VAERA : PEUT-ON PERDRE TOUT JUGEMENT MORAL ?


Chagal obscurité sur l'Egypte

Marc Chagall, la neuvième plaie, l »obscurité sur l’Egypte

L’appel de Moïse qui initialise la paracha a été lu par beaucoup de commentateurs comme un reproche :

« Dieu adressa la parole à Moïse, en disant : « Je suis l’Éternel. 3 J’ai apparu à Abraham, à Isaac, à Jacob, comme Divinité souveraine ; ce n’est pas en ma qualité d’Etre immuable que je me suis manifesté à eux » (Ex 6, 2-3)

Rachi commente ce verset en disant :

Il a instruit son procès (voir 2 R 25, 6) pour s’être exprimé en termes durs lorsqu’il lui avait demandé : « Pourquoi as-tu fait du mal à ce peuple ? »[1] […]  Beél Chaddaï. Je leur ai fait des promesses et chaque fois je leur ai dit : « Je suis beél Chaddaï ». Et de mon Nom Hachem je ne me suis pas fait connaître (lo noda’ti) à eux. Le texte ne dit pas : « je n’ai pas fait connaître » (lo hoda’ti), mais : « je ne me suis pas fait connaître » (lo noda’ti). Je n’ai pas été connu d’eux dans mon attribut de vérité, qui fait que je m’appelle Achem, digne de confiance pour tenir parole. Car je leur ai fait des promesses, mais je ne les ai pas encore exécutées.

En clair : les Patriarches ont éprouvé l’Eternel comme Chaddaï, « celui qui limite » (dai : « ça suffit ») et n’ont pas eu besoin de miracle comme Moïse pour reconnaitre et adhérer à Dieu. Ils ont fait confiance à Dieu bien de manière nishma, désintéressée bien que les promesses qu’Il leur a faites et n’ont pas été encore exécutée, et ce jusqu’à leur mort. Moïse et le peuple ont, eux, besoin de signes, avancent toutes sortes de bonnes raisons avant d’obéir à Dieu : « Je suis bègue… que vont-ils me dire ? Quel est ton Nom ? etc… ». Ce qui peut être lu comme un manque de confiance en Dieu.

Après avoir répété les promesses faiets aux Patriarches, Dieu s’adresse à nouveau à Moïse pour lui fixer sa mission, dans la droite ligne du reproche initial, bien sûr, il renâcle :

« L’Éternel parla à Moïse en ces termes : « Va, dis à Pharaon, roi d’Égypte, qu’il laisse partir de son pays les enfants d’Israël. » 12 Mais Moïse s’exprima ainsi devant l’Éternel : « Quoi! les enfants d’Israël ne m’ont pas écouté et Pharaon m’écouterait, moi qui ai la parole embarrassée! » » (Ex 6, 10-12)

Toute la suite de l’histoire répond à ce premier enfermement de Moïse qui aurait dû bondir de joie à l’annonce de la libération par Dieu de l’esclavage, avec un sourd en chef : Pharaon.

L’enfermement de Pharaon

Un conditionnement psychique ou social eut-il se stratifier à tel point que tout jugement moral disparaisse ? C’est la question lancinante que pose le livre de Chemot à propos de Pharaon, ce puissant sans autre nom que sa fonction. Lire la suite de « VAERA : PEUT-ON PERDRE TOUT JUGEMENT MORAL ? »

Chemot : « Dis moi ton Nom »


Moïse au buisson ardent

Marc Chagal, Moïse au buisson ardent

Chémot : le livre des Noms

Le Livre de Chemot (les noms) ou Livre de l’Exode raconte la croissance d’Israël, de sa vie de fœtus en Egypte, à sa naissance en sortant d’Egypte, à l’expérience de la Loi avec le don de la Torah au Sinaï puis à sa longue éducation au désert.

Le Maharal écrit :

« Ainsi le peuple juif en Egypte était comme un fœtus qui se développait dans le ventre de sa mère, suite à quoi il sortit lorsque son développement fut terminé. Ainsi les enfants d’Israël grandirent et se développèrent en Egypte jusqu’à atteindre leur perfection par le nombre de 600 000 personnes ; alors ils sortirent ».  (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

Le livre raconte donc l’histoire de la libération psychique du peuple : libération physique de l’esclavage d’Egypte, libération spirituelle par le don de la Torah au Sinaï, et enfin rechute dans le veau d’or, et construction d’un culte libérateur grâce au michkane qui permit de vivre avec la présence divine.

