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Français juifs, « Lost in translation » au pays de Balzac

Une histoire vraie…

La scène se déroule en 1990 dans un hôtel particulier de l’avenue Charles Floquet à l’ombre de la Tour Eiffel. Grand jour, pour cette famille ashkénaze dont les héritiers ont usé leur bras de chemise dans la banque familiale née l’année néfaste du Front Populaire. 1936, une date qu’on ne prononce pas, même en famille. Ce jour-là, on marie la fille de la famille avec un jeune médecin radiologue très prometteur issu d’une famille juive marocaine.

Vers midi, les invités commencent à affluer sous les hauts plafonds de l’hôtel particulier. La maîtresse de maison, vêtue avec cette élégance souveraine qui distingue les femmes de la grande bourgeoisie parisienne lorsqu’elles veulent rappeler leur rang sans paraître y penser, reçoit les invités. Dont cette famille de Marrakech tous plus ou moins cousins du nouveau marié, elle n’arrive pas bien encore à les identifier.

L’Oncle David, traiteur de son état dans le marais (Tout le monde le connait : c’est lui qui a inventé le tarama cacher au Cognac !) lance une main toute commerciale : « Ah je ne peux pas vous serrer la main, vous voyez bien que je suis occupée. »

Les yeux écarquillés de tant d’espace et de richesse les marrakchis se répandent dans les étages. On les fait suivre par des domestiques… pour qu’ils ne volent pas les tableaux de maîtres ! Et pourquoi pas les petites cuillères en argent ? Heureusement la plupart d’entre eux ne sont invités qu’au Cocktail. Mais Madame est occupée, elle se précipite en cuisine pour surveiller la cassolette de « Jacques ». Il s’agit de Jacques Toubon, député pour la dixième circonscription de Paris promis à grand avenir ministériel chuchote-on :

« Juste à poinnnnt, Jacques n’aime ni trop chaud ni trop froid Géraldine !!! »

Le rabbin vient de faire un grand discours à la synagogue apprécié de tous pour son poids de vérités ultimes. « Abraham, Isaac et Jacob mes frères… c’est ainsi, marqué dans la Torah ! aussi vrai que deux et un font trois ! la patience héréditaire paie ! »

C’est probablement ainsi qu’on fait la deracha en Europe se disent les marrakchis tous nés au Mellah et ici depuis une génération. Au moins l’oncle David n’a pas fait l’erreur de ces fiançailles sous un soleil de plomb en plein mois de juillet. Il y était venu en chemise à carreaux à manches courtes : « Ribbono Chel Olam  (‘Maître du Monde’) ! lui a hurlé le fiancé radiologue, ayant oublié toute retenue ashkénaze. Comment vais-je pouvoir présenter ce blédard comme  mon oncle ! »

Le rabbin né à Oran au lieu de s’étendre sur les vertus conjugales, sur les devoirs mutuels des époux ou sur les promesses de l’avenir, a consacré l’essentiel de son allocution à célébrer l’œuvre séculaire de cette famille, la lente accumulation d’un patrimoine édifié pierre après pierre, contrat après contrat, génération après génération. C’était moins une bénédiction nuptiale qu’un dépôt de comptes annuel dont il serait le commissaire aux comptes. Il virevolte maintenant de convive en convive une flute de champagne à la main envoyant des baisers aux anges. L’amiral Bloch, ami du père de la mariée décédé, mais aussi « grand ami » du Général de Gaulle, a fait le déplacement. On présente ses hommages au jeune marié et médecin radiologue, au nom arabe imprononçable, ami à la faculté de Médecine du fils Weil, des collants du même nom nés en 1927 dans le Gard (les collants pas le médecin !). Le jeune Rubempré fait maintenant partie d’un autre monde. Fini la dafina et les longues tables du Shabbat suivies d’une sieste pantagruélique. Deux harengs froids et une pomme de terre tiède et pour les fêtes : gefilte fish (carpe farcie) et Apfelstrudel.

C’était un de ces grands jours dont les familles riches conservent pieusement le souvenir dans leurs archives domestiques, avec des albums photos jaunis dans les greniers, comme les maisons nobles de terroir reculé gardent les armes d’un ancêtre illustre, avenue Charles-Floquet, à l’ombre de la tour Eiffel.

Et tandis que les domestiques circulaient silencieusement parmi les convives, tandis que les verres s’entrechoquaient sous les éclats des conversations, chacun pouvait contempler, sans toujours en avoir conscience, l’une de ces alliances dont Paris possède le secret : l’union de l’argent ancien et de la réussite nouvelle, de la fortune héritée et de la fortune conquise.

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