CHAVOUOT : Ruth la convertie, Rabbi Meïr, Elicha Ben Abouya… et le monde qui vient

La fiancée juive

Rembrandt, La fiancée juive, Amsterdam, 1665
(Certains interprètes y ont vu Ruth et Boaz ou Isaac et Rebecca,
à qui des contemporains juifs de Rembrandt ont prêté leurs traits)

Quelques étincelles jaillies du Sinaï qui m’ont illuminé en cette fête de Chavouot où nous lisons les dix commandements et la Meguila (rouleau) de Ruth, une princesse moabite qui se convertie au judaïsme et épouse Boaz. J’ai fait entrer en résonance deux lectures midrachiques celle du midrach de Ruth et celle du midrach Piha que nous a été expliqué notre ami Jacob.

Avertissement sur le Midrach : Le Midrach, (de darach, chercher) fonctionne comme un rêve éveillé, une ivresse poétique, il rapproche des passages de l’écriture, des événements semblables ou dissonants, des personnages antithétiques pour expliquer le texte écrit et faire vivre sa profondeur de transmission orale que l’écrit ne fait que fixer pour mieux ensuite renvoyer à la Torah orale. Le midrach comme le processus de rêve fonctionne par condensation et déplacement, métaphore et métonymie. Il a donc une immense valeur poétique mais lui attribuer une visée historique reviendrait à une lecture littéraliste qui ne correspond pas à l’intention de ses auteurs qui font se croiser Ruth et Elicha Ben Abouya, Adam et Job afin de dégager des significations spirituelles et non pour faire œuvre d’historien ou de ‘reporter’.

 

Ruth, la convertie

Le Zohar de Ruth nous livre la clé du livre de Ruth  :

« Ce rouleau fait allusion à la Torah écrite, à la Torah orale et au monde à venir »

Une « rédemption »

Résumons l’histoire :

A l’époque des Juges d’Israël (10ème siècle avant notre ère) Élimélec et sa famille fuient la famine qui sévit en Israël et quittent la ville de Bethléem vers le royaume voisin de Moab. Après la mort de son époux et de ses deux filles en Moab, Noémi (Naomi : « la beauté » en hébreu) propose à ses deux filles de rester en Moab. Mais sa belle-fille lui répond :

« Partout où tu iras, j’irai; où tu demeureras, je veux demeurer; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu; là où tu mourras, je veux mourir aussi et y être enterrée. Que l’Eternel m’en fasse autant et plus, si jamais je me sépare de toi autrement que par la mort! » » (Ruth 1, 16-17)

Ruth revient donc avec sa belle-mère Noémi à Bethléem au sud de Jérusalem en Juda. C’est la période de la moisson des orges (Comme la fête des tentes, Souccot, est la fête de la joie de l’engrangement de la récolte à l’automne, Chavouot est la fête agraire des moissons). Ruth glane dans les champs de Boaz un de ses lointains et généreux parents. Noémi dit alors à Ruth de se rendre à l’aire de vannage et de se coucher aux pieds de Boaz quand il dort. Celui-ci se réveille en sursaut et lui demande de décliner son identité. Elle lui dit qu’elle est sa parente.

Il va lui proposer d’épouser un parent plus proche d’elle, mais ce dernier, cupide et qui ne voit pas la ‘valeur’ de Noémie veut bien des biens mais pas d’elle ! et il va refuser de la « racheter » : « Je ne puis faire ce rachat à mon profit, sous peine de ruiner mon patrimoine à moi. »(Ruth 4, 6). Boaz, homme de coeur, va donc exercer son droit de « rachat » et Ruth et Boaz vont se marier.

Le rouleau de Ruth traite donc du « rachat », un rachat de biens (le champs du mari et des gendres de Noémi décédés) et du rachat par le mariage de Ruth qui a valeur de rédemption. Le Goël  a la signification de parenté, rédemption, droit de rachat, prix de rédemption. Le livre contient 23 fois les mots goel, geoula (délivrance, rachat, rédemption). Boaz, est présenté comme le rédempteur qui a le pouvoir de racheter la terre de Noémi (d’Israël) et Ruth elle-même. Boaz comprend les qualités de cœur de Ruth : « Que l’Eternel te bénisse, ma fille! Ce trait de générosité est encore plus méritoire de ta part que le précédent, puisque tu n’as pas voulu courir après les jeunes gens, riches ou pauvres… tous les habitants de notre ville savent que tu es une vaillante femme. »(Ruth 3, 10)… et sans tenir compte de ses origines il lui attribue une très haute valeur alors que son plus proche parent qui ne voit que les biens refusera ce rachat.

