Histoire des Séfarades (2/ période wisigothique): Et le salut vint des arabes !

Le Concile d’Elvire au IVème siècle par ses décrets séparatistes protégeant les chrétiens des juifs. Il montre que le judaïsme espagnol à la veille de la chute de l’Empire romain est en pleine vitalité et probablement que les identités juive et chrétienne n’y sont pas encore distinctement définies. Si on interdit aux chrétiens de faire bénir leurs champs par des juifs, de coucher avec ou d’épouser des femmes juives, de manger avec des juifs… c’est probablement que tout cela devait être sinon monnaie courante au moins objet de scandales publics.

La relative luxuriance du judaïsme hispanique qