BO : LA NAISSANCE D’ISRAËL COMME PEUPLE

Le Lekh (« Va !») que Dieu adresse deux fois à Abraham, deux appels entre lesquels s’inscrivent ses actes de foi envers l’Eternel au début de sa vie nomade et au Mont Moryia, est une manière de parler moins respectueuse que le Bo (« viens ») adressé à Moïse. Lekh ! c’est « File ! », Bo ! c’est « Viens ! ». Cette formulation montre le respect de l’Eternel pour Moïse et la grandeur qu’il accorde à cet anaw, cet humble, d’une racine qui veut dire « courbé » souligne Rachi.

Chagall : la sortie d’Egypte (détail du tableau du buisson ardent)

Chagall : le don de la Torah au Sinaï (détail du tableau du buisson ardent)

La libération de l’idolâtrie d’Egypte, naissance du am Israël et le commencement du temps

La délivrance d’Egypte relevait de la volonté du peuple hébreu qui décide de sortir. La volonté divine ne fait que confirmer ce désir. Une fois que la volonté du peuple hébreu de quitter l’Egypte est manifestement exprimée, l’Eternel leur dit :

« Au dixième jour de ce mois, que chacun se procure un agneau pour sa famille paternelle, un agneau par maison… Vous le tiendrez en réserve jusqu’au quatorzième jour de ce mois ; alors toute la communauté d’Israël l’immolera… on prendra de son sang et on en teindra les deux poteaux et le linteau des maisons dans lesquelles on le mangera »  (Ex. 12, 1- 7)

Pourquoi immoler un agneau avant de partir ?

Rachi commente la dernière plaie : la mort des premiers nés qui toucha aussi bien les hommes libres ou esclaves que les bêtes (Ex 5, 5) :

« ‘‘Et tout premier-né d’animal’’ : Parce qu’ils les adoraient en tant que divinités. Lorsque le Saint béni soit-Il punit un peuple, Il punit aussi ses divinités (Mekhilta sur Chemoth 12, 29) ».

Et Midrach ajoute que Moïse prit la parole quand on lui ordonna d’immoler l’agneau :

« Maître de l’Univers ! Comment puis-je accomplir une telle chose ? Tu sais bien que l’agneau est un dieu égyptien. Comme il est dit : ‘‘Or, nous immolerions sous leurs yeux la terreur des Égyptiens et ils ne nous lapideraient point ! ’’ (Ex 8, 22). Dieu répliqua : ‘‘Aussi longtemps que tu vivras, Israël ne partira pas d’ici avant d’avoir tué les dieux égyptiens précisément sous leurs yeux, afin de leur montrer que leurs dieux ne sont vraiment rien.’’ » C’est effectivement ce qu’Il [D-ieu] fit, car cette nuit-là, Il tua les premiers-nés égyptiens et cette même nuit, les Juifs abattirent leurs agneaux et les mangèrent. Lorsque les Egyptiens virent leurs premiers-nés tués et leurs dieux abattus, ils ne purent rien faire, ainsi qu’il est dit : ‘‘Tandis que les Egyptiens enterraient ceux que l’Eternel avait châtiés parmi eux, même tous leurs premiers-nés ; parmi leurs dieux, l’Eternel exécuta aussi Son décret.’’ (Midrach Rabba Ex 16, 3)

Il s’agit donc de se séparer des dieux des Egyptiens, c’est à dire de l’idolâtrie d’Egypte. Les Hébreux ont été esclaves pendant deux siècles environ. Cette condition d’esclavage a façonné en eux une personnalité d’esclave. Ils sont conditionnés par l’idolâtrie. Il s’agit donc de créer en eux un processus d’abréaction, de tuer physiquement l’addiction intérieure qui leur colle à la peau pour changer de vie.

L’agneau était un objet d’adoration pour les Egyptiens.

L’agneau mâle c’est le futur bélier, la force en puissance vénérée par le chamanisme paléolithique qui attribuait aux animaux une âme que le chasseur s’appropriait. L’agneau c’est aussi le symbole du peuple nomade, de ce qui précède la sédentarité, l’Empire. En se constituant comme peuple Israël va recevoir sa terre la sortie d’Egypte et l’entrée en terre promise auraient dû être selon le plan de Dieu un même mouvement d’une seule génération comme le montre le Maharal. Pessah symbolise le passage du paléolithique au néolithique, de l’âge des nomades, comme les Patriarches « araméens errants » à la sédentarisation, via l’esclavage d’Egypte.

L’agneau mâle que vont tuer des esclaves hébreux en ce soir c’est un bélier en puissance. Le bélier céleste avait un culte à Héliopolis (« la ville du soleil ») en Basse-Egypte, c’était un haut centre religieux mentionné dans la Bible sous le nom de on, aven ou Beth-Chemech (Jr 43, 13). Héliopolis était le centre du culte solaire de l’Égypte et la capitale religieuse du pays, on y vénérait toutes le divinités liées au soleil, le dieu créateur Atoum, le taureau Nmévis incarnation terrester d’Atoum,… Atoum lorsqu’il s’incarnait au soleil couchant était censé prendre la forme d’un vieillard ou d’un homme à tête de bélier. Cette confusion des règnes animal et humain dont les plaies d’Egypte est l’expression d’horreur de fantasmes de confusion (les sauterelles, les bêtes qui dévorent, l’eau devient du sang = la mort se mélange avec la vie…) révulsait les anciens hébreux.

En tuant l’agneau, le corps d’homme à tête de bélier, pseudo « dieu créateur », il s’agissait de rétablir le rapport entre l’homme et son animalité, de proclamer sa valeur spirituelle d’être animé (d’anima– l’âme) dirigeant son animalité… et non l’inverse.

Evidemment, l’immolation au soleil couchant d’un agneau dans un ville consacrée au dieu soleil créateur par des esclaves en fuite ne pouvait que constituer un délit que les autorités se devaient de réprimer dans un monde où le sacré, le profane et l’ordre social étaient profondément liés où le soleil qui se levait et se couchait prenait une signification sacrée.

