« L’universel à l’épreuve des identités » Français juif, Français comme les autres ?

Intervention de Didier Long au CRIF le 14 novembre 2021

David Revault d’Allones – journaliste
Haïm Nisenbaum – rabbin, porte-parole du Bet Loubavitch en France
Didier Meïr Long – écrivain et essayiste
Richard Orlinski – artiste et sculpteur

Nous soulevons aujourd’hui une redoutable question : « Français juif, Français comme les autres ? » ; ça fait 3000 ans que nous nous demandons ce que signifie être juif et ça fait 3000 ans que nous savons que nous ne sommes pas et ne serons jamais comme les autres. Alors Français juif ?

Je voudrais d’abord interroger ce que signifie être français. Je dirai ensuite ce que je pense que nous autres juifs pouvons apporter à l’identité française.

Être français, la vision souverainiste

Deux voix diamétralement opposées s’opposent aujourd’hui.

La première est souverainiste, elle nous dit à la suite de Samuel Huttington que nous sommes les fils d’une culture européenne dont le cœur est le christianisme. La France, fille ainée de l’église, pour laquelle Clovis s’est fait baptiser devrait redevenir ce qu’elle a toujours été : française, catholique, latine, souveraine, blanche. Make France great again. Tout cela au risque d’un supposé ‘grand remplacement’ par un islam mondialisé qui serait déjà là, massivement, comme une troisième colonne prête à prendre le pouvoir par sa simple démographie (une conclusion qui n’a rien de statistique ou de rationnel).

Il est absolument vrai que le mot « Europe », le nom d’une déesse grecque, a été réinventé en 1683 par le pape en étendard de ralliement de la Chrétienté contre les envahisseurs ottomans aux portes de Vienne. Une prise de conscience d’une identité commune face à un envahisseur turc donc.

Mais cette histoire de la Chrétienté européenne est finie. Sur 2,5 milliards de chrétiens dans le monde on en compte seulement 25% en Europe, contre 37% en Amérique latine, 24% en Afrique, et 13 % en Asie-Pacifique[1]. La chrétienté c’est-à-dire l’Empire gréco romain ressuscité de ses cendres par Constantin au IVème siècle, un modèle qui a tenu plus d’un millénaire et demi jusqu’à la seconde guerre mondiale dans une France majoritairement rurale et catholique n’est plus. Ce modèle chrétien s’effondre en Europe, tout simplement parce que les Français n’y croient plus. Ce qui n’est absolument pas vrai en Afrique ou en Amérique. Refonder l’identité française sur une supposée identité chrétienne commune est donc illusoire.

En 60 ans, la France est passée de la deuxième à la neuvième place dans le classement de l’économie mondiale[2]. Cette frustration économique se double aujourd’hui d’une insécurité culturelle et identitaire à force de ne pas avoir fait la vérité sur notre passé colonial des deux côtés de la méditerranée. Et tout le monde ne pourra pas devenir demain un juif kabyle gérant son mal être d’une autre identité.

Pour refonder l’identité de la France et restaurer l’identité perdue on convoque De Gaulle et on le met à la même table que Pétain.

Ces tentatives de refondation illusoires ne fonctionnent pas.

L’identité de la France s’est constituée depuis 30 ans dans la globalisation.

Être français, la vision globale

En réalité, le village rural de « La force tranquille » de François Mitterrand dans les années 80, la paroisse (les anciennes régions romaines) qui est un terroir, avec son clocher au cœur de l’identité locale et des croyances – « Colombey les deux Eglises et pas les deux mosquées » disait De Gaulle- s’est effondré.

Car si à l’aube de la première guerre mondiale 50% de la population vit en ville dans une France puissamment rurale, plus des trois quarts des Français – habitent aujourd’hui en ville. Ils sont urbanisés, ils ont laissé l’armoire de la grand-mère bretonne et la foi sur les quais de la Gare Montparnasse. Et ont basculé dans la société de consommation !

