Rav Haïm Harboun, une enfance au Mellah de Marrakech

Mon ami le Rav Haïm Harboun a vécu tellement de vies que lorsque je rencontre un vieux monsieur il me dit : « Oui c’est lui qui m’a circoncis,… qui m’a appris à lire,… qui m’a emmené pour la première fois en colonie de vacances,… … qui nous a mariés ». Voici le Premier chapitre de son livre « Le rabbin aux milles vies « , (Lemieux Editeur, 2017) qui raconte son enfance dans les années 30 dans le Mellah de Marrakech.

Marrakech – Mellah – Hamsa (Main contre le haïn hara – mauvais oeil)
Cigognes à Marrakech
Marrakech, Mellah vers 1930

Les Lamentations de ma naissance

Lorsque je suis né, tout le monde pleurait.  C’était un jour de tristesse, de lamentations, de larmes, de souffrance, une journée historique du calendrier hébraïque.

Pyoutim : Eliahou Hanavi

J’avais eu la bonne idée de sortir mon nez en ce monde un neuf Av au matin, Jour anniversaire de la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70 de notre ère, tout le monde juif pleurait. Comme tous les hommes du Mellah, mon père était à la synagogue pour prier, lire des élégies et déverser des flots de larmes. Il ne versa donc pas de larmes de joie en voyant son dernier fils et quatrième enfant que ma mère lui avaitdonnés. Il était trop préoccupé à chanter ces élégies élaborées à travers les siècles, à la suite des pogroms, et des persécutions qui ont décimé le peuple juif. Chaque fois qu’une communauté juive était victime de massacres. Les Sages d’Israël consignaient sous forme d’élégies les traces de ce massacre. C’est notamment ce qui s’est passé lorsque les croisés avaient traversé l’Allemagne en 1097, et avaient rasé la ville de Mayence, détruisant du même coup, la population juive de la ville. Les élégies sont des poèmes qui retracent, avec émotion, des événements tragiques de l’histoire du peuple juif. Ces élégies ne peuvent pas laisser insensible un être humain, tellement elles véhiculent sa souffrance et ses blessures. Lorsqu’on lisait ces poèmes, on se mettait, par empathie avec ceux qui étaient brûlés dans leurs maisons ou égorgés, et cela nous faisait monter les larmes aux yeux. Certains fidèles dans la synagogue pleuraient à chaudes larmes.

Pyoutim : Libi Ouvssari

J’avais eu la bonne idée de sortir mon nez en ce monde un neuf Av au matin, Jour anniversaire de la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70 de notre ère, tout le monde juif pleurait. Comme tous les hommes du Mellah, mon père était à la synagogue pour prier, lire des élégies et déverser des flots de larmes. Il ne versa donc pas de larmes de joie en voyant son dernier fils et quatrième enfant que ma mère lui avaitdonnés. Il était trop préoccupé à chanter ces élégies élaborées à travers les siècles, à la suite des pogroms, et des persécutions qui ont décimé le peuple juif. Chaque fois qu’une communauté juive était victime de massacres. Les Sages d’Israël consignaient sous forme d’élégies les traces de ce massacre. C’est notamment ce qui s’est passé lorsque les croisés avaient traversé l’Allemagne en 1097, et avaient rasé la ville de Mayence, détruisant du même coup, la population juive de la ville. Les élégies sont des poèmes qui retracent, avec émotion, des événements tragiques de l’histoire du peuple juif. Ces élégies ne peuvent pas laisser insensible un être humain, tellement elles véhiculent sa souffrance et ses blessures. Lorsqu’on lisait ces poèmes, on se mettait, par empathie avec ceux qui étaient brûlés dans leurs maisons ou égorgés, et cela nous faisait monter les larmes aux yeux. Certains fidèles dans la synagogue pleuraient à chaudes larmes.

Le jour de ma naissance mon père avait les larmes aux yeux… comme la plupart des fidèles de la synagogue. Pas à cause de ma venue au monde, mais à cause de la souffrance endurée par notre peuple. Je ne lui en veux pas, mais je pense, tout de même, qu’il aurait pu faire l’effort d’aller voir ma mère.

Mon père était, ce qu’on appelait chez nous, un tsadiq. Il avait une telle foi et un attachement à la Torah, que pour lui, en restant à la Synagogue, alors que ma mère éprouvait une grande souffrance à la suite de l’accouchement, cela constituait une protection efficace pour ma mère ; car la prière viendrait à son secours et aucun mal ne pourrait l’atteindre.  Enfin, c’est ce qu’il croyait.

Il n’y avait pas d’hôpital dans le mellah, donc pas de maternité. A l’époque, les accouchements se passaient exclusivement au domicile de la femme enceinte. Je suis venu au monde dans une grande chambre où nous étions déjà cinq avec mes parents. Beaucoup de femmes, ne survivaient pas à un accouchement. Les sages-femmes ne disposaient pas d’eau courante, l’hygiène laissait trop à désirer.

Les accouchements donnaient l’occasion d’une grande frayeur aux petits enfants. Une naissance traumatisait tous les enfants de la maison. Les femmes qui accouchaient hurlaient de douleurs et les cris entraînaient les pleurs de tous les petits enfants. Mais les grandes personnes savaient qu’une femme était en train d’accoucher et ne prêtaient aucune attention aux pleurs des enfants. La plupart des voisins récitaient des psaumes, afin que l’Eternel vienne au secours de l’accouchée et surtout… pour que le nouveau-né soit de sexe masculin. D’ailleurs, quand un mari avait une femme enceinte, il demandait constamment à son rabbin de faire des prières pour que le nouveau-né soit un garçon.  Cela ne veut pas dire qu’on n’aimait pas les filles ! Mais le garçon, avait l’avantage de pérenniser le nom de famille et de dire le Kaddich, en cas du décès des parents. Le plus important au Mellah, était d’avoir un garçon pour perpétuer le nom de famille. Mon père était par conséquent très heureux d’avoir un nouveau garçon.  

Il faisait très chaud dans le Mellah de Marrakech en ce mois d’août, autour de 40 degrés. Le talith devait coller au cou de sueur de mon père. Moi j’étais dans mes langes… et les femmes autour de moi pleuraient, de joie, sans oser pousser les youyous en ce jour de désolation.

Le Talmud dit qu’une des premières questions que l’on posera à un juif le jour du Jugement est : « As-tu langui la délivrance ? ». Le messie doit naître un 9 Av selon la tradition juive. Ma mère avait langui la délivrance… mais je n’étais pas le messie.

Marrakech, rue du Mellah, aujourd’hui

Notre maison était comme celle de toutes les familles dans le Mellah de Marrakech depuis le Moyen Age. Elle avait la forme d’un carré avec au centre, une grande cour entourée de chambres. Certaines maisons avaient un premier étage avec la même structure que le rez-de-chaussée mais pas chez nous. Chaque famille occupait une chambre.

Les familles les plus aisées disposaient d’appartements ayant plusieurs chambres, mais la plupart des gens disposaient d’une seule pièce assez vaste, une chambre, où logeait toute la famille. Les logements étaient situés autour d’un préau.  En guise de cuisine, la famille avait un petit carré jouxtant la chambre qui faisait office de cuisine. Quand je me souviens de ma mère je la vois dans ce réduit devant un petit canoun, un petit brasero en argile contenant des braises. Pour allumer ce canoun il fallait beaucoup de patience et de fatigue, les genoux à terre elle soufflait sur les braises. C’est ainsi que ma mémoire l’a fixée. Lorsque ma mémoire est prise par ce genre d’image mes yeux sont envahis par des larmes. Combien de souffrances n’a te-elle pas éprouvé, ma pauvre mère.

Cette structure de la maison présentait un inconvénient majeur. Chaque famille savait ce qui se passait dans toutes les autres familles. Il n’y avait aucune intimité. De la chambre on pouvait assister aux scènes de ménage de la famille voisine.