Mais il ne suffit pas de quitter l’Egypte pour se débarrasser d’une structure mentale d’esclave. En demandant aux hébreux de sacrifier le dieu égyptien, l’Eternel leur proposait d’extirper l’esclavage du fond d’eux-mêmes. En effet on peut quitter l’Egypte et rester avec une mentalité d’esclave, d’homme dispersé qui court après une tache puis une autre que lui donne son maître sans jamais accéder à sa liberté ni à son unité intérieure d’homme libre.

« L’Eternel dit ensuite à Moïse : ‘‘Aussi longtemps qu’Israël adorera les dieux égyptiens, Il ne sera pas délivré ; va leur dire de renoncer à leur mauvaise conduite et de rejeter l’idolâtrie.’’ C’est de cela qu’il s’agit dans le verset : ‘‘Retirez et prenez-vous des agneaux’’. Ce qui signifie : Retirez vos mains de l’idolâtrie et prenez pour vous des agneaux, de cette manière, tuez les dieux d’Egypte et préparez la Pâque ; ce n’est qu’en accomplissant cela que l’Eternel passera au-dessus de vous. » (Midrach Rabba Ex 16, 2)

La diaspora, la dispersion est ce morcellement des êtres, du peuple et du temps. C’est pour cela qu’Israël est appelé à la techouva, au retour vers son unité sur sa terre, une libération qui le ramène à son unité psychique et de peuple. Une libération condition de sa naissance comme être liber au niveau individuel et collectif. Jusque-là chacun vivait de manière complètement verticalisé par rapport à un maître et des idoles projection dans le sacré de cet esclavage, il s’agit désormais de tuer ces idoles pour se tourner vers l’Eternel qui lui n’est pas un objet de ce monde. Ce mouvement est le gage du recueillement de chacun comme être libre et de naissance d’Israël comme peuple unifié de libertés individuelles en interactions.

La sanctification du temps : Akhodech azé lakhem roch khadachim richon –« Ce mois-ci sera pour vous le commencement des mois » (Ex 12, 2) est le corollaire de cette unité psychique et d’Israël. La première mitsva, le premier commandement prescrit à Israël, est la célébration du Roch Hodech (la lunaison). Et non pas le lever ou le coucher du soleil des Egyptiens à Héliopolis ! Il ne s’agit pas de se plier à l’ordre cosmique de la Lune qui renait ou meurt mais de constater l’apparition de la Lune. Pourquoi ? Parce que, comme nous le verrons avec le Maharal et Maimonide le miracle de la sortie d’Egypte ne signifie rien pour la foi. C’est bien au contraire la prise de conscience de la stabilité des lois du cosmos, c’est-à-dire la reconnaissance émerveillée que celui-ci est créé à chaque instant qui constitue le vrai miracle que l’homme peut observer à chaque instant. Celui qui sanctifie ainsi le temps dans la mitsva et la bénédiction est libre. Il fixe le temps au lieu de le « tuer », comme on dit « tuer le temps ». Celui qui devient libre n’est plus le jouet de l’emploi du temps que lui impose un maître (réel ou imaginaire !) et d’un calendrier ou d’un agenda ; celui-là devient le maître du temps, maîtrise le temps et le fixe au lieu de le subir.  La conscientisation du temps est au cœur des mitsvot. La fixation du Roch Hodec par observation de la lune par deux témoins, une décision humaine donc, fixe le calendrier hébraïque et le temps de l’homme qui n’est plus le sujet de la configuration des astres (zodiaque) ou du pur chronos de l’horloge, de la bourse ou des résultats trimestriels, établis comme des dieux du temps grec auquel se soumet l’homme

La première mitsva de la lunaison lance le calendrier hébraïque bâti sur le cycle de la lune et pondéré par le soleil : des mois de 29 et 30 jours sont alternés ; les années comptent 12 mois sauf 7 années de 13 mois sur une période de 19 ans, ou années « embolismiques » .

Le judaïsme devient une célébration non plus de l’espace comme les pyramides d’Egypte mais un Temple dans le temps quel que soit le lieu, mimekomo [1].

Unité psychique, Unité du peuple d’Israël constitué comme tel, commencement et sanctification du temps : ainsi nait le peuple juif à Pessah.

Lisons notre Paracha en ce sens à la suite de Sages, et des guides très surs que sont Maimonide et du Maharal.

L’unité psychique et spirituelle de l’individu et la sortie de l’esclavage

L’unité est le leitmotiv qui accompagne tout le récit de la libération d’Egypte. le Le korban[2] pessah ou sacrifice pascal est le symbole de l’unité spirituelle d’Israël, le ehad, comme Dieu est Un.

Car l’esclavage a détruit l’unité psychique des individus objectivés dans les multiples tâches qui leur ont été fixés. Pire ! Israël aime cet esclavage idolâtrique de manière addictive et fabriquera bientôt le veau d’or.

L’esclavage a détruit l’unité transgénérationnelle de la famille des patriarches, cette even, (av-ben : la transmission de père en fils[3]) cette pierre de Jacob, une et protectrice qu’il trouve en se réveillant de son songe (Gn 28, 18)[4] ; cette even Israël qui termine le livre de la Genèse (Gn 49, 24). L’esclavage a détruit l’unité de la famille des patriarches et les relations entre ses individus. L’esclavage a détruit l’unité avec Dieu puisque les hébreux sont dans un pays qui adore une multitude de dieux. Il faut donc reconstituer cette unité pour que les anciens esclaves retrouvent la perception de leur unité psychique, se transforment en un peuple (et non pas un « ramassis »), et retrouvent la relation avec le Dieu un d’Abraham.

D’abord comme nous l’avons déjà remarqué, tout se passe non seulement au commencement des mois (la lunaison) mais le mois « un » (ehad).

« Ce mois-ci sera pour vous le commencement des mois; il sera pour vous le premier (lehadeshei) des mois de l’année. » (Ex 12, 2)

Ensuite il y a un seul korban Pessah.

