Le maure, la Corse et les juifs


Figures du « maure » en Méditerranée

testamoraEcouter : Shecharchoret (La fille noire, la mauresque,  Morenica en ladino) :

Avec l’expulsion des Juifs d’Espagne 1492, puis celle des Morisques en 1609, le royaume chrétien exclut ses minorités ethniques et religieuses. L’expulsion des juifs qui vivaient en Espagne depuis presque deux millénaires est le résultat d’un long processus de marginalisation qui commence véritablement à partir de la victoire de Las Navas de Tolosa en 1212 et marque un tournant politique. A partir de ce moment, les Chrétiens « re-conquièrent » la péninsule ibérique contre les Musulmans et marginalisent progressivement les juifs avant de les persécuter. Cette Reconquista, croisade contre ceux que la Chrétienté qualifie d’ « Infidèles « musulmans et juifs…

La conquête de Grenade le 2 janvier 1492 qui signe la fin du Califat andalous est suivie deux mois plus tard, le 31 mars 1492, du décret d’expulsion des juifs. Les derniers musulmans, les « Morisques » suivront en 1609.

On sépare donc les chrétiens des infidèles. Les Siete Partidas , le plus important code de lois médiévales publié en1265 par le roi Alfonse X, stipule que :

“Tous les juifs, hommes et femmes, qui vivent dans le royaume doivent porter un certain signe sur la tête, de sorte que tout le monde sache distinguer le juif de celui qui ne l’est pas. Et, celui qui ne le porterait pas, devra payer une amende de dix maravédis d’or chaque fois qu’il ne l’ait pas ; et, s’il n’a pas de quoi verser cette somme, il recevra publiquement dix coups de fouet.” (titre XXIV, loi XI)

Comme le montre Maria Ghazali  « La marginalisation et l’exclusion des minorités juive et musulmane était en train de se mettre en place au lendemain de la conquête chrétienne. Les mesures discriminatoires déjà prises alors vont se perpétuer, voire s’aggraver, pour aboutir à l’expulsion ou à la conversion forcée des
Juifs en 1492 et des Mudéjares (maures) de Castille en 1502. Les
dispositions prises envers les renégats et les hérétiques annoncent déjà aussi la politique que mènera l’Inquisition espagnole à l’époque moderne vis-à-vis
des Judéo-convers et des Morisques ».

Les événements de 1492 sont donc la fin d’un processus par lequel l’Espagne exclut ses minorités ethniques et religieuses. (voir à ce sujet l’article de Maria Ghazali : Marginalisation et exclusion des minorités religieuses en Espagne : Juifs et Maures en Castille à la fin du Moyen-Age ) Lire la suite de « Le maure, la Corse et les juifs »

Amsterdam la juive : La Grande synagogue portuguaise, Esnoga


Je reviens d’Amsterdam et  voudrais partager avec vous dans cette suite de quelques post la vie juive que j’y ai découverte. Je parlerai dans ce post de la communauté sépharade d’origine portugaise.
Puis, dans de prochains posts je parlerai de la vie juive à Amsterdam et de contemporains du siècle d’or d’Amsterdam ( XVIIe siècle) : Rembrandt, Menassé Ben Israël et Spinoza. Enfin je parlerai de la visite de la maison d’Anne Franck.

J’ai été donc prier à shabbat avec la communauté sépharade orthodoxe portugaise. Nous étions dans l’annexe d’hiver de la synagogue Esnoga qui vient d’être restaurée. Vingt-cinq personnes qui m’ont accueilli avec plein de délicatesse pour la prière. Des mélodies proches des nôtres en plus rapide avec cette chaleur humaine et cette joie de vivre pleine d’entrain si sépharades. C’était magnifique. La torah a été commentée lors du Qiddouch, célébré avec du porto (!) dans de minuscules verres. Une communauté très liante et ouverte.