La lecture politique

Le livre de Ruth est un livre où n’apparait jamais le mot Torah. C’est une époque avant les rois où :

« En ce temps-là il n’y avait pas de roi en Israël et chacun faisait ce qui lui plaisait » (Jg 17, 6)

On lit donc le jour du don de la Torah un récit d’une période placée sous le signe de l’anomie et de la famine, une époque d’aveuglement où Samson juge d’Israël pendant 20 ans se perd en suivant ses yeux, qui suivent Dalila… et finiront crevés. Dès le début du Livre des juges au verset 1 la question du leadership politique est posée :

 Après la mort de Josué, les enfants d’Israël consultèrent le Seigneur en disant: « Qui de nous doit marcher le premier contre le Cananéen pour l’attaquer? ». (Jg 1, 1)

Entre la mort du leader Josué et le principe unificateur de la royauté dont David sera le prototype idéal s’ouvre une période de fragmentation. La parole de D-ieu est selon le principe midrachique Mida Kenegued mida (mesure pour mesure): Achem rétribue Israël et chacun à la mesure de sa conduite. Dans ce contexte Boaz est la figure de la Torah et du droit d’Israël qui protège la femme seule par le lévirat et le rachat et l’étranger. Le prototype du tsadik généreux qui laisse glaner Ruth puis lui donne de l’orge pour Noémi sa belle-mère. Ruth la moabite figure des Nations se devait de respecter les 7 commandements noachide. Si on ajoute à ce chiffre la valeur en guématria de son nom : 606 on obtient 613, le nombre des mitsvoth d’Israël. Ruth la convertie est le prototype de la personne en quête de la Torah, d’Israël qui a reçu 606 mitsvoth en plus de lois Noachide au Sinaï.

Ruth sera l’arrière-grand-mère de David. C’est-à-dire le principe d’unification dans un monde où chaque juge donne sa propre interprétation.

La convertie

Ruth fait donc le lien entre Israël et les Nations, son rachat elle indique la vocation d’Israël : « Rédimer », racheter les Nations.

« Un Ammonite ni un Moabite ne seront admis dans l’assemblée du Seigneur; même après la dixième génération ils seront exclus de l’assemblée du Seigneur, à perpétuité » (Dt 23, 4)

… Ruth va se marier Boaz. Elle devient le prototype des convertis qui reviennent (techouva) à D-ieu et Israël ! On n’entend pas moins de douze fois le mot « lachouv » (revenir, se repentir) dans le premier chapitre du livre de Ruth.

La nuit où Ruth rencontre Boaz est la figure de ce monde-ci où l’on ne voit pas pour le Midrash. Ruth va se coucher aux pieds de Boaz, qui réveillé en sursaut lui fait une promesse eschatologique “Dors jusqu’au matin”. C’est-à-dire la Rédemption, la venue du Machiah.

Relisons ce rachat (Goël), cette Rédemption (Géoula) qui nous est présentée au moment où nous recevons la Loi au Sinaï.

 

Le Midrach Rabba sur Ruth 6

Rabbi Meïr et Elicha Ben Abouya

De manière assez curieuse et par un détour dont il a le secret le midrach utilise l’histoire des rapports de Rabbi Meïr et Elicha ben Abouya pour expliquer le rachat (Goël), la Rédemption, le rachat de Ruth. Lisons le :

RUTH 6, 4 : PASSE LA NUIT ICI. Cette nuit, tu la passeras sans mari, mais la nuit prochaine, tu ne seras pas sans mari. ET, AU MATIN, S’IL VEUT EXERCER SON DROIT A TON EGARD, C’EST BIEN (tov) QU’IL TE RACHETE; MAIS S’IL NE VEUT PAS TE RACHETER, ALORS, PAR LE D-IEU VIVANT, C’EST MOI QUI TE RACHETERAI.