« Que chacun se procure un agneau » (Ex 12, 3)

La famille doit être « ré-unie », un agneau par famille, le peuple doit être « un » :

« Parlez à toute la communauté (adat) d’Israël » (Ex 12, 3)

« …un agneau pour sa famille paternelle, un agneau par maison. » (Ex 12, 3)

 « Celui dont le ménage sera trop peu nombreux pour manger un agneau, s’associera avec son voisin, le plus proche de sa maison, selon le nombre des personnes ; chacun, selon sa consommation, réglera la répartition de l’agneau » (Ex 12, 4).

L’agneau doit être ben chana, « fils de l’année », avoir « un » an :

« L’animal doit être sans défaut, mâle, dans sa première année » (Ex 12, 5)

Il doit être consommé en « une » nuit :

« Et l’on en mangera la chair cette même nuit » (Ex 12, 8)

Il doit être entièrement cuit, pas à moitié, sans être découpé en morceaux :

« On la mangera rôtie au feu et accompagnée d’azymes et d’herbes amères. N’en mangez rien qui soit à demi cuit, ni bouilli dans l’eau mais seulement rôti au feu, la tête avec les jarrets et les entrailles. » (Ex 12, 8-9)

On doit le consommer entièrement en une nuit :

« Vous n’en laisserez rien pour le matin; ce qui en serait resté jusqu’au matin, consumez-le par le feu. » (Ex 12, 10)

La famille doit rester unie dans sa maison :

« Que pas un d’entre vous ne franchisse alors le seuil de sa demeure, jusqu’au matin. » (Ex 12, 22)

Une unité qui concerne tout le peuple : tous sont invités à la fête, le Lévite (qui ne possède pas d’argent durant Pessah’ car ils ne possédaient aucun terrain en Erets Israël), l’étranger, le serviteur, la servante, l’orphelin, la veuve… tous sont UN :

« Durant six jours tu consommeras des Matsot et le septième jour sera un événement pour Achem ton Dieu… Tu ne feras aucun travail…Tu te réjouiras devant Achem ton Dieu, toi, ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, ainsi que le Levi qui habite parmi toi, et l’étranger ainsi que l’orphelin et la veuve qui sont au milieu de toi, à l’endroit qu’Achem ton Dieu choisira pour y faire résider son Nom. » (Ex. 16)

L’esclavage entraîne la dislocation et le clivage psychique de l’individu, la fragmentation des rapports sociaux, la duplicité des rapports à Dieu. Le symbole du Korban Pessah vise à recréer cette unité psychique, sociale et spirituelle.

L’esclavage entraîne la dislocation de l’individu, la fragmentation des rapports sociaux, la duplicité des rapports à Dieu. Le symbole du Korban Pessah vise à recréer cette unité psychique, sociale et spirituelle.

La naissance d’Israël et son unité sont les prémices du don de la Torah c’est une seule dynamique qui traverse le triptyque création, révélation, rédemption. Israël est un parce que Dieu est un et la Torah est une.

« L’Unité d’Israël est la conséquence de l’unité de la Torah. Car cette dernière a pour finalité de conduire l’homme à l’Unité. S’il n’y avait pas d’unité du peuple juif, celui-ci n’aurait pas reçu la Torah » (Maharal de Prague, Netsa Israël 9, 18)

Pour le Maharal la finalité de l’ordre cosmique est unité l’unité de l’Univers. Tout procède du Créateur : l’unité absolue, et tout tend vers l’unité. La Torah est la seule voie en mesure de conduire l’homme à l’unité (Tiferett Israël 38, 38).

« Cet ordre cosmique qui est l’œuvre de l’ordonnateur suprême est une perfection absolue. Il n’est pas plausible que cet ordre absolu puisse avoir une fin ou même être l’objet d’une dégradation. Il ne peut pas aussi laisser place à un ordre nouveau » (Maharal de Prague, Beer Agola, livre IV, 34)

Pour le Maharal :

« L’homme a le devoir impérieux de tendre vers la perfection, de faire l’unité en lui » (Derekh Ahaïm, 3)

L’unité du Korban Pessah, du temps, de la famille, du peuple, de la Torah et du cosmos sont donc intrinsèquement liées.

La condition d’esclave et l’homme morcelé

Les psychologues modernes ont découvert que l’enfant aux premiers mois de son existence ne vivait pas son corps comme une totalité unifiée. Il voit son image dans un miroir et ne se reconnait pas. Il voit tomber un objet et il pleure comme si c’était lui. Pourquoi ? Parce que l’enfant n’arrive pas à distinguer son corps (ou plutôt l’image de son corps) de ce qui lui est extérieur. Il fusionne avec le corps de sa mère où il est resté neuf mois et donc avec les objets de ce monde qui l’entoure. Il fait un avec eux. On retrouve à l’âge adulte cette perception dans le « fantasme du corps morcelé ».

Seul le langage et la nomination vont lui permettre de s’identifier dans le réel et de naitre dans l’humanité parlante comme une unité. La nomination, prononcée par le père, dont le nom est inscrit dans l’imaginaire de la mère comme la fonction paternelle qui « interdit » l’inceste, fait fonction de Loi. Cette Loi dont témoigne le langage distingue l’enfant de sa mère et des objets qui l’entoure. Elle permet à l’enfant de quitter sa mère pour construire une perception psychique unifiée de lui-même face au monde qui l’entoure. Cette unité psychique qui plonge ses racines dans l’estime de soi dû à l’amour des parents lui permet d’investir son désir dans des objets sublimés de ce besoin premier et d’accéder à son propre désir par : l’apprentissage du langage, l’éducation, l’étude…

Cette séparation entre l’objet, et le nom qui le représente est fondamentale et originaire. « Je est un autre » disait Arthur Rimbaud. Cette séparation entre le nom, à-être, et le moi, qui est, est vitale pour que l’enfant entre dans une histoire, un à-être, pour les autres. Elle permet l’unification de la représentation psychique du corps. On voit bien là le parallèle avec la naissance et l’avènement à la liberté que représente la sortie d’Egypte comme un enfantement. Et avec le passage à l’âge adulte que représente la Révélation de la loi au Sinaï. Le Maharal rapporte à très juste titre que c’était la même génération qui devait sortir d’Egypte et recevoir la Loi, mais il n’en fut pas ainsi à cause du veau d’or. Moïse a mal mesuré la capacité de rechute d’un peuple fragilisé par 200 ans d’esclavage prisonnier de ses addictions aux dieux-animaux de l’Egypte.

