Un commentaire de la paracha du dernier Shabbat (à lire ici) par le Rav Haïm Harboun.
Nous commençons le livre du Lévitique qui traite presque exclusivement de tout se qui se passe au Temple et particulièrement du Grand Prêtre. C’est pourquoi cette première Sidra, de manière métonymique, porte le nom de ce livre. C’est important car cette formulation insiste sur la première phrase de ce livre, formulée de manière très particulière « L’Éternel appela Moïse, et lui parla… » et au verset suivant « Parle aux enfants d’Israël et dis-leur… ». Pourquoi « Parler pour parler » et « parler pour dire » ? Il nous faudra bientôt résoudre cette question.
Je parlerai d’abord de l’écologie juive et de son respect des animaux puis du sens des sacrifices pour nous aujourd’hui.
De l’animal à l’homme
Le livre du Lévitique nous décrit avec grande précision les sacrifices, autrement dit la manière d’abattre une bête, de récupérer son sang, sa peau, de faire brûler sa graisse, etc… N’importe quel homme moderne, qui lit cela pour la première fois, est bouche bée… Car une lecture superficielle nous laisse une impression d’une activité primitive, païenne et presque idolâtre d’une cruauté semblable à celle des corridas modernes. Comment donc, comprendre que la Torah qui a émis, les premiers principes, de respect des animaux il y a presque quatre mille ans, puisse transformer le Temple en un véritable abattoir ?
Il serait bon de comprendre comment le Judaïsme considère le respect à l’égard des animaux et par déduction, nous comprendrons alors que la vie d’un homme est sacrée.
Cette protection des animaux est l’objet d’attestations multiples dans la Torah :
- La Protection des animaux figure dans le texte fondamental du Judaïsme à savoir : les dix commandements. Le repos est prévu pour l’animal tout comme l’homme : « Six jours tu travailleras… mais le septième jour est chabbath… Tu n’y feras aucun travail, ni toi… ni ton bétail. » (Ex 20, 10).
Petit rappel : on est alors dans un monde où la vie d’un esclave vaut celle d’une chose en droit gréco-romain - Dans le deuxième paragraphe du Chéma, ce texte essentiel de la Torah, récité deux fois par jour, il est dit : « Je donnerai de l’herbe à tes animaux et tu mangeras et te rassasieras » (Dt 11, 15). Et ce verset est commenté par la Loi orale : « Tu dois d’abord donner à manger à tes bêtes, ensuite seulement tu peux te mettre à la table toi-même pour manger » (Bérakhot, 40a).
Contexte : on est dans ce monde ancien où parfois on n’hésite pas à sacrifier des enfants pour rédimer les péchés aux dieux païens comme Moloch. - « Il ne faut pas atteler ensemble un bœuf et un âne » (Deut. 22.20) car le travail est pénible pour deux animaux de force inégale attelés à la même tâche. Dans le même livre on peut lire : « ne muselle pas le bœuf qui bat le blé, C’est l’empêcher de manger de ce blé qu’il voit constamment devant ses yeux pendant son travail. »
Bref, on parle d’égalité des bêtes dans une société foncièrement inégalitaire où l’esclave lié à la terre et l’homme libre qui ne s’est donné la peine que de naître sont aussi éloignés que l’homme de la bête. - « Tu ne dois pas voir l’âne de ton frère ou son bœuf s’abattre sur la voie publique et te dérober : tu es tenu de les relever avec lui » (Dt. 22,4 ). Et dans le livre de l’Exode (23,5) on peut lire : « Si tu vois l’âne de ton ennemi succomber sous la charge, tu n’as pas le droit de l’abandonner, mais il te faut prêter la main pour le décharger ». L’amour que tu dois porter aux animaux doit être plus fort que la haine que tu dois porter à ton ennemi, quand la souffrance d’un animal est en jeu. L’animal a droit à notre sollicitude en tant que créature divine et nous n’avons pas à le laisser souffrir, il y va de la « fraternité » humaine des fils de l’Eternel !
