l’immensité extatique par des mesures incommensurables et des combinaisons littérales et numériques.

Mais cet Adam cosmique hypostasié dans la figure du Métatron, un ange suprême envoyé par Dieu pour guider Israël au désert (Ex 23, 20) sorte de démiurge est déjà présent chez le Midrach et le Talmud… (TB Sanhédrin 38b). Elicha Ben Abouya sombrera dans l’hérésie en contemplant le Métatron. Il finira par croire qu’il y a deux divinités dans le ciel (TB Haguiga 14a). On peut penser qu’il fleurtait avec les thèses des minim de la 19ème « bénédiction », des chrétiens ou des juifs hellénisés.

Le traité Haguiga poursuit sa description de l’Adam cosmique en disant que Dieu a montré à Adam chaque génération d’étudiants en Torah jusqu’à Rabbi Akiba…

« Reish Lakish dit: Quel est le sens de ce qui est écrit: « Ceci est le livre des générations d’Adam » ( Gn 5, 1 ) ? Ce verset enseigne que le Saint, béni soit-Il, a montré à Adam chaque génération et ses interprètes de la Torah, chaque génération et ses sages. » (TB Sanhédrin 38b)

Bref l’exil d’Adam du jardin d’Eden dont parle le Maassé Beréchit c’est l’humanité toute entière répandue sur toute la terre du début à la fin de l’histoire, Adam est l’archétype de l’humanité en route, une humanité que Dieu n’abandonne pas dans son exil comme le montre le Maassé Merkaba. Et l’arbre de vie dont il est ici question donne naissance aux hayot, à l’Humanité vivante d’une vie sans fin, traversant l’histoire du monde comme le peuple au désert, accompagnée par le Shékina « dans la poussière » transférée du saint des saints à toute la terre, c’est-à-dire à toute les Nations. C’est le paradoxe de l’Exil : sans l’Exil les Nations ne connaitraient pas l’Eternel. Et pourtant l’exil détruit Israël.

Massé Beréchit / Massé Merkaba, structuration du psychisme humain

Le judaïsme se méfie de la mystique quand elle prétend être un dépassement des mitsvot ou du Talmud et plus simplement quand elle s’affranchit de la raison. C’est le cas de l’œuvre du Char.

« On n’enseigne pas les lois des unions interdites devant trois étudiants, ni l’oeuvre du Commencement devant deux, ni l’oeuvre du Char, fût-ce à un étudiant, à moins qu’il soit sage et comprenne de lui-même. » (TB Haguiga 2a).

Mais on doit pousser plus loin cette analyse. Jusque dans ses conséquences psychiques les plus profondes. Le Maassé Beréchit, m’a dit le Rav Haïm Harboun :

« … représente la terre d’Israël, le Massé Merkaba c’est le juif en galout (dispersion, exil, diaspora).
En terre d’Israël le juif vit sous les ailes de la Providence, il est protégé, il est construit dans son identité, il est fortifié par la bénédiction. Mais quand le juif part en galout, il perd son identité, il est dispersé, fragmenté, il souffre.
Le mot Galout nous dit le Maharal est composée de la racine : guimel, lamed, hé, qui donne le verbe galé : « découvrir » (ani mégalé : « je découvre »).
Le juif en diaspora « découvre » son vrai caractère, il se connait. « La galout mange les juifs » dit le proverbe talmudique. En galout le juif voit su ses convictions sont solides. Dans l’exil le peuple juif perd son intériorité mais il connait « le bien et le mal » dont il ignorait tout jusque-là.
Celui qui n’est pas passé par la galout n’a jamais souffert il ne peut pas comprendre quelqu’un qui souffre. »

Nous sommes à la fois des psychismes en miettes, dispersés, incapables de recueil et d’accueil, physiquement en galout, en diaspora, dispersés dans le monde de la duplicité. Fracture mentale, fracture sociale, fracture spirituelle donc. Mais nous possédons en nous en même temps au plus profond de nous l’image de Dieu, un principe d’Unitude qui nous appelle à l’unité intérieure.

Les deux mots galout (exil) et guéoula (rédemption) ne diffèrent que par une lettre nous dit le Maharal de Prague. Ils contiennent tous les deux les lettres guimel et lamed, mais galout contient la lettre hé. De valeur 4 comme les quatre dimensions de l’univers. Le mot guéoula contient les lettres guimel – aleph – lamed. La lettre aleph étant la première lettre, celle de l’intériorité, du retour à l’unité. Israël est l’aleph des nations qui va leur rendre leur intériorité, les relier.

Exil et Rédemption sont les deux faces d’une même réalité ontologique qui traverse l’âme humaine. Sans l’exil, Israël ne pourrait se répandre parmi les nations pour accomplir sa mission et en même temps cet exil exige sa techouva, son « retour » vers sa terre qui n’est rien d’autre que son gan eden.