Les commentateurs ont situé cette libération à des moments différents, pour Nahmanide :

« Le véritable exil est l’éloignement du peuple de son Créateur, et c’est seulement lorsque les Bné Israël ont construit le Michkane, que la Présence Divine a résidé parmi eux, qu’ils furent appelés ‘‘délivrés’’» (Préface du commentaire du Ramban – Nahmanide sur le livre de Chemot)

Une marche vers la liberté paradoxale car Israël au contraire des autres peuples va grandir vers l’âge adulte, sans terre, hors-sol dans un état d’enfance et de dépendance par rapport à l’Eternel, de vulnérabilité psychique (le veau d’or). Une libération paradoxale car cet exode est aussi le premier exil d’Israël. Le Ramban quand il commente le début de Chémot dit que l’exil prendra fin seulement quand nous serons revenus tant sur notre terre qu’au niveau spirituel de nos pères.

Alors que les patriarches et Joseph ont suivi leur rêve comme des prophétie et ont cru sans jamais rien voir apprenant de génération en génération : massé avot siman levanim, le livre de l’exode est celui des signes et miracles : Moïse voit la présence de Dieu au buisson ardent, puis Dieu transforme devant lui son bâton en serpent (Ex 4, 3), puis sa main devient lépreuse sur ordre de Dieu. Moïse exécute mille prodiges lors des dix plaies d’Egypte devant Pharaon et ses magiciens… le miracle de la mer qui s’ouvre aurait dû en ébahir plus d’un, sans parler du rocher transformé en source par un coup de bâton de Moïse ou de la manne. Mais aucun miracle ne convaincra le peuple. Les mêmes qui ont vu le passage de la mer rouge désespéreront de la promesse et de Moïse et fabriqueront le veau d’or quelques années plus tard dès que Moïse aura tourné le dos. Après 200 ans d’esclavage en Egypte, complètement insécurisé au désert, la génération du désert et Moïse lui-même seront jugés indignes par Dieu d’entrer dans le terre Promise aux pères.

D’une famille, celle de Jacob, on passe à un peuple. Après l’exil de Joseph, Chemot est le Livre matrice de tous les exils d’Israël.

Encore faut-il calmer cette idée de « miracle » du Sefer Chemot. Pour Maimonide le miracle de la mer rouge était inscrit dès le maassé berechit dans l’acte créateur, dans les règles de fonctionnement du monde. Si miracle il y a c’est que l’homme reconnaisse son créateur dans le fait que l’univers soit traversé de règles : que l’eau de ne bout pas à 90° un jour puis 150) le suivant ce qui rendrait la vie impossible. C’est l’univers qui est un « miracle ».

« Que tous les mouvements que l’homme accomplit sont déterminés par la volonté et le dessein de Dieu, c’est là une affirmation juste, mais seulement en un sens, comme lorsque nous disons d’une pierre lancée en l’air et qui tombe à terre que c’est par la volonté de Dieu qu’elle est descendue à terre ; cela est juste puisque c’est Dieu qui a voulu que (…) chaque fois qu’on lance une [pierre] en l’air, celle-ci se meut vers le centre [de la terre] […] mais non pas que Dieu ait voulu qu’actuellement, au moment où telle partie de la terre (pierre) est mise en mouvement, elle se dirige en bas ». (Maimonide, Traité des huit Chapitres).

Dis-moi ton nom et je te dirai qui tu es

La paracha de Chemot commence par un décompte de la famille de Jacob, ses fils et leurs familles, soixante-dix personnes descendues en Égypte :

« Voici les noms des fils d’Israël, venus en Égypte avec Jacob, chacun avec sa famille. Ruben, Siméon, Lévi et Judah, Issachar, Zabulon et Benjamin, Dan et Nephtali, Gad et Acher. Toutes les âmes… étaient au nombre de soixante-dix. » (Ex 1, 1-5)

Que peux bien signifier cette passion des Noms qui est le titre même du Livre ? Et pourquoi Dieu opère-t-il un décompte de ces noms ? Rachi nous explique :

« Le texte les a certes déjà comptés de leur vivant en indiquant leurs noms (Gn 46, 8 à 27). Il les compte cependant à nouveau après leur mort pour marquer combien Hachem leur est attaché (Midrach tanhouma Exode 2). »

Si l’Eternel compte ses enfants ce n’est pas parce qu’ils lui sont attachés où à cause de qualités particulières, ce sont de pauvres esclaves, mais parce que Lui leur est attaché. Il les aime est c’est ce que signifie la création nous dit Rachi :

« Car ils sont comparés aux étoiles, que Hachem fait sortir et rentrer en les comptant et en les appelant par leurs noms, ainsi qu’il est écrit (Is 40, 26) : ‘‘Il fait sortir leur légion céleste en les comptant, Il les appelle toutes par leur nom […] aucune n’est manquante’’ » (Midrach tanhouma). »

Moïse est bien sûr nommé à sa naissance :

« L’enfant devenu grand, elle le remit à la fille de Pharaon et il devint son fils; elle lui donna le nom de Moïse, disant: ‘‘Parce que je l’ai retiré des eaux.’‘» (Ex 2, 10)

« Elle enfanta un fils, qu’il nomma Gersom, en disant: ‘‘Je suis un émigré sur une terre étrangère’’. » (Ex 2, 22)

Le nom est donc un destin « tiré des eaux » pour Moïse, ou étranger (guer) pour Guersom.