Voici le lieu  photographié hors shabbat :

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Des sépharades qui n’ont pas connu l’orient ou l’Afrique du nord donc. Ceci dit l’un d’eux, un hazan venait du mellah de Meknès, un autre de Tanger parlait fièrement français, espagnol, hébreux, arabe… La communauté utilise une antique tradition de porter d’impressionnants chapeaux hauts de forme. Seuls le rabbin et le chef de la communauté en portaient ce shabbat mais tous le font au moment des grandes fêtes dans la Grande synagogue.
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Mais cette annexe si intime est rattachée à un lieu mythique: la grande synagogue portugaise bâtie en 1675 qui vient d’être restaurée entièrement.

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La Grande synagogue jeudi dernier

Comment cela arriva-t-il ?

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« La Corse, Île des Justes ? » : France 5 relance le débat


« Les Corses dans leur ensemble ont considéré que c’était une partie d’eux-mêmes que l’on touchait …  c’est une tradition en Corse que l’on accueille les Juifs et ce qui s’est passé pendant la guerre, n’est que la conséquence d’une relation ancestrale ».  (Grand Rabbin Haïm Korsia – Korsica ?)

Bastia

Bastia de chez nous : à droite en bas il y a la rue du Castagno qui donne sur le vieux port et où se trouve l’unique synagogue de l’Ile.

 BeitMeir

En bas de la rue du Castgno (chataignier en corse) : La Beit Knesset beit Meir (synagogue de Rabbi Meir).
Rabbi Meir est un des docteurs de la Mishna (IIème siècle) est mort en Asie Mineure en demandant à ses disciples de l’enterrer sur la côte faisant face à celle de la Judée, « afin que la mer qui lave la terre de mes pères touche aussi mes os » (T.J. Kilayim 9, 4)

bracelet de maman

Heureux comme un Juif en Corse

Je pense que les corses devaient être assez liés aux juifs ou les croisaient en diaspora car ma mère porte ce bracelet juif tunisien que son père militaire colonial avait acheté à sa femme en 1938 en Tunisie à Gabbès (il est mort en 1943 en Afrique noire). Mon grand-père avait demandé à ma grand-mère de le donner à sa fille à naitre. Au milieu il y a le tétragramme, le Nom, en lettres cursives. Il a été réalisé par un bijoutier juif de Gabbès.

 Magasin CohenMagasin Hassan

De multiples éléments de ce type montrent la mémoire juive marrane en corse : ainsi ma marraine corse originaire de toscane tout à fait « catholique » se nomme Venturi (Ben Turi en hébreu). Son père était tailleur parmi les tailleurs, vendeurs de chaussures,  juifs de la rue Napoléon : Cohen, Hassan, Polacci (polonais)…

 Voir l’émission ici en replay

Un article de Charles Monti dans CorseNetInfo

Peux-t-on dire que les Corses ont été des héros très discrets pendant la seconde guerre mondiale ? En 1941, Hitler et Pétain intensifient la politique anti-juive.  Comme toutes les préfectures, la Corse reçoit les ordres du Gouvernement de Vichy de rafler dans un premier temps les Juifs étrangers, en zone libre, puis en zone occupée. Mais alors pourquoi la Corse est-elle le seul département de France qui n’a arrêté  ni déporté de juifs, « sauf peut-être un, accidentellement », comme le dit l’avocat et historien, Serge Klarsfeld ? Le documentaire  » La Corse, Ile des Justes » d’André et Clémentine Campana qui sera diffusé le 14 Avril sur France 5 *** dans « La Case du siècle » apportera peut être un début de réponse Lire la suite de « « La Corse, Île des Justes ? » : France 5 relance le débat »

Yirmiyahu Yovel « L’aventure marrane : Judaïsme et modernité »