Et ce n’est pas juste la France qui s’est urbanisée. 54% de la population mondiale vit en ville, une proportion qui devrait passer à 66% en 2050. Des villes reliées entre elles depuis deux siècles par des bateaux, puis des trains, puis des avions, puis des satellites, puis des dorsales Internet on crée des banlieues ou les identités culturelles rurales se sont effacées. On rêve du bled mais on n’y est plus le bienvenu.

Les idées, l’argent, les biens de consommation, les drogues, les religions se sont déterritorialisées dans la globalisation. Elles parcourent la terre en quelques fractions de seconde.

Imaginez qu’on supprime la Globalisation d’un coup de baguette magique… enlevez les textiles produits en Chine par exemple… On serait tous nus dans cette salle !

Les identités nationales qui étaient territorialisées avec au cœur une religion locale qui assurait la cohérence des croyances sont désormais balayées par le vent de la globalisation. Et parfois, le Global c’est le local sans les murs.

Vos pulls coutent 10 euros au lieu de 100, vous en changez tous les mois au lieu de tous les 10 ans, vous partez en Israël en quelques heures. C’est aussi cela la Globalisation, un immense chantier du capitalisme planétaire sans promoteur dont nous sommes tous les artisans fébriles.

En bas de chez vous, vous avez un imam musulman, un bouddhiste, un scientologue, un MacDo, une église chrétienne pentecôtiste africaine, un plombier polonais ou une mendiante roumaine… c’est aussi cela la Globalisation.

Alors, la Globalisation est-ce que c’est bon ou pas ? On y gagne ou on y perd ? Est-ce que le gâteau est plus gros pour tous ? Est-ce qu’on y perd l’identité française, espagnole ou italienne pour le plat de lentilles de la prospérité ? Est-ce bon pour la paix mondiale ? Peut-on longtemps continuer à être français si on est globalisé ?…

En fait ça dépend[3]

Quand on analyse le récit de la Globalisation depuis 30 ans, il est celui de l’establishment, des élites, qui pensent que la prospérité finit toujours par « ruisseler » C’est hélas faux.

Car la gauche classique rétorque à juste titre que la disparité de richesse entre le 1%[4] et les très pauvres a explosé et que la classe moyenne pivot de l’économie et de la démocratie (Tocqueville) est rincée. Ce qui est vrai.

D’autres disent que nous n’avons pas le choix. Que la France ne représente que 4% du PIB mondial dans un jeux de grandes puissances où pla course au leadership entre la Chine et les Etats Unis pilote le jeu. On ne peut donc pas se passer de l’Europe et de la Globalisation. C’est vrai.

Le récit écologique, lui, appelle à la solidarité et à la coopération internationale face aux défis communs. Ce qui est vital. Taxer le diesel c’est donc bon. Mais pas pour les gilets jaunes, locaux !

Alors entre une vision souverainiste et une vision globalisée, quelle identité choisir ? Faut-il fermer les frontières ou les ouvrir ? Accepter de devenir pauvres pour réduire l’insécurité culturelle comme l’ont choisi les anglais ou accueillir 1 million de syriens et de turcs pour contrer la dénatalité comme l’ont choisi les allemands en organisant l’immigration sur un mode industriel avec des méga-centres d’hébergement ?

Je voudrais éclairer la situation par un point de vue juif français.

Etre français, une vision juive

Il faut savoir que dès les débuts de l’humanité la patrie la terra patria est la « terre des pères ». Un lieu où sont nés et morts les ancêtres, où ils sont enterrés, peu à peu divinisés et à qui on offre des libations. Comme l’a montré Fustel de Coulange[5], les premières villas étaient des tombeaux, les premières villes des nécropoles. Ce culte des ancêtres s’est regroupé et on a fini pas adorer Athéna à Athènes. Le culte sacré est donc au cœur de la territorialité antique. Un culte civique qui est la religion de Rome.

L’attachement à la terre des pères est là déterminant. A Rome la peine capitale n’est pas la mort mais l’exil. Car alors vos cendres ne se mêleront pas à la terre où vivent les esprits des ancêtres divinisés. L’a-kedia qui a donné, l’acédie chez les pères du désert au IVE siècle puis la mélancolie (voir Durer) est le fait de « ne pas prendre soin » d’un mort. Ce qui peut arriver de pire à un homme.