  1. Méir siégeait et expliquait la Tora dans l’académie de Tibériade, lorsque Elicha, son maitre, vint à passer à cheval dans la rue, un jour de shabbat [ce qui est bien sûr interdit]. On vint dire à R. Meir : regarde ! Elicha ton maitre passe dans la rue. Il alla au—devant de lui et Elicha lui dit :

— Quel verset étais-tu en train d’expliquer ?

— Il lui répondit par le verset: L’Eternel bénit la condition dernière de Job plus encore que l’ancienne (Jb,42, 12).

—Elicha lui dit : et comment expliques-tu ce verset ?

— R. Meir répondit : Dieu a béni Job, en ceci qu’il a doublé sa richesse.

— Ton maitre, Aqiba, n‘expliquait pas ce verset ainsi, lui dit Elicha, mais de cette manière : Job a été béni par le mérite du repentir et des bonnes actions qui étaient à son actif dès le commencement.
Et qu’as-tu expliqué d’autre ? lui demanda- t-il.

— Meir répondit : le verset : mieux vaut la fin d’une chose que son début (Qo 7,8).

— Et comment as-tu expliqué ce verset ?

Il répondit : j’ai référé ce verset au cas d’un homme qui achète des marchandises dans sa jeunesse, les perd ensuite et n’en tire profit que dans sa vieillesse. On peut aussi l’expliquer ainsi: mieux vaut la fin d’une chose que son début: un homme peut faire de mauvaises actions dans sa jeunesse, et faire des bonnes actions dans sa vieillesse. Ou bien encore : mieux vaut la fin d’une chose que son début: un homme peut apprendre la Tora dans sa jeunesse et l’oublier ensuite, puis y revenir dans sa vieillesse. Voilà comment j’expliquais : mieux vaut la fin d’une chose que son début.

— Elicha lui répondit : Aqiba, ton maitre, n’expliquait pas ce verset ainsi, mais comme ceci : quand elle est bonne dès son commencement.

Voici un fait qui illustre cela : mon père, Abuya, était un des notables de sa génération et, lors du banquet offert pour ma circoncision, il invita tous les notables de Jérusalem, y compris R. Eliézer et R. Yéhoshu’a. Après avoir mangé et bu, les convives se mirent à chanter des airs et des poèmes alphabétiques. R. Eliézer dit que pendant qu’ils s’occupaient à leur manière, nous négligeons nos affaires. Ils se mirent donc à réciter des versets en passant du Pentateuque (Torah), puis de là, aux Prophètes (Neviim), et des Prophètes aux Hagiographies (Kétouvim : autres écrits), et les paroles de la Tora les réjouissaient comme au jour où elles furent données sur le mont Sinaï, et un feu entoura les deux hommes et dansa autour d’eux, car les paroles de la Tora n’ont-elles pas, au fond, été données dans le feu au Sinai? Ainsi qu’il est écrit: la montagne était embrasée (D14, 11).

Quand mon père vit cela, il dit: puisque la puissance de la Tora est si grande, si Dieu prête vie à mon fils, je le consacrerai a la Tora. Mais, parce que que son intention n’était pas pure (littéralement : pour la gloire de Dieu), son vœu ne s’est pas réalisé.

— Elicha continua: et qu’as-tu expliqué d’autre?

— R. Meir répondit: On ne lui compare pas l’or ou le verre (Jb28, 17).

— Et comment as-tu expliqué ce verset?

— R. Meir répondit : il se réfère aux paroles de la Tora, qui sont aussi difficiles a acquérir que l’or et aussi fragiles que des objets en verre pour ce qui est de se briser (de les oublier).

— Elicha lui répondit: Aqiba, ton maitre, n’expliquait pas ce verset ainsi, mais il l’expliquait de cette manière: de même que la vaisselle d’or peut se briser et que le verre peut être réparé, de même un savant qui perd son savoir peut le retrouver (laHazor).

A cet instant précis, Elicha dit soudain à R. Méir:

— Reviens sur tes pas (Hazor).

— Pourquoi ? demanda Méir.

Nous avons atteint la limite que l’on peut parcourir le Shabbat lui dit Elicha.

— Comment le sais-tu ? demanda Méir.

— J’ai compté les pas de mon cheval, et j’ai calculé que nous celui-ci a parcouru deux mille coudées.

— Tu possèdes tout ce savoir et tu ne te repends pas ? dit Meïr

— Ce n’est pas en mon pouvoir répliqua Elicha

— Pourquoi ?