Mais cette « quête du nom » culmine dans cette paracha par la demande à Moïse du Nom de l’Eternel.

« S’ils me disent: Quel est son nom? que leur dirai-je? » (Ex 3, 13)

La réponse est connue : « Je suis celui qui suis » ou « Je suis qui je serai » selon Rachi, ou selon Maimonide : « L’Etre qui est L’Etre, c’est-à-dire L’Etre nécessaire » (Guide des égarés, 1, 57/63)

La Torah dans le Livre de la Genèse nous a donné à plusieurs reprises les noms de ceux qui sont descendus en Egypte. Alors pourquoi recommencer ? Pour nous dire que la sortie d’Egypte et la formation du peuple juif ne pouvait se réaliser que si les hébreux conservaient leurs noms autrement dit s’ils ne s’assimilaient pas. Perdre son nom c’est perdre son identité, sa particularité signifiante. Le nom est à proprement parler un des fondements de la sanctification, de la particularisation. Comme nous l’avons déjà remarqué c’est Dieu lui-même qui transforme Avram en Abraham, Jacob en Israël. La nomination revient à faire entrer une femme, un homme dans le champ du langage et de la parole nous dit la psychologie moderne. Sans cet originaire la personnalité ne peut s’élaborer l’enfant reste au stade infantile de la confusion avec sa mère. Et nous le verrons Dieu qui n’a pas de nom répond à Moïse qui lui demande qui Il est par ce qu’il est ou va être pour Israël.

Quel est ton Nom ?

Les psychologues modernes ont montré que le processus paternel de nomination permettait de symboliser la loi pour l’enfant. L’enfant qui vit dans un monde indifférencié avec sa mère est séparé d’elle par le processus de nomination paternel. Une fonction du « Nom du père » que la mère intègre dans son inconscient comme une particularisation qui sépare l’enfant d’elle et lui donne l’autonomie. Le Nom est donc acceptation de la Loi, c’est-à-dire reconnaissance que je ne peux m’originer en moi-même de manière idolâtrique, je suis nommé, donc précédé ; et invitation à la liberté, appel vers un à-venir du nom qui reste toujours ouvert. On comprend dès lors que la nomination par le père fasse partie de la brit, alliance avec l’Unique et vocation unique (de vocare, « appeler »). Notre nom nous appelle, nous des-exite de notre passion pour nous-même, de notre nombril (qui signe la séparation de notre corps avec la matrice maternelle originaire), pour nous tourner vers d’autres corps, d’autres voix, d’autres noms, vers notre a-venir. Une nouvelle personne que désigne le nom mais dont nous n’avons pas encore conscience. Le nom signe l’entrée dans la grande discussion humaine qui dure jusqu’à notre fin avec nos frères humains.

Le Talmud au traité Yebamoth dit que quand on cite le nom d’un talmid hakham (élève des sages) ses lèvres bougent dans sa tombe.

« Rav Yehudah a dit au nom de rav : que signifie le verset ‘‘Je voudrais séjourner pour toujours sous ta tente’’(Ps 61, 5), est ce qu’un homme peut résider dans les deux mondes ? mais en fait, David a dit devant le Saint, béni soit-Il : ‘‘Maître du monde ! Que cela soit ta volonté qu’ils disent une parole de la tradition (un enseignement) en mon nom en ce monde!’’ car rabbi Yohanan dit au nom de rabbi Chimon bar Yohay ‘‘Les lèvres d’un érudit [décédé], au nom de qui une déclaration traditionnelle est rapportée dans ce monde, bougent doucement dans la tombe’’ » (TB Yebamoth 96b-97a)

Dire le nom de quelqu’un c’est le rendre présent parmi nous.  Nous le suscitons à nouveau, nous le « ressuscitons » en le citant.

« R. Isaac b. Zeira dit au nom de Siméon le Nazir : ‘‘Quelle est la preuve biblique de ceci ? Du fait qu’il est dit dans le Cantique des Cantiques ‘‘et ton palais comme un vin exquis… Qui coule doucement pour mon bien-aimé et rend loquaces même les lèvres assoupies.’’ (Ct 7, 10). comme ce « comer » (l’endroit où l’on fait fermenter le vin) de la même manière que si l’homme presse sur le « comer » des bulles apparaissent en faisant sortir le vin, de la même manière, les talmidei Hakhamim, dès que l’on dit un enseignement en leur noms dans ce monde, leurs lèvres bougent doucement dans leurs tombes. » (TB Yebamoth 97a)

Combien de maladies mentales sur plusieurs générations ne se sont pas produites du fait de l’effacement d’un nom ? Il est parfois terrible de porter le nom d’un enfant défunt, ce qui peut revenir à prendre « la place du mort ».