Il convient de noter que ces textes ont été diffusés il y a plus de trois mille ans. Ceci nous donne une indication précise de l’avance du Judaïsme sur les civilisations environnantes d’alors. C’est pourquoi il est recommandé de replacer chaque texte de la Torah dans son contexte historique et sociologique. Au moment où le Judaïsme proclame la valeur de la protection de l’animal, le monde était plongé dans l’obscurité morale. La vie humaine n’avait aucune valeur. Le Judaïsme proclame l’interdiction de faire souffrir un animal (Chabbath 28b) alors que les hommes s’entretuaient uniquement pour vivre.
La tradition orale est intarissable sur le sujet. Pourquoi ? Parce que parler des rapports aux animaux et de la violence envers eux c’est parler de la violence sociale, de cette banale oppression des hommes auquel on s’habitue au point de maltraiter les bêtes. Le chien qui mord a souvent un maître qui le frappe et… qui mord !
- On peut lire dans le Talmud (Sanhédrine 38a) : « Les animaux ont été créés le 5e jour, l’homme le 6e jour seulement, ceci afin qu’il ne puisse pas s’enorgueillir sur ses frères inférieurs qui l’on précédé dans l’œuvre divine ». Dans le traité Kétouboth yérouchalmi (4,8) on lit également : « On n’a pas le droit d’acheter un animal avant de lui avoir préparé au préalable sa nourriture ».
- Le midrache à son tour, apporte sa contribution à la protection de l’animal. Le midrache Rabba (Chémoth 31,8) commente : « Regardez cette homme il, porte une gerbe sur son dos et son âne le suit dans l’espoir de la manger. Et voilà que cet homme entre dans l’écurie et dépose la gerbe à un endroit inaccessible à l’animal. N’est-il pas cruel d’agir de la sorte ? d’éveiller un espoir dans le cœur de l’animal et ne pas le satisfaire ? »
- Le plus grand Maître de la Michna, son compilateur, Rabbénou Haqadoche, a été puni par l’Eternel, pour ne pas avoir pris en pitié un veau qui s’était échappé de l’abattoir, qui s’était réfugié auprès de lui et qu’il avait renvoyé en disant : »Va, tu as été créé dans ce but » ( Baba Métsia, 5)
Le judaïsme légifère même en faveur de l’âme de l’animal et non seulement pour qu’il ne subisse pas de douleur physique.
Pour terminer, rappelons que la chasse en général et la chasse à courre, en particulier, sont absolument interdites ; c’est « faire souffrir les animaux pour son plaisir ». (Avoda zara, 18b)
Quand on prend connaissance de toute cette théorie comment comprendre les sacrifices en général ? On espérait beaucoup plus de spiritualité dans les cérémonies au Temple !
Eloge de la nourriture
Il faut savoir que le Temple au début de la formation du peuple hébreu constituait l’administration centrale pour tout le peuple. Le Temple est le siège de la justice, de l’économie, de la santé. Détruire le Temple au temps des Romains revient à mettre fin à l’existence des Hébreux en tant que peuple.
Dans le Temple vivaient de nombreux Cohanim. Ces derniers étaient constitués en sections et effectuaient un service obligatoire au Temple. Chaque Cohen appartenait à une section chargée de maintenir le service au Temple. Il fallait donc les nourrir. Les sacrifices leur étaient destinés à l’exception d’un seul, appelé Ola (holocauste) qui était consumé entièrement.
Or il y a un lien entre la consommation de viande et le sacrifice… Toute la théorie du Judaïsme concernant la nourriture se trouve résumée dans le Sacrifice du Temple. Ce dernier est appelé Qorbann qui dérive de la racine Qarov signifiant s’approcher. Celui qui apporte un sacrifice manifeste par cela le désir de se rapprocher de l’Eternel c’est-à-dire de s’amender, de verser dans la droiture, la morale, l’éthique, la bienveillance, etc. Il en est de même pour la signification de la nourriture dans le Judaïsme. C’est pourquoi il est précédé par l’ablution des mains, par une prière particulière en fonction de ce l’on mange. Pour le Judaïsme toute la création est sacrée et attribue une fonction spirituelle à une action apparemment profane. Se nourrir est un acte sacré. Le Judaïsme dit : « la table sur laquelle en mange est identique à l’autel sur lequel on dépose le sacrifice » Se nourrir donc est un acte religieux et profondément spirituel. On mange comme on vit, en rendant grâce à D. ou en se goinfrant.