L’entre-nous de la parole et de la loi est le propre de toute société humaine. Sans cette symbolique l’enfant vit dans l’instantanéité de son désir, dans la confusion avec le monde qui l’entoure comme un fait, un objet parmi d’autres qui ne peut désirer que d’autres objets. Il ne s’inscrit pas dans une histoire, puisqu’il vit au présent de son désir immédiat et ne peut se projeter dans un processus de croissance psychique d’un individu libre. Il est littéralement l’esclave des choses car il ne se situe pas par rapport à une transcendance. Car toute parole décrivant un objet de ce monde se situe dans une impossibilité à la définir totalement par rapport à une vérité qui la dépasse ? elle est toujours un « point de vue », une approximation, le point de vue total restant la Verité qui n’est qu’en Dieu.

La nomination humaine permet l’entrée dans le cycle des générations qui me précèdent, me nomment avant même que je sache parler et qui me suivront. C’est pour cela qu’on appelle à la Torah par « x… Fils de… ». C’est une manière de dire « maintenant tu es libre… »… libre d’entrer dans le champs du langage et à ton tour de prononcer cette loi qui fonde notre existence de peuple libre. « Tu en parleras à tes fils » dit le Chema.

Sans cette identification primaire l’enfant, non nommé, ne perçoit pas l’unité psychique de son corps mais sous la forme spéculaire d’un corps morcelé : une main, un bras, une jambe… et non pas une unité perçue.

C’est ce qui se passe quand nous ne voyons d’une femme qu’un buste, ou des yeux ou des fesses. Nous ne considérons plus la personne comme une unité, une personne libre, mais comme un fragment, un objet de notre désir, un simple moyen à son service. C’est cela l’esclavage. Car celui qui se comporte ainsi, de facto, s’objective dans le réel.

C’est ce qui se passe quand nous ne voyons plus les gens pour eux même comme des fins ultimes mais comme des fonctions qu’ils remplissent pour nous, l’entreprise ou la représentation sociale de notre famille. Autrui n’est plus alors une fin mais un moyen. Nous sommes alors comme l’enfant pas encore nommé, sujet du réel qui nous entoure et se joue de nous. Esclaves et idolâtres en Egypte.

La galout, la dispersion, l’éparpillement n’est pas qu’une réalité géographique. Le Maharal de Prague a montré que c’était une réalité ontologique et ajouterions-nous psychologique, une fracture qui traverse tout homme et dont le juif a une vive conscience.

C’est cette fracture que tente de guérir le korban pessah. La sortie d’Egypte est donc bien au fondement psychique de l’individu libre. Cette liberté est le fondement de la sortie de l’idolâtrie, de la dispersion dans les objets de ce monde comme l’affirme la Haggadah de Pessah.

« Au début, nos pères adoraient des idoles ; mais, maintenant, l’Omniprésent nous a approchés à Son culte, comme il est dit : « Josué dit à tout le peuple : Ainsi parle l’Éternel, le Dieu d’Israël : vos pères vivaient de l’autre côté du fleuve Téra, le père d’Abraham et le père de Nahor, et ils servaient d’autres dieux.

La sortie d’Egypte est un mémorial de l’acte fondateur anti-idolâtrique d’Abraham qui s’exile des idoles de son père Téra pour fonder une dynastie d’errants monothéistes :

« Et J’ai pris votre père, Abraham, d’au-delà du fleuve, et Je l’ai conduit sur toute la terre de Canaan. J’ai multiplié sa descendance et je lui ai donné Isaac, et, à Isaac, J’ai donné Jacob et Esaü. A Esaü, J’ai donné le mont Séir pour qu’il le possède, et Jacob et ses fils, sont descendus en Égypte »

La sortie d’Egypte reconnecte le peuple avec cette famille originaire dont le Dieu est celui d’Abraham, Isaac et Jacob.

La mémoire de la sortie d’Egypte et la publication du Nom divin

Ce processus abréactif est aujourd’hui réalisé dans le Seder de Pessah.

Le Seder n’est pas un rite mais un « ordre » en hébreu, il s’agit d’ordonner et de structurer les choses et sa propre existence personnelle et familiale en profondeur. Le soir de Pessah tout juif enseigne à ses enfants comment ordonner sa vie en homme et en femme libre.

Cette Mitsva ne concerne pas seulement ce soir-là mais chaque jour de l’année. Car on rappelle l’évènement de la sortie d’Egypte dans le second paragraphe du Chema matin et soir.

« Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte pour devenir votre Dieu »

D’autre part, on rappelle la sortie d’Egypte le Chabbat qui est célébration de la création du monde et de la Sortie d’Egypte comme cela est rappelé après la bénédiction du Quidouch du vendredi soir (et dans toute la liturgie de chaarit) comme si ces deux évènements étaient liés et concomitants.

« Tu es source de bénédiction, Éternel notre Dieu, Souverain du monde, qui nous as sanctifiés par Tes commandements, et nous as désirés. Son Chabbat saint, Il nous l’a légué avec amour : commémoration de l’acte créateur, première des Solennités, souvenir de la sortie d’Égypte. »

D’autre part le texte de la sortie d’Egypte est inscrit dans les tefillins de la tête et du bras.

Toute la vie du juif est donc un « souvenir » de la sortie d’Egypte, mais dans ce cas pourquoi célébrer Pessah ?

Dans le chapitre 3 du Guévourot Achem le Maharal de Prague nous l’explique avec son génie habituel.

