Affaire de la retraite Mamdani à Brando : Et si la fenêtre d’Overton s’ouvrait aussi en Corse ? Pourquoi et vers quoi ?

Une fenêtre d’Overton s’ouvre lorsque le discours qui semblait hier marginal devient simplement… normal. Jean Luc Mélenchon fait siffler des noms juifs en les ecorchant, accuse le CRIF de piloter la France. Les islamistes accusent leurs hôtes d’islamophobie pour mieux justifier leur prise de pouvoir par une visibilité du voile dans l’espace public, etc… ce qui était malsain et inaudible il y a trois ans, aujourd’hui passe crème.

Les fenêtres d’Overton ne s’ouvrent jamais avec fracas. Elles ne s’imposent pas par un manifeste révolutionnaire. Elles avancent masquées, enveloppées dans des mots rassurants : bien-être, spiritualité, écologie, sororité, contemplation, éthique.

Mais elles déplacent progressivement les frontières du pensable jusqu’à ce que ce qui paraissait hier inadmissible, voire illégal, devienne aujourd’hui parfaitement banal.


C’est précisément ce mécanisme qui mérite d’être interrogé à propos de The Women Sanctuary, l’organisation qui vient de lancer dans un ancien couvent capucin du Cap Corse une retraite intitulée Mary in the Quran.

Un ancien couvent chrétien, en Corse, accueille une retraite présentant Marie comme « une femme palestinienne ayant accouché sous occupation ». L’événement est relayé par Vogue Arabia, Fox News, le New York Post et plusieurs médias français : de Paris Match au Point en passant par Le Figaro.

À première vue, rien que de très consensuel. Le site internet du Women Sanctuary montre des paysages méditerranéens baignés de lumière, des femmes voilee heureuses méditant sous les oliviers, des ateliers botaniques, le tout sur fond de citations de Rûmî, grand maitre soufi (entendre : pas radicalisé) la fitra, le tafakkur, le retour à la nature, l’amour divin.

Avec toute une scénographie qui fait hésiter entre une carmelite voilée pre-conciliaire et… une retraite de confrérie soufie féminine pour femmes d’affaires internationales stressées.

Tout évoque une spiritualité contemplative inspirée du soufisme.

Ouverture, oecuménisme, tolérance   L’organisation affirme accueillir des femmes de toutes confessions et présente ses retraites comme des espaces de guérison intérieure. Qui pourrait s’inquiéter d’une telle proposition ?


Pourtant, lorsque l’on quitte le site officiel pour consulter les comptes Instagram de l’organisation et de sa fondatrice Rym Nur, le paysage change sensiblement.
Le 25 août 2025, The Women Sanctuary publie un texte d’une tout autre tonalité.

Les féministes occidentales qui ne prennent pas position pour Gaza y sont accusées d’avoir une « humanité officiellement décomposée ». Leur féminisme est qualifié de « conditionnel », leur solidarité « à vendre ». Elles sont décrites comme « grotesques » et invitées à « enterrer leur tête dans la honte pour toujours ». Le texte se conclut par un appel politique explicite : « Abolish the apartheid state of Israel. Free Palestine. »
On n’est plus dans la méditation paisible  mais dans un discours militant agressif.


Le compte personnel de Rym Nur, l’organisatrice « francaise », est il répété en permanence, alors qu’aucune référence de cette association n’est déclarée en France, confirme cette évolution.


Le 13 mars 2024, elle recommande The Ethnic Cleansing of Palestine d’Ilan Pappé grand révisionniste de l’histoire d’Israël et soutien assumé du BDS qui a dû quitter le pays a cause de ses idees radicales. Et ausdi The Hundred Years’ War on Palestine de Rashid Khalidi, qui défend l’idée que, depuis la déclaration Balfour de 1917, les Palestiniens subissent une entreprise de colonisation de peuplement menée d’abord par le mouvement sioniste, puis par l’État d’Israël, avec le soutien successif de la Grande-Bretagne puis des États-Unis. Deux ouvrages emblématiques d’une lecture décoloniale radicale du conflit israélo-palestinien.

Quelques semaines plus tard, elle diffuse une fausse une du New York Crimes, détournement du New York Times dénonçant les « crimes de guerre » israéliens sous le slogan « Revolution and Resistance until Liberation and Return ».


