Histoire des Séfarades (1 – Antiquité ) : des juifs en « terre des lapins » ou au bout du bout du monde ?

Nous commençons ici une histoire des Séfarades de l’Antiquité à Al Andalus en passant pas l’Empire wisigoth et la Catalogne carolingienne. Le sort des juifs est complètement lié aux hégémonies des empires et Califat où il sont vécu de Rome à la Reconquista. Il est un peu vain de spéculer sur cette histoire pour en tirer des leçons contemporaines sur l’immigration dans l’Europe moderne ou un modèle de tolérance entre des religions essentialisées.

Tarsis en Espagne ?

« La parole de l’Eternel fut adressée à Jonas, fils d’Amittaï, en ces termes: « Lève-toi! Va à Ninive, la grande ville, et prophétise contre elle; car leur iniquité est arrivée jusqu’à moi. » Mais Jonas se leva pour fuir à Tarsis, hors de la présence de l’Eternel »

Livre de Jonas 1, 1-3

Certains associent le pays de Tarsis mentionné dans les livres d’Isaïe, de Jérémie, d’Ézéchiel, dans le premier livre des Rois; le livre de Jonas et les Psaumes, avec l’ancienne civilisation de Tartessos. Cette

Tartessos est une ville portuaire semi-mythique qui apparaît dans des sources grecques et du Proche-Orient à partir du premier millénaire avant notre ère.

Hérodote au 5ème siècle avant notre ère note :

« Ils (des marins Grecs de Samos) passèrent les colonnes d’Hercule, et arrivèrent à Tartessus, sous la conduite de quelque dieu. Comme ce port n’avait point été jusqu’alors fréquenté, ils firent, à leur retour, le plus grand profit sur leurs marchandises qu’aucun Grec que nous connaissions ait jamais fait. »

Il situe tous Tartessos au niveau des Colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar), le bout du bout du monde connu alors ou se déverse la mer méditerranée.

Pausanias le Périégète qui vécut entre115 et180 de notre ère confirme l’existence de cette antique Tartessus au bord du Guadalquivir :

« Ils disent que Tartessos est un fleuve en terre ibérique qui se jette dans la mer par deux bouches et qu’entre ces deux bouches se trouve une ville du même nom. Le fleuve, qui est le plus grand d’Ibérie, et connaît la marée, est appelé plus récemment Baetis, et que d’aucuns pensent que Tartessos fut l’ancien nom de Carpia, une ville des Ibères. »

On ne sait si un juif mis les pieds à Tarsis à l’époque ni si cette Tartessus est laTarsis biblique ou Tarse en Cilicie (un candidat moins probable) où les vaisseaux de Salomon allaient chercher des métaux précieux… mais nulle doute que le rêve de Tarsis au bout du bout du monde, ville de commerce et de marchands avait déjà commencé.

Ce qui reste sûr c’est que pour un gréco-romain les colonnes d’Hercule, notre « détroit de Gibraltar » représentent la fin de cette Méditerranée qui est la seule globalisation connue.

Selon le récit du Timee de Platon, le royaume perdu d’Atlantide était situé au-delà des colonnes d’Héraclès, un inconnu fascinant et mythique, le point le plus éloigné vers le couchant où séjournaient des créatures terribles comme les gorgones ou le guerrier Geryon aux trois bustes, ou encore les morts dans l’île des bienheureux.

Les juifs à Sefarad dans l’Antiquité

Dés l’Antiquité les juifs sont présents dans la péninsule ibérique. Dés -400 -500 avant notre ère.

On trouve une inscription trilingue (hébreu, grec, latin) de cette époque à Tarragone (Catalogne), gravée sur une plaque de marbre qui appartenait probablement à une vasque d’ablutions.

Y est écrit en hébreu :

« Paix sur Israël, sur nous et nos enfants, amen ».   

Les motifs iconographiques présents sur le sarcophage, sont des paons et l’arbre de la vie .

Une amphore datée au moins du 1er siècle avant notre ère découverte à bord d’un navire près d’Ibiza, dans les îles Baléares comporte deux caractères hébreux témoignant de contacts, directs ou indirects, entre les Juifs et ces îles, à cette époque.

Ces juifs Hispano-romains parlent alors le bas-latin du vulgus dans une province reculée de Rome, au bout du bout du monde alors connu.

L’Emporiae romaine fondée en -580 par les phocéens n’est autre que le petit port d’Empuries prés de Gérone qui sera un grand centre juif puis marrane. Le commerce international passe alors par les comptoirs de Massilia (Marseille fondée en -600) et Alalia (Aléria en Corse fondée en -565 ).

Un autre témoignage émouvant de la présence juive dans l’Espagne romaine est constitué par la pierre tombale d’une enfant juive nommée Salomonula, trouvée à Adra (anciennement Abdera) dans la province d’Almeria date du 3e siècle. On y lit :

« Annia Salomonula, âgée d’un an, trois mois et un jour, juive ».

Ces fragments émouvants et rares attestent de la présence des Juifs en Hispanie dans l’Antiquité, vivant là non comme des passagers mais en famille. Certes modestes serviteurs mais conscients de leur identité.

La route de Séfarad en l’an 70

C’est véritablement Rome qui a construit l’Espagne. L’histoire des juifs de Sefarad comme celle de outes la pays annexé par l’Empire romain suit celle des voies romaines. Par ces routes transitent les marchands, les fonctionnaires, les esclaves et les impôts ou le blé qui convergent vers Rome. Tous les chemins mènent donc à Rome.

Il est probable que le gros de la population juive de Sefarad arriva par ces voies romaines lors de la destruction du Temple en 70. 25% de la population juive de cette région dépendante de la Syrie romaine est alors massacrée. Le Temple – à la fois assemblée nationale, cour suprême, abattoir, centre de psychothérapie de couple (Cf le traité du talmud Sotah), de gestion de la violence et des culpabilités individuelles et collectives à Kippour et par les sacrifices, point de convergence des pèlerinages du monde entier 3 fois par an, sanctuaire religieux – est détruit par les armées de Titus. Plus de Grand prêtre, plus de sacrifices, plus d’Etat juif… jusqu’en 1967. Selon Flavius Josèphe, 97 000 Juifs sont faits prisonniers, un chiffre probablement exagéré, ils furent vendus comme esclaves et déplacés.

Rome, Arc de Titus, les juifs emmenés en esclavage autour de la table du Temple et de la Menorah, butins de guerre

Un grand nombre de juifs a probablement été déporté vers la Péninsule ibérique, bien avant l’arrivée du christianisme.

Quand Rome commande

Rome est le centre d’un empire basé sur l’énergie humaine – l’esclavage, et la prédation par l’impôt des provinces conquises, contrôlé par un soft power culturel (conversion des élites à la culture gréco romaine) et militaire : son armée est relativement modeste pour la taille de ce territoire pour un empire de 70 millions d’habitants au début de notre ère, mais redoutablement organisée. Il suffit de relire les explications des Flavius Josèphe, alias Yoseph ben Mattathias, l’ancien responsable des juifs de Galilée en l’an 70, retourné par les romains qui vers 110 après avoir pris le nom de ses protecteurs les Flaviens réécrit une Guerre des juifs : « Ils avancent en paix comme s’ils étaient en guerre et en guerre comme s’ils étaient en paix ». Il faut lire entre les lignes de ces historiens de l’époque. Car l’objectif de leurs chroniques sur le modèle de La guerre des Gaules d’un certain proconsul Caius Iulius Caesar IV, devenu Proconsul de Gaule cisalpine et transalpine entre et -58 et -50 puis l’empereur Jules césar n’est pas ‘académique’ mais d’installer au pouvoir César ou les Flaviens…

Rome conquiert, forte d’une armée réduite mais technologiquement avancée, à l’organisation implacablement meurtrière (un légionnaire qui oublie de se lever le matin au son de la trompette est assassiné pour l’exemple). Voilà la Pax Romana.

Les juifs composent alors 8 à 10% des 70 millions que contient l’empire à l’intérieur de ses limes. Probablement beaucoup de convertis car la simple expansion par la filiation n’explique pas cette masse de population importante. Au second siècle avant notre ère l’Oracula Sibyllina dit d’eux : « Chaque pays et chaque mer également en sont remplis »

Comme le dit Tacite après Salluste :

« A Rome, tout ce qu’il y a d’affreux ou de honteux dans le monde converge et se répand ».