Autant dire que tout   le Mellah fut assez vite au courant de ma venue… et qu’on pouvait continuer de se lamenter et de prier parce que le messie n’était pas encore né. Avec du recul, je me dis que le Messie doit être assez avisé pour éviter de naître dans un Mellah à la veille de l’Holocauste !

Comme les rumeurs, Les odeurs de chaque plat se répandaient dans toute la maison, puis dans la rue et chacun connaissait le menu de ses voisins. Le matin après la prière de ma mère, qu’elle récitait la main posée sur la mézouza elle nous donnait une soupe de légumes secs, avec laquelle on pouvait tenir toute la matinée. C’est aussi elle qui plus tard, m’apporterait à manger à l’école –religieuse appelée le Hédère. La vie au Mellah, en mon temps, était un combat permanent pour d’une part, survivre et manger et d’autre part, ne pas mourir de typhus ou de n’importe quelle autre maladie qui existe dans les livres, mais que les médecins européens n’ont pas diagnostiquée depuis au moins un siècle. Au Mellah, on avait tout à disposition dans un espace de quelques rues. C’est ainsi que j’ai peu à peu compris l’importance de la prière après le repas, la demande pour avoir de quoi manger justifie pleinement la bénédiction.

Vers 1930, l’entrée du Mellah

Si l’on devait décrire le Mellah en mon temps, on dirait qu’il s’agissait d’un amoncellement de bâtiments et d’habitants étendus sur une petite superficie. Le Mellah était un quartier fermé, entouré d’un vieux rempart couleur d’argile. L’intérieur était tout à fait sordide, avec des maisons en torchis. Un entrelacs de ruelles étroites et obscures où se tenaient nombre de synagogues. Au nord, habitaient les familles « riches » qui possédaient des maisons à deux étages et un petit patio où, grand luxe, se tenait une fontaine entourée de quelques plantes. Mais la plupart des maisons peintes à la chaux n’avaient pas de carrelage, elles ne jouissaient pas d’électricité bien sûr. On économisait tout et surtout l’huile des lampes. La pauvreté, la misère, les maladies et la mort régnaient en maîtresses dans cette promiscuité totale et les juifs ne faisaient que maintenir une apparence d’élégance en raison de leur fierté.

« Maison de la rencontre de tous les vivants » – cimetière juif, Marrakech
Maison des vivants -cimetière juif, Marrakech

L’hiver était court. Dès les premières semaines de mars les hirondelles annonçaient le Printemps, elles se nichaient dans les angles de murs ou les piaillements des oisillons portaient bonheur aux habitants de la maison. Puis venait l’été, très long, avec la période des vacances. En été le Mellah devenait une fournaise. Les mois de juillets –Août étaient les plus pénibles. La température atteignait parfois 42 degrés. La vie se déroulait plutôt la nuit.

La plupart des enfants dormaient le jour alors que la chaleur torride ne permettait pas de sortir. Même les serpents ne supportaient pas cette chaleur et se débarrassaient de leur peau. La plus grande crainte pour les familles en été venait de la prolifération des scorpions. Etre piqué par un scorpion la première fois peut être mortel. Bien heureusement, la plupart des enfants étaient immunisés car ils avaient été piqués au moins une fois. Parfois, la nuit tombait vers quatre heures de l’après-midi… c’était le signe de l’arrivée des sauterelles.  Chaque famille préparait les sacs pour ramasser les sauterelles et triller le lendemain ce qui était mangeable, autrement dit cachère ou non. Il va de soi que les habitants du Méllah connaissaient parfaitement les critères pour séparer les sauterelles cachère des noncachère. Les sauterelles nous apportaient les protéines dont nous avions un grand besoin. Il y avait une très grande solidarité entre les gens du Mellah. Dans la misère générale, la solidarité était d’un grand secours. La précarité de nombreuses familles n’était pas manifeste, grâce à cette solidarité. Il faut aussi mentionner que tous les rabbins insistaient constamment dans leurs homélies, sur le devoir de solidarité.

Avec l’arrivée de l’A.I.U (Alliance Israélite Universelle) on avait inauguré les colonies de vacances. Certains enfants nécessiteux de Marrakech étaient pris en charge par L’Alliance et bénéficiaient à Mogador d’un mois de vacances à la mer.   

Les cigognes[1], fidèles comme les juifs pieux[2] à la synagogue, nichaient dans les trous des murs du Mellah. Elles nous quittaient pour ne pas subir l’hiver en partance vers la Mauritanie et le Sénégal via le Sahara.  

Cigognes – Marrakech

L’hiver, les routes, ni goudronnée, ni cimentées ni pavées, interdisaient le port des souliers quand il pleuvait. Il aurait été impossible de marcher avec des souliers dans des rues  boueuses. Je marchais donc pieds nus pour aller au Hédère, l’école juive, et plus tard à l’école de l’Alliance. Dans mon enfance, il n’y avait pas d’électricité, pas de cheminée, pas d’eau courante, il n’y avait strictement rien. En hiver il n’y avait pas de chauffage. On avait seulement pour nous réchauffer, la chaleur des canoun alors que la température descendait parfois jusqu’à moins deux ou trois degrés. Souvent, ils se cassaient, tellement ils étaient fragiles. Mais comme la misère était générale, nous vivions heureux, convaincus que notre mode de vie était la norme. Il faut dire que le fait d’être vivant était en soi un don de l’Eternel. Toutes nos prières, nos vœux, nos souhaits, avaient pour seul thème : rester en vie. Dès qu’on ouvrait les yeux le matin mon père me faisait réciter la prière du réveil ; O notre Père céleste, c’est par ta bonté que je suis réveillé ce matin, et que le soleil a fortifié mon esprit et mon corps ; mes yeux jouissent de nouveau du spectacle admirable de ta magnifique création, et ma voix peut s’élever encore une fois pour chanter le nom glorieux de mon Créateur.

Les ruelles du Mellah, par leurs dimensions minuscules, se prêtaient bien aux jeux d’enfants. Comme ces derniers étaient souvent abandonnés à eux-mêmes, ils occupaient leurs temps en courant dans les ruelles étroites avec des semblants de ballons qu’ils fabriquaient en bourrant de chiffons une vieille chaussette. Quand un âne arrivait, nous devions reculer pour le laisser passer dans ce boyau fétide qu’on appelait une ‘rue’.

Je me demandais souvent pourquoi les Juifs du Mellah avaient beaucoup d’humour, c’est bien plus tard que je compris que leur humour était le meilleur moyen de défense contre la misère, la pauvreté, la souffrance et la vie difficile.  

Les Juifs du Mellah, à mon époque, n’avaient pas connu l’état civil. Ce qui fait que de nombreuses personnes ne connaissaient pas leur date de naissance. Certaines familles, assez ouvertes au monde moderne, inscrivaient cette date sur un calendrier ou une page d’un livre de prières ; ce n’était pas le cas de ma famille. Mes parents, pour endiguer le mauvais œil, se refusaient à inscrire les dates de naissance de leurs enfants, de peur que le livre ne tombe un jour, entre les mains d’une personne, dont l’œil mauvais, était susceptible de commettre des ravages dans la famille. Toutes les personnes qui vivaient dans la précarité- ce qui était le sort de la grande majorité des Juifs du Mellah- avaient une peur incontrôlée du mauvais œil, conséquence d’une grande promiscuité.   Toujours était-il que, je n’ai jamais su avec précision la date de ma naissance. Cette absence de date de naissance allait devenir plus tard très préoccupante. Parce qu’étant enfant, j’avançais à chaque fois une date de naissance différente. Cependant, le jour de ma naissance étant marqué par un événement aussi capital du calendrier hébraïque, il m’a été facile, en s’aidant avec des indications données par les voisins et les parents proches, de reconstituer approximativement ma date de naissance à quelques années près. Il y a une voisine qui m’avait déjà éclairé en m’apprenant que lorsque j’avais un an, elle venait d’accoucher de sa première fille. Mais comment savait-elle que j’avais un an ? D’autres personnes m’avaient dit que j’étais né un mois après la mort de mon grand-père maternel, Rabbi Haïm Corcos : un illustre rabbi dans le mellah.  La question se posait toujours. J’avais donc décidé de laisser ce problème en suspens. De toute façon, au Mellah, la date de naissance ne servait strictement à rien. Le Mellah est dépourvu de toute administration. Il n’y avait pas de Mairie, par conséquent, pas de service d’état civil, pas de service militaire, pas d’allocations familiales, pas de retraite, bref, la date de naissance ne servait à rien. Elle pouvait attendre des jours meilleurs

Lorsqu’on me demandait ma date de naissance, je répondais que j’étais né le jour de Tich’a Béav  (le 9 Av), Pour les gens lettrés, c’était un bon signe puisque le Messie devait naître le jour de Tich’a béav. Pour les autres, c’était une catastrophe.

