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La sexualité selon la « Lettre sur la Sainteté » (Kabbale – XIII ème siècle)

La fiancée juive, Rembrandt

La Lettre sur la sainteté (Iggeret ha-Qodesh), un texte kabbalistique du XIIIᵉ siècle, écrit en Espagne entre 1290 et 1310, en 6 chapitres, sous la forme d’une épître adressée à un ami, traite des relations sexuelles et de la procréation.

Elle surprend par la profondeur et la modernité de son approche de la sexualité. Loin d’une vision archaïque ou strictement normative, ce texte développe une conception de l’acte sexuel fondée sur le « consentement » selon ses propres mots. L’accord intérieur des partenaires, la reconnaissance de leur subjectivité respective étaient ce concept central. À bien des égards, cette pensée médiévale anticipe des notions que l’on considère aujourd’hui comme caractéristiques de la modernité morale et psychologique.

Dans cette œuvre, le rapport sexuel n’est pas réduit à un acte biologique ni même à l’accomplissement d’un devoir conjugal. Il est conçu comme une rencontre entre deux intentions (kavana). La transparence à Dieu de la relation comme dans l’exécution de la mitsvah dépend de l’intention. Lorsque ces intentions ne sont pas accordées — lorsque le désir n’est pas pur, pas partagé, lorsque l’un agit dans la précipitation ou la contrainte, lorsque la femme est endormie ou non disposée — l’acte perd sa valeur spirituelle : la Shekhina, la présence divine, s’en retire.

Le consentement n’est donc pas envisagé comme une simple permission extérieure, mais comme une condition ontologique de l’acte lui-même. Sans accord intérieur, il n’y a pas véritablement relation.

Cette exigence va de pair avec un refus explicite de toute forme d’objectivation du corps féminin. Le texte condamne la brutalité, la violence verbale ou physique, mais aussi les formes plus subtiles de domination, comme la satisfaction unilatérale du désir masculin. Il reconnaît à la femme une intériorité propre, une pensée, une intention qui doivent être prises en compte. L’homme y est la Khorma, la sagesse mais la femme est l’intelligence. Et sans cette conjonction la Shekina s’absente. La relation devient alors non pas un feu divin mais un feu dévorant esh esh, qui détruit le couple.

L’idée selon laquelle « sa pensée n’est pas en accord avec ta pensée » suffit à invalider l’acte marque une reconnaissance remarquable de la subjectivité féminine pour une époque médiévale.

La lettre sur la sainteté accorde à la corporéité une place centrale. Elle n’est en rien un mépris du corps car tout ce que Dieu a créé est bon (Genèse) , donc c’est l’intention humaine qui rend ses actes bon ou mauvais.

La Lettre sur la sainteté parle donc concrètement du corps et accorde au désir féminin un rôle fondateur. Elle recommande que la femme « émette sa semence la première », faisant de son désir la matière première de l’engendrement. L’homme n’est pas présenté comme celui qui prend ou impose, mais comme celui qui éveille, accompagne et répond. Le désir féminin n’est ni marginal ni toléré à titre accessoire : il est constitutif de l’acte juste et fécond. Une telle conception inverse les schémas patriarcaux dominants et confère à la femme un rôle actif dans la dynamique sexuelle et créatrice.

Cette pensée est également étonnamment proche de certaines intuitions modernes sur la dimension psychique de la sexualité. Le texte affirme que la pensée et l’intention au moment de l’étreinte influencent la « forme » transmise à la semence. Autrement dit, l’engendrement ne relève pas uniquement du biologique : il est marqué par la qualité du lien, de la présence psychique et de l’orientation intérieure des partenaires. Cette idée préfigure des conceptions contemporaines de la transmission psychique, de la psychosomatique ou encore de l’importance de l’environnement émotionnel dans la filiation.

Enfin, la modernité de cette approche tient à son caractère profondément relationnel. Il ne s’agit pas d’appliquer mécaniquement des règles, mais de développer une capacité de discernement, une attention à l’autre, au moment, à la réciprocité du désir. Là où certains discours contemporains réduisent le consentement à un accord formel ou juridique, la Kabbale du XIIIᵉ siècle en propose une conception exigeante et intégrale : consentement du corps, de l’esprit, du désir et de l’intention.