Et c’est là que le peuple d’Israël est intéressant car le peuple d’Israël nait dans un désert, c’est à dire nulle part. Notre identité nationale est celle d’esclaves fuyards nous le répétons deux fois par jour dans le Chema Israël. Et même si une terre nous est promise, elle n’est pas à nous mais à l’Eternel et nous ne pouvons jouir de cette terre qui nous est donnée que si nous gardons la Torah. Et nous avons perdue cette terre pendant 2000 ans sans que l’identité juive disparaisse pour autant.

Nous avons donc été confrontés très tôt à cette question de la perte de la terre et au maintien de l’identité. Deux fois par jour au lever et au coucher nous disons : « souviens toi que tu as été esclave au pays d’Egypte ». Nous devrions être ultra sensibles à tous les errants, à ceux qui se sentent un peu d’ici mais beaucoup d’ailleurs et qui au fond ne savent plus trop qui ils sont.

L’exil à Babylone a été la première grande globalisation juive. Forcée. Nous avons été déportés, nous avons perdu notre Temple où résidait la Chekhina, la présence de Dieu. Mais en perdant ce lieu nous ne sommes pas morts. Nous avons compris que si la Chekhina gisait dans la poussière, les poussières du temple avaient créé autant de synagogues réparties dans le monde entier qui sont devenues autant de temples et de maisons d’étude et de prière. A Babylone, privés de notre territoire et de notre Temple détruit nous avons inventé le Chabbat en créant un sanctuaire dans le temps faute de bâtiment dans l’espace. Quand nous avons perdu une seconde fois le Temple en l’an 70 nous avons transféré ses sacrifices sur nos lèvres et nous avons conservé nos fêtes en racontant ce qui se passait dans le Temple.

Nous avons émigré de Jérusalem vers Babylone la plus grande ville du monde connu alors et dans ses banlieues nous y avons repris toutes les discussions passées dans un Talmud de 62 livres et des milliards de discussions.

Et il y a seulement 70 ans que le rêve d’Eliézer Ben Yehouda s’est accompli : « Parler hébreu sur la terre des pères ». Une renaissance d’une langue redevenue langue de la rue inouïe dans l’histoire des civilisations.

La déterritorialisation juive, notre globalisation, notre dispersion, la diaspora, la « Galout » (en hébreu) aurait dû nous tuer… Eh bien non, elle nous a rendus plus forts. Nous avons adopté une compréhension de l’Eternel moins matérielle, plus spirituelle, plus symbolique, moins naïve, nous avons compris que le Torah résidait en nous et dans nos mitsvot. Grâce aux prophètes nous avons sublimé le Temple. Et les Rakhamim se sont inspirés d’eux lors de la seconde destruction du temple.

Notre Nation est bien liée à la terre d’Israël mais où que nous soyons en galout ou en Eretsz Israël la Torah est notre vraie patrie. Massé avot siman lébanim : « les actes des patriarches sont des signes pour nous leurs enfants », nous actualisons à l’infini les gestes des patriarches et des matriarches, ils vivent en nous, où que nous soyons, dans n’importe quelle culture.

Le Maharal de Prague nous a prévenu que la Galout n’était pas un pis-aller, un mauvais moment à passer. La racine hébraïque « gal » signifie l’exil (galout) et la rédemption (gueoula). La galout constitue la structure ontologique du monde et de l’identité de tout juif. Sans l’exil l’histoire ne peut marcher vers sa Rédemption.

Le verbe Badal qui signifie « séparer », pour créer (CF Gn 1), signifie aussi « exiler » en hébreu. La Galout est consubstantielle de la Création.

Nous sommes perpétuellement en route de la Galout vers la Géoula, de la dispersion vers l’unité de la Rédemption sur notre terre, on ne peut pas se recueillir si on n’a pas été un jour ‘en vrac’ ; et entre les deux : ani mégalé, « je me découvre », nous nous découvrons.