Le Maharal reprend la discussion de la Michna qui demande s’il faut rappeler cette sortie seulement le jour ou aussi la nuit :

« On mentionne la sortie d’Egypte durant les nuits. Rabbi Eléazar ben Azaria[5] dit : me voici comme âgé de soixante-dix ans et je n’ai pas obtenu qu’on dise la sortie d’Egypte pendant les nuits jusqu’à ce que Ben Zoma l’ait déduit car il est dit : ‘‘ Afin que tu te souviennes tous les jours de ta vie’’ (Dt 16, 3). ‘‘Les jours de ta vie’’ – les jours ;  ‘‘tous les jours de ta vie’’ – les nuits. Et les sages disent : ‘‘Les jours de ta vie’’ – ce monde-ci ; ‘‘tous les jours de ta vie’’ – pour inclure le monde à venir. (TB Berakhot 12b) »

On en déduit que chaque juif doit célébrer la sortie d’Egypte à chaque instant. Et le Maharal commente :

« Le soir de Pessah on n’a pas seulement l’obligation de se rappeler de la sortie d’Egypte mais on a une obligation supplémentaire celle de raconter et de diffuser l’évènement de sortie d’Egypte pour annoncer le Nom de Dieu au monde entier (baeolam)» (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

Toute l’année donc on se souvient de la sortie d’Egypte, seul in peto mais le soir de Pessah on en parle à tous, on se demande comment publier et diffuser la nouvelle de cet évènement considérable non seulement auprès d’Israël mais aussi des Nations. La sortie d’Egypte ne signe pas seulement la naissance du am Israël, elle est un évènement ontologique de portée universelle qui doit être diffusé à toutes les créatures.

¨Pourquoi ? Parce que la libération d’Egypte du peuple d’Israël est en elle-même une annonce de la réalité d’Achem, du Nom de Dieu, pour les Nations. La sortie d’Egypte fonde Israël comme lieu-tenant de Dieu en ce monde. Israël représente dans le matériel la divinité, le spirituel.

Jusque-là les enfants d’Israël se transmettaient le massé avot siman levanim, ce que leurs pères leurs avaient raconté par la parole, mais désormais les hébreux voient la réalisation des promesses divines comme ils « verront les voix » au Sinaï. Israël parait sur la scène de l’histoire permettant de mettre en rapport le monde avec le Dieu absent de ce monde.

« Il faut se rendre compte que la Torah à fait de la sortie d’Egypte le sujet central de toute la Torah, la base de toutes les bases et la racine de tout. Il y a une multitude de mitsvot dans le Torah qui sont venues pour nous faire éprouver le message de la libération. Pourquoi ce même sujet revient dans différentes mitsvot ? Pourquoi la fête de Souccot ? Pour nous rappeler que le Saint béni soit-Il a fait résider les enfants d’Israël dans le désert » (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

La sortie d’Egypte est non seulement le fondement de la création du am Israël mais elle initialise un processus de développement du am Israël comme une plante qui pousse. Un évènement qui n’a pas seulement eu lieu il y a 3000 ans, une commémoration, mais que nous revivons dans chaque mistva qui nous faire éprouver cette réalité sous des formes différentes sous la forme d’un mémorial : d’une libération actualisée et amplifiée par l’histoire. Comme le am Israël nous trouvons notre identité par notre libération et notre unification.

C’est bien sûr pour cela que la Haggadh de Pessah insiste pour dire que c’est chacun de nous qui sort d’Egypte ici et maintenant :

« Tu raconteras à ton enfant ce jour-là, c’est pour ceci que l’Éternel a agi pour moi quand je suis sorti d’Égypte.

On pourrait penser que (la discussion sur la Sortie d’Égypte) doit avoir lieu dès le premier du mois. Aussi, la Torah dit : « En ce jour-là. »

Mais « en ce jour-là » pourrait vouloir dire quand il fait encore jour ; aussi, la Torah dit : « C’est pour ceci » tu dois le faire seulement lorsque [ceci, c’est-à-dire] la Matsa et le Maror, sont placés devant toi.

Le Maharal, curieusement, lie le mémorial de la sortie d’Egypte et la tente au désert qui n’est pas célébrée à Pessah mais à Souccot car la Soucca nous rappelle non pas le désert mais la sortie d’Egypte.

Pessah, le commencement du temps

Il est curieux de constater que le temps calendaire donné par Dieu tel qu’il est compté en Israël commence à la sortie d’Egypte ainsi que le raconte notre Sidra :

L’Éternel parla à Moïse et à Aaron, dans le pays d’Égypte, en ces termes: « Ce mois-ci est pour vous le commencement des mois; il sera pour vous le premier des mois de l’année. » (Ex 12, 1-2)

C’est la première fois dans l’histoire que la notion du temps est mentionnée dans la Torah. Pourquoi ici et pas lors de la création du Monde ? Quand il commente le premier mot de la Torah, Berechit, Rachi s’étonne :

« Au commencement Rabi Yits‘haq a enseigné : La Tora, [en tant qu’elle constitue essentiellement un code de lois], aurait dû commencer par : « Ce mois-ci est pour vous le commencement des mois » (Ex 12, 2), puisque c’est par ce verset qu’est édictée la première mitswa prescrite à Israël. Pourquoi débute-t-elle avec Beréchith (litt. « dans la tête », au commencement) ? »

Et Rachi répond par le psaume :

« ‘‘La puissance de Ses hauts faits, Il l’a révélée à Son peuple, en lui donnant l’héritage des nations’’ (Ps 111, 6). Ainsi, si les nations du monde viennent à dire à Israël : ‘‘Vous êtes des voleurs, vous avez conquis les terres des sept nations !’’, on pourra leur répondre : ‘‘Toute la terre appartient au Saint béni soit-Il. C’est Lui qui l’a créée et Il l’a donnée à qui bon lui a semblé.’’ (Jr 27, 5). C’est par Sa volonté qu’Il les a données à ces peuples, et c’est par Sa volonté qu’Il les leur a reprises et qu’Il nous les a données ! » (Yalqout chimoni, Bo 187).

