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Note en bas de page sur l’art et de l’Art brut en particulier

Dimanche, après voter, et avant qu’elle ne ferme, précipitez vous pour visiter l’exposition d’art brut organisée par la galerie Arthur Borgnis jusqu’à ce dimanche après-midi. Le thème en est les chiffres dans l’art brut et je vous présenterai quelques œuvre dans le prochain post.

Par exemple Adolf Wölfli (1864-1930) interné de 1895 à sa mort en 1930 en Suisse produit une oeuvre stupéfiante. Une cartographie mentale de son monde intérieur. Il dessine une épopée de sa vie la « Création géante de St Adolf » en recto, qu’il traduit en un langage que lui seul connait au dos de l’oeuvre. Un  chiffrage cryptographique de signes visuels de la musique qu’il entendait sous forme d’hallucinations auditives dans sa tête comme des oiseaux.

Arthur Borgnis

Verso : l’artiste a décrit l’oeuvre recto en une langue que lui seul connait.

Un monde étrange et émouvant que je vous présenterai plus en détail.


Note en bas de page à propos de l’Art

Andrée Putman avait appelé son premier cabinet ECART. Aux personnes qui ne comprenaient pas elle avait dit : « C’est l’anagramme de TRACE »

Une phrase magique de Erri De Luca dans Le Poids du papillon résume bien cela :

« Dans chaque espèce ce sont les solitaires qui tentent de nouvelles expériences. Ils forment un quota expérimental qui va à la dérive. Derrière eux se referme la trace ouverte. »

L’art est donc trace, écart, sanctification (qadosh) en hébreu (cf Maimonide qui dit que le devoir du peuple juif est de construire le sanctuaire, c’est-à-dire de faire de sa vie une œuvre d’art symbolique, un temple), ce qui sépare l’humain de son horizon spirituel, infini. Qui le dépasse et le fonde. Omniprésent et pourtant caché. Et dont l’humain n’est que la trace. L’art dé-signe en signant, d’ailleurs souvent sans signature puisque nous ne sommes que des passants. L’artiste est forcément à l’écart, donc l’idée d’en faire un objet de marché c’est-à-dire de le ramener dans le domaine de l’échange est forcément futile.

L’art (pas l’idole eidolon en grec, « image, qui vient du mot « voir ») est ce qui désigne l’humain dans l’humain, une désigne une idée de l’humain.

Depuis Lascaux l’être humain laisse une trace. Certains, les artistes, témoignent de l’activité de l’esprit de leur génération. Le Spirituel. Ils rappellent à leur contemporains une profondeur du monde et de ses capacités cognitives qu’eux-mêmes avaient oublié. Même si on peut traverser sa vie comme une mouche.

L’art brut, c’est-à-dire l’art des fous ! la production de grands schizophrènes, nous touche profondément, pourquoi ?

Si on regarde Van Gogh, surtout ses dessins, on retrouve la touche obsessionnelle de la peinture, comme piquée, pointillée du Champ de blé aux corbeaux. Mais Van Gogh n’est pas que schizophrène, il ne sombre pas dans son sujet, il met un écart, une distance qui lui permet encore de symboliser au bord du gouffre. Une conscience séparée.

Selon l’étude parue dans l’« International Journal of Bipolar Disorders »[1], sa consommation excessive de vin et d’absinthe aurait accentué chez lui « un trouble de l’humeur (probablement bipolaire) associé à des traits de personnalité limite, constituant une vulnérabilité sous-jacente bipolaires , sous-jacents depuis sa jeunesse […] il a vraisemblablement présenté deux épisodes de délire, probablement liés au sevrage alcoolique, suivis d’une aggravation avec de graves épisodes dépressifs (dont au moins un avec des symptômes psychotiques) dont il ne s’est jamais complètement remis, ce qui a finalement conduit à son suicide ». D’ailleurs peu importe, il reste l’œuvre et le spectateur dans les yeux de Van Gogh crée un univers cognitif qui le dépasse sans qu’il sache comment. Après Van Gogh l’humanité ne regardera plus jamais comme avant. Un écart s’est creusé, une limite a été dépassée pour tous, par le mérite d’un seul. On retrouve la fonction prophétique de l’artiste de Kandinsky dans Du spirituel dans l’art[2], du voyant comme on appelait les chamans ou les premiers prophètes en hébreu. « Roeh, [“Voyant”] c’est le premier nom que portaient jadis les prophète » souligne Adin Steinsaltz dans une note de La rose aux treize pétales (pg 22). L’artiste voit plus loin que les autres mais surtout plus profond, et… leur rend la vue. C’est la deuxième bénédiction juive du matin : « Béni sois Tu, ô Eternel qui ouvre les yeux des aveugles », qui suit celle ou on bénit de « donner au coq le discernement [la faculté cognitive de la compréhension] pour distinguer le jour de la nuit. On n’a jamais vu un poulet lire un journal ! Donc, comme dit Maimonide… si tu dis cela, ce n’est pas pour que D.ieu s’en occupe mais pour que tu le fasses ! L’art n’est donc pas une tache de « professionnels » mais la vocation humaine elle-même celle de « comprendre » pour « voir », de symboliser.

L’oeuvre n’est pas un selfie qui séduit (se ducere, en latin, conduit à soi) mais l’artiste s’efface et son oeuvre peut conduire (cum ducere, conduire ensemble) la société à une nouvelle compréhension commune. L’oeuvre d’art (le mishkane, « présence » de l’Omniprésent, dans la torah) ouvre les yeux de l’esprit et des émotions des humains, de manière irréversible depuis que l’humain porte ce nom comme un appel à l’être véritablement.