Mais d’un autre côté, combien de flammes de la Torah se sont réveillées par le seule transmission d’un patronyme d’âge en âge comme un dernier talisman ? Le nom contient le mystère de l’existence d’un être.

Les égyptiens n’ont pas de nom dans ce récit, par contre, les deux sages-femmes égyptiennes qui sauvent les enfants hébreux sont désignées par leur nom : Shifra et Poua.

Dans le midrash Chemot Rabba on lit :

« L’homme possède trois noms ; le premier lui est donné par Dieu tout au début, comme il est dit: « Dieu les bénis et les nomma Adam » (Gn 5, 2) ; un autre lui est donné par son père et sa mère, comme dans le cas de Réouven (Gn 29, 32). Enfin, le troisième il se l’attribue lui-même grâce à ses propres actions, s’il a accompli de bonnes actions, il bénéficie d’un bon nom, et sinon il s’acquiert un mauvais nom ; Dieu laisse de côté tous ces différents noms et ne glorifie que celui qui a une bonne renommée, comme il est dit : « Un bon nom est préférable à de l’huile parfumée » (Qo 7, 1). »

Le nom est un appel à la liberté et à la sortie de l’esclavage. Sans cette nomination originaire Israël n’aurait pas pu recevoir la Loi au Sinaï.

Moïse voit le buisson bruler sans se consumer, et demande à l’Eternel comment le nommer, mettre des mots sur cette réalité qu’il ne comprend pas. A quoi l’Eternel répond mystérieusement : eyé asher éyé, (Ex 3, 14) qui a fait couler tant d’encre, et qu’on traduit souvent par « Je suis celui qui est », « Je suis l’Être invariable! » mais qui est à l’inaccompli  et désigne donc une Réalité, une action inaccomplie, en devenir: « Je suis en train d’être », ou encore : ou « Je suis celui qui sera », qui est en train de se révéler et qui continuera de le faire ; comme si, disent certains commentateurs, l’Eternel accompagnait l’histoire.

Rachi commente le « Je serai qui serai » avec le traité Berakhot du Talmud :

« Moi qui suis avec eux dans la détresse présente, je serai avec eux dans leur asservissement par d’autres empires. Mochè a dit à Hachem : ‘‘Maître de l’univers ! Pourquoi faut-il que je leur parle d’une autre souffrance ? Ils ont bien assez de celle-ci !’’ Hachem a répondu : ‘‘Tu as raison ! Ainsi parleras-tu aux enfants d’Israël… ‘Je serai’ [sans : ‘qui je serai’, allusion à leurs souffrances futures] m’a envoyé auprès de vous ” (TB Berakhoth 9b) ».

Une nomination improbable pour une réalité innommable. Le Nom d’Ashem échappe au monde du langage et du prophète alors que c’est lui-même qui nomme sa Réalité (contentons-nous de ce mot !) que Moïse ne comprend pas. Une nomination par Dieu qui renvoie aux noms des Patriarches eux-mêmes :

« Parle ainsi aux enfants d’Israël :  ‘‘L’Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, m’envoie vers vous. Tel est mon nom à jamais, tel sera mon attribut dans tous les âges.’’

 

Séduire ou conduire, il faut choisir

Moïse va guider le peuple de longues années en Egypte et au désert. La personne que nous décrit la Torah n’est pas un autocrate, une personne séduisante, qui séduit -étymologiquement se-ducere « qui conduit à soi » mais quelqu’un qui va conduire le peuple cum-ducere, « marcher ensemble ». Elle nous parle d’un chef au pouvoir un peu étrange car ses qualités ne sont pas celles qu’on attend.

La seconde remarque qu’on peut faire c’est qu’aussi bien la Torah que la Haftara désignent comme sauveurs du peuple juif ceux qu’on n’attend pas. Quand Dieu appelle Moïse, celui-ci ne fait pas partie des anciens d’Israël et de plus il est bègue, ne sait pas parler et doit se faire aider de son beau-frère Josué.

Le prophète Jérémie quant à lui la Haftara :« ne sait pas parler », il est « un enfant »… on fait meilleurs porte-parole ! Des bègues et des enfants qui apprennent à parler. Pourtant ce sont ces gens à peine nommés qui sont prêts à épeler et ânonner comme des enfants l’alphabet de Dieu que l’éternel va appeler.

Pourquoi Moïse ?