Elicha répondit: « Je passais à cheval devant la Synagogue un jour de Kippour, qui tombait de plus un Shabbat, et j’entendis une voix qui disait: revenez, fils rebelles Oracle de l’Eternel (Jr 3. 14), revenez a moi, et je reviendrai à vous (Ml 3,7) tous, sauf Elicha b. Abouya, qui a connu ma puissance, et s’est rebellé contre moi!

Comment se fait-il qu’Elicha ait pu agir ainsi?

On raconte qu’un jour où il était assis à étudier dans la plaine de Ginossar, il vit un homme monter au sommet d’un dattier, prendre une oiselle et ses oisillons, puis redescendre sans dommage. A la fin du shabbat, il vit un autre homme monter à l’arbre et prendre seulement les oisillons, sans leur mère, mais à sa descente, un serpent le mordit et il mourut. Sur quoi Elisha dit. Il est éerit: laisse partir la mère; ce sont les petits que tu prendras pour toi. Ainsi auras-tu prospérité (yitav lakh) et longue vie (vearakhta yamim) (Dt 22, 7). Où est donc la prospérité ou la longue vie pour cet homme ?

Mais il ne savait pas que R. Aqiba avait publiquement expliqué : Ainsi auras-tu prospérité dans un monde entièrement bon; et longue vie: dans un monde entièrement arukh(long ou prét).

[…]

Quelque temps apérs cela Elicha tomba malade, et on vint avertir Rabbi Meïr : « Elicha ton maître est malade ». Meir alla le visiter et lui dit : « fais donc penitence (Hazor bakh) ». Elisha lui répondit : « Est-il possible qu’on m’accepte après tout cela ? » « N’est-il pas écrit répondit Meïr: Tu fais revenir l’homme méme quand il est loin (Ps 90, 3), c’est-à-dire même quand sa vie est brisée ». A ces mots Elisha b. Abuya éclata en sanglots et rendit l’âme. Et R. Méir se réjouit en ces termes: « Il me semble que mon maitre est mort en état de repentance ».

Quand on le mit en terre, un feu vint consumer sa tombe. On vint rapporter à R. Meir: « la tombe de ton maitre est en feu ». Il s’y rendit et étendit son manteau sur la tombe, et dit: PASSE LA NUIT ICI : en ce monde qui est semblable à la nuit.

Voilà ce que nsou explique mystérieusement le Midrach qui selon son habitude rapproche une situation d’une autre nous mène dans une raisonnement pour repartir ailleurs. De quoi s’agit-il ?

La psychose d’Elicha Ben Abouya

Élisha ben Abouya, un des plus grands érudits et mystiques de son temps (génération de Rabbi Akiba née apérs 70, à la fin du premier et début du second siècle) est appelé A’her (« l’autre ») dans le Talmud.

Avec quatre sages il a pénétré dans le Pardes (jardin de la connaissance de D-ieu, paradis) : Ben Azzay, Ben Zoma, Elicha et Rabbi Akiba. Le premier est mort, le second est devenu fou, Elicha regarda et fit des ravages parmi les plantations. « Il coupa les racines » (il renia la foi). Seul Rabbi Akiba s’en est sorti indemne.

Élisha ben Abouya a renié la Torah et décidé de ne plus se consacrer au monde qui vient mais à celui-ci.

Rabbi Meïr continua d’étudier auprès de A’her ; en Eretz Israel on disait : « Rabbi Meïr a mangé la datte et rejeté le noyau » Et Rabba d’expliquer : « « Pourquoi les sages sont-ils comparés à des noix ? C’est que les noix, même si la coquille est pleine de boue, ce qui est à l’intérieur reste propre. » Il en est de même pour un Sage; même si un sage s’est avili, son enseignement ne perd pas de sa valeur. » » (Haguiga 14b)

En fait le problème d’Elicha c’est qu’il sait tout de la Torah, jusqu’au nombre de pas que fait son cheval alors qu’il est interdit d’aller à cheval en ce jour. « Tu possèdes tout ce savoir et tu ne te repends pas ? » s’étonne Meïr. Mais ce savoir ne peut pas lui profiter, pourquoi ?