L’Exil du gan Eden, l’exil d’Israël de sa terre lui fait « découvrir » son moi profond, l’expose à la violence, sa propre violence désormais froidement lisible, fratricide.

L’antisémitisme ou l’envers du désir d’exister


antisemitismL’antisémitisme a un peu plus de 3000 ans, c’est-à-dire l’âge du peuple juif, et il ne s’arrêtera pas. Pourquoi ? Parce que les antisémites de tous poils ne négocient pas avec Israël ou avec des juifs réels mais avec un juif imaginaire qui n’est que l’envers de la frustration de leur désir d’exister. L’antisémitisme est une histoire d’égo frustré, de conscience sociale ou religieuse humiliée.

Les antisémites de tous poils se contrefichent bien du sort des palestiniens, d’Israël ou des juifs du 93 sans le sou, de tous les juifs réels qui vivent des petites vies en essayant d’apporter leur pierre à l’édifice de la civilisation humaine par l’éducation de leurs enfants, l’étude et la prière puisqu’ils utilisent le juif imaginaire pour combler leur déficit à être.

La haine des juifs est la réponse à l’angoisse existentielle humaine. Elle a déjà une longue histoire. Lire la suite de « L’antisémitisme ou l’envers du désir d’exister »

« Le message de Jésus, Vérités et manipulations » dans Le Monde des Religion


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20181025_213744ICI UNE VERSION PLUS DÉTAILLÉE DE L’ARTICLE :

Quelle est votre méthode pour tenter de remonter au « Jésus historique » ? 

Ma méthode pour remonter, autant que possible ! au Jésus de l’histoire a été :

De relire les évangiles pour ce qu’ils ont été, c’est à dire des midrachim (de la racine darach , chercher) juifs dans le monde littéraire juif de leur époque. Ces midrachim cherchent à montrer en quoi l’Ecriture s’accomplit pour eux grâce à un maître particulier dont le nom Josué, Yoshoua signifie « le salut ». Lire la suite de « « Le message de Jésus, Vérités et manipulations » dans Le Monde des Religion »

D-ieu peut-il souffrir ?


La guémara du Traité Sanhédrin raconte une histoire étrange :

Rabbi Meir dit  le pasouq «car celui qui est pendu est une malédiction (kilelat) de Dieu» doit être comprise comme cela : Quand l’ homme souffre à la suite de son péché (suite à une pendaison), quelle expression la Présence Divine (Chekhina) utilise-t-elle? Ma tête est trop lourde [kallani] mon bras est trop lourd, ce qui signifie que moi aussi je souffre lorsque les méchants sont punis. Il en découle que si le Lieu (A Maqom-  D.ieu) souffre à cause du sang des méchants (quand il est versé et qu’ils méritent d’être punis), a fortiori le sang des justes. (TB Sanhédrin 46 a)

Cette guemara exprime à quel point il est douloureux pour D.ieu lorsque ses enfants souffrent, même s’ils méritent d’être punis pour leurs iniquités, comme un père déplorerait la douleur de son fils pécheur.

Kalonymus Shapiro

Elle m’a été suggéré par le rabbin Kalonymus Shapiro (1889–3 November 1943), Rabbin au Ghetto de Varsovie (dont il faut lire l’excellente biographie par Catherine Challier) a relu cette phrase en disant que non seulement l’Omniprésent se « contracte » pour que l’homme ne soit pas pulvérisé par sa présence et qu’il le cherche mais aussi qu’il y a en Dieu de l’empathie pour sa créature et qu’il se « contracte » face à l’injustice. Les mots utilisés : « tête lourde, bras lourds » sont bien sûr des allégories, le Lieu n’a ni tête ni bras ! 

Il ne s’agit pas d’une réflexion d’un intellectuel au chaud, mais celle d’un homme qui essaie de comprendre la souffrance injuste des innocents qui évidement n’a aucune réponse en ce monde. le rabbin Kalonymus Shapiro voit alors mourir autour de lui les enfants, les nazis procéder chaque jour à des exécutions sommaire et procéder à des sélections dans la nasse du Ghetto de Varsovie.

C’est la réflexion d’un homme qui se demande comment rester un juste et garder foi dans le D.ieu d’Israël quand seul reste l’argument de survie. Une foi qui restera forte et inébranlable chez lui et qui a continué à inspirer les autres jusqu’à la fin de sa vie. Il a vécu toutes les étapes du ghetto: sa fermeture à l’automne 1939, le typhus de l’hiver 1941, les déportations massives vers Treblinka de l’été 1942 et la révolte héroïque d’avril 1943. Il fut finalement déporté dans un camp de travail et fusillé en novembre 1943, probablement après une tentative de soulèvement.

Il nous reste de lui le Aish Kodesh (le feu sacré), un mince volume qui présente ses derachot lors de rassemblements clandestins de la Sé’oudah chlichit . (une conférence ici