D’abord parce que Moïse n’a pas connu l’esclavage qui structure mentalement un individu. Moïse a vécu au palais royal de Pharaon et a eu une éducation royale. Celle d’un dirigeant capable de rester un fils de son peuple dans un palais où règne l’antisémitisme.

Moïse est aussi une personnalité morale : Il voit quelqu’un frapper un de ses semblable il intervient : « Pourquoi frappes-tu ton prochain? » (Ex 2, 13). Il vient au secours des autres : Il aide les filles de Ré’ouel qui attendent le bon vouloir des hommes pour abreuver leur bétail contre des bergers. Il est empathique. La misère des autres le touche. Il est honnête : le texte dit qu’il a pris son troupeau loin des autres troupeaux pour ne pas subtiliser la nourriture du bétail qui ne lui appartient pas.

Il a un esprit religieux : « il vint jusqu’à la montagne de Dieu ». C’est là qu’il a la vision du buisson. Il est modeste : « Qui suis-je, pour aborder Pharaon et pour faire sortir les enfants d’Israël de l’Égypte? » (Ex 3, 11). Il fuit les honneurs et reconnaît ses défauts. (« Je bégaye »)

Étranges qualités, assurément pas celles qu’on exige naturellement d’un chef ou d’un homme de pouvoir. On attendait un fin politique qui sache parler avec habileté, capable par son autorité naturelle de charmer les foules, un organisateur né (Moïse aura besoin du conseil de son beau-père Jethro pour « tayloriser » sa tâche et la déléguer aux anciens !), un grand patron de multinationale ou un animal politique, un grand fauve viril (pas un défenseur des femmes !)… et voilà Moïse, Jérémie… les Prophètes choisis pour porter la Parole de l’Eternel.

Mais c’est justement ce comportement d’un homme qui vit devant Dieu et pas devant les autres ou devant ses idoles qui va faire de l’anaw Moïse, « l’homme le plus humble que la terre ait porté », celui qui est capable de recevoir la Loi de Dieu et de la transmettre à Israël. Sans cette modestie qui l’aurait écouté ?

Un nouveau roi s’éleva sur l’Égypte

On se rappelle que Joseph avait été tiré de sa prison pour résoudre le songe du pharaon qui se voyait « debout sur le Nil ».

« Un roi nouveau s’éleva sur l’Égypte lequel n’avait point connu Joseph » (Ex 1, 8), on ne nous dit rien de son nom : Pharaon est une fonction interchangeable à l’infini.

Par contre et ce sera désormais une constante de l’histoire juive le pouvoir royal apparait de manière névrotique. Il veut une chose et l’autre à la fois, il admire les hébreux pour leur capacité de domination (probablement imaginaire) et en même temps veut leur perte :

« Il dit à son peuple : « Voyez, la population des enfants d’Israël surpasse et domine la nôtre. Eh bien ! usons d’expédients contre elle ; autrement, elle s’accroîtra encore et alors, survienne une guerre, ils pourraient se joindre à nos ennemis, nous combattre et sortir de la province. » » (Ex 1, 9-10)

La mécanique judéophobe est mis en place une attitude mêlée d’admiration et de crainte. Qui a besoin des juifs tout en voulant leur départ. Attitude névrotique fondamentale de l’homme qui veut la révélation et en même temps n’est pas prêt à assumer le renoncement à l’inhumanité qu’elle suppose.

La vision et la voix des prophètes

La première Sidra du livre de l’Exode, Chemoth nous parle de l’appel de Moïse et la Haftarah de la vocation de Yirmayahou, Jérémie. Qu’est ce qui les lie ? Ce sont tous deux des prophètes. Qu’est donc qu’un prophète selon la Torah ? Le Prophète n’est pas un cartomancien capable par une magie ou un savoir occulte d’envisager l’avenir. Le prophète de la Bible est un homme qui dit les conséquences d’une situation. Quelqu’un capable de nommer ce qu’il voit. Et cela est d’autant plus puissant qu’au début il ne sait pas parler :

« Moïse dit à l’Eternel : ‘‘ De grâce, mon Seigneur, je ne suis pas un homme de paroles, ni d’hier, ni d’avant-hier, ni depuis que Tu as parlé à ton serviteur, car j’ai la bouche pesante et l’élocution embarrassée’’ » (Ex 4, 10)

Tout le vocabulaire de cette Paracha est un jeu sur le regard et la voix :

« Moïse se dit: ‘‘Je veux m’approcher, je veux examiner ce grand phénomène’’ … « L’Éternel vit (vayar Adonaï) qu’il s’approchait pour regarder » …; « alors Dieu l’appela (vayikra elaïv Elohim)  du sein du buisson, disant: ‘‘Moïse! Moïse!’’» … L’Éternel poursuivit: « J’ai vu, j’ai vu (Rayi, rayiti)  l’humiliation de mon peuple qui est en Égypte »… « Va rassembler les anciens d’Israël et dis-leur: ‘‘L’Éternel, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, m’est apparu en disant: J’ai fixé mon attention sur vous et sur ce qu’on vous fait en Égypte’’ »  (Ex 3, 2 à 3, 17)