Mais comme je suis né de bonne humeur et que je voulais vivre, je choisis très tôt la première opinion. Lorsqu’un garçon naissait, on abattait un coq et on accrochait sa tête sur la porte de la chambre pour annoncer cet événement et surtout pour éloigner le mauvais œil.

Né à Marrakech, dans le quartier juif, dans un « ghetto », même si le terme de ghetto nous était inconnu, un brillant avenir m’était promis ! Une sorte d’autoroute du bonheur qui mène directement aux Cieux !

L’insécurité pour mémoire

Savez-vous comment on fabrique un amnésique de souvenirs d’enfance ? En insécurisant un enfant.

Je vais vous décevoir. Vous attendez que je vous parle de l’odeur des fleurs d’orangers en janvier, des épices musquées, des melons à Pessah, de l’indolence orientale, des terribles regards des musulmans et des regards dociles des riches juifs sépharades… et bien je ne me souviens de rien de tout cela. Peut-être parce que ce n’est que la vision que les occidentaux ont eu de nous… des arguments que les prospectus des agences de voyage à bas prix répètent en boucle aujourd’hui pour attirer le gogo à deux heures d’avion de Paris. Non, je ne me souviens de rien de tout cela. Je n’ai strictement aucun souvenir de ma petite enfance.

Comment pourrait-il en être autrement ? Les souvenirs sont le lot des gens heureux qui ont eu la chance d’avoir une enfance structurée avec des repères clairs. Or des repères, nous n’en avions presque plus aucun. Comme les juifs qui se sont retrouvés dans le désert après deux cent dix ans d’esclavage en Egypte nous n’avions plus aucun rêve. A part l’Eternel, qui aurait pu croire en nous ? Le seul repère qui nous restait, comme pour Israël au désert, et qui a orienté notre vie c’est l’étude de la Torah.

Assurer un avenir à un enfant ? L’idée n’effleurait même pas les parents. Pour ces derniers, la Torah était tout, dirigeait tout, conduisait à tout. Les parents au Mellah à cette époque n’avaient donc aucune notion de l’éducation. Et ceci pour plusieurs raisons. La première, était la nécessité de vivre. Tout le temps éveillé était consacré à maintenir en vie l’existence physique de l’individu. Chaque famille se débrouillait comme elle pouvait pour trouver de quoi vivre. La deuxième raison est que l’éducation se faisait dans les ruelles étroites du Mellah. On était avant tout un enfant du Mellah avant d’être l’enfant de ses parents. Se promener avec un enfant était une chose inconnue pour un père. La seule préoccupation des parents était d’assurer la nourriture à leur fils. Il restait, bien heureusement le chabbath. Notre enfance s’est donc déroulée dans une insécurité que j’attribue à notre mode de vie. Nous vivions dans une immense insécurité mais totalement inconsciente.

La vie matérielle constituait la première préoccupation des parents. Ce qui avait pour inconvénient l’absence de contact avec leur père. Celui-ci, de son coté, voyait en ses enfants sa seule richesse. Les pères ne consacraient pas suffisamment de temps à leurs enfants. Beaucoup de ces enfants sont tombés dans un mysticisme pathologique, et d’autres ont totalement épousé la civilisation libertaire de l’Europe par manque de repères. Et selon le principe psychologique du processus de répétition les enfants du Mellah à leur tour, ont élevé leurs enfants dans un laxisme total. C’est ce qui explique les rapports très éloignés entre ces enfants du Mellah, devenus parents, avec leurs propres enfants. Il va de soi qu’en venant en France, le premier objectif des enfants du Mellah, était de pousser leurs enfants à effectuer de grandes études. Pour les parents avoir des enfants qui ont fait de grandes études était la seule revanche sur la misère endurée dans le Mellah. Beaucoup de ces petits enfants occupent maintenant les fonctions les plus admirées. On y trouve de nombreux médecins, des professeurs, des avocats…

  Voyageurs européens à Marrakech

De nombreux occidentaux se sont pressés à notre chevet. Un journaliste français, Henri de la Martinière qui suivait l’armée française en 1918 décrit le Mellah :

« Il y flottait de nauséeux relents issus d’une malpropreté invétérée. Les malheureux habitants offraient de nombreux stigmates de dégénérescence et de cruelles maladies. » et encore « De notre époque, les juifs étaient obligés de marcher pied nus, dès qu’ils sortaient de leur quartier. On les voyait enlever leur babouches noirs » (en dehors du Mellah) » par distinctions de celles des musulmans qui seuls avaient le privilège de les porter jaunes… »

Bien sûr, habitués à tout cela les juifs du mellah maudissaient la punition que leur imposait la Galout (diaspora) mais en aucun cas la pauvreté ou les épidémies… tout cela semblait normal en Galout.

En 1927, un juif grec voulait visiter le Mellah. Les services municipaux mirent à sa disposition un guide du nom de Kadour. Lorsqu’il demanda à son guide de visiter le  Mellah,  celui-ci le regarda avec étonnement et lui dit avec un air de mépris : « Le Mellah…pas intéressant ». Voici comment ce juif qui répondait au nom de Georges Caprilès, décrit sa visite au Mellah :

 « Nous avons longé les logettes d’où s’exhale l’odeur de friture et d’encens, nous avons remonté  des ruelles aussi poudreuses que celle où j’habite, et nous sommes arrivés devant un grand mur au pied duquel des hommes vêtus de lévites crasseuses, accroupis dans la poussière, s’évertuent à réparer d’irréparables sandales. C’est là dans ce Mellah où depuis des siècles, un peuple se tient à l’écart, séparé d’un autre, par une nouvelle enceinte sacrée. Là où l’on ne voit plus de burnous ni de haïks spongieux. Les Juifs sortent de l’enceinte très dignes ceux-là, fiers même un peu, avec des cheveux bien lustrés, bien tirebouchonnés sous la petite calotte, des chaussures bien cirées, une lévite propre, et des petits yeux clignotants, qui ont peine à s’ouvrir, comme s’ils avaient peur de la lumière du jour, et qui vous regardent par en dessous.