Le judaïsme parmi les religions de Rome

À Rome, au début du règne d’Auguste (27 avant notre ère), on compte plus de 8 000 Juifs. Comme toutes les spiritualités orientales new age (culte de Mithra, d’isis…) le judaïsme est assez hype dans les milieux branché de la capitale, surtout parmi les femmes. On pratiquait à Rome toutes sortes de cultes occultes, de doctrines philosophiques plus ou moins contestataires et délirantes. Chaldéens, magiciens, et autres astrologues y avaient grand crédit. La religion juive y est donc vue comme une supertitio qui s’oppose à le religion licite du culte civique romain lié au droit et à l’organisation de la cité. Les juifs, dans un monde tolérant religieusement sont vus comme des empêcheurs de tourner en rond avec leurs chabbats, leurs fêtes a contretemps du calendrier des dieux, leur refus des viandes qui alors sont toujours sacrifiées (forcément aux dieux). Les chrétiens ne se distinguent pas des juifs pour les romains. Ils sont un groupuscule de juifs qui magnet cachère, vont prier au Temple de Jérusalem, font Chabbat…

La religion publique romaine, elle, est un mélange de culte des ancêtres et de religion civique froid et légèrement boring. Aller égorger un taureau dans une cave souterraine secrète et sombre (culte de mithra à Rome) ou participer à un orgie de femmes en transe échevelées hystériques comme si elles voyaient l’invisible et aux cheveux dénouées comme des péripatéticiennes (culte d’Isis dont on trouve des autels dans les ruines des villas de Pompéi) en étant dépositaire d’un grand secret est nettement plus prisé des élites déjà adeptes d’une forme de clubbing pour happy fews avant l’heure. Le judaisme fait partei de cette offre sur la marché spirituel oriental qui séduit les élites.

Ainsi l’impératrice Poppée, seconde épouse de Néron, est une convertie au judaïsme, qualifiée de hassid, pieuse (theosebès) par Flavius Josèphe.

Il raconte qu’à Jérusalem le roi Agrippa a fait élever une terrasse pour se délecter du spectacle : « Le roi, qui aimait cela, regardait là haut de son lit de table ce qui se faisait dans le Temple. » En réponse les dignitaires du Temple : « construisirent un mur élevé au-dessus de la salle de réunion qui, dans l’enceinte intérieure du Temple, était tournée vers l’occident. Non seulement cet édifice interceptait la vue de la salle à manger royale, mais celle du portique occidental extérieur au Temple d’où les Romains les surveillaient lors des fêtes. Ceci irrita le roi Agrippa et surtout le procurateur Festus, qui ordonna la démolition du mur. »

Le conflit de voisinage dégénère et il est réglé à Rome où les Juifs envoient des émissaires à Néron !

Mais Poppée la pieuse convertie veille ! :

« Après les avoir écoutés, Néron, non content de leur pardonner leurs actes, leur accorda encore de laisser debout leur construction pour faire plaisir à sa femme Poppée qui l’avait imploré en leur faveur, car elle était pieuse »

Antiquité Juives XX, 8, 189

Des romains en Hispanie, la « terre des lapins »

En 235-183 av. avant notre ère dans le cadre de la seconde guerre punique (-218-202) le général romain Scipion l’Africain est accueilli en libérateur par les Ibères qui veulent se libérer de la domination carthaginoise. Ils nomment Hispania, d’un mot phénicien i-shepan-im qui signifie « la terre des lapins » latinisé en I-span-ya.

L’assujettissement sous la main de fer de la Pax romana des ibères prendra deux siècles du Nord-est, en commençant par l’actuelle Catalogne, en -218; puis les peuples au long de la méditerranée en -217; enfin des Galiciens (« Gallaeci ») en -29. Cette romanisation d’est en ouest ira plus rapidement au sud.

César arrive en -46 dans l’Hispanie déjà conquise. Il y vainc les insurgés menés par le fils de Pompée, dans une campagne sans merci qui s’achève à la bataille de Munda en avril -45. Une guerre civile donc.

Plutarque écrit :

« Pendant son séjour en Espagne, il lisait, un jour de loisir, des particularités de la vie d’Alexandre et, après quelques moments de réflexion, il se mit à pleurer. Ses amis, étonnés, lui en demandèrent la cause. « N’est-ce pas pour moi, leur dit-il, un juste sujet de douleur qu’Alexandre, à l’âge où je suis, eût déjà conquis tant de royaumes, et que je n’aie encore rien fait de mémorable ? »

(Vie de César, par. 12)

Dans sa biographie de César, Suétone fait de cette anecdote le véritable point de départ de l’ascension de César.

« Pendant sa questure, l’Espagne ultérieure lui échut en partage. En visitant les assemblées de cette province, pour y rendre la justice par délégation du préteur, il alla jusqu’à la ville de Gadès; c’est là que voyant, près d’un temple d’Hercule, la statue du grand Alexandre, il poussa un profond soupir, comme pour déplorer son inaction: et, se reprochant de n’avoir encore rien fait de mémorable à un âge où Alexandre avait déjà conquis l’univers, il demanda incontinent son congé, afin de venir à Rome pour saisir le plus tôt possible les occasions de se signaler »

Suet., Caes., 7

Ce haut fait d’armes et la conquête de la Gaule lui vaudront d’arriver au sommet de l’imperium c’est à dire la puissance politique et sacrée romaine, un culte de la force virile violent assez éloigné de la Torah des juifs et surtout des « messianisants » (disciples de Jésus, mouvement de Bar Kokhba et Rabbi Aqiba) d’alors qui forment pour ces animaux de real politik que sont les romains des illuminés sécessionnistes.