Moïse prit la parole et dit:

« Mais certes, ils ne me croiront pas et ils n’écouteront pas ma voix, parce qu’ils diront: L’Éternel ne t’est point apparu. » (Ex 4, 1)

Et Jérémie dans la Haftarah répond :

« Je m’écriais: ‘‘Eh quoi! Eternel, Dieu, je ne sais point parler, car je suis un enfant!’’ Et l’Eternel me répondit: ‘‘Ne dis pas: Je suis un enfant. Mais tous ceux où je t’enverrai, tu iras les trouver, et tout ce que je t’ordonnerai, tu le diras.’’ » (Jr 1, 6-7)

Le prophète c’est celui qui voit et qui est capable de décrire la réalité qu’il voit parce que Dieu lui donne les mots pour le dire. Ce n’est pas une quelconque Madame soleil ou un Nostradamus des gazettes qui prévoit l’avenir ou qui annonce la fin du monde par la science des astres ou des lignes de la main. Le Prophète décrit une réalité d’injustice sociale et dit : « si vous faites cela,… voilà ce que sera la conséquence de vos actes ».

Le grec prophêtês signifie littéralement « quelqu’un qui dit à voix haute ou ouvertement » [du grec : pro, « devant » ou « en face de », et phêmi, «  dire »]. En hébreu le Navi renvoi au babillement des lèvres. Le premier à être appelé naviʼ est Abraham (Gn 20, 7). La prophétie a à voir avec le rêve éveillé.

Le Midrach dit :

 « Les bourgeons de la prophétie sont les rêves » (Midrach Berechit rabba 17,7)

Il est bon de lire la Paracha et de lire en parallèle ce que nous dit Yirmayahou dans la Haftarah :

« Alors l’Eternel étendit la main et en effleura ma bouche; puis l’Eternel me dit: « Voici, je mets mes paroles dans ta bouche. Vois que je te donne mission en ce jour auprès des peuples et des royaumes, pour arracher et pour démolir, pour détruire et pour renverser, pour bâtir et pour planter. » La parole de l’Eternel me fut adressée en ces termes ‘‘Que vois-tu, Jérémie?’’ Je répondis : ‘‘Je vois un rameau de l’arbre hâtif. Tu as bien vu, me dit l’Eternel; car je vais me hâter d’accomplir ma parole.’’ » (Jr 1, 9-12)

Là encore, jeu entre le regard et la voix, le prophète c’est celui qui voit et qui est capable de décrire la réalité qu’il voit.

Ensuite Jérémie voit « un chaudron tourné vers le nord ». Vous avez déjà vu un chaudron… tourné vers le nord ? Et il en déduit la catastrophe politique qui viendra du Royaume du nord. Le prophète selon le judaïsme ce n’est donc pas celui qui voit l’avenir mais celui qui est capable de mettre des mots sur une vision, de décrire les conséquences politiques d’une situation.

« C’est du Nord que le malheur doit éclater sur tous les habitants du pays. Or je vais faire appel à tous les peuples des royaumes du Nord, dit l’Eternel, et ils viendront et établiront chacun son siège à l’entrée des portes de Jérusalem, campés tout autour de ses remparts et de toutes les villes de Juda. » (Jr 1, 14-15)

Dans la Torah, comme nous l’avons remarqué dans notre commentaire de la Genèse, la prophétie est intimement liée au rêve.

Rav Selon Rav Yehouda disait : « [il faut implorer] trois [choses qui] requièrent la miséricorde : un bon roi, une bonne année et un bon rêve […] un bon rêve car il est écrit : ‘’Tu m’as fait rêver et tu m’as vivifié’‘(Is 38, 16) » (TB Berakhot 55 a]

… Bref on a une vie à la hauteur de ses rêves et l’intellectuel qui interprète le rêve de Pharaon en lui disant qu’il concerne sa fille ne peut que se tromper, un père peut rêver de l’avenir de sa fille… mais un monarque a un rêve sa mesure… l’avenir de son pays.