En clair, les nations ne peuvent comprendre que la notion d’espace. Une notion liée à celle du territoire de la puissance, de l’identité territoriale, de l’architecture de temples prestigieux… Hors Israël est fondé non pas par l’espace mais par le temps. Un temps qui commence avec la sortie d’Egypte qui est le premier des mois (alors que Roch achana ets le septième). Le juif est un chomer shabbat, un gardien du temps de la semaine et des lunaisons des mois ou néoménies (Roch Hodech). La sortie d’Egypte est le temps fondateur du peuple juif. Le Midrach écrit :

« Rabbi Yéhochoua ben Lévy dit : ‘‘Le départ d’Israël d’Egypte évoque la similitude avec un roi qui possédait une horloge qu’il consultait souvent pour connaître l’horaire.  Quand son fils devint majeur, il lui confia son horloge. Ainsi lui a dit le Saint, béni soit-Il : ‘Jusqu’à présent c’est de moi que relevait le compte des mois, à partir de maintenant je te confie cette charge’. Votre ‘oui’ sera un oui votre ‘non’ sera un non. Mais quel que soit votre compte ce mois sera le premier des mois » (Yalkouth Chimoni paracha Bo)

Nous connaissons déjà le nom de cette horloge. Elle s’appelle : « la sanctification du mois » (Roch Rodèch), le premier jour du mois.

Les arabes ont un calendrier lunaire, une année qui compte 354 ou 355 jours. Les européens un calendrier solaire (le calendrier grégorien de 365 jours) qui oblige à intercaler des années bissextiles. Nous, nous avons inventé le seul calendrier qui tombe juste et qui est luni-solaire, c’est à dire composé d’années solaires, de mois lunaires, et de semaines de sept jours commençant le dimanche et se terminant à chabbat. C’est pour cette raison que le Deutéronome dit : « La Torah est votre sagesse et votre intelligence ». la première science qu’ai cultivé le peuple d’Israël n’est pas l’astronomie, la science du temps et des astres, mais l’art de vivre dans le temps. De s’approprier le temps pour en faire un temps libre et non pour le subir.

Ceci a de profondes implications psychologiques. Pourquoi ? Parce que le désir de vivre tout homme qui le pousse vers son avenir de nouveaux investissements, de nouvelles découvertes, de nouvelles conquêtes rencontre dans son être même la mort.  Chaque minute qui passe me rapproche de mon désir et en même temps de ma mort. Le désir humain est forcément névrotique, il veut à la fois une chose et son contraire. Toute civilisation, tout Empire marche sur les ruines de ceux qui l’ont précédé et qui annoncent son propre déclin et sa fin inéluctable.

Par la mitsva l’homme fixe le temps, il en accepte la plénitude donnée par l’Eternel dans sa profondeur spirituelle et le rapporte à la Providence. Pourquoi la fixation du temps constitue-t-elle une mitsva, avant même que le peuple ne quitte l’Egypte ? Pourquoi aussi cette mitsva précède-t-elle la fête de Pessah?

La réponse figure dans l’expression Lakhèm (pour vous) « Ce mois-ci est pour vous le commencement des mois ». Ce mot implique que la fixation du calendrier est une affaire qui relève de la décision du peuple d’Israël lui-même par l’intermédiaire de ses Tribunaux. La gestion du temps relève de l’assentiment du peuple. Ce qui implique le respect scrupuleux de ce temps. Mais dans quel but ? Par la gestion du temps, l’homme est le maître de son destin et non pas la nature qui n’a désormais plus de prise sur sa liberté. Le temps n’est donc plus un temps mortel mais un temps providentiel, le déploiement d’une histoire de l’humanité qui dépasse les destins individuels et pourtant auquel chacun de nous contribue. Le temps est laissé à l’homme pour qu’il y advienne de manière responsable, pour « réparer la création » dirait les cabalistes, pour y advenir comme un être spirituel.

Le temps est au service de l’homme et non l’inverse. Les Lois de la nature ne doivent pas avoir sur l’homme la moindre domination. Le culte en vigueur en Egypte était fondé et soumis à la nature, c’est pourquoi les hébreux devaient obligatoirement quitter l’Egypte pour retrouver le sens de la liberté symbolisée par la prise de conscience du temps.

La gestion du temps, la mitsva qui le fixe, permet la conscience. Le judaïsme permet une conscience en état de veille en permanence. Une vie pleinement vécue à chaque instant, vivante, et non pas une vie subie, qui tue le temps en le perdant ou en l’abandonnant à la mort.

Cette prise de conscience du temps individuel était gérée aussi de manière sociale et collective. Le tribunal suprême fixait le Roch Rodèch en s’appuyant sur les déclarations de témoins. La fixation du temps a été consignée dans la halakha. Ce paradigme de fixation du temps s’est prolongé durant tout le temps où Israël avait son Temple jusqu’en l’an 70 de notre ère.

Pessah est le premier jour des mois car à ce moment se met en route un processus de croissance d’Israël. Le Maharal[6] souligne que l’agneau sacrifié n’est pas un animal abouti comme le taureau mais un premier né de l’année un animal en puissance. C’est à chaque instant Pessah car la dynamique de libération commencée avec le premier pessah est encore à l’œuvre à chaque instant.

La Haftarah nous raconte avec des mots choisis très précisément la promesse de Vie de l’Eternel dans le déploiement de l’histoire face à la dispersion :

« Ne crains donc rien, ô toi, mon serviteur Jacob, dit l’Eternel, ne sois point alarmé, ô Israël! car mon secours te fera sortir des régions lointaines et tes descendants de leur pays d’exil. Jacob reviendra et il jouira d’une paix et d’une sécurité que personne ne troublera. Oui, je serai avec toi, dit l’Eternel, pour te prêter assistance. Dussé-je détruire de fond en comble tous les peuples parmi lesquels je t’aurai dispersé, que toi, je ne te détruirai pas; je te frapperai avec mesure, mais n’aurai garde de consommer ta ruine. » (Jr 30, 10-11)

Une promesse de rassemblement et d’Unité mais aussi de présence de Dieu dans l’histoire que le Prophète Jérémie répète mot pour mot 16 chapitres plus loin comme si nous étions incapables de la comprendre. (Jr 46 27-28).