Parce que l’intention de son père Abouya en lui apprenant le Torah n’était pas pure Lichma , pour le Nom. Son but était surtout d’inviter des nottables et que son fils devienne l’un d’eux, « parce que son intention n’était pas pure (littéralement  pour la gloire de Dieu), son vœu ne s’est pas réalisé. » Elicha a donc été détruit par le geste intéressé de son père, il est incapable d’être fils d’être engendré par une autre parole que la sienne et n’a donc pas confiance en D-ieu, il ne lui donne pas sa fiance (comme on dit « fiancée »), sa foi.

Pourtant Elicha explique à son disciple Meïr l’enseignement précis de Rabbi Akiba (le maître de Rabbi Meïr mort en 116) : Si Job a le double de ses biens ce n’est pas parce que Dieu l’a décidé mais parce qu’il s’est repenti. Il reçoit dans ce monde sa récompense. « Le verre peut être réparé », la téchouva est donc possible ! mais pour que le techouva, le retour, soit possible il faut bien revenir vers quelqu’un !!!

Elicha est donc enfermé dans cette absence de gratuité de la Torah que son père a conçu comme un bon moyen pour réussir, un levier d’ascension sociale !

Elicha de ce fait n’est pas sous la Torah, il se met à sa place, il est la Torah et ne peut pas se mettre devant Dieu. Ce que décrit ici le Talmud c’est la psychose, Elicha est sans père, incapable de naitre d’une autre parole que la sienne, et donc sans D-ieu. Il sait tout comme le lui fait remarquer Rabbi Meïr et même que son cheval a parcouru deux mille coudées à chabbat ! Alors même qu’il ne pratique pas le chabbat. Il voit la Moi qu’il transgresse.

Il sait qu’on peut revenir à D-ieu après s’en être éloigné mais il ne croit pas que cela soit possible pour lui… jusqu’à ce que l’humble Meïr qui ne m’a jamais abandonné ne le sauve. Il découvre le repentir juste avant sa mort.

Après cette mort solitaire et isolée, ses enseignements furent repris, car, comme l’avait dit sa fille à Rabbi Juda HaNassi, « Souviens-toi de ses enseignements et non de ses actions » et ses filles furent réintégrées dans la vie juive par Rabbi Juda HaNassi (TJ Haguiga 2,2).

Elicha Ben Abouya a donc choisi ce monde ci avant de faire techouva en un instant et finir dans le monde qui vient… qui peut dire qu’il sera fidèle jusqu’à la tombe ? Et au bord de la tombe ?

Drôle de destin pour celui qui s’appelle « ben Abouya », ce qui signifie « le fils de son père Ya » (Ya = D-ieu). Elicha ben Abouya est une figure de ceux qui s’estiment les contemporains de D-ieu. Elicha est l’anti Ruth dont le nom signifie « qui est de Moab », c’est-à-dire phonétiquement « issue du père” (min av). Là où Elicha refuse la paternité, Ruth se laisse engendrer et engendre le Roi qui ava unifier Israël.

Le feu dont il est question sur la tombe d’Elicha et lors de sa brit est bien sûr celui du Sinaï mais surtout le fait que l’Etude en passant de la Torah au Prophètes aux Hagiographes et en premier lieu les téhilim manifeste l’unité de la Torah. On retrouve cela dans un autre passage du Midrach :

« Ben Azzaï était assis et interprétait et le feu brûlait autour de lui. On alla dire à R. Aqiba : Ben Azzaï est assis et interprète et le feu brûle autour de lui. Aqiba alla vers lui et lui dit : Peut-être t’occupes-tu des demeures du char (le maassé merkava est la « vision du char » du livre d’Ezéchiel qui est un des fondements de la mystique juive ésotérique avec le massé beréchit, cette lecture est la Haftarah de Chavouot) ? Celui-ci lui dit : Non, je faisais un « collier » en associant les paroles de la Torah aux paroles des Prophètes et les paroles des Prophètes aux Hagiographes, et les paroles de la Torah étaient joyeuses comme au jour où elles furent données au Sinaï. En effet, ne furent-elles pas, la première fois, données dans le feu ? C’est ce qui est écrit :  Et la montagne était embrasée, dans le feu, jusqu’au coeur des cieux ». (Lévitique Rabba sur Lv 14,2)

Un autre midrach de Chavouot rentre en résonance avec cette interprétation.

L’explication du Midrach Pinha

Nous avons reçu un enseignement un enseignement de notre ami Jacob Ouanounou.

