Lettres séfarades : quand les juifs parlaient arabe

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Le Rav Harboun m’a confié un petit livre étrange avant de partir à Jérusalem. Comme on peut lire en haut de page c’est un livre du Rambam, (l’acrostiche de ‘Rabbi Moshe Ben Maimon’), Maïmonide, né à Cordoue en 1135 et qui erra en Espagne et à Fès au Maroc puis vécut 40 ans en Egypte. Maïmonide, le plus grand maître du judaïsme, médecin, talmudiste , théologien… dont la tradition dit « De Moïse jusqu’à Moïse, il n’y eut personne comme Moïse » et à qui on se réfère constamment.

Il s’agit des règles du shabbat par Maimonide.

Rambam Halakhot Chabbat
Rambam Halakhot Chabbat (« Maïmonide, les règles du shabbat »)

Mais le plus drôle c’est qu’on trouve au milieu de la page en lettre hébraïques, m’a fait remarquer mon ami, une inscription en lettres hébraïques mais en arabe : tafsir biarabia. « Commentaire en arabe ».

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L’arabe était la lingua franca des rives de la Méditerranée mais l’usage de ses caractères est prohibé au non musulmans ; l’hébreu était alors l’une des deux langues savantes de l’Europe occidentale. L’arabe était donc devenu la langue vernaculaire des séfarades utilisée aussi pour leurs écrits scientifiques, philosophiques. Dès la seconde moitié du IXe siècle, la plupart des textes juifs en prose, sont écrit directement en arabe.

Tafsir biarabia « le commentaire en arabe » Dans le monde musulman le mot tafsir (تَفْسِير tafsīr, « interprétation ») désigne le commentaire. (voir ici ). Ce mot est aussi utillisé pour l’interprétation du Coran (voir ici)

Il faut dire que la plupart des grandes œuvres sépharades ont été écrites… en arabe. Ainsi, Le Moré Névoukhim, le « Guide des Egarés » de Maimonide, ses épitres (Iggérot),  ont été écrit en arabe. Le Hak-Kûzari « Livre des arguments et des preuves pour le défense de la foi méprisée » (vers 1140) de Judah Ha-Levi est aussi écrit en arabe. Saadia Gaon (Sa`īd ibn Yūsuf al-Fayyūmi  en arabe) qui vit en Egypte et en Babylonie au Xème siècle écrit en arabe. Toute la poésie hébraïque de l’époque s’écrit en langue arabe.

saadia-gaon

On écrivait donc en judéo-arabe (arabe en lettres hébraïques) :

More-Nevuchim-Yemenite
Manuscrit en judeo-arabe du Guide des perplexes Yémen, XIII ou XIVe siècle

 

Quitte à traduire ensuite en hébreu :

Le Guide des Égarés ms. hébreu, XIVe s., Majorque, 1352 traduction de Samuel Ibn Tibbon Bibliothèque nationale de France département des manuscrits © cliché Bibliothèque nationale de France

 

En réalité l’histoire permet de prendre du recul. Les musulmans ont longuement étudié Maïmonide, appelé en arabe Abou Amram Mousa Maïmoun Obad Allah, tout comme Thomas d’Aquin qui le cite en permanence dans sa somme théologique en l’appelant « l’aigle de la synagogue ». Juifs, chrétiens et musulmans ne sont pas nés pour se détester. On ne nait ni juif, ni chrétien ni musulman, on nait dans l’humanité disait Leibovitz. Voilà ce qu’écrivait Maîmonide, en hébreu :

Malgré tout, les pensées du Créateur du monde sont impénétrables pour l’homme, notre conception et notre pensée sont différentes de la sienne. En effet, toutes ces choses-là concernant Jésus le nazaréen, et l’Ismaélite qui vint après lui [Muhammad], ne sont venues qu’afin de préparer le chemin pour le roi Messie, pour améliorer le monde entier à servir Dieu ensemble : Alors je transformerai les peuples d’un langage commun pour que tous invoquent le nom de l’Eternel et le servent d’un cœur unanime [1]

Moïse Maïmonide, Mishné Torah (lois des Rois 11, 4).

[1] Livre de Sophonie 3,  9.

3 commentaires sur « Lettres séfarades : quand les juifs parlaient arabe »

  1. bonjour!
    merci pour tout ce que vous transmettez et qui nous enrichit!
    Ma curiosité a été un peu frustrée quand je ne trouve pas écrit en caractères arabes « tafsir biarabia »sur la page de Maïmonide « règles pour le shabat », comme vous le mentionnez. Peut-être cette photo est celle d’un livre pour lecteur ashkénase, donc probablement non arabophone.
    Peut-être pourrez-vous me renvoyer à un site qui montre ce détail d’écriture important de Maïmonide.
    Merci pour votre réponse.
    M.Thérèse VERRY

    1. Chère Madame, J’ai introduit dans mon post des détails de la page qui illustrent cela ainsi que la version judéo-arabe du Guide et hébraïque.
      Bien cordialement. DL

      1. cher Monsieur, excusez-moi, j’ai bien relu votre texte et je n’avais pas lu assez attentivement, vous ne dites pas que tafsir biarabia doit figurer en caractères arabes, mais qu’il s’agit d’une expression en arabe, transcrite avec l’alphabet hébreu.
        je suis une fervente du tissage entre les deux langues cousines (MATROUZ le chant vivant des langues croisées Simon Elbaz CD ALCD 245 M7 853 Al Sun Mais vous connaissez sans doute ces très belles chansons!
        Merci beaucoup pour les images.
        C’est un enrichissement d’étudier l’hébreu biblique avec sous les yeux de tels documents!
        M.T.V

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