Le Maharal de Prague souligne ce choix arbitraire du petit reste comme le signe de l’Eternité d’Israël :

« Il existe une alliance éternelle entre Dieu et Israël. Le choix d’Israël n’est pas motivé par le nombre de personnes appartenant à ce peuple. C’est son petit nombre représentant toute l’humanité, qui est à l’origine du choix de Dieu. L’état minoritaire a fait d’Israël un peuple microcosme. Israël commence par la lettre Yod qui est la plus petite de l’alphabet. Dieu a placé Israël au plus bas de l’échelle pour lui permettre d’évoluer et de s’élever constamment vers le spirituel. Cela fait partie de l’alliance contractée entre Dieu et Israël. Cette alliance durera éternellement ainsi que la pérennité du peuple juif » (Maharal de Prague, Guévourot Hachem 20, 28-29)

L’Egypte, Empire de l’illusion politique et l’unité d’Israël

« Il n’y avait pas au monde un peuple dont les mœurs fussent plus abominables que celles de l’Egypte, particulièrement dans la dernière génération, qui asservit Israël » (Maharal de Prague, Guevourot Achem, 4)

… nous dit le Maharal de Prague. L’Egypte était un peuple totalitaire dont il était impossible de sortir.

Nous savons aujourd’hui que le passage du paléolithique au néolithique a été celui des chasseurs cueilleurs nomades à la sédentarisation. Dans ce processus qui s’opère vers 10 000 avant l’ère commune les Empires se développent sur la base des récoltes et de la survie. La sédentarisation fait naitre les villages puis des villes autour des terres fertiles : le croissant fertile du Nil et les terres situées entre le Tigre et l’Euphrate en Mésopotamie. Ainsi naissent les Empires d’Egypte, l’Assyrie, les Babyloniens… A leur tête les monarques forment des cours où se rejoue la cour céleste (Babylonie) où qui sont eux-mêmes des dieux de la subsistance comme pharaon en Egypte assimilé au Nil divinisé. Autour de ces cultes l’appareil religieux et administratif avec le scribes garanti le pouvoir du monarque. La base de la néolithisation est bien sûr le contrôle de la terre et des récoltes, de la vie, dont le Nil avec ses crues d’alluvions fertiles est le cœur.

Une crue trop forte ou trop faible et c’est la famine donc un risque de déstabilisation politique de l’Empire et de son monarque.

L’Empire d’Egypte, haute civilisation, prototype du peuple sédentarisé, avec ses Temples « pharaoniques », au sommet de son pouvoir sur le Proche-Orient, pour qui la terre de Canaan sous contrôle n’est qu’un lieu de passage pour guerroyer avec ses puissants voisins ; l’Egypte l’Empire qui a réussi, est l’antithèse d’Israël. Car Israël est peuple de nomades et d’esclaves en fuite au désert « où rien n’appartient à personne » comme le souligne le Talmud. Micro-peuple en voie de sédentarisation Israël né dans un désert à la recherche d’un hypothétique pâture, est en quête d’une terre promise. Son Temple est une simple tente démontable et mobile.

Le judaïsme se constitue donc dès le départ comme une contestation de l’illusion politique néolithique, de ces Empires qui de l’Egypte à Rome en passant par l’Assyrie, Babylone et la Perse-dans une moindre mesure, (Cyrus ramène les déportés et construit le premier Temple) contiennent dans leur propre programme d’existence la réduction de l’étranger à un vassal ou un esclave déporté.

Quand Pharaon se rêve « sur le Nil » dans le rêve qu’il demande à Joseph d’interpréter où des vaches maigres sorties du fleuve mangent des vaches grasses il s’agit bien sûr de l’angoisse d’un homme qui malgré tous les devins qui l’entourent ne sait rien de la météo et qui a peur pour lui-même et son propre pouvoir sur le fleuve gage de vie pour ses concitoyens qu’il ne maitrise pas.

Quand l’eau du fleuve se change en sang que les grenouilles, les sauterelles ou les bêtes féroces attaquent il s’agit bien sûr des phénomènes redoutés de tout monarque qui prouvent sa vacuité à maîtriser dame nature.

Quand Moïse demande de sacrifier l’agneau de Pessah, il s’agit ni plus ni moins que de sacrifier un dieu de l’Egypte, le bélier des chamans paléolithiques domestiqué, donc sédentarisé.

Quand le Midrach dit que le Pharaon se cachait pour déféquer le matin dans le Nil il dénonce l’illusion de pouvoir du roi égyptien sur le fleuve : le roi est nu !

Pour la Torah le destin d’Israël n’est pas de se constituer comme un Empire de plus prisonnier de l’histoire inéluctable des Empires : naissance, apogée puis chute, dans le cycle sans fin de la domination et de la violence. Car par essence le Chalom, la non-violence et la justice qui fondent Israël s’opposent à la violence intrinsèque qui fonde les empires et leurs guerres de conquête, violence qui est sœur de l’injustice. C’est un peuple immature parce qu’insécurisé que Dieu a choisi pour mener l’histoire du monde.

L’histoire d’Israël est providentielle. C’est Dieu qui appelle non pas les plus brillants des orateurs mais Moïse : un bègue qui ne sait pas parler, les cadets, les stériles c’est à dire tout ce que les Empires antiques rejettent de faiblesse et de vulnérabilité.

Israël et ses contre-valeurs, au nom de l’humanité, dénonçant non pas le pouvoir mais l’illusion du pouvoir : sa divinisation dans l’apothéose idolâtrique, ne pouvait que se retrouver sur le banc de touche de l’histoire de l’humanité.

Etais-ce le gage pour que celle-ci se regarde enfin en face ?

La naissance d’Israël et son unité sont les prémices du dont de la Torah c’est une seule dynamique qui traverse le triptyque création, révélation, rédemption. Israël est un  parceque Dieu est un et la Torah est une.