« Nous avons un rêve et pour l’interpréter il n’y a personne » (Gn 40, 8)

Pour le Talmud (Berakhot 55a) « un rêve qu’on n’interprète pas est comme une lettre non lue »… et « Rabbi Benaa dit : ‘‘tout rêve va d’après la bouche’’ » (Berakhot 55a) c’est à dire l’interprétation. La prophétie est donc intimement mêlée au rêve. « Le rêve est un soixantième de prophétie » (Berakhot 57b), « Rabbi Yohanan dit : il s’est levé de bon matin et il lui est tombé un verset dans la bouche c’est-à-dire une petite prophétie » (Berakhot 55b). Rabbi Lévi conseille « d’attendre vingt-deux ans la réalisation d’un bon rêve », comme Joseph a attendu 22 ans la réalisation de ses rêves (Berakhot 55b) et Rabbi Ze’ira affirme que « Quiconque passe sept nuit sans rêve est appelé ‘‘mauvais’’».

Les Cohanim, grands « psychanalystes » avant l’heure, étaient avant tout des maîtres de l’interprétation des rêves. Le Talmud nous rapporte que

« Celui qui a vu un rêve et ne sait ce qu’il a vu ira devant les Cohanim au moment où ils étendent leurs mains (pour la bénédiction) et dira de la sorte : Maître du monde ! moi je t’appartiens et mes rêves t’appartiennent. J’ai fait un rêve et je ne sais pas ce que c’est… » (Berakhot 55b).

Les psaumes de montées nous disent que « Quand Dieu ramena les captifs de Sion nous étions comme des rêveurs » (Ps 127, 1). Comme si le retour à Jérusalem lors de la Géoula était un passage du rêve où nous vivons aujourd’hui à la réalité.

Notre Paracha va plus loin que la découverte par nos ancêtres en Egypte de pouvoir tyranniques, des inspecteurs des impôts et du travail à la chaîne… comme on le découvre à son début.

Aaron Appelfeld (zal) est parti


Aaron Appelfeld

Aharon Appelfeld était l’écrivain de langue hébraïque le plus traduit au monde. La France l’a découvert par le prix Médicis Étranger en 2004. C’était un immense écrivain qui vivait à Jérusalem à Mevasseret Zion. Il disait :

« Je ne suis pas un écrivain de l’holocauste et je n’écris pas sur cela, j’écris sur les hommes juifs »

Comme Primo Lévi, Agnon, Celan il a écrit sur l’impensable des camps.

Il dit dans Histoire d’une vie :

« J’ai éprouvé le besoin de rassembler toutes les bribes de mon existence pour en avoir un aperçu. Histoire d’une vie, ce sont les mémoires d’un écrivain, non d’un historien ou d’un chroniqueur. Enfant, j’ai été très marqué par la disparition de mes parents. Mon existence d’alors comprend de nombreuses failles que j’ai tenté de combler. Il y a donc un peu de fiction dans ces mémoires intitulées « Histoire d’une vie »  et non «  Histoire de ma vie »  par souci d’exactitude ; il s’agissait de prendre un exemple, de dérouler le fil d’une destinée. L’imagination a pu suppléer aux insuffisances de la mémoire ; par ailleurs, il y a des événements sur lesquels je n’arrive pas encore à écrire, la façon dont ma mère a été tuée, les cruautés dont j’ai été témoin… »

« Ma mère a été assassinée dès le début de la guerre, lorsque les Roumains et les Allemands ont envahi notre région à la frontière roumano-ukrainienne. J’ai été renvoyé de chez nous avec mon père vers un lieu de regroupement et c’est là qu’a commencé une marche extrêmement longue de ces pauvres affamés. Nous avancions sans nourriture, l’hiver était rude, les gens tombaient, et une fois qu’ils étaient à terre, on les abattait. C’est ainsi que nous avons marché jusqu’à ce que nous soyons arrivés à un endroit clos, où l’on m’a séparé de mon père, suite à quoi, je ne l’ai plus jamais revu. Lorsque j’étais avec lui, c’était bien mieux. Mon père prenait soin de moi, me protégeait. Nous avons vendu nos habits, un manteau, un pull, tout ce que nous portions sur nous, malgré le froid intense, pour acheter de la nourriture. À l’âge de huit ans et demi, je me suis retrouvé seul, enfant juif isolé, pris entre les Allemands et les Ukrainiens, avec à l’horizon cinq années de guerre et le sentiment intuitif que je devais cacher mon judaïsme et mon identité. »

« J’imaginais que ma mère m’attendait, qu’elle reviendrait me chercher, et je n’avais aucun doute à ce sujet, tant elle m‘aimait et était attachée à moi, qu’il était totalement hors de question qu’elle ne vienne pas à moi. Je savais qu’elle n’était plus de ce monde, mais j’ai conservé cette illusion qui m’a accompagné durant toute la guerre. »

Lire la suite de « Aaron Appelfeld (zal) est parti »

Christophe Colomb était-il un Juif secret ? par Barbara Penn


Source : Aish. fr  le 03/ 01 / 2018

Le 15 février 1493, Christophe Colombe envoya une lettre pour annoncer au monde européen qu’il venait de découvrir l’Amérique. Sa trouvaille fut le tout premier pas vers un nouveau monde, qui deviendrait symbole de liberté et de tolérance religieuse. La véritable identité de Christophe Colomb jette un nouvel éclairage sur le caractère poignant de cette période historique, en particulier pour les Juifs.