Ce sont des riches ceux-là, sans aucun doute. Ils ont cet air dégagé et satisfait des gens qui sont comblés des biens de ce monde. »

« Mais, sitôt la porte franchie, l’impression change. Il faisait si clair dehors, comment peut-il faire aussi sombre ici ? Tout est sombre étonnamment : les lévites, les calottes, les savates, les visages à cadenettes anguleux ou bouffis de mauvaise graisse, les denrées qui traînent à même le sol, les rues tortueuses, les maisons basses, les échoppes où, sur des tréteaux, des hommes souffreteux, en souquenille, un méchant foulard autour du cou, travaillent sans arrêt, sauf pour avaler une minuscule tasse de thé ou grignoter un peu de pain. Une seule chose brille : le clinquant d’une bijouterie de pacotille. Des bracelets en quantité, des agrafes, des lanternes, il y en a, il y en a, c’est intarissable…Et derrière tout ce brillant, des hommes, au visage émacié, aux barbiches frisottantes, aux yeux chassieux, travaillent sans discontinuer. Ils ne s’arrêtent même pas pour vous regarder, ceux-là. Pour eux une seule chose compte. Le profit qu’ils tireront de leur travail… J’ai appris que dans le temps, dès que les Juifs quittaient leur Mellah, ils étaient contraints de marcher pieds nus ; que dès qu’ils sortaient du Ghetto, ils recevaient des injures ; que naguère, un juif fut lapidé pour avoir été surpris à fumer dans le quartier arabe un jour de ramadan. Je comprends mieux à présent, l’attachement que les Juifs actuels ont pour leurs noires maisons. Mon guide me raconta que jadis les musulmans avaient la charmante coutume de venir déposer leurs ordures à l’entrée du Mellah. Cet amoncellement avait fini par former un monticule sur lequel les arabes venaient se promener pour jouir de la vue de Marrakech. Depuis que nous y avons établi notre occupation, – et ce sera l’honneur de notre grande France, qui partout où elle passe sème de l’apaisement… Les choses ont bien changé.   En effet, le Juif n’est plus l’être honni, le bouc émissaire chargé de tous les péchés d’Israël.

Je veux bien que l’arabe, dans son intransigeance, encore pénétré de terribles préceptes du Coran, où il est dit : « Nous avons retiré nos grâces des Juifs, parce qu’ils ont été perfides et qu’ils écartent  leurs semblables  des voies du salut …. » je veux bien qu’ils  ne leur accordent pas toute l’estime à laquelle ils ont entièrement droit. »

Le Juif, là-bas, que certains différencient par je ne sais quelle habile déduction philologique des Israélites des autres pays, a acquis sa place au soleil. Il l’a acquise par son travail acharné, par sa constance, sa longue patience à subir tous les outrages, toutes les iniquités. La somme de ses sacrifices en a fait- grâce à notre influence généreuse, il ne faut pas le dissimuler, un homme comme les autres, précieux peut-être plus qu’un autre. Le Juif au Maroc, si habile à s’adapter, tout en gardant, au point de vue religieux, son intègre indépendance, est devenu le meilleur auxiliaire entre l’arabe et nous. »

Certes, leur misère collective est encore grande là-bas. Il faudrait que leurs frères qui ont si bien compris leurs rôles d’intermédiaires entre l’Europe et ce coin de terre d’Afrique si riche, et encore en si grande voie d’avenir, partagent avec eux ce repas consacré dont la plupart n’ont même pas les miettes »     

En 1939 c’est au tour de Georges Orwell de visiter Marrakech, alors que j’avais sept ans. Il raconte la vie du Mellah et ses petits métiers :

« Quand vous allez à travers les quartiers juifs vous pouvez vous faire une idée de ce que furent probablement les ghettos médiévaux. Sous leurs souverains maures, les juifs n’étaient pas autorisés à posséder des terres dans certaines zones réglementées, et après des siècles de ce genre de traitement, ils ont cessé de se soucier de la surpopulation. Beaucoup de rues mesurent moins de six pieds de large, les maisons sont sans fenêtre aucune, et les enfants qui ont mal aux yeux se regroupent partout en nombre incroyable, comme des nuages ​​de mouches. Au centre de la rue, il y a généralement une petite rivière d’urine.

Dans le bazar, de nombreuses familles de Juifs, tous vêtus de la longue robe noire et petite calotte noire, travaillent dans des cabines qui ressemblent à des grottes infestées de mouches noires. Un charpentier est assis les jambes croisées sur un tour préhistorique, tournant les jambes à une vitesse fulgurante. Il travaille le tour avec un arc dans sa main droite et guide le ciseau avec son pied gauche, et à cause de la durée d’une vie assis dans cette position, sa jambe gauche est déformée et informe. A ses côtés, son petit-fils, âgé de six ans, a déjà commencé sa carrière en s’occupant des taches plus simples de ce travail.


Je passais devant les cabines des chaudronniers, quand quelqu’un m’a remarqué allumant une cigarette. Instantanément, des trous noirs tout ronds, il y a eu une ruée frénétique des Juifs, beaucoup d’entre eux étaient de vieux grands-pères avec une barbe grise, tous réclamaient une cigarette. Même un aveugle quelque part à l’arrière de l’une des cabines entendit une rumeur de cigarettes et vint en rampant, à tâtons dans l’air avec sa main. En une minute environ, j’avais utilisé le paquet entier. Aucune de ces personnes, je suppose, ne travaille moins de douze heures par jour, et chacun d’entre eux considère une cigarette comme un luxe impossible.

Comme les Juifs vivent dans les communautés autonomes, ils font les mêmes métiers que les Arabes, à l’exception de l’agriculture. Marchands de fruits, potiers, orfèvres, forgerons, bouchers, cuir-travailleurs, des tailleurs, des porteurs d’eau, des mendiants, des porteurs – Quelle que soit la façon dont vous regardez, vous ne voyez rien. Mais les Juifs. En fait, ils sont treize mille, tous les êtres vivants d’un espace de quelques hectares. Un bon travail et pourtant Hitler n’est pas ici ! Il en est sur ce chemin, cependant. »

 Voilà où nous vivions protégés du monde.

Dans le Mellah, la pauvreté touchait un grand nombre de familles. On économisait même les bougies, ce qui n’était pas « des économies de bouts de chandelles », mais   une nécessité. On remplaçait les bougies par du carbure, une sorte de pierre sur laquelle coulait  de l’eau goutte à goutte. Cela dégageait un gaz inflammable grâce auquel on allumait un embout qui éclairait la chambre. Il n’y avait pas vraiment de classes sociales, la plupart vivaient très modestement sans jamais se plaindre. Quelques-uns cependant, sur les trente mille habitants que comptait le Mellah, tiraient leur épingle du jeu grâce au commerce avec les Musulmans.

Jamais personne n’est morte de faim dans le Mellah. La solidarité était de rigueur. D’ailleurs, tous les rabbins de Marrakech ne manquaient jamais dans leurs homélies de rappeler que le grand mérite d’Abraham, avait été d’accueillir des personnes de passages qui ne savaient pas où aller. Ils nous répétaient que la tente d’Abraham avait quatre ouvertures, afin que ce dernier, puisse voir ceux qui arrivaient des quatre directions de la ville.

On ne peut pas dire que certains ne profitaient pas de la générosité des familles qui conformaient leur comportement à l’enseignement des Rabbins. Ainsi certains avaient fait de la pauvreté leur profession, donnant ainsi l’occasion aux gens de suivre l’exemple d’Abraham. Il y avait ainsi au Mellah un homme du nom de Ben Tahor, qui jetait chaque chabbath son dévolu sur une famille réputée pour avoir, particulièrement soigné ses menus, et s’inviter chez elle le chabbath. Cette qualité d’Abraham ne manquait pas parfois de mettre la zizanie dans les couples. Mais enfin, l’habitude est une seconde nature, et avoir Ben Tahor à sa table le chabbath était un mérite. Car le personnage était un érudit avec beaucoup d’humour et surtout, il chantait très bien. Si les parents pouvaient supporter les histoires de Ben Tahor, les enfants par contre, ne pouvant rester à table durant deux ou trois heures, manifestaient parfois bruyamment leur impatience. Mais cela ne gênait en rien Ben Tahor qui  continuait à raconter son histoire et à chanter…

Quelles que soient les difficultés de la vie au Mellah, la vie, en mon temps était supportable. La situation des Juifs avait évolué favorablement, par rapport au passé. Celui-ci n’était pas du tout joyeux.