Le midrach Pinah dit « la récompense des justes c’est la émouna (la foi) »

Comment les justes pourraient-ils avoir une récompense en ce monde puisque « la récompense des justes c’est le monde futur » (Pirké Avot) ? C’est contradictoire.

Maimonide dans le Michné Torah dans les Lois du repentir au Chapitre 8 parlant de la Téchouva explique que « la récompense des justes c’est le monde futur » :

  1. Le bien dissimulé pour les justes est la vie du monde futur. C’est la vie qui n’est pas accompagnée de la mort, le bien qui n’est pas assorti de mal. C’est ce qui est écrit dans la Torah : « de la sorte, tu seras heureux et tu verras se prolonger tes jours » ; par tradition orale, ils [les sages] ont appris : « de la sorte, tu seras heureux » dans le monde qui est entièrement bienheureux, « et tu verras se prolonger tes jours » dans le monde [où l’existence] est éternelle, il s’agit du monde futur. La récompense des justes est de mériter ce délice, et prendre part à ce bien. Le châtiment des méchants est de ne pas mériter cette vie, et d’être retranché et mourir. Qui ne mérite pas cette vie est le [véritable] mort qui ne vivra pas éternellement, mais sera retranché du fait de sa perversité et périra comme un animal. […]

  1. Dans le monde futur, il n’y a ni corps, ni matière, mais uniquement les âmes des justes, sans corps, comme les anges de service. Étant donné qu’il n’y a point de matière, manger, boire, et toutes les choses dont les corps ont besoin en ce monde n’existeront plus. Aucun des phénomènes corporels qui existent en ce monde, comme la position assise, la position debout, le sommeil, la mort, la mélancolie, la plaisanterie, et ce qui est semblable, n’existera. Voici ce que les sages ont dit : « Dans le monde futur, il n’y aura ni manger, ni boire, ni rapports sexuels ; plutôt, les justes seront assis avec leurs couronnes sur la tête, et profiteront du rayonnement de la Présence Divine ; tu apprends donc qu’il n’y aura pas de corps, puisqu’il n’y aura ni manger, ni boire. Ce qu’ils [les sages] ont dit : « [les justes] seront assis » [ce qui est un phénomène corporel] est [en fait] une allégorie, qui signifie que les justes s’y trouveront sans peine et sans effort. De même, ce qu’ils ont dit : « leurs couronnes sur la tête » [est une allégorie] qui signifie que la connaissance qu’ils ont acquise – par laquelle ils auront mérité le monde futur – les accompagnera. Elle sera leur couronne, dans le même esprit que ce que dit [le roi] Salomon : « orné de la couronne dont le ceignit sa mère ». [Preuve en est du verset :] « une joie perpétuelle couronnant leur tête » ; or, la joie n’est pas un corps pour couronner la tête, de même, la « couronne » à laquelle les sages ont fait référence est la connaissance. Quel est le sens de ce qu’ils ont dit : « et profitent du rayonnement de la Présence Divine » ? Cela veut dire qu’ils connaîtront et percevront de la réalité [de l’existence] du Saint Béni soit-Il, ce qu’ils ne peuvent saisir investis d’un corps obscur et bas.

Alors comment « la récompense des justes » pourrait-elle être « la émouna (la foi) » en ce monde alors qu’ils ne demandent rien en ce monde ?

Le midrach Pinha explicite cela par un autre verset :

L’un des commandements de la Torah prescrit à tout employeur de payer ses salariés en temps et en heure : « Ne commets point d’extorsion sur ton prochain, point de rapine; que le salaire du journalier ne reste point par devers toi jusqu’au lendemain. » (Lv 19, 13)

Et le Deutéronome ajoute :

Le jour même, tu lui remettras son salaire, avant que le soleil se couche; car il est pauvre, et il attend son salaire avec anxiété. Crains qu’il n’implore contre toi le Seigneur, et que tu ne sois trouvé coupable. (Dt 24, 15)

Le Talmud (Baba Metsi’a 112a) dit que retenir le salaire d’un travailleur équivaut à lui prendre la vie.

Ce qui vaut pour l’homme vaut pour D-ieu censé respecter sa Torah, le Créateur Il se conforme aux principes qui gèrent le monde qu’il a édictés.