Le programme présente Marie comme « une femme palestinienne ayant donné naissance sous occupation »… la Marie des Évangiles, comme Jésus son fils rabbi (rabbin, « grand », Maître), était évidement juive et non palestinienne un terme né après la seconde guerre de révolte judeo-romaine en 115-135. Un historien peut légitimement douter qu’elle ait eu la prescience d’être une Palestinienne musulmane en l’an 30…

De telle contre-vérités que tout New York s’agite : le consulat israélien de New York a dénoncé cette « distorsion historique » et s’indigne d’une « tentative cynique d’instrumentaliser l’histoire de Jésus à des fins politiques contemporaines ». Le consulat israélien rappelle que Jésus était juif, né en Judée d’une mère elle-même juive, Marie, et que toute présentation le faisant naître d’une mère palestinienne, ou suggérant qu’il aurait été musulman, constitue une distorsion historique. Le consulat accuse par ailleurs la première dame de New York de « pousser un récit mensonger et dangereux contre Israël ». La mairie de NYC n’a pas encore répondu.

Le 27 octobre 2024, elle publie enfin une longue réflexion théologique sur la « soumission » (submission) comme essence même de l’islam, expliquant que devenir musulman consiste à abandonner entièrement sa volonté à Allah et à trouver sa liberté dans cette reddition spirituelle.


Chacune de ces publications, prise isolément, relève de la liberté d’expression. Mais leur accumulation dessine un profil très différent de celui que suggère la communication officielle de l’organisation.
Et c’est précisément ce contraste qui interroge.

Le visiteur découvre une offre de tourisme spirituel haut de gamme, presque universelle dans son vocabulaire. Puis, en explorant un peu derriere la façade, il découvre un discours religieux beaucoup plus radical et des prises de positions politiques particulièrement violentes sur le conflit israélo-palestinien ou le féminisme soft. C’est à dire non combattif.


Faut-il y voir une contradiction ? Une évolution ? Ou simplement la coexistence de deux registres assumés ?
Les réponses divergent. De mauvaises langues parleront de taqyia, les sociologues y verront la difficulté d’affirmer une identité religieuse dans la modernité. Mais alors pourquoi la Corse qui n’a rien d’une île au glorieux passé musulman qu’il faudrait raviver ?


Ce qui est certain, en revanche, c’est que cette séquence intervient dans un contexte corse singulier.

En un peu plus d’un an, l’Assemblée de Corse reconnaît symboliquement l’État de Palestine. La réaction est immédiate. Manon Aubry, Manuel Bompard, Thomas Portes, Éric Coquerel, Ugo Bernalicis saluent publiquement cette initiative.

Rima Hassan réagit elle aussi sur X par trois émoticônes de victoire.

Pour la première fois, une convergence symbolique apparaît entre une partie du mouvement nationaliste corse et les figures nationales de La France insoumise autour de la question palestinienne.

En retour ? La France insoumise soutient le processus d’autonomie de l’île à l’Assemblée nationale, avec le RN, malgré sa faiblesse électorale locale, moins d’un an plus tard.

Autre coincidence fortuite, l’exposition « Corsica-Maghreb, une histoire en miroir (1830-2026) », a été inaugurée au musée de Bastia en juillet 2026. Elle est officiellement présentée comme une démarche historique destinée à retracer deux siècles de relations entre la Corse et le Maghreb, en faisant dialoguer l’émigration corse vers l’Afrique du Nord avec l’immigration maghrébine contemporaine sur l’île. Le discours institutionnel sérieux, met en avant une ambition scientifique et patrimoniale.

Il s’agit surtout pour la mairie d’une volonté de valoriser symboliquement la présence maghrébine et musulmane dans un contexte où cette population représente un électorat en croissance. Un débat qui, aprés tout, mérite d’être posé clairement dans l’espace public. Et même si l’idée de départ du conservateur était une exposition sur « Alger, capitale mondiale de l’esclavage ». Et meme si les tours genoises qui entourent l’ile ne semblent pas avoir été des comités d’accueil fraternel. Mais bon, il ne faut pas fâcher Alger et le capricieux Tebboune toujours capable d’a agiter éventuellement en sous main quelques maghrébins locaux …

Même si la communauté musulmane Corse, 42 000 personnes selon la préfecture (13% de la population), malékite marocaine, fidèle au roi du Maroc avec un Consulat en Corse, très intégrée depuis des décennies, un des moteurs économique de l’île, ne montre aucun des signes de radicalité, telle que ceux observées sur le continent.