Dans son histoire du Maroc Charles de Foucauld divisait les Juifs marocains en deux grandes catégories : ceux des régions soumises au Sultan, juifs de Bled El Malkhzen  et ceux des régions indépendantes, Juifs du Bled es-siba. Il rapporte :

« Tout juif du Bled es-Siba appartient corps et bien à son seigneur, son SID, Si sa famille est établie longtemps dans le pays, il lui est échu par héritage comme une partie de son avoir, suivant les règles du droit musulman ou les coutumes imaziren. Si lui-même est venu se fixer au lieu qu’il occupe il a dû, aussitôt arrivé, se constituer le juif de quelqu’un. Son hommage rendu, il est lié pour toujours, lui et sa postérité, à celui qu’il a choisi. Le SID protège son juif contre les étrangers comme chacun défend son bien. Il use de lui comme il gère son patrimoine, suivant son propre caractère. Le musulman est-il sage, économe, il ménage son juif, il ne prend que le revenu de ce capital : une redevance annuelle, calculée d’après les gains de la saison, est tout ce qu’il lui demande ; il se garde d’exiger trop, il ne veut pas appauvrir son homme, ne lui prend ni sa femme ni sa fille, afin qu’il ne cherche pas à échapper à la servitude par la suite. Aussi le bien du Sid s’accroît de jour en jour comme une ferme sagement administrée. Mais que le seigneur soit emporté, prodigue, il mange son juif comme on gaspille un héritage ; il lui demande des sommes excessives ; le juif dit ne pas les avoir ; le sid prend sa femme en otage, la garde chez lui jusqu’à ce qu’il ait payé. Bientôt c’est un nouvel ordre et une nouvelle violence ; le juif mène la vie la plus pauvre et la plus misérable, il ne peut gagner un liard qui ne lui soit arraché ; on lui enlève ses enfants. Finalement, on le conduit lui-même sur le marché, on le met aux enchères et on le vend, ainsi que cela se fait en certaines localités du Sahara, mais non partout ; ou bien, on le pille ou on détruit sa maison, et on le chasse avec les siens.

On voit des villages ou tout un quartier est désert : le passant étonné apprend qu’il y avait là un Mellah et qu’un jour les SID d’un commun accord ont tout pris à leurs juifs et les ont expulsés. Rien au monde ne protège un juif contre son seigneur ; il est à sa merci.Veut-il s’absenter, il lui faut une autorisation. Elle ne lui est pas refusée parce que les voyages des juifs sont nécessaires à son commerce, mais sous aucun prétexe il n’emmènera sa femme ni ses enfants ; sa famille doit rester auprès du sid pour répondre de son retour »[3]

Le Mellah : une serre pour la vie juive

Bien heureusement, l’époque décrite par Charles de Foucauld était révolue à mon époque, un demi-siècle plus tard, et, malgré tout, le Mellah était une véritable serre pour la vie juive, un lieu protégé où aucun étranger ne pouvait nous faire de mal. La solidarité était de rigueur dans tout l’espace du Mellah.

On y jouait librement dans les rues étroites. Il donnait le sentiment de constituer une véritable matrice bien protégée. Les parents n’étaient nullement inquiets en laissant leurs enfants se promener à leur guise et jouer dans les ruelles qui n’aboutissaient nulle part. En passant devant chaque maison, on pouvait savoir exactement le menu de leur déjeuner, uniquement par l’odeur qui s’exhalait par la porte.

Malgré toutes ces menaces, le Mellah lui-même était comme une serre où foisonnait la vie juive, aucun enfant ne pouvait se perdre, car, n’importe quelle famille pouvait le prendre en charge, en attendant de le rendre à ses parents. Le Mellah était ceinturé par un rempart qui était moins destiné à le protéger de l’extérieur, que de constituer une démarcation entre la ville impériale, musulmane et prospère et le ghetto juif. Vers 1930 le quartier juif sortait largement des limites imposées par les remparts et s’étendait sur une portion importante de Marrakech.

Les humiliations imposées aux Juifs étaient multiples, par exemple, il est relaté dans le livre de Marc de Mazières, que les Juifs ne pouvaient pas porter de chaussures en dehors de l’enceinte de leur quartier. Cependant, il est aussi dit rapporté par Henri Amic que l’activité commerçante des habitants était plus développée que dans le reste de la ville, la civilisation y était plus dense et plus évoluée. Celui-ci en conclut, malgré tout, « que l’état primitif des musulmans lui paraissait préférable ». Dans d’autres ouvrages on pouvait lire que « l’air au Mellah y était vicié et la population anémiée, tandis que l’autre population, la musulmane, était épanouie et jouissait de nombreuses facilités ».

Le Mellah avait plusieurs entrées. Le soir venu, toutes les portes étaient fermées. Seule la porte principale restait ouverte, gardée par la police du pacha qu’on appelait les Mokhazni. Cette dernière, veillait sur la sécurité de tout le Mellah. Mais la population juive faisait rarement appel à elle.

En dépit d’une pauvreté endémique, tout le monde avait de quoi se nourrir au Mellah. Le nombre de magasins y était impressionnant. On pouvait y trouver tout le nécessaire pour vivre décemment. A l’entrée principale on pouvait voir les boutiques étroites où l’on pouvait trouver toutes sortes de tissus. Des dizaines d’échoppes bourrées de rouleaux de tissu dans un désordre indescriptible. Le commerçant se retrouvait, avec une facilité déconcertante, dans le tohu bohu   qui régnait dans sa boutique. Des magasins de fruits secs, sortaient des odeurs agréables, qui se mélangeaient avec l’odeur du za’tar  et de celle de la fleur d’orangers qui se répandaient dans les ruelles où vendeurs et acheteurs cohabitaient dans une parfaite harmonie. 

A peine la porte du Mellah franchie, une autre civilisation s’étalait aux yeux des Juifs. En dehors du Mellah, on pouvait côtoyer des musulmans, des catholiques, et une poignée de Juifs riches, en mesure d’acquérir une maison hors du Mellah. Avec l’arrivée des européens à la fin du XIXème siècle, ceux-ci étaient devenus des intermédiaires en affaire avec le vaste monde dont nous ignorions tout dans le Mellah. Celui-ci était certes sécurisant, mais de nombreux Juifs ne pouvaient pas résister à l’appel de l’extérieur. Cette assimilation n’allait pas jusqu’à l’abandon total du Judaïsme. Et malgré tout, le monde moderne exerçait toujours une attirance sur le juif du Mellah. Mais l’Eternel veille sur ses enfants et l’histoire d’Israël est providentielle. Il est arrivé qu’un fils d’une famille de Marrakech, bien assimilée, se retrouve quelques années plus tard, grand Rabbin d’une grande ville en France. Les Juifs, habitant en dehors du Mellah, évoluaient dans une grande aisance matérielle, mais ils enviaient la vie sécurisante du Mellah et la possibilité de se promener librement  en étant assuré que personne ne viendrait semer le désordre.

Que pouvait-on faire au Mellah ? Vendre des légumes, pratiquer la coiffure, être ferblantier, bijoutier ou rabbin.  D’où l’argent pouvait-il provenir si ce n’est de l’extérieur ? Or, c’est la population musulmane qui était à l’extérieur du Mellah ! Il fallait par conséquent que les musulmans viennent dépenser leur argent au Mellah et commercer avec les Juifs. Ce qui ne posait vraiment pas de problèmes, mais ce n’était pas évident. Les Musulmans en général appréciaient les échanges avec les Juifs, mais il régnait au Mellah une méfiance tenace à leur égard. A cause de l’angoisse structurelle du Juif, et du statut de dhimmi que l’Islam lui réservait. Ce statut imposait aux Juifs beaucoup d’interdictions et de restrictions qui, bien heureusement, n’ont pas toujours été appliquées. 