Christophe-Columb-par-Sebastiano-del-Piombo-vers-1520

Christophe Colomb par Sebastiano del Piombo -vers 1520

Un juif du Secret

Pour mieux comprendre l’héritage laissé par Colomb, il est important de mettre en relief le contexte historique de sa vie. Colomb vécut à l’époque de l’Inquisition, durant laquelle les Anoussim, les Juifs qui pratiquèrent leur foi en cachette, vivaient sous une menace constante d’arrestation et de tortures mortelles. Plusieurs dizaines de milliers de Juifs secrets furent torturés pendant l’inquisition espagnole, beaucoup mourant en martyrs. Lire la suite de « Christophe Colomb était-il un Juif secret ? par Barbara Penn »

Un « Sceau du gouverneur de la ville » en ancien hébreu, daté de 2700 ans, retrouvé à Jérusalem


Un sceau du gouverneur de la ville de Jérusalem d’il y a 2700 ans (7ème siècle avant notre ère) en Ancien hébreu a été découvert à Jérusalem dans un bâtiment sur l’esplanade du Kotel (mur sud-ouest des fondations du Temple). C’est la première fois qu’on trouve une attestation archéologique de ce gouverneur de la fin de l’époque du premier Temple mentionnée dans la Torah.

Sur la pièce figurent deux hommes vêtus de long habits se faisant face et se tendant la main, avec ce qui semble être une lune entre les deux mains tendues. En dessous de cette représentation, une inscription en ancien hébreu indique : « Au gouverneur de la ville ».

Le sceau ne mentionne pas le nom du dirigeant de Jérusalem mais Shlomit Weksler-Bdolah qui participe aux fouilles de l’autorité des Antiquités pense qu’il se réfère à la Vieille ville car il a été retrouvé dans le même bâtiment où d’autres artefacts avaient été mis au jour. Les examens scientifiques qui seront pratiqués prochainement devraient confirmer le lien avec Jérusalem, estime la scientifique.

Lors de fouilles archéologiques en Égypte, on avait retrouvé  la correspondance entre le pharaon Akhénaton (XIVe siècle avant J.-C.) et le gouverneur de Jérusalem, un certain ʿAbdi-Khéba. Lire la suite de « Un « Sceau du gouverneur de la ville » en ancien hébreu, daté de 2700 ans, retrouvé à Jérusalem »

VAYE’HI : au delà de nos morts


Jacob pleure Jospeh

Jacob pleure son fils Joseph, Marc Chagall

Jacob vécut

La dernière sidra de Berechit qui raconte la mort de Jacob est intitulée « Jacob vécut » tout comme la paracha qui racontait la mort de Sarah était intitulée ‘Hayé Sarah, « les vies de Sarah ».

Déjà dans la paracha précédente le Pharaon demandait au vieil Israël :

« « Quel est le nombre des années de ta vie ? » Et Jacob répondit à Pharaon : « Le nombre des années de mes pérégrinations, cent trente ans. II a été court et malheureux, le temps des années de ma vie et il ne vaut pas les années de la vie de mes pères, les jours de leurs pérégrinations. » » (Gn 47, 8-9)

Rachi commente cela en disant : « Les années de mon état d’étranger (guér). Toute ma vie, j’ai été étranger sur terre ». Jacob a vécu en étranger aux jeux de pouvoir de ce monde. Lire la suite de « VAYE’HI : au delà de nos morts »

Comment Csanad Szegedi, cadre du Jobbik (extrème droite hongroise)… a fait sa Bar Mitzvah !


Un jour de 2012, Szegedi, 30 ans, Haut responssable du parti ultranationaliste et antisémite Jobbik en Hongrie, au Parlement européen, découvre… que son adorable grand-mère est juive, survivante d’Auschwitz.

Pourtant, il y a seulement quelques années, le même homme méprisait les Juifs, les considérant comme une sinistre cabale de spoilers intrigants, de malfaiteurs congénitaux, une cinquième colonne cosmopolites qui entravait les aspirations légitimes de la Hongrie en tant que fière et prospère nation chrétienne au coeur de l’Europe !

Chassé de son parti, il se fait circoncire et célèbre sa bar Mitswah.

La Bande-annonce de Keep Quiet le documentaire anglo-hongrois de Joseph Martin et Sam Blair :

Le documentaire :

Image

Avec le Rabbi Baruch Oberlander,  Hassid Loubavitch.

Un article du Jérusalem Post : http://www.jpost.com/Jerusalem-Report/A-whole-new-Jew-478706