Pour le Judaïsme, le sacrifice est un moyen pour exprimer un retour à une vie morale, tout en permettant aux Cohanim (les Prêtres) de se nourrir.
Le sacrifice païen, quant à lui, avait pour but de calmer la colère d’une divinité. Il n’y avait pas de viande qui ne soit pas sacrifiée aux dieux païens dans l’antiquité. On « mangeait ses dieux ». Voilà pourquoi la cacheroute, pour ne pas participer à ce paganisme qui avait étal sur rue. Pour marquer la différence. Le dieu grec inspirait la peur. Les hommes devaient faire en sorte de ne pas provoquer sa colère c’est l’objet du sacrifice. Le Dieu des Hébreux ne peut être identifié à rien et n’a besoin d’aucun sacrifice.
Le Judaïsme veut des hommes qui se dominent et ne succombent pas à la tentation. En résumé, les sacrifices d’animaux sont tout d’abord l’expression de l’hommage rendu par l’homme à son créateur. Ils expriment aussi le désir d’élévation spirituelle. Le roi David, dans les Psaumes, exige la pureté morale et spirituelle pour approcher le Sanctuaire : « je pénètre dans ton sanctuaire avec crainte » (Ps 5, 8) « Qui peut monter sur la montagne de l’Eternel ? Celui qui a les mains propres et le cœur sincère » (Ps 24, 3-4). Les Prophètes sont aussi clairs: « L’obéissance à l’Eternel vaut mieux qu’un sacrifice, et la soumission, que la graisse des béliers » (I Samuel 15, 22).
Observons maintenant de quoi il s’agit d’un point de vue éthique et social.
On ne pêche jamais seul
Concernant le pardon accordé par les sacrifices notre Sidra semble monter graduellement. D’abord la Torah nous dit : « si c’est prêtre oint, qui a péché, au détriment du peuple ». Puis « Si toute la communauté d’Israël commet une erreur, de sorte qu’un devoir se trouve méconnu par l’assemblée, que celle-ci contrevienne à quelqu’une des défenses de l’Éternel et se rende ainsi coupable » et enfin : « Si un prince a péché ».
Chaque fois que le prêtre (littéralement : Ha-cohen ha-machia, le « prêtre-messie-oint d’huile ») ou toute la communauté pèche l’enjeu, cela prend une valeur symbolique pour tout « le peuple » ou « l’assemblée ». A plus forte raison s’il s’agit d’un nassi, c’est-à-dire un « prince » censé conduire et montrer le chemin à sa tribu. « Nassi » c’était le titre donné au dirigeant du Sanhédrin par exemple ou à Rabbi Yehuda qui a compilé la Mishna vers 220 !
Toutes ces expressions nous montrent, que le péché rédimé par les sacrifices du Temple ne sont pas une réalité individuelle mais collective. Le péché n’est pas une vague culpabilité individuelle mais une faute qui blesse la collectivité et les liens d’affection qui l’unissent. Celui qui commande doit montrer l’exemple sinon c’est toute la communauté qui pourrit. Une mauvaise pomme dans un panier de bonnes contamine les autres et pas l’inverse ! Si l’exemple des prêtres, de tout le peuple, des princes, juges… est mauvais c’est toute la communauté qui s’en inspire selon l’adage « on a les politiques qu’on mérite ! ». Ce que je fais, ce que tu fais entraîne tout Israël solidairement dans son alliance ou la rupture avec l’Eternel.
Quand on lit attentivement comment sont formulés les différents cas de péché on remarque le conditionnel pour les deux premiers : « Si le prêtre-oint a péché », « Si toute la communauté d’Israël commet une erreur»… mais le troisième cas concernant le nassi n’utilise plus le conditionnel : « Quand le nassi pêchera… ». Le Prince fera forcément le mal. La Torah constate ce fait : on ne peut pas briguer le pouvoir sans avoir quelques cadavres sur son chemin… La méfiance de la corruption inhérente au pouvoir est devenue comme la seconde nature des hakhamim. Le Pirqé Avot en témoigne : « Celui qui utilise la dignité du pouvoir en tombera » disait Hillel à l’époque d’Hérode le Grand qui avait fait alliance avec Rome (Pirqé Avot 6, 13) bref celui qui se sert au lieu de servir tombera tôt ou tard … Chémaya disait : « aime le labeur (mélakha), déteste l’honneur d’être un maître (rabanoute), et ne te fait pas voir parmi les puissants. » (Pirqé Avot 1, 10).