Mes yeux pour pleurer

La mortalité infantile était très élevée en ces années qui n’avaient rien de « folles » dans le Mellah de Marrakech où la mort régnait en maître. J’irais même jusqu’à dire qu’un enfant sur cinq seulement survivait. Les conditions d’hygiène laissaient à désirer, l’absence d’eau courante et de maternité, contribuait à la mort des nouveaux nés. Les Sages- femmes n’étaient pas formées, il n’y avait pas de médecins. C’est la raison pour laquelle, pendant les sept jours qui suivaient la naissance – la circoncision ayant lieu le huitième jour-  la famille, les voisins et les fidèles de la synagogue, se relayaient pour réciter des prières dans la chambre, tout près du nouveau-né. Ils pensaient ainsi le soustraire aux mauvais esprits, à la maladie et à la mort subite.  

Le Mellah en mon temps, ne disposait pas de médecins ni de pharmacies.  Au bout de ma rue, il y avait une échoppe avec des sacs remplis de plantes séchées, disposés dans un désordre indescriptible. Chaque maladie avait sa plante pour être soignée et les mères les connaissaient parfaitement. Mais le nombre de maladies dépassait, hélas ! de loin, le nombre de plantes. Le résultat était tragique, car la plupart des enfants décédaient en bas âge. La mort était présente à un tel point dans la conscience des mellahites qu’ils donnaient l’impression d’être totalement indifférents à la souffrance. Mais ce semblant d’indifférence, était en fait une manière de se protéger émotionnellement, pour ne pas permettre au mauvais œil d’exercer, une fois encore, son influence malfaisante.

Aujourd’hui encore je, dois mettre chaque soir des gouttes dans mes yeux pour ne pas pleurer. A cause du trachome transmis par les mouches.

J’ai retrouvé il y a peu une photo prise en 1953 à l’école Georges et Maurice Leven de l’Alliance Israélite Universelle de Marrakech. En costume croisé et cravate je me tiens debout sur la droite d’un groupe d’enfants. J’ai une vingtaine d’année, des lunettes rondes et une petite moustache. A la gauche de la photo, le crâne dégarni et un léger sourire aux lèvres, se tient Alfred Goldenberg, mon ancien directeur du cours complémentaire de Marrakech où j’enseignais l’hébreu moderne. Il écrivait à cette époque : « Le Maroc, connut des épidémies graves. Hélas, les antibiotiques n’existaient pas ! Aussi devions-nous lutter contre la maladie. Nous nous acharnions à inculquer aux élèves des habitudes d’hygiène et de propreté. Plusieurs instituteurs furent contaminés. Une des maladies la plus répandues était le trachome. Il attaque les yeux, rougit le bord des paupières et conduit peu à peu à la cécité. Il est favorisé à Marrakech par la poussière soulevée par le sirocco, vend chaud et rouge qui arrive du Sahara, après être passé par-dessus les barrières montagneuses de l’Atlas. Les palmiers sont furieusement secoués par le vent. Que de fois nous rencontrions dans les ruelles une file d’aveugles, se tenant par la main, demandant l’aumône en chantant une lancinante mélopée. »

« Plusieurs de nos élèves avaient aussi la teigne qui attaque le cuir chevelu. Nous frottions la tête des élèves, préalablement rasées, avec de la pommade à l’huile de cade mais comme elle coûtait très cher, nous la remplacions par de l’huile de vidange automobiles. Les élèves traités, portaient en permanence, les garçons un béret, les filles un foulard bien serré. Mais le fléau le plus redouté et le plus grave était le typhus exanthématique. Il existait, quand j’arrivai au Maroc, à l’état endémique. Transmis par le pou, le typhus se traduit par une très forte fièvre dont on ne réchappe que rarement. »[4]

Dans l’ensemble, on pourrait dire que la vie dans le Mellah était d’un rythme fébrile, difficile et rapidement abrégée par la maladie. Cependant celle-ci profitait à certains.

En effet, de nombreuses personnes ne trouvaient aucun travail à faire et ne savaient rien faire. Les repas, offerts par les familles, à la suite de la guérison d’un enfant, soulageaient donc bien des misères. Comme la maladie frappait un nombre considérable de personne, cela donnait l’occasion à tous ceux qui vivaient au crochet de la communauté, de trouver de quoi se sustenter à cette occasion. 

Prier pour ne pas mourir

Le mot « mellah » dérive de « Melh » mot arabe qui signifie « sel ». Ce sel servait à conserver les têtes des ennemis empalées que les soldats et guerriers musulmans ramenaient de leurs batailles. Cette tâche de conservation des têtes était imposée aux juifs.

Le Mellah donc, a toujours été associé à l’idée de la mort. Il n’est donc pas étonnant que l’unique problème qui focalisait toutes les prières, les aspirations et les supplications adressées à l’Eternel, tournait autour de la santé. L’absence, de médecins, de médicaments et d’hôpitaux, faisait de la maladie le plus grand danger, associé très souvent à la mort. Cette dernière rodait partout. On voyait tellement de cortèges funèbres, qu’en définitive, la mort était intégrée dans notre vie quotidienne. On la côtoyait à chaque coin de rue.

Il ne se passait pas une journée sans qu’il y ait trois, quatre, voire cinq enterrements. L’absence d’hygiène et de soins, les médicaments introuvables menaient souvent à des épidémies : typhus, choléra, peste… On pouvait dire que l’idée de la mort, était dans tous les esprits des Mellahites, sans que personne n’ose prononcer son nom. Cet affect obsédant envahissait les imaginaires ainsi que l’on peut le comprendre maintenant, avec le recul, et les progrès de la psychologie sociale. La plupart des personnes, dépourvues de tout, se moquaient bien de ce qui peut arriver, tout devenait objet d’humour. On riait beaucoup dans le Mellah. Chacun y allait de son histoire pour endiguer la terreur envahissante et contagieuse de la mort. Tout le monde se connaissait, il y avait un consensus absolu pour ne jamais évoquer la mort. Celle-ci rodait pourtant partout.  Le mode de vie, certes, était insécurisant, parce que personne ne savait jamais de quoi l’avenir serait fait. Obsédés par la maladie et la mort on vivait donc sans projets.

Georges Orwell, bien inspiré passa en ces années-là dans le Mellah, il raconte la mort et les mouches :

« Comme le cadavre est passé, les mouches ont quitté la table du restaurant dans un nuage et se sont précipitées après lui, mais elles sont revenus plus tard.
La petite foule des « pleureuses » tous, des hommes et des garçons, pas de femmes se faufilaient à travers la place du marché entre les tas de grenades, les taxis et les chameaux, pleurant en un court chant maintes et maintes fois répété. Ce qui attirait les mouches, c’est que les cadavres ici ne sont jamais mis en cercueils, simplement ils sont enveloppés dans un drap blanc et transportés sur une civière en bois brut sur les épaules de quatre amis. Quand les amis arrivent pour l’enfouissement, ils piratent un trou oblong d’un ou deux pieds de profondeur, vident le corps et jettent dessus une terre grumeleuse, qui est comme la brique pilée. Aucune pierre tombale, pas de nom, pas de marque d’identification d’aucune sorte. Le cimetière est simplement un énorme amas de terre bosselée, comme à l’abandon. Après un mois ou deux on ne peut même plus être certain où sont enterrés ses propres parents.