De « l’art brut » en particulier

L’Art brut, une qualification opérée en 1945 par Jean Dubuffet et dont aucun artiste ne se réclame, aussi appelé « l’art des fous » à ceci de particulier que l’artiste est comme disait Jean Dubuffet « indemne de toute culture artistique ».

Ce n’est pas un art cultivé, c’est-à-dire issu de la culture, de la tradition artistique mais qui se développe en marge d’elle.

Cet art ne peut pas être « branché » car ses auteurs sont débranchés, marginaux, isolés, autodidactes, parfois internés (hôpitaux psychiatriques, prisons…). Cet art nait là où on ne l’attend pas et pourtant il nous touche profondément émotionnellement.

Comme dit Jean Dubuffet : « L’art ne vient pas se coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom. Ce qu’il aime, c’est l’incognito, ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. »

Ces oeuvres qui ne sont destinées à aucune exposition, loin des salons, présentent seulement une fête jubilatoire dont leur esprit est le lieu et le notre aussi assez curieusement. On apprend beaucoup des fous sur les humains mainstreams que nous croyons être.

Probablement parce que l’humain se construit en bordure de la schizophrénie. Je m’explique.

Le sentiment de stabilité du moi repose sur la séparation d’avec le monde des choses. C’est cette rupture, cette clôture qui permet dans l’enfance de lancer le processus de symbolisation. L’ombilic qui symbolise la séparation avec le monde de la mère en est la trace, la cicatrice, la mémoire. Sans cette séparation la liberté d’aller et de penser est impossible. L’indistinction avec les objets environnant est la marque d’une existence pathogène, d’une confusion entre soi et l’environnement.

Le processus schizophrénique s’apparente à une régression « vers des modes primitifs de perception, de pensée et d’affectivité dans lesquels se joue un ‘‘syncrétisme’’ entre ces différentes sphères »[3]. Des sujets gravement atteints qui se sont résignés à être inacceptables aux yeux leur entourage développent une relation particulière à l’environnement non humain qui les rassure.

Le schizophrène se distingue du sujet sain dans le fait qu’il a dû chercher réconfort à un moment de son existence dans le monde non humain (la nature, les chiffres…) alors que d’autres ont trouvé secours dans des liens humains.

Harold Searles, dans sa thèse écrite entre 1951 et 1959 et publiée en 1960 aux Etats-Unis, soutient que l’élément non humain de l’environnement de l’homme forme l’un des constituants les plus fondamentaux de sa vie psychique : « Je suis convaincu que l’individu sent consciemment ou inconsciemment une parenté avec le non-humain qui l’entoure […] qui s’il s’efforce de fermer les yeux sur la force de ce lien, risque de compromettre sa santé psychique » [4].

Searles raconte la terreur d’une patiente schizophrène envahie par la peur d’être transformée en rocher, en vache, en arbre, en pierre. L’angoisse d’un effondrement dans le monde des objets qui l’entourent accompagne les états schizophréniques les plus graves.

Cette relation pathogène décrit a contrario le rapport sain à la nature et aux autres. La sortie du « syncrétisme » avec les objets qui est la condition du sujet sain. Une mise à l’écart qui ne s’accompagne pas d’un effacement psychique du monde non-humain. 

C’est probablement ce que nous ressentons dans les œuvres de ces personnes qui pour ne pas sombrer ont projeté devant elles un monde de création. Ce qui est peut-être le projet de tout être humain aux portes de la perception.

Huxley raconte sa révélation dans Paradis et enfers, aux portes de la perception :

Un être humain comprend ce qu’on pourrait appeler un Ancien Monde, celui de la conscience personnelle et, plus loin, séparé, du premier par l’océan, une série de Nouveaux Mondes : les point trop lointaines Virginie et Caroline du subconscient individuel et de l’âme végétative. Plus loin encore s’étend le Far-West de l’inconscient collectif avec sa flore de symboles et ses tribus aborigènes d’archétypes… Enfin, par-delà un autre et plus vaste océan, se trouvent les Antipodes de notre conscience quotidienne, le monde de l’Expérience Visionnaire. Si vous visitez la Nouvelle-Galles du Sud, vous y rencontrerez des marsupiaux sautillant à travers la campagne. Et si vous visitez les Antipodes de l’esprit, vous rencontrerez toutes sortes de créatures au moins si étranges que les kangourous. Ces créatures, vous ne les avez pas davantage inventées que les marsupiaux. Elles mènent leur existence dans une complète indépendance. L’homme ne peut en prendre le contrôle. Tout ce qu’il peut faire est de voyager vers l’équivalent mental de l’Australie et d’observer autour de lui »[5]

Dans un prochain post je vous présenterai quelques unes de ces œuvres grâce à mes amis Myriam Ilouz et son mari Arthur Borgnis.

[1] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7604278/

[2] Dans Du spirituel dans l’art (1911), Wassily Kandinsky développe une idée centrale : l’artiste a une fonction prophétique dans la société. Il perçoit des vérités invisibles (spirituelles, intérieures), il les traduit en formes et couleurs, il annonce ce que la société comprendra plus tard.

[3] Searles, Idem pg. 141.

[4] Harold Searles, L’environnement non humain, Tel, Gallimard, 1986, pg. 27

[5] Aldous Huxley, Heaven and Hell, in The Doors of Perception, New York, Harper Colophon Books, 1956, p. 84-85.

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