Le sacrifice agréable à Dieu, c’est un cœur brisé
Le grand-prêtre « appuiera sa main sur la tête du bouc » ; l’individu « appuiera sa main sur la tête de l’expiatoire », cette répétition montre que le sacrifice vise à réduire au plus possible la distance avec le Saint. Pour lui parler panim al panim , « visage contre visage », comme Moïse. Cette réalité est la même que celle de la orla (prépuce) de la circoncision ou celle de l’arbre. Il s’agit d’enlever ce qui fait obstacle, avec le Saint. C’est pour cela que le Grand-prêtre marchait pieds nu sur des dalles de marbre dans le Temple à Kippour. Ces signes extérieurs sont bien sûr le signe d’une réalité intérieur ce qui doit être « circoncis », proche de D. c’est le cœur.
Le taureau, la chèvre puis le bélier du sacrifice est choisi « tamim », sans défaut. Le mot est répété dix fois comme les dix paroles de la création ou les dix commandements. Il s’agit donc de rétablir l’alliance, de récréer l’homme (Dieu n’a nulle besoin de sacrifices !!!) en donnant ce qui nous est le plus cher, le meilleur, la bête sans tâche. Il s’agit de frustrer notre désir primaire, oral, celui de manger pour nous rendre vulnérables à la Parole de l’Eternel et aux autres. N’oublions pas que tous les biens des sacrifices du temple, les bêtes comme la fleur de farine, à la base, sont des biens consommables.
La Torah constate cet enfermement de notre désir sur nous-même qui va circulairement de nous à nous même en utilisant D. et les autres à notre service au lieu de les servir. Elle nous demande de donner le meilleur de ce que nous désirons, notre nourriture pour nous oublier au moins un peu. Le sacrifice est pédagogique. Comme vous le savez le Temple est détruit et le « sacrifice des lèvres » a remplacé ceux du Temple. Les mitsvoth, elles aussi sont notre pédagogue, elles éduquent notre désir pour qu’il devienne oblatif, qu’il se tourne vers l’Eternel et les autres. Vivre devant D. au lieu de se regarder vivre .
C’est le sens de « L’Éternel appela Moïse, et lui parla… » et du « Parle aux enfants d’Israël et dis-leur… »… des réalités orales. Le stade oral est le premier stade du développement du désir, celui du petit enfant avec sa mère qui veut se nourrir. L’homme est invité à quitter ce qu’il a de plus cher, comme dans le jeûne sa subsistance pour écouter l’Eternel et non plus sa petite voix intérieure qui lui dit qu’il est le plus beau, le centre de sa communauté et de l’univers. Rachi, mais aussi de nombreuses sources talmudiques et du Midrache nous disent que l’on n’entendait la voix de D. que dans la Tente d’assignation. Ce qui veut dire que l’homme doit se détourner de lui-même et revenir à l’endroit ou D. lui parle, à l’intérieur de lui-même. Alors il peut écouter une autre voix que la sienne et parler au nom du Saint.
Comme dit le psaume : « les sacrifices [agréables] à Dieu, c’est un esprit contrit; un cœur brisé » (Psaume 51, 19). Ce que réclame D. c’est notre cœur pas seulement nos sacrifices extérieurs ou les mitsvoth même si sans eux nous sommes incapables d’entrer dans la pédagogie de Dieu. Mais nous devons aller plus loin. Un autre psaume lui répond : « Tu ne souhaites ni sacrifice ni oblation, tu m’as percé des oreilles [pour entendre] tu n’exiges ni holocaustes ni expiatoires. Aussi je dis: Voici, je viens ! (hiné bati) » » (Ps 40, 7-8). Dieu exige le cœur. Nous-même. L’Eternel veut celui qui pratique la mitsva avec cœur, nishma.
Le temple a été détruit mais nous devons désormais offrir à l’Eternel le « sacrifice des lèvres »