Quand vous marchez à travers une ville comme celle –ci, deux cent mille habitants, dont, au moins vingt mille qui ne sont littéralement rien d’autre, que des chiffons quand ils se lèvent – Quand vous voyez comment les gens vivent, et surtout la manière dont ils meurent, il est toujours difficile de croire que vous marchez parmi les êtres humains. Tous les empires coloniaux sont en réalité fondés sur ce fait. Les gens ont des visages bruns – d’ailleurs, il y en a beaucoup ! Sont-ils vraiment la même chair que vous ? Ont-ils même des noms ? Ou sont-ils simplement une sorte de matière brune indifférenciée, à peu près aussi individualisée que les abeilles ou les insectes coralliens ? Ils se lèvent de terre, ils transpirent et meurent de faim pendant quelques années, puis ils retombent dans les monticules anonymes du cimetière et personne ne remarque qu’ils n’y sont plus. Et même les tombes vont bientôt s’estomper dans le sol. »

Lorsqu’il y avait un décès dans une rue, tous les habitants de cette rue devaient se débarrasser de leur eau entreposée dans des jarres, autrement dit, la denrée la plus précieuse qu’ils avaient en réserve. A mon époque, le Mellah ne disposait pas d’eau courante. Chaque maison avait son puits d’où l’on puisait de l’eau pour la vaisselle et les toilettes. Quant à l’eau potable, il fallait aller la puiser à la fontaine centrale du Mellah. Cette place s’appelait d’ailleurs « la place de la fontaine ». Dar sekaya.  Chaque logement disposait de plusieurs jarres dans lesquelles on stockait l’eau provenant de la fontaine centrale. Les marchands d’eau potable, chargés de remplir les jarres se servaient d’une outre en peau de chèvre pour transporter l’eau. Les musulmans avaient le monopole de la distribution de l’eau. Tous les vendredis, ils venaient présenter leur facture, basée sur la somme de grabi   qu’ils avaient transportée et versée dans les jarres de chaque famille. La confiance était de rigueur dans tous les rapports entre les habitants du Mellah et les Musulmans.

Comme en rêve

Les premières années de ma vie ne m’ont laissé aucun souvenir. La vie au Mellah pour un enfant de quatre ans, se déroulait comme un rêve. A l’âge où l’enfant acquiert des repères, où il construit son estime de soi, pour l’enfant du Mellah l’essentiel était de trouver de quoi manger. Etre en vie, était déjà un don du ciel.

L’âge de quatre ans revêtait une importance capitale pour les parents car, c’est à cet âge que l’on confiait le garçon, entre les mains d’un Mélamèd  (enseignant.) Les filles étaient dispensées de toute instruction religieuse. Les mères ne savaient ni lire ni écrire. Mais elles n’étaient pas moins instruites de tout. Uniquement par un enseignement oral. L’âge de quatre ans était choisi pour commencer l’apprentissage de la lecture hébraïque. En fait l’enfant était confié à un Hédère Ce mot hébreu, signifie « une chambre » mais en fait, cette chambre était le substitut de l’école. Pourquoi ce choix de l’âge de quatre ans pour commencer la scolarité de l’enfant, pourquoi ne pas attendre l’âge de cinq ans, ou six ans ? Ceci nous montre à quel point nos rabbins étaient perspicaces. Ils avaient une solide connaissance en psychologie de l’enfant à force de les observer. En effet, l’enfant de quatre ans est autoritaire et expansif. Il déborde d’activité motrice : il court, il saute, il grimpe, il bouillonne d’activité mentale. Il est joyeux et vivant. C’est pourquoi c’était l’âge choisi de manière intuitive pour commencer l’étude de la Torah. A partir de quatre ans le Hédère devenait, pour des années, l’espace de prédilection de l’enfant. La fréquentation du Hédère est l’affaire de la mère. Le père lui, était voué à chercher les moyens de nourrir sa famille.  L’attachement à la mère d’un enfant du Mellah frisait le pathologique.  La mère du Mellah était un objet d’adoration.

Jamais un enfant du mellah n’oubliera sa mère. Bien des années après sa disparition, au détour d’un souvenir, d’une remémoration, d’une odeur de cuisine l’enfant du Mellah revit ses souffrances et son abnégation jusqu’au sacrifice de sa personne. Comme si nos mères étaient vivantes dans l’ombre et veillaient encore sur nous à jamais. Leurs horizons étaient bien étroits mais leurs cœurs débordaient d’amour et de don de soi. Toute leur vie était focalisée sur le bonheur de leurs familles. Comment oublier de telles mères ?  L’aspect matériel de la vie était secondaire devant l’instruction et le développement harmonieux de leurs enfants.  Je ne me rappelle jamais avoir entendu ma mère se plaindre de l’exigüité de son logement, de la pauvreté de son mobilier, du manque de vêtements, de la difficulté de la vie, de la misère. 

Tout se passait dans une seule chambre. Même la préparation du seul repas de la journée se déroulait dans cette chambre unique.  Durant toute ma petite enfance, je n’ai pas connu un local réservé à la cuisine.

 C’est pourquoi dans le Mellah, on comptait de nombreuses échoppes qui faisaient fonction de restaurants. Le matin après l’office, j’allais prendre un bol de soupe dans une des boutiques qui arborait fièrement l’enseigne « Le restaurant ». Ce bol de soupe, bien connu à Marrakech sous le nom de Elhrira, constituait la nourriture principale jusqu’à une heure de l’après-midi. Il y avait aussi des vendeurs ambulants de boissons fraîches qui tournaient dans le Mellah. Cette fonction aussi, était monopolisée par les Musulmans. Ils nous étaient d’un grand secours, surtout quand la température à l’extérieur dépassait les quarante degrés.

En traversant le Mellah, sous un soleil torride, j’étais constamment frappé par la vue de tant de gens qui somnolaient dans un coin ombragé. La consommation excessive de thé à la menthe servait le plus souvent à maintenir les travailleurs en état d’éveil.

Nous vivions comme en rêve.

Chabbat

Pyoutim : Yom Ze Leisraël

Dans ce Mellah si sordide, la vie communautaire était intense. Les familles  se rendaient visite, le Chabbat et les fêtes étaient l’occasion d’allégresse et de profusion. Le chabbath toute misère disparaissait.

Le samedi, quand les portes du Mellah étaient fermées et qu’aucun non- juif ne pouvait entrer, les Juifs eux-mêmes chauffaient l’eau avant le chabbath et la maintenaient à une température élevée, en la posant sur un bidon en tôle sur lequel on déposait des braises.

Cette eau, réservée surtout au thé, devait obligatoirement être bouillante après avoir parcouru la distance qui séparait la maison du vendeur d’eau. Ce dernier, ne pouvait conserver ses clients que si l’eau restait très chaude.  Les vendeurs d’eau, réclamaient d’avance le paiement, car on n’a pas le droit de toucher des espèces le chabbath, le respect du chabbath, était absolu. Toutes les règles et les lois du chabbath se transmettaient de bouche à oreille, l’oralité était la règle. Seuls les Sages disposaient d’une petite bibliothèque. Nos mères faisaient preuve d’une grande érudition dans le domaine de la halakha[5]. En mon temps, toute notre civilisation était sans exception centrée sur nos traditions. Le Judaïsme était essentiellement une praxis. Chaque Juif du Mellah, baignait dans la vie juive durant sa vie entière. Aucune autre civilisation, n’a pu envahir le Mellah. Cela viendra bien plus tard avec la scolarisation à l’Alliance Israélite Universelle.

Pyoutim : Hachomer Chabbat

Le Hédère

Les relations parents-enfants étaient fondées sur un respect absolu. Mais le père ne pouvait pas s’occuper décemment de ses enfants à cause de la subsistance de chaque jour. Ce fut donc le Hédère qui m’éduqua.