Cette « conquête de l’Hispanie » qui n’est en réalité qu’une guerre civile lui vaut un cinquième triomphe contre les usages (il ne triomphe pas à Rome pour une guerre de conquête) et lui donne le pouvoir absolu en devenant dictateur pour 10 ans mais aussi le délégitimera. Un an plus tard, en l’an 44, aux ides de mars, il est assassiné.

Evel Avalim, amar Qohelet, Evel Avalim Akol Evel ! Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! sic transit gloria mundi !

Le voyage à Sefarad, rêve de Shaul de Tarse

Vers l’an 57, Paul de Tarse, Citoyen romain «circoncis le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreux ; pour la loi pharisien» (Philippiens 3,5) qui déclare publiquement : «Je suis pharisien, fils de pharisien», (Actes 23, 6), qui a étudié la Torah « aux pieds de Gamaliel » (Cf le Pirkei Avot ) «selon la tendance la plus stricte de la religion, en pharisien» (Actes 26,5-15). Akribeia, avec précision, un mot grec qui qualifie l’étude chez les Pharisines qui ne sont autres que les Sages du Talmud. Bref Shaul est un juif orthodoxe persécuteur de messianisants… devenu un fervent messianisant persécuteur des juifs par un de ces retournement psychiques que seule la culpabilité et la honte juive expliquent : « Shaoul, Shaoul, pourquoi me persécutes-tu ? ». L’histoire juive de Paul à Shabbatai Tsevi en passant par Rabbi Akiba en est remplie.

Et à la fin de sa vie… Shaoul, le juif diasporique issu d’une des plus grands académies stoïciennes de l’Antiquité à tarse en Asie Mineure, Paul qui a parcouru tous les ports, toutes les mers et toutesles synagogues de l’empire pour convaincre juifs et prosélytes, qui a été pour cela jusqu’en prison… rêve de Sefarad !

Il écrit aux romains :

 » Mais maintenant je n’ai plus de champ d’action dans ces régions-ci, et j’ai depuis des années le désir d’aller chez vous quand je me rendrai en Espagne. En effet, j’espère bien que je vous verrai en passant, et que vous m’aiderez pour me rendre là-bas quand j’aurai d’abord un peu profité de cette rencontre avec vous. (…) Quand donc j’aurai terminé cela, et que j’aurai remis en bonne et due forme le fruit de cette collecte, j’irai en Espagne en passant par chez vous. » (Lettre aux romains 15, 23-28)

Paul parcourait les synagogues de l’Empire. Il fait peu de doute qu’il tente de rejoindre des communautés juives espagnoles, messsianisantes ou non. A-t-il pu réaliser son rêve séfarade ? Après son séjour à Rome, il a pu naviguer d’Éphèse à Massilia (Marseille), pour aboutir ensuite en Espagne. Cela reste une conjecture même si Clément de Rome dit qu’il se serait aventuré «jusqu’aux confins de l’Occident», ce qui pour un romain désignait les colonnes d’Hercule, l’Espagne.

Paul est probablement mort à Rome, en l’an 67 ou 68 pendant la persécution de Néron. Un persécution pendant laquelle Néron alluma des juifs vivants dans ses jardins comme des torches. La Pax romana.

Tacite décrit le spectacle organisé par l’odieux Néron:

« Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d’avoir ordonné l’incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d’autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d’hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s’ouvraient à la compassion, en pensant que ce n’était pas au bien public, mais à la cruauté d’un seul, qu’ils étaient immolés » TaciteAnnales XV, 44

Les historiens de l’Empire romain ou du christianisme, se perdent aujourd’hui en conjectures sur les motifs réels de la persécution de ces « chrétiens » qui n’a pas de fondement légal dans le droit romain. A Rome, on est dans un Etat de droit où les sujets de l’Empire, surtout les citoyens, n’étaient condamnés qu’après enquête sérieuse pour un crime réel. Comment expliquer cette persécution en dehors de la supposée folie de Néron… qui était en réalité adulé et aimé par la plèbe[1].