Ainsi, loin d’être un vestige du passé, cette approche kabbalistique apparaît comme étonnamment actuelle. Elle conçoit la sexualité comme une rencontre de sujets libres et désirants, dont l’accord intérieur conditionne la dignité, la fécondité et la portée même de l’acte. En ce sens, elle ne précède pas seulement la modernité : elle la défie encore.

En voici un extrait traduit par Charles Mopsik :

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 » Il convient donc que l’homme engage sa femme par des paroles appropriées, certaines évoquant la volupté, d’autres évoquant la crainte du Ciel. Qu’il converse avec elle au milieu de la nuit ou à l’approche de son dernier tiers, comme nos maîtres disent dans le traité Berakhot :

Lors de la troisième veille, la femme converse avec son époux et le nourrisson tête le sein de sa mère. Qu’il ne la pénètre pas contre son gré et qu’il ne lui fasse pas violence parce que si la relation sexuelle n’est pas accomplie, parce que si elle n’est pas accompagnée avec beaucoup de désir, d’amour et de liberté, la Chekhina n’y est pas présente. Cela parce que son intention à lui est le contraire de son intention à elle et que son esprit n’est pas d’accord avec le sien. Il ne faut pas se quereller avec elle ni la frapper à propos du rapport sexuel, comme nos maîtres disent dans Yoma :
« Comme le lion rugit et dévore sans honte, l’homme insulte frappe [sa femme] et [la] pénètre sans éprouver de honte. »
En revanche, il sied d’attirer son cœur par des paroles de grâce et de séduction, et par d’autres choses convenables et apaisantes, afin que tous deux aient une même intention, dirigée vers le Ciel. Il ne faut pas non plus pénétrer la femme quand elle est endormie, parce qu’il n’y a pas eu accord unitaire des deux et que sa pensée n’est pas en accord avec ta pensée. Mais il faut la réveiller en manifestant bienveillance et désir, comme nous l’avons dit.

Pour conclure : lorsque tu te verras toi-même disposé à faire usage de ton lit, fais en sorte que la disponibilité de ta femme soit en accord avec la tienne et ne te dépêche pas de satisfaire ton désir et d’éveiller sa force, afin de rendre ta femme réceptive. Introduis-toi par la voie de l’amour et du consentement de façon qu’elle voie à émettre sa semence la première¹³⁷, pour que sa semence à elle soit comme la matière et ta semence à toi comme la forme, ainsi qu’il est dit : « Une femme qui fera semence engendrera un mâle » (Lév. 12:2). Tu sais déjà ce que nos sages ont dit sur ce hassid qui, lors des relations sexuelles, découvrait un palme, en recouvrait deux autres et dont la femme disait qu’il ressemblait à quelqu’un contraint par un démon ; c’est-à-dire qu’il ne visait pas seulement la jouissance des ébats mais qu’il était à ses yeux semblable à celui qui s’occupe d’une chose qui ne relève pas de sa profession et qui était mis dans l’obligation de la mener à son terme à cause du « moment » et de sa prescription énoncée dans la Torah. Réfléchis à cette vision grandiose et tu verras comment ce hassid y investissait une intention élevée et comment son action se portait tout entière vers le Ciel et vers le parachèvement d’un commandement.

S’il en est ainsi, de tout ce que nous t’avons appris dans les chapitres précédents et dans celui-ci, tu devras déduire de nombreux éléments que nous n’avons pas mentionnés, tu rassembleras le tout et de toi-même tu appréhenderas le style de conduite que l’homme doit adopter au moment du rapport sexuel, [qui doit être] encore plus empreint de pudeur que celui dont tu uses le reste du temps, lors du manger et du boire et des autres servitudes matérielles. Car c’est suivant la pensée que tu adoptes au moment de l’étreinte que la forme affectera la goutte de semence. Tel est le secret du verset : « Engendrements d’Isaac fils d’Abraham, Abraham engendra Isaac » (Gen. 25:19). Après que le Nom, béni soit-Il, lui eut annoncé : « Sarah, ta femme, t’enfantera un fils etc., et j’établirai mon alliance avec lui » (ibid. 17:19), Abraham se concentra au moment de l’étreinte et attacha sa pensée aux [réalités] supérieures et lia à elle son intention et sa pensée.

Cette pensée est exercée par tous les autres hassidim, hommes de coeur. »

(Traduction Charels Mopsik, Verdier 1993)

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