A quatre ans, l’enfant était jugé assez mature pour commencer l’étude de la lecture hébraïque. En l’absence d’une école, telle qu’on la conçoit en occident, il y avait au Mellah le Hédère. Le rabbin-enseignant disposait de son petit local, où il accueillait entre trente et cinquante enfants. Certains Hadarim étaient plus réputés que d’autres, parce que le Rabbin était lui-même connu pour son érudition et ses méthodes d’enseignement. Mon père était lui-même rabbin, mais il n’a jamais voulu vivre de l’argent de son enseignement. L’entrée au Hédère, constituait un événement marquant dans la vie d’un enfant. Elle  était précédée par une cérémonie le samedi à la Synagogue. En général, chaque Rabbin disposait d’une synagogue familiale. A la fin de la première partie de la prière, juste après la lecture de la Torah, on invitait le père et son fils à monter sur la chaire.  Le rabbin prenait l’enfant et le bénissait d’une voix mélodieuse et parfois tonitruante. L’assemblée des fidèles entamait une prière, l’enfant se sentait valorisé. Le rabbin annonçait l’entrée de l’enfant au Hédère et clôturait la cérémonie  par un discours classique où il formait les vœux, de voir un jour le nouveau venu devenir un grand érudit en Torah.

Dès le dimanche matin, mon père m’accompagna au Hédère. Le Rabbi me remit une petite planche de la grandeur d’un livre et colla sur toute sa surface une première feuille, comprenant les lettres manuscrites de l’alphabet hébraïque. Il me confia à un élève plus grand pour répéter avec lui la prononciation des lettres et au bout d’une heure ou deux je me retirais dans un coin pour répéter à voix haute le nom des lettres en me balançant sans cesse.

Les enfants sont disposés dans le Hédère par niveau. Les grands récitent le texte de la péricope de la semaine, les tout petits ânonnent le nom des lettres d’une voix perçante. Dans ce brouhaha général tout le monde se retrouve. Le Rabbin, muni d’un bâton souple, fait sans cesse le tour de la chambre, et de temps en temps, donne un léger coup pour réveiller un enfant, emporté par le sommeil. Vers une heure de l’après-midi, les mamans apportent le déjeuner et les enfants se restaurent sur place. Le Rabbin en profite pour prendre un peu de nourriture dans chaque assiette. J’avais nettement le sentiment qu’il avait une petite préférence pour la cuisine de ma mère. Il disait souvent d’ailleurs, que ma mère était une excellente cuisinière.     

Durant huit heures par jour, et parfois plus, le temps n’avait aucune importance, on restait dans le Hédère, répétant sans cesse un texte que l’on ne comprenait pas. Cet enseignement est comparable aujourd’hui à celui des jeunes enfants dans les écoles coraniques. Le Hédère était souvent sans fenêtres et sans aération. On s’y entassait vingt ou trente enfants, assis sur des nattes à même le sol, criant à tue-tête, sous l’œil vigilant du Rav. Il nous   arrivait tout de même de somnoler, profitant de l’assoupissement du Rabbi. Toutefois, la mélodie des textes se poursuivait sans tenir compte de l’état du Rav. Le temps nous semblait très long. Bien heureusement dans le Hédère voltigeaient un nombre incalculable de mouches. Pour passer le temps, au moment où le rabbi s’assoupissait, on organisait des concours de chasse aux mouches. Celui qui attrapait le plus de mouches avait droit à une part de gâteau d’un autre enfant, dont la situation matérielle était plus aisée. Le Hédère était réservé aux enfants dont les parents pensaient que l’étude de la langue française aurait inéluctablement une influence néfaste sur l’avenir juif de leurs enfants. 

Ma vocation intellectuelle s’est décidée bien plus tard, la formation étant la même pour tous les enfants de mon âge. Je n’ai pas vécu quelque chose qui m’aurait particularisé. On rentre au Hédère à quatre ans, on termine le premier cycle vers dix ans, pour commencer les études plus poussées en Michna et en Talmud. Je suis resté dans le Héder jusqu’à l’âge de treize ans. Il va de soi que je ne parlais pas un mot de français. Au terme de neuf ans dans le Héder, j’avais une connaissance relative de la langue hébraïque, de la lecture du Pentateuque et sa traduction en judéo arabe, ainsi que la connaissance du premier traité du Choul’hane Aroukh un livre de Rabbi Yossef  Karo du XVI è siècle qui explique les multiples petits détails de la vie juive traditionnelle dans le monde juif sépharade.

Pédagogie juive

En dépit de tout, la méthode pédagogique du Hédère, d’apparence primitive, aux yeux de certains pédagogues modernes, donnait des résultats impressionnants, parce qu’elle était individualisée. Chaque enfant avançait à son rythme. Quand ce dernier avait assimilé correctement toutes les lettres, le rabbin, après un semblant d’examen, collait par-dessus la première feuille un texte du Houmach (Pentateuque). L’enfant rejoignait sa place et répétait les versets à voix haute en se balançant d’avant en arrière. Lire un texte du Pentateuque prenait parfois plus d’un mois.

Quand la lecture était bien assimilée, le Rabbin collait une autre feuille comprenant la suite de la feuille précédente. Plus la planche était épaisse et plus l’enfant pouvait se prévaloir d’une certaine fierté. L’épaisseur de la planche était un signe de maturité de l’enfant et faisait aussi fonction de diplôme. La fierté de ses parents se lisait sur leur visage. Ces derniers n’hésitaient jamais à exhiber la planche de leur enfant pour prouver que dans la famille il y avait un petit génie en puissance. Un enfant qui réussissait dans ses études nourrissait l’espoir des parents de voir un jour la fin de leur misère. 

Au terme d’une année d’études un enfant savait déjà lire, mais non écrire. Cependant, il ignorait le sens des textes. Tout l’enseignement du Hédère se faisait oralement. A cinq ans un enfant connaissait des dizaines de pages du Pentateuque par cœur et l’année d’après il attaquait la traduction en judéo arabe, la langue vernaculaire du mellah, formée à partir  d’un mélange de mots arabes et d’hébreu. 

L’enfant apprenait des textes tirés de la Torah ainsi que les prières de l’année ; mais pas dans n’importe quel ordre. L’enseignant suivait le calendrier hébraïque. A l’approche de la fête de Kippour, on apprenait les textes traditionnels du rituel de cette solennité. A Hanoucca, on apprenait les bénédictions et les psaumes du rituel de cette fête.  Il en était de même pour chaque solennité. C’est ce qui explique que des dizaines d’années après, ces élèves dispersés à travers le monde, après l’indépendance du Maroc, sont tous devenus des responsables de synagogues et font fonction de Ministres officiants. Cela ne les empêche pas d’exercer le métier de médecin, d’avocat ou d’ingénieur.

A partir du Hédère, les études furent la grande affaire de ma vie. Depuis mon entrée au Hédère, j’avais décidé de ne plus jamais les interrompre. Je passais d’une année à l’autre sans la moindre difficulté, grâce à un travail assidu. Il ne s’agissait pas de chômer dans le Mellah. Etudier, était notre seule distraction. De toute façon, il n‘y avait rien d’autre à faire. Tout ce qui occupe un enfant dans la société, dite moderne, était inconnu au Mellah. Il n’y avait pas de terrain de jeux, pas de sport, pas de piscines, pas de jouets, pas de téléphone, pas de télévision. Chaque famille disposait de deux ou trois jarres, qui étaient régulièrement remplies par un porteur d’eau. Ce dernier, à lui tout seul, était le signe le plus évident de la misère et des souffrances endurées par les Mellahites. Toute la journée, il faisait le va et vient entre la fontaine centrale du mellah, et les jarres de ses clients, dans lesquelles il versait son eau, une denrée rare. Certaines maisons avaient l’avantage d’être dotées d’un puits pour se fournir en eau non potable. Autant dire que l’hygiène était sommaire. Aucune famille du mellah ne disposait d’une salle de bain digne de ce nom. Heureusement, la veille du chabbath on se rendait au Hammam pour se laver à peu près correctement.  


[1] Hassida en hébreu

[2] Hassid en hébreu

[3] Charles de FOUCAULD : Rconnaissance au Maroc (1883-1884) Paris 1888.          

[4] Trait d’union, décembre 1987

[5] de halakh, « marcher » en hébreu, la « marche à suivre », les règles du comportement juif élaborées par une jurisprudence multimillénaire.

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