La « haine du genre humain » dont Tacite affuble ces messianisants est celle très générale qu’il reproche aux juifs. Il est donc très probable, comme le montre Adalbert Giobvannini que Néron n’a probablement jamais incendié Rome… mais que Tacite qui le déteste veuille lui en faire porter le chapeau. Comme lors des incendies de Londres, de Hambourg et de Tokyo la plèbe cherche des coupables dit-il et les juifs vont faire l’affaire, les disciple de Jésus n’étant qu’une toute petite partie de cette population ne se distinguant pas des autres juifs aux yeux des romains :

« Un groupe se distinguait nettement des autres : les juifs. Parce qu’ils obéissaient à leurs propres lois, parce qu’ils vivaient autrement que les autres, célébrant le sabbat et refusant de manger de la viande des sacrifices, leurs rapports avec le reste de la population étaient difficiles autant dans la capitale que dans le reste de l’Empire. »… « 4 000 juifs de Rome et d’Italie furent déportés en Sardaigne, les autres ayant le choix entre abandonner leur religion ou quitter l’Italie. Revenus à Rome par la suite, ils se virent interdire la pratique de leur culte par Claude en 41, avant d’être une nouvelle fois expulsés en 48 ou en 49. Dans une lettre aux Alexandrins de l’année 41, ce même empereur somme les Juifs de se contenter des privilèges dont ils jouissent et de vivre en paix avec les autres habitants de la ville, en les menaçant de les poursuivre comme une malédiction du genre humain s’ils ne se soumettent pas. Tacite lui-même éprouve à l’égard des juifs une aversion profonde qu’il exprime clairement au début du Ve livre de ses Histoires (ch. 4-5). Une explosion de haine contre les juifs lors de l’incendie de Rome n’aurait été que la conséquence logique des relations tendues de ce peuple avec son entourage et n’aurait surpris personne. Les chrétiens n’étaient alors, à Rome, qu’une petite minorité que les gens de l’extérieur ne devaient guère distinguer des autres juifs. […] Pour les Gentils, l’acceptation du message évangélique impliquait d’abord la conversion au judaïsme, c’est-à-dire l’acceptation de la loi de Moïse avec toutes ses exigences, mise à part la question de la circoncision qui était controversée entre les apôtres eux-mêmes. Les deux Épîtres de Paul aux Romains en particulier, sont le message d’un juif adressé à d’autres juifs. Pour l’opinion publique et le pouvoir politique, la question de savoir si le Christ était ou n’était pas le Messie ne pouvait être comprise que comme une querelle interne de la religion juive, les chrétiens (à supposer qu’ils aient déjà été connus sous ce nom) n’étaient tout au plus qu’une secte juive parmi d’autres. » (voir ici )

Il est d’autre part probable que la persécution de Néron contre les juifs de sa capitale en 67 est un préalable à la guerre judéo-romaine qui se déclenchera en l’an 70. La seconde guerre judéo-romaine en 115-135 sera elle aussi une guerre messianique soutenue par Rabbi Akiba qui verra en Simeon Bar Kosiba, Bar Kokhba (le fils de l’Etoile). Les « chrétiens » sont seulement des messianisants, des juifs qui attendent le Machiah, le libérateur politique d’Israël sous le joug romain en Palestine romaine, ce qui pour ces animaux politiques qu’étaient les romains était un vrai problème.

Ces ‘excités de l’apocalypse’ exilés dans les communautés de l’empire, ont-ils célébré l’incendie de Rome par Néron comme une annonce de la fin des temps attirant l’attention sur eux ? C’est une hypothèse possible.

Quoi qu’il en soit de ce détour par Rome, Shaul de Tarse était un juif pharisien messianisant qui comme Rabbi Akiba croyait à la libération d’Israël. Ce n’était pas un crime théologique à l’époque, ceci ne deviendra une controverse qu’au IVème siècle, le messianime est une passion millénariste qui agite le judaïsme a chaque époque de persécution : qu’on pense à la lettre de Maimonide aux juifs du Yémen, à Sabbtaï Tsvi. Shaul le pharisien écrit à des communautés de juifs romains pour leur raconter son rêve de Séfarad et leur demander son appui dans ces communauté d’Ibérie aux confins du monde connu.

Séfarad était donc un rêve pour un juif du premier siècle. Le rêve du bout du bout du monde.


[1] Sur la popularité de Néron : Z. Yavetz, Plebs and Princeps, Oxford 1969, p. 120 sv.

2 commentaires sur « Histoire des Séfarades (1 – Antiquité ) : des juifs en « terre des lapins » ou au bout du bout du monde ? »

  1. juste une question quelle est l origine de mon nom perisi je suis d origine sarde aie je des racines juives
    merci de votre reponse

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