Casa de Sefarad – Cordoba

Janvier 1492, Grenade tombe. L’Espagne à son zénith achève la Reconquista en chassant les arabes. Fin mars 1492, par l’Edit d’expulsion, les juifs qui ont financé la guerre sont chassés d’Espagne par Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon.  Juin 1492,  la couronne lance ses vaisseaux à la conquête de l’Amérique. Pour les juifs, le 31 mars c’est donc la valise ou la conversion… ou le cercueil. Certains fuient au Portugal. 100 000 personnes fuient la péninsule ibérique vers Livourne en Italie, plaque tournante vers la Turquie, le Hollande, la Tunisie, la Sardaigne et la Corse. Beaucoup périssent en mer. Des enfants sont livrés sur une île aux bêtes sauvages. D’autres se convertissent au christianisme. Ils seront bientôt rattrapés par les « lois de la pureté du sang » et l’inquisition qui pourchasse ces « nouveaux chrétiens » malgré les injonctions papales. Les buchers tournent à plein régime, la délation est généralisée, les prisonniers écoutés dans leurs cachots. Torturés.

Synagogue de Cordoue
Synagogue de Cordoue (Détail)

Les marrannes sont ces juifs convertis, conversos ou ‘nouveaux chrétiens’ qui ont tenté de maintenir leur identité face à l’inquisition espagnole puis portugaise. Certains juifs ne veulent pas quitter le pays où leurs pères vivent depuis 1400 ans (voir photo de la synagogue de Cordoue). Ils vont continuer à pratiquer en secret leur religion ; ces marranos, « porcs » en castillan, feignent de travailler le shabbat (trop), d’aller à l’église (sans regarder les statues…), ils font le signe de croix en marmonnant : «shakets teshaktsenu», « que cela te fasse horreur », en hébreu, ils sanctifiaient le shabbat en vénérant sainte Esther… découverts ils sont enfermés sans motif par l’inquisition au cours d’une justice uniquement à charge qui les amène peu à peu à avouer par la persuasion ou la torture. Le but, au bout de longues années, les faire abjurer, puis les livrer à la vindicte publique en leur faisant porter le san bénito accusateur tout en marchant pieds nus sous les quolibets (voir la photo de cet habit prise à la casa de Sefarad à Cordoue cet hiver), on les conduit au bucher.

« Diverses manières dont le Saint Office fait donner la question »,
Bernard Picart (1673-1733) (Madrid, Biblioteca National).

Le plus célèbre marrane est sans aucun doute Baruch Spinoza à Amsterdam, la Jérusalem du Nord. Yovel avait déjà écrit un « Spinoza et autres hérétiques » qui est comme la préface de ce nouveau livre.

San bénito que portaient les condamnés

Le livre de Yirmiyahu Yovel, de Princeton, qui  a enseigné à l’université de Jérusalem et à la New School University de New York publie en France L’aventure marrane : Judaïsme et modernité. (2011) paru sous le titre original : The Other Within («l’Autre dedans»). Il y analyse la subjectivité marrane.

Yovel décrit le processus identitaire marrane, le fait que ces nouveaux chrétiens recomposent une identité complètement nouvelle, par fidélité à leurs racines juives. Il réfléchit sur l’« autre intérieur », l’identité multiple, la subjectivité scindée, l’illusion de l’identité homogène.

Mais mieux encore, Yovel raconte qu’il reste de nombreux marranes, ces juifs secrets comme à Belmonte au Portugual.

Il  montre comment ces conversos qui, chassés par les religions se sont investis dans ce monde sont des précurseurs de l’âge moderne.  Il affirme que la sécularisation moderne est le fruit de l’indifférence au judaïsme comme au christianisme de certains d’entre eux et de l’importance accordée aux « choses de ce monde »…  il décrit « un discours ironique et des modèles de communication clandestine fondés sur l’allusion et le double langage »

Certains choisissent le couvent ! comme Thérèse d’Avila ou Jean de la Croix… La subjectivité religieuse moderne, l’intériorité, sont les fruits de ce marranisme moderne, de cette identité intérieure cachée. Nombre d’auteurs de romans picaresques, Cervantès, Montaigne sont des marranes.

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Leonard Cohen, baladin marrane


Leonard Cohen à Ramat Gan Stadium, Tel- Aviv

sous titrage anglais-ladino

Lover Lover Lover

I asked my father,
I said, « Father change my name. »
The one I’m using now it’s covered up
with fear and filth and cowardice and shame.

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