
Amulette, Fez, 1935
L’idée même de Français séfarades (ou ashkénazes) est un oxymore. Comment peut on être espagnol et français… alors qu’on est né en Afrique du nord ?
Un Zemmour qui appella sa maison d’édition « Rubempré » comme Lucien de Rubempré , de son vrai nom Lucien Chardon, personnage de la comédie humaine de Balzac provincial monté à Paris en s’inventant une particule, est typique d’un destin français séfarade. On fait grand cas de ce Lucien, qui hésite entre son idéal artistique et son désir de reconnaissance sociale, on occulte souvent qu’il finit par se pendre dans sa cellule après avoir ruiné sa famille.
En réalité les séfarades français sont arrivés avec rien et en une génération ils ont parfois admirablement réussi. Ils sont professeurs, médecins ou dentistes, banquiers dans le Private Equity, patrons dans la mode, hauts cadres dans la distribution, patrons de sociétés informatiques. Souvent ils ont gommé à l’extérieur toute trace de judaïsme pour s’intégrer dans la bonne société chrétienne bourgeoise dont ils croient faire partie… mais c’est impossible.
Les grandes familles ashkénazes du 19éme siècle, ou ce qu’il en reste après la Shoah, de banquiers, de militaires ou d’avionneur font bien sûr désormais partie de la bourgeoisie héritière depuis le 19eme siècle. Mais n’’est pas Dassault qui veut. Ce type d’intégration remonte à un siècle et demi de nombreuses générations : Adolphe Bloch ancêtre Dassault (1843-1932) épouse Noémie Allatini (1860-1928) à la fin du XIXème siècle. Les Galeries Lafayette : sont fondées en 1893-1894 par Théophile Bader et Alphonse Kahn, deux cousins juifs alsaciens. Le groupe reste longtemps familial, via les lignées Bader, Heilbronn, puis Moulin/Houzé. Mais ces personnes n’auraient jamais serré la main d’un juif du Maroc ou d’Algérie.
Le concept d’ashkéfarade dû à de supposés nombreux mariages mixtes résiste aux chiffres : 70% des français juifs sont séfarades, 24% ashkénazes, et 6% se reconnaissent dans les deux traditions (FSJU 2002) et même si ces chiffres ont un peu bougé en une générations la fusion des world companies n’a pas été total… Mais rien de cela pour les médecins, dentistes ou avocats séfarades.
J’ai une chance par rapport à vous… je suis un transfuge. Et je peux vous l’assurer après avoir passé 10 ans dans un monastère avec des personnes à particule : ça fait partie de la socio des châteaux, des monastères, du renseignement et de l’armée selon la vieille partition médiévale de la société (qui orant, qui pugnant, qui laborant), l’acculturation française malgré tout ce qu’en espèrent la plupart des séfarades reste faible en une seule génération. Après la révolution la noblesse est devenue la bourgeoisie et les grandes fortunes et gens influents viennent de longs héritages… Pourtant les juifs ont fait et font des efforts énormes… mais vu de la rue de la Paroisse à Versailles et quelle que soit leur fortune, ce sont toujours des blédards.
Il ne suffit pas d’allumer des cierges ! (cf Zemmour) ou d’avoir 10 ou 100 millions sur son compte en banque, un 250 m2 dans le 16eme ou à Neuilly, pour faire partie des héritiers de la bourgeoisie française qui décident dans ce pays depuis le 19eme siècle. Je ne parle même pas des nouveaux arrivant à qui on a servi la soupe de l’ascenseur social… mais qui ont bien compris que la démographie et la religion leur en fourniraient un meilleur.
C’est forcément dur à entendre pour les fils de parents nés en Algérie, au Maroc ou en Tunisie : « Bon maintenant il faut tout recommencer » ou comme me l’a dit l’un d’eux : « Qui aurait cru tout ce qui nous arrive là il y a 20 ans alors qu’on se croyait intégrés ? ». Qui croyaient avoir acquis les codes de la société chrétienne bourgeoise européenne et à qui l’ont dit maintenant que malgré tous leurs efforts ils sont et resteront juifs et que s’ils ont des difficultés leurs enfants auront du mal à vivre en France. Je fais partie de ce destin.
Les Français juifs séfarades sont donc Lost in translation. Dans la salle d’aéroport d’une France qui leur montre la porte de sortie et une porte d’entrée de l’immigration sur laquelle aucun pays certain ne s’affiche. Et qui ne s’ouvrira peut être jamais vers un Israël en guerre avec un Shekel qui leur a fait perdre 20 % de leur retraite ou de leur possibilité d’investissement immobilier depuis le 07 octobre.
Surtout les français séfarades comme moi ont inventé en une génération une culture issue des pays du Maghreb qui n’a pas plus d’avenir que la Yiddishkeit. « Ils parlent très fort et disent parfois encore des proverbes arabes » qui font sursauter n’importe quel israélien. De quelque côté qu’ils se tournent ils n’ont pas de promesses d’avenir, et leurs enfants encore moins.
Certains me disent que les français juifs auraient de formidables biens et familles en Israël…
Mais les chiffres sont têtus : Le nombre de ménages français propriétaires d’un bien immobilier en Israël est probablement dans une fourchette de 20 000 à 40 000, soit 12 à 25% des ménages, une estimation raisonnée à partir des flux d’achats annuels sur 20 ans. Même si trois ménages sur quatre auraient un lien familial plus ou moins lointain avec Israël (FSJU).
Les français séfarades sont donc un oxymore. Même fossilisé un oxymore peut perdurer. On peut aussi poser la question au bac : « Quelle est la durée de vie d’un oxymore ? » : Réponse : Un oxymore vit tant que la tension entre les deux termes reste perceptible.