Rappelons y la réalité : Selon un sondage Ifop publié en novembre 2025, les musulmans de France connaissent une réislamisation marquée, particulièrement chez les jeunes : le port du voile chez les femmes de moins de 25 ans atteint 45 % (contre 16 % en 2003) et les comportements de séparation entre les sexes progressent. L’étude indique également que 33 % des personnes interrogées déclarent une sympathie pour au moins une mouvance de l’islam politique (24 % pour les Frères musulmans, 9 % pour le salafisme). Rien de cela à notre connaissance en Corse.


Aucun élément serieux ne permet de démontrer une coordination entre tous ces événements.
Mais une fenêtre d’Overton n’a justement pas besoin d’un chef d’orchestre.
Elle fonctionne par convergence :
des acteurs différents poursuivent des objectifs différents, mais ils déplacent ensemble les frontières du débat public et finissent par s’aligner sans concertation sur un objectif  commun non revendiqué.


La véritable question n’est donc pas de savoir si un complot existe.
La Corse n’a jamais connu d’héritage islamique comparable à celui de Majorque, la Sicile ou l’Andalousie, qui sont les lieux musulmans antiques déjà décors du théâtre de cette propagande de réislamisation des élites.

Les corses musulmans n’ont rien de radicaux.

Et les élites politiques continuent le clientèlisme habituel par des voies plus soft qu’à la grande époque.

Pas plus que Marie n’a jamais été palestinienne mais juive la Corse n’a été un jour une conquête musulmane.

La question est plutôt de savoir pourquoi on voit progressivement s’importer des récits politiques et religieux qui étaient jusqu’ici largement étrangers à une Corse à 90% chrétienne. Une ile où LFI fait son plus mauvais score de France : 2% des suffrages aux législatives en 2024 face à un RN à 30 %.

La Corse est une terre dont l’histoire religieuse est singulière et l’identité généreuse suffisament solide pour integrer des minorités. Elle n’a jamais connu de domination musulmane durable. Son identité reste profondément marquée par le christianisme et par une mémoire historique qui ne s’est jamais construite autour du conflit israélo-palestinien. Elle s’est construite depuis Paoli aux Syriens de 1915 dans l’amitié avec le peuple juif, « L’île des justes » est une creation conceptuelle  de Serge Klarsfeld et pas d’un nationalisme fragilisé dans son identité. Enfin la petite communauté locale : 400 personnes a Bastia, 200 à Ajaccio et 50 à Porto Vecchio, est forte d’une longue et profonde histoire entièrement Corse.


La notion de fenêtre d’Overton décrit précisément ce type de phénomène. Les grandes évolutions culturelles ne commencent pas par des ruptures spectaculaires, mais par une accumulation de signes, de récits et de symboles qui déplacent progressivement les limites du débat public. L’importation progressive de catégories politiques comme « colonisation », « apartheid », « génocide » ou « résistance » dans le débat insulaire mérite d’être observée avec attention. Je ne parle pas de l’association groupusculaire Corse-Palestine qui fait plutôt partie du folklore décolonial ajaccien en fin de vie.


Le véritable sujet n’est pas de savoir si la Corse serait aujourd’hui confrontée à une entreprise organisée d’islam politique. Rien ne permet de l’affirmer.


La question est de savoir si, sous les apparences d’une spiritualité apaisée et universelle, des récits idéologiques venus d’ailleurs jusque là marginaux, et ce malgrés la naissance du nationalisme corse dans les annees 70 comme une lutte anticoloniale, ne contribuent pas, progressivement, à introduire dans l’île des fractures qui lui étaient jusqu’à présent largement étrangères.

Cette question mérite probablement aujourd’hui un débat serein, documenté et sans complaisance en Corse.

Préserver la singularité historique de la Corse, rappeler son héritage chrétien et son ancienne tradition d’accueil des Juifs et de l’étranger, refuser que le conflit israélo-palestinien devienne la grille de lecture des débats insulaires et rappeler quelques vérités historiques constituent sans doute les meilleurs remparts contre toute polarisation.

Laisser un commentaire