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Parler en vérité, Pirqué Avot (5, 17)

כָּל מַחֲלֹקֶת שֶׁהִיא לְשֵׁם שָׁמַיִם, סוֹפָהּ לְהִתְקַיֵּם. וְשֶׁאֵינָהּ לְשֵׁם שָׁמַיִם, אֵין סוֹפָהּ לְהִתְקַיֵּם. אֵיזוֹ הִיא מַחֲלֹקֶת שֶׁהִיא לְשֵׁם שָׁמַיִם, זוֹ מַחֲלֹקֶת הִלֵּל וְשַׁמַּאי. וְשֶׁאֵינָהּ לְשֵׁם שָׁמַיִם, זוֹ מַחֲלֹקֶת קֹרַח וְכָל עֲדָתוֹ

« Toute controverse qui a lieu au nom des cieux finira par subsister, mais celle qui n’a pas lieu au nom des cieux finira par disparaître. Quelle controverse a eu lieu au nom des cieux ? La controverse entre Hillel et Chamaï. Et celle qui n’eut pas lieu au nom des cieux ? la controverse de Coré et de toute son assemblée. »

Un vérité durable

Il y a ici une symétrie profonde avec la michna précédente, l’amour et la vérité sont de même nature : insaisissable mais indispensable.

 Fondé sur quelque choseSans fondement extérieur
L’amourCesse quand la chose disparaît (Amnon)Dure toujours (David et Jonathan)
La controverseFinit avec ceux qui la portent (Coré)Dure et féconde (Hillel et Chamaï)

Dans les deux cas, ce qui est ancré dans un intérêt particulier est périssable. Ce qui transcende l’intérêt — qu’il s’agisse de l’amitié ou de la recherche de la vérité, participe d’une forme d’éternité désinterréssée. des-inter-esse : « il n’y a pas d’être entre eux » étymologiquement. Bref l’amour ou la vérité qui ne sont pas ramenées de manière idolâtrique à des choses sont sans fin (ein sof).

Dans le cas de l’amour comme les chansons à la radio on désirerait qu’il dure toujours. Mais qu’en est-il de la Vérité, fait elle partie des universaux transcendants et donc non contingents comme le Bien, le Beau, le Vrai ? Et que m’importent ces universaux s’il ne font pas sens pour moi ? Personne n’a jamais vu le Beau, le Bien ou le Vrai ? aux deux sens du mot sens. Mes sens ne permettent d’être ébloui par une beauté de la nature ou d’un femme, de sentir le parfum de la rose et alors je pense à la Beauté qui est, elle, invisible mais se manifeste dans ma sensibilité et pas ailleurs. Comme les fleurs des pommier les beautés de ce monde deviennent des fruits qui parfois s’aigrissent en vieillissant ! « La rose est sans pourquoi elle fleurit parce qu’elle fleurit » mais comme la motion mystique elle ne dure point.

Alors comment pourrai-je atteindre la Vérité, en dehors des omissions, des demi vérités et des approximations de ce monde ? Enfin Existe-t-il une vérité, une parole durable ou nos paroles humaines toujours sont elles vouées à disparaitre faute de n’être que des bouts de vérité des miroir de l’Emet qui est D.ieu Lui-même ?

RABBÉNOU YONA commente :
Son intention, en disant que « toute controverse qui a lieu au nom des cieux finira par subsister », est que la controverse se poursuivra toujours ; aujourd’hui ils s’opposent sur un sujet et demain ils s’opposeront sur un autre, leur controverse se prolongera et durera toute leur vie, et en plus on leur ajoutera de longues années de vie. « Mais celle qui n’a pas lieu au nom des cieux finira par disparaître » : dès la première controverse, ils concluront, achèveront et périront là, comme il arriva à la controverse de Coré.

La michna opère ici un renversement : la controverse au nom des cieux est déclarée plus durable que celle qui ne l’est pas. En apparence, c’est paradoxal, ne voudrait-on pas que les conflits cessent ? Mais Rabbénou Yona précise que cette durée n’est pas une malédiction : c’est la vie intellectuelle elle-même. Hillel et Chamaï ne s’accordent pas sur un point aujourd’hui , ils continuent de s’opposer, de chercher, de creuser. C’est précisément parce que leurs arguments sont au service de la vérité qu’ils ne s’épuisent pas.

Chercher la vérité sans fin

La controverse de Coré est d’un type entièrement différent de celle de Hillel et Chammaï.

On se rappelle Coré mène mène une révolte contre l’autorité de Moïse et d’Aaron, arguant que tout le peuple étant saint, l’autorité ne pourrait demeurer entre les mains des deux frères. Moïse propose de s’en remettre au jugement divin : qu’Aaron et Coré apportent une offrande d’encens, afin de déterminer laquelle sera agréée. Coré et ses gens sont engloutis par la terre.

Hillel et Chammaï ne sont d’accord sur rien mais on ne peut pas leur reprocher de ne pas chercher la vérité. Coré, lui est un homme politique, il ne cherche pas la vérité, il cherche le pouvoir. Fut-ce au prix de quelques sophismes et autres faux argument plus vrais que vrai, mais finalement creux.


Ce type de controverse n’a pas d’avenir : elle ne peut que s’achever dans la destruction de ceux qui la portent, comme ce fut littéralement le cas (la terre s’ouvre et les engloutit, Nombres 16).

Cette michna fait écho à la michna précédente sur l’amour désintéressé parce que חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ « amour et vérité se rencontrent » comme dit le psaume. (Ps 85, 11).

Quand je dis quelque chose à quelqu’un, je prétends implicitement que ce que je dis est vrai

Le penseur allemand Jürgen Habermas décédé le mois dernier ouvre une piste intéressante pour interpréter cette Michna.

Pour Habermas, toute communication authentique, c’est-à-dire toute situation où des interlocuteurs cherchent à se comprendre plutôt qu’à se dominer, contient un présupposé transcendantal : la prétention à la vérité. Cette prétention renonce au pouvoir.

Quand je dis quelque chose à quelqu’un, je prétends implicitement que ce que je dis est vrai, que je suis sincère, et que mon propos est légitime dans le contexte où il s’inscrit. Ce n’est pas une conviction psychologique, c’est une structure formelle inscrite dans l’acte de parole lui-même. Tout dialogue suppose la recherche d’une vérité qui est supposée non pas connue d’avance mais crue d’avance. Cette possibilité est la condition préalable de dialogue des interlocuteurs.

Et même le menteur feint de présupposer la vérité, ce qui montre que la vérité est bien la norme constitutive du langage.

C’est exactement ce que la michna appelle léchem chamaïm, au nom des cieux. Hillel et Chamaï s’opposent, mais leur opposition est habitée par une orientation commune vers quelque chose qui les dépasse tous les deux : la vérité de la Torah. Ils ne cherchent pas à avoir raison l’un sur l’autre, ils cherchent ensemble ce qui est juste, même en se contredisant.

Habermas distingue deux types fondamentaux d’action :

L’agir communicationnel est orienté vers l’entente. Les participants acceptent de se laisser convaincre par la force du meilleur argument, et non par la force tout court. La raison y est intersubjective : la vérité n’appartient à personne, elle émerge de l’échange.

L’agir stratégique est orienté vers le succès. L’autre n’est pas un interlocuteur mais un obstacle ou un instrument. On ne cherche pas à le convaincre mais à le vaincre. Le langage y est un outil de pouvoir, non de vérité.

La controverse de Coré est le paradigme de l’agir stratégique déguisé en agir communicationnel. Coré parle — il argumente, il cite, il mobilise une communauté (« toute la communauté est sainte », Nombres 16, 3), mais son discours est entièrement au service d’une volonté de puissance. Il use des formes de la raison sans en accepter la contrainte fondamentale : se laisser corriger par la vérité. C’est ce que Habermas appellerait une colonisation du monde vécu par la logique instrumentale, ici, la logique du pouvoir envahit l’espace qui devrait être celui de la délibération.

La controverse de Hillel et Chamaï, au contraire, est l’archétype de l’agir communicationnel. Le Talmud le dit explicitement : l’école de Chamaï, en plus de transmettre ses propres positions, transmettait fidèlement celles de l’école de Hillel — et réciproquement. Les adversaires se reconnaissent mutuellement comme partenaires de la recherche de vérité.

Du cynisme comtemporain

En 1983, dans sa Critique de la raison cynique, Sloterdijk adresse à Habermas, et à toute la tradition critique idéaliste héritée des Lumières, un défi radical. Son diagnostic est que le cynisme est la forme dominante de la conscience moderne, et que, précisément pour cette raison, il échappe à la critique idéologique classique.

La thèse centrale peut se formuler ainsi : l’homme moderne sait que ses idéaux sont des constructions, que ses institutions sont des rapports de force déguisés, que le langage est instrumentalisé, mais il continue quand même. Ce n’est plus la fausse conscience naïve que Marx dénonçait (« ils ne savent pas ce qu’ils font »), c’est une fausse conscience éclairée : ils savent très bien ce qu’ils font, et ils le font quand même.

Quid de la vérité à l’heure du cynisme diffus qui nie toute vérité possible. Quand la lucidité est retournée en résignation, que la démystification devient un instrument de la domination elle-même ? Le cynisme n’est pas le triomphe de la lucidité, c’est la lucidité transformée en deuil permanent. Il se transforme en cette mélancolie qui est la passion triste de l’époque. Celle d’un sujet qui a renoncé à croire que les choses pourraient être autrement.

On peut le remarquer à propos du droit international en train de s’écrouer face aux autocraties. Tout le monde sait bien que ce droit est un cache misère de la prédation et des rapports des forts aux faibles (CF le discours du premier ministre canadien à Davos)

Jim Carney y parle de « la participation des citoyens ordinaires à des rituels qu’ils savent pertinemment être faux. Havel appelait cela « vivre dans le mensonge ». Le pouvoir du système ne provient pas de sa véracité, mais de la volonté de chacun d’agir comme s’il était vrai… Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré grâce à ce que nous appelions l’ordre international fondé sur des règles… Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur convenait. Que les règles entourant les échanges commerciaux étaient appliquées de manière asymétrique. Et que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime… »

Face à cela Jim Carney dit que « Les puissants ont leur pouvoir. Mais nous avons aussi quelque chose : la capacité de cesser de faire semblant, d’appeler la réalité par son nom, de renforcer notre position chez nous et d’agir ensemble. » et appelle à une coopération des puissances moyennes sur des principes démocratiques pour être « à la table et non au menu ».

Appliqué à notre michna : Coré, lu par Sloterdijk, n’est pas simplement quelqu’un qui ignore qu’il pratique un agir stratégique déguisé en agir communicationnel. Il le sait. Sa rhétorique, « toute la communauté est sainte », est une mobilisation cynique du langage de l’égalité au service d’une ambition personnelle, et cette mobilisation est d’autant plus efficace qu’elle est consciente de sa propre imposture. Le démasquage habermassien ne l’atteint pas.

La pensée de Coré est en boucle horizontale elle ne peut vivre que d’humiliation et de jalousie car elle refuse qu’aucune vérité venue du ciel puisse interférer avec le discours humain. Si tout est saint plus rien n’est particularisé, donc plus rien n’est signifiant. La pensée de Corée refuse la possibilité même du symbolique. C’est pourquoi Moïse propose de s’en remettre à la transcendance. Coré ne rate pas simplement les conditions de l’agir communicationnel — il les exploite. Il sait que le langage de la sainteté communautaire est efficace précisément parce qu’il mime la forme de la vérité. Sa perversion n’est pas grossière mais raffinée.

La michna affirme avec Habermas que la vérité est le présupposé irremplaçable de toute controverse authentique, mais elle montre avec Sloterdijk que la différence entre Hillel et Coré n’est pas seulement une différence d’argument — c’est une différence d’être, d’orientation existentielle, qui ne se réduit pas à ce que l’on dit, mais à ce que l’on est dans l’acte même de parler ou de servir.

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