« L’Unité d’Israël est la conséquence de l’unité de la Torah. Car cette dernière a pour finalité de conduire l’homme à l’Unité. S’il n’y avait pas d’unité du peuple juif, celui-ci n’aurait pas reçu la Torah »  (Maharal de Prague, Netsah Israël 9, 18)

La sortie d’Egypte acte de naissance d’Israël et matrice de toute libération

A la Renaissance, une époque de grand bouleversement qui suit la catastrophe de l’expulsion des juifs d’Espagne, Le Maharal de Prague assista à la montée des espérances messianiques les plus folles. D’autre part le monde qui tournait autour de la méditerranée vient de découvrir l’Amérique, les océans Atlantique, Pacifique, Indien… deviennent les nouvelles routes de l’humanité. Autre révolution : on découvre alors l’héliocentrisme qui place le Soleil au centre de l’Univers et non plus la terre. Le Maharal ami de Tycho Brahé qui voit arriver les réfugiés d’Espagne, est au contact de réseaux dans toute l’Europe qui commercent avec le Nouveau monde, proche de Kepler… est au cœur de ces révolutions. Il réfléchit alors à la place d’Israël parmi les Empires qui font et défont le monde au cours de l’histoire.

Pour le Maharal, dans Guevourot Achem, la sortie d’Egypte est l’aboutissement d’un processus de révélation irréversible. Une des constantes de sa pensée est que toute chose dans son fondement spirituel et métaphysique se constitue par rapport à son contraire de manière paradoxale : la Lumière et les ténèbres, les eaux du haut et du bas, Esaü et Jacob, le règne minéral et végétal, Israël et les Nations, l’esclavage égyptien et la liberté… (voir notre commentaire de Berechit). De cette dialectique nait un mouvement, un acte créateur : la germination, le cycle de la nature, la mise en route de l’histoire.

Ainsi le Maharal explique dans Guevourot Achem (5, 18) le verset concernant Jacob : « Et sa main tenait le talon d’Ésaü » (Gn 2, 26), en disant que la sainteté et la force du mal (qelipa) – sont deux réalités antithétiques mais reliées car c’est la force du mal que la sainteté puise sa force pour l’anéantir et qu’ainsi nait une dynamique de rédemption. L’homme est composé d’un corps et d’une âme, de matériel et de spirituel, la parole, le davar qui en est la synthèse est expression créatrice.

La Rédemption n’est pas compréhensible sans son envers : l’exil. Il « fallait » qu’Abraham, puis Joseph, puis Jacob, soient descendu en Egypte pour qu’Israël naisse en s’en extirpant. Il fallait qu’Israël naisse d’abord en sortant d’Egypte pour que la Torah soit donnée à Israël et qu’il devienne adulte. La sortie d’Egypte et le don de la Torah qui sont l’achèvement de la Création[7] sont les couronnes d’un processus irréversible par lequel Dieu mène l’histoire et le monde dans son intime profondeur. Le monde ne peut subsister sans la Torah, donc il fallait Israël.

La sortie d’Egypte n’est pas un fait de l’histoire pour le Maharal, elle est « éternelle »[8] , elle est un évènement métaphysique indépassable qui engendre la Nation juive et sa liberté et la dépasse.[9]

La génération de la sortie d’Egypte devait aussi être celle de l’entrée en Terre promise, ces deux évènements étant les deux faces d’une même réalité spirituelle, mais Israël ne sera pas à la hauteur du destin que Dieu avait prévu pour lui (Netsah Israël 8) tout comme Abraham avait engagé sa descendance en Egypte ajournant la complétude du salut ou que les explorateurs seront dubitatif sur la terre qui leur est donnée ou Moïse doutant de sa capacité alors que Dieu l’appelle (comme si Dieu ne savait pas qu’il est « incirconcis des lèvres » !). Le Temple objet du maassé avot siman levanim, des promesses faites aux Patriarches sera à son tour détruit. La naissance du Am Israël en sortant d’Egypte est l’objet des promesses faites aux Patriarches (Cf Gn 15, 13).

Par la sortie d’Egypte le Am Israël entre libre sur la scène de l’histoire selon un acte irréversible, c’est un acte unique qui transforme le peuple et l’histoire du monde dans sa profondeur métaphysique. C’est le sens du Midrach :

« Moïse est le premier libérateur et est le dernier libérateur. » (Midrach Chémot Rabba 2, 4)

Comme une femme perd les eaux, la naissance d’Israël est une « sortie des eaux », c’est d’ailleurs le nom de Moïse (« sauvé des eaux »), en passant à travers la mer Israël est sauvé des eaux.

C’est la qualité spécifique d’Israël : Dieu le délivre de toute façon, sans considération de se mérites, uniquement parce qu’il l’a élu pour lui-même. Et Israël sera toujours délivré de la même manière que s’est produite la première libération » (Maharal de Prague, Gevourot Achem, 24)

Puissions-nous vivre en hommes libres.

[1] Voir à ce sujet : Les bâtisseurs du temps d’Abraham Heschel, Editions de minuit, 1957 et La clef des temps de notre ami Jacob Ouanounou, Kedma, 2008.

[2] Korban, d’un mot qui signifie « s’approcher », car on s’approchait du grand-prêtre pour les sacrifices du Temple.

[3] La pierre : even est composée de av (le père) et de ben (le fils), elle représente l’unité de la transmission des générations et de la mémoire transgénérationnelle.

[4] « Aussitôt, le Saint béni soit-Il les a fondues en une seule pierre » (TB Houlin 91b)

[5] Rabbi Eléazar ben Azaria était âgé de 18 ans, ses pairs ont voulu le nommer Prince (nassi) en Israël (le plus grand Rabbi) car c’était un très grand sage dans la Torah ; il était également très riche et était un descendant d’Ezra (le scribe).

[6] Guevourot Achem 36

[7] Netsa Israël 9

[8] Netsa Israël 8

[9] Cf. Benjamin Gross, Le messianisme juif dans la pensée du Maharal de Prague, Albin Michel 1994.

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