Le Midrach le souligne :

« Moché s’est ainsi adressé au Saint béni soit-Il : “Maître du monde ! Ne fais pas de Ta Torah une source de dérision ! Il y est écrit : “Le jour même, tu lui remettras son salaire avant que le soleil se couche ; car il est pauvre, il attend son salaire avec anxiété…” (Dévarim 24, 15). Où est donc le salaire des quarante ans pendant lesquels j’ai peiné avec Israël, jusqu’à ce qu’il devienne un peuple saint et fidèle à Toi ?…” » (Dévarim Rabba 11)

Donc l’homme devrait recevoir sa récompense avant le soir (l’heure de sa mort).

On a le droit par contrat de verser un salaire en fin de mois nous dit la guemara si nous ne le faisons pas nous-mêmes mais via un intermédiaire.

C’est ce qu’a fait D-ieu, il a donné ses deux premiers commandements directement à Israël mais pour les autres, comme Israël était débordé par tant de sainteté, il a pris un intermédiaire : Moïse.

 « Rabbi Simlai a enseigné: Il y avait 613 mitsvot à Moïse dans la Torah, consistant en 365 interdictions correspondant au nombre de jours de l’année solaire, et 248 mitsvot positives correspondant au nombre de membres d’une personne.

Rav Hamnuna a dit: Quel est le verset qui fait allusion à cela? Il est écrit: « Moïse nous a commandé la Torah, un héritage de la congrégation de Jacob » (Dt 34, 4). Le mot Torah, en termes de sa valeur numérique [guématria], est 611, le nombre de mitsvot qui ont été reçues et enseignées par Moïse notre Maître. En outre, il y a deux Mitsvot: « Je suis le Seigneur votre Dieu » et: « Tu n’auras pas d’autres dieux » (Exode 20, 2-3 ), les deux premiers des Dix Commandements, que nous avons entendu de la bouche de le Tout-Puissant, pour un total de 613. » (Talmud Makot 23b, 24a ).

Le Talmud et le midrach disent que le peuple entier n’a entendu que deux commandements de D.ieu (Midrach Rabba Bamidbar 10,1 et Talmud Makot 23b, 24a ; Horayoth 8a)… incapable d’en supporter d’autres. Et les 611 autres lui ont été transmis par Moïse (pour aboutir à 613 mitsvoth). On peut noter que 611 est la valeur numérique du mot TORAH.

Les tsadikim ont donc une récompense dans le Olam azé (ce monde-ci) : les deux premiers commandements qui sont du registre de la foi, alors que les autres sont des interdits et obligations éthiques dont la récompense est dans le Olam abba, le monde qui vient. Dans la profondeur spirituelle de l’existence.

Le juste ne veut pas de récompense en ce monde. Il ne veut pas que la Torah soit un moyen qui lui permette d’avoir de l’argent, d’être en bonne santé, d’être reconnu, de subsister ou de briller… ce qui revient à faire de la Torah un moyen et de D-ieu un super ministre des finances, de la santé, de la culture ou des cultes. D-ieu n’est pas de ce monde, pas plus que la récompense du juste.

Rabbi Tsadok disait : « Ne fais pas des paroles de la Torah une couronne pour t’enorgueillir ni une pioche pour creuser. Car ainsi a dit Hillel : ‘‘Celui qui se sert de la couronne de la Tora comme instrument périra.’’ D’où l’on conclura que celui qui tire un profit mercantile des paroles de Tora ôte sa vie du monde. » (Pirké Avot 4, 7).

Celui qui utilise sa Torah comme une pioche creuse sa propre tombe.

Le tsadik voit ce que ne se voit pas. Il est l’opposé de celui qui ne fait que profiter de ce monde pour en jouir en l’objectivant et donc en s’objectivant lui-même et finalement les autres et qui au bout d’un moment n’a plus besoin de personne, ni des autres ni de Dieu. C’est cela l’idolâtrie, réduire le spirituel et les personnes à des choses sous la main.

Celui qui vit ainsi est déterminé par son regard, il ne peut pas comprendre la profondeur d’amour qui est l’ultime réalité et permet un avenir (Cf Ruth), le « monde qui vient » et qui seule demeure et vaut la peine d’être cherché en ce monde.

La récompense des justes est la émouna (la foi) et le monde qui vient.

Voilà ce que nous disent la Torah lemoché mi Sinaï et les midrachim de Chavouot.

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