Celui qui a été à Marrakech sans visiter le Mellah n’a rien vu. C’est là qu’est né mon maître le Grand Rabbin Haïm Harboun…


… mais aussi toute la belle-famille de mon épouse alors que son grand-père Elie Bohbot (photo) était le président de la communauté.

Je me suis donc rendu en pèlerinage au Mellah et ensuite sur la tombe de nos Sages (prochain post).







Le mot « Mellah » dérive de « Melh » mot arabe qui signifie « sel ». Ce sel servait à conserver les têtes des ennemis empalées que les soldats et guerriers musulmans ramenaient de leurs batailles. Cette tâche de conservation des têtes était il y a quelques siècles imposée aux juifs.

Le Mellah est fermé par un rempart qui était moins destiné à le protéger de l’extérieur, que de constituer une démarcation entre la ville impériale, musulmane et prospère et le ghetto juif. Vers 1930 le quartier juif sortait largement des limites imposées par les remparts et s’étendait sur une portion importante de Marrakech. Le Mellah avait plusieurs entrées. Le soir venu, toutes les portes étaient fermées. Seule la porte principale restait ouverte, gardée par la police du pacha qu’on appelait les Mokhazni.










À l’entrée principale, on pouvait voir les boutiques étroites où l’on trouvait toutes sortes de tissus. Des dizaines d’échoppes bourrées de rouleaux de tissu dans un désordre indescriptible.
Ce qui frappe d’abord et que m’avait raconté le Rav Haïm c’est l’étroitesse des rues. Il me disait : « On jouait dans la rue ou coulait un ruisseau d’urine au milieu mais si un âne traversait on ne pouvait pas le croiser ! » Exagération probable mais souvenir certain.



Le Mellah était un espace surpeuplé dans les années 30 à 50. Les maisons avec une cour et des chambres autour n’offraient que peu d’intimité. Les odeurs de chaque plat se répandaient dans toute la maison, puis dans la rue et chacun connaissait le menu de ses voisins. Les rumeurs aussi se répandaient à la même vitesse mais plus loin ! Le Rav Haïm raconte dans son livre Le rabbin aux mille vies :
Le Mellah était un quartier fermé, entouré d’un vieux rempart couleur d’argile.
L’intérieur était tout à fait sordide, avec des maisons en torchis. Un entrelacs de ruelles étroites et obscures où se tenaient nombre de synagogues. Au nord, habitaient les familles « riches » qui possédaient des maisons à deux étages et un petit patio où, grand luxe, se tenait une fontaine entourée de quelques plantes. Mais la plupart des maisons peintes à la chaux n’avaient pas de carrelage, elles ne jouissaient pas d’électricité bien sûr. On économisait tout et surtout l’huile des lampes. La pauvreté, la misère, les maladies et la mort régnaient en maîtresses dans cette promiscuité totale et les juifs ne faisaient que maintenir une apparence d’élégance en raison de leur fierté.
Les Juifs du Mellah comme tous les Marocains de l’époque se battaient contre la misère avec ce qui leur restait : de l’humour. Il n’y avait ni Etat civil, ni hôpitaux, ni service militaire ni retraite.

La dynastie Pinto remonte à Rabbi Haïm Pinto (1743–1845), connu pour ses enseignements kabbalistiques et ses actes de piété. Il fut le principal rabbin d’Essaouira et est enterré dans le vieux cimetière juif de la ville. Sa Hiloula y attire des fidèles du monde entier.
Ici sa majesté Mohamed VI comme ses ancêtres royaux descendants du Prophète ont tous protégé les juifs qui lui vouent une fidélité absolue. Voici un photo du Rabbin Yossef Pinto avec le roi Mohammed VI lors de leur première rencontre.

À Marrakech, la famille Pinto a continué à jouer un rôle central dans la vie spirituelle de la communauté juive. Des synagogues et des institutions éducatives ont été établies sous leur direction, renforçant la pratique religieuse et l’étude de la Torah dans la région.
Voici la maison de Rabbi Its’hak Pinto, souvent désigné comme « le deuxième » à Marrakech, qui était l’un des descendants de cette lignée. Bien que les détails précis de sa vie à Marrakech soient moins documentés, il est reconnu pour avoir perpétué les traditions spirituelles et les enseignements de ses ancêtres.












Le grand-père paternel du Rav Haïm était le Rabbi Haïm Corcos : un illustre rabbi dans le Mellah. Redonnons la parole au Rav Haïm :
Assurer un avenir à un enfant ? L’idée n’effleurait même pas les parents. Pour ces derniers, la Torah était tout, dirigeait tout, conduisait à tout. Les parents au Mellah à cette époque n’avaient donc aucune notion d’éducation. Et ceci pour plusieurs raisons. La première était la nécessité de vivre. Tout le temps éveillé était consacré à maintenir en vie l’existence
physique de l’individu. Chaque famille se débrouillait comme elle pouvait pour trouver de quoi survivre. La deuxième raison est que l’éducation se faisait dans les ruelles étroites du Mellah. On était avant tout un enfant du Mellah avant d’être l’enfant de ses parents
Et il poursuit :
Quelles que soient les difficultés de la vie au Mellah, la vie, en mon temps, dans les années 30-40 était supportable. La situation des Juifs avait évolué favorablement, par rapport au passé.le Mellah était une véritable serre pour la vie juive, un lieu protégé où aucun étranger ne pouvait nous faire de mal. La solidarité était de rigueur dans tout l’espace du Mellah. On y jouait librement dans les rues étroites. Il donnait le sentiment de constituer une véritable matrice bien protégée… aucun enfant ne pouvait se perdre, car, n’importe quelle famille pouvait le prendre en charge, en attendant de le rendre à ses parents.
Les Musulmans en général appréciaient les échanges avec les Juifs, disait le Rav Haïm, mais il régnait au Mellah une méfiance tenace à leur égard. À cause de l’angoisse structurelle
du Juif, et du statut de dhimmi que l’Islam lui réservait.
Ce statut imposait aux Juifs beaucoup d’interdictions et de restrictions qui, bien heureusement, n’ont pas toujours été appliquées.



Au bout de ma rue, il y avait une échoppe avec des sacs remplis de plantes séchées, disposés dans un désordre indescriptible. Chaque maladie avait sa plante pour être soignée et les mères les connaissaient parfaitement. Mais le nombre de maladies dépassait, hélas ! de loin, le nombre de plantes !
Un jour j’ai vu mon Rav Harboun mettre des gouttes dans ses yeux.

Le Rav Harboun m’a expliqué ce que rapporte Alfred Goldenberg, son ancien directeur du cours complémentaire de Marrakech où le Rav Harboun sorti de son Mellah enseignait l’hébreu moderne :
« Une des maladies la plus répandues était le trachome. Il attaque les yeux, rougit le bord des paupières et conduit peu à peu à la cécité. Il est favorisé à Marrakech par la poussière soulevée par le sirocco, vend chaud et rouge qui arrive du Sahara, après être passé par-dessus les barrières montagneuses de l’Atlas. Les palmiers sont furieusement secoués par le vent. Que de fois nous rencontrions dans les ruelles une file d’aveugles, se tenant par la main, demandant l’aumône en chantant une lancinante mélopée. »
Rav Haïm commentait :
La mort était présente à un tel point dans la conscience des Mellahites qu’ils donnaient l’impression d’être totalement indifférents à la souffrance. Mais ce semblant d’indifférence, était en fait une manière de se protéger émotionnellement, pour ne pas permettre au mauvais oeil d’exercer, une fois encore, son influence malfaisante.
On peut encore voir ces échoppes et y acheter un canoun (réchaud à charbon) pour y bruler des herbes contre le mauvais oeil, pour être prospère ou défier les mauvais esprits (jnoun). on y trouve des poudres pour maigrir… ou pour grossir, soigner les verrues ou le mal de l’âme.










Le S’hour : à gauche de la racine de Sarghina, un plante sauvage bien connue des herboristes traditionnels encore aujourd’hui… contre les mauvais esprits (jnouns) et à droite pour la fortune…
… on les brule avec un charbon en braise sur un canoun et ça sent comme une résine d’encens très forte et acre (j’ai essayé !) :

Comme le Mellah ne disposait pas d’eau courante. Chaque maison avait son puits d’où
l’on tirait de l’eau pour la vaisselle et les toilettes. Quant à l’eau potable, il fallait aller la puiser à la fontaine centrale du Mellah. Cette place s’appelait d’ailleurs « la place de la fontaine », Dar sekaya. Chaque logement disposait de plusieurs jarres dans lesquelles on stockait l’eau
provenant de la fontaine centrale. Les marchands d’eau potable, chargés de remplir les jarres, se servaient d’une outre en peau de chèvre pour transporter l’eau.
Les musulmans avaient le monopole de la distribution de l’eau. Tous les vendredis, ils venaient présenter leur facture, basée sur la somme de grabi qu’ils avaient transportés et versé dans les jarres de chaque famille. La confiance était de rigueur dans tous les rapports entre les habitants du Mellah et les Musulmans.
Le vieux murs du Mellah raisonnent encore des cris passés des porteurs d’eau des ferblantiers ou des enfants des heder (chambre) ânonnant la Torah apprise par cœur. On se souvient des métier à tisser et des multiples échoppes de tailleurs ou de bijoutiers.
On chante encore dans notre prière des airs inventés ici. Et ici l’âme vibre encore du judaïsme marocain protégé par les souverains du royaume chérifien, vrais fils du Prophète et protecteurs des enfants d’Abraham. L’âme marocaine est joyeuse comme celle des juifs qui ont vécu et qui vivent encore ici comme des personnes de notre famille.
Mon chemin m’a mené du monastère au judaïsme d’un rabbin marocain né au Mellah, les ancêtres de mon épouse y ont vécu. Certains étaient des Rakham comme son grand père maternel Yair Sebag à la fois commercant et enseignant des lois des Chohatim (abattage rituel).
Ici juifs et musulmans vivent en paix et en amitié. C’est probablement un des derniers endroits au monde. Le matin et le soir l’appel du muezin saisit les âmes et appelle au Trés Haut. Ici une disciple du Rav Harboun, mon amie Françoise Atlan a chanté en hébreu devant sa majesté le Roi et le pape François accompagnés d’un muézin de Casablanca.
Grand honneur à ce bienheureux Roi. Et que l’Eternel, béni soit-il, bénisse tous les enfants du Roi des rois au Maroc .

Voyage apostolique du Pape François au Maroc les 30 et 31 mars 2019.




