L’Exil est donc une chance car nous sommes le ferment pour les Nations, leur Lumière. Si D.ieu avait choisi de nous rassembler dès le départ nous ne serions pas dans cette salle pour savoir ce que signifie être juif et français.

Il me semble que notre tâche est de donner aux Nations la possibilité de sublimer leurs valeurs dans un destin encore plus grand, plus spirituel, moins matérialiste.

La France est la patrie des droits de l’homme. On y proclame la Liberté, l’Egalité, la Fraternité, toutes notions bibliques qui ont été christianisées puis laïcisées. De la sortie d’Égypte au « qu’as tu fait de ton frère » en passant par la création adamique.

Ne devrions nous pas aider nos concitoyens à se faire une haute idée de ce programme spirituel ?

Ne devrions-nous pas rappeler aux Français en inquiétude d’identité, à nous-mêmes, que ces valeurs ont conquis le monde ? Que la Révolution française et sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ont contaminé toute la planète et sont un espoir pour des millions de personnes qui vivent opprimées ? les nationalismes sont passés, le marxisme a échoué, le capitalisme va se heurter au réchauffement global… mais ces hautes valeurs demeurent.

Ne devrions-nous pas, au lieu d’appeler à la protection du territoire contre des hordes de barbares tout au contraire nous demander quelle est notre part de responsabilité dans leur présence et créer les moyens concrets de les convaincre de partager nos valeurs pour que leurs enfants embrassent la communauté de destin de la France ? Et la personne qui vous parle se sent plus corse que français, mais il me semble que les valeurs de la France des Lumières ne sont pas étrangères aux fils de Pasquale Paoli.

Un seul exemple de travaux pratiques : 20 % de la population française dispose d’un diplôme supérieur à bac + 2. Rebâtir une école plurielle me semble déterminant. Nous autres juifs construisons toujours l’école avant la synagogue quand nous arrivons quelque part; comment reconstruire ce creuset d’intégration sociale, premier espace du vivre ensemble ? Sinon on fait quoi des 80% restant dans la mutation digitale ? Une société comme Google est une société de PhD…

Le français juif n’est pas un Français comme les autres. Comme Isaac il creuse les puits de ses pères que les philistins ont rebouchés. Comme Jacob il ne demande rien à Laban qui veut le dépouiller après 20 ans de bons et loyaux services. Massé avot siman lébanim 

D.ieu nous appelle à vivre là où il nous a mis et donner envie à tous des valeurs de la Torah qui nous demande par 7 fois, c’est-à-dire chaque jour, d’aimer l’étranger. Et ce n’est pas tout ! Nous devons aider à créer une société juste où il y a des tribunaux, donc un droit ; prendre soucis des faibles, des petits, des vieillards, des malades et des morts quel que soit leur religion, créer une caisse pour les pauvres… Massé avot siman lébanim 

Il ne s’agit pas de grands destins, genre devenir un président de la République juif ! « Ne t’approche pas du pouvoir » nous a prévenu le Pirkei Avot. Il s’agit de cette petite bonté cachée de tous les jours, qui nous fait regarder nos concitoyens avec fraternité comme des égaux appelés à la liberté.

Ce ferment invisible et modeste change le monde, il rend l’espoir à ceux qui tombent et fait lever la pâte de l’humanité et de la solidarité.

Là où les juifs disparaissent le pain ne lève plus, l’économie s’étiole, l’intelligence et la chaleur humaine disparaissent.

Voilà la Torah dont nous sommes les dépositaires.

Et ça n’importe quel humain peut le comprendre. Car Dieu n’est pas le Dieu d’Israël mais le créateur de toute l’humanité.

D’ailleurs, avons-nous vraiment le choix ?


[1] https://www.cath.ch/newsf/le-christianisme-dans-le-monde-ce-que-revelent-les-statistiques/

[2] FMI avril 2021

[3] Voir Anthea Roberts, “The biggets Picture”(https://aeon.co/essays/there-are-six-main-narratives-of-globalisation-all-flawed)

[4] 1 % des personnes les plus riches possèdent 50 % du patrimoine mondial ; source Crédit Suisse 2017.

[5] Fustle de Coulange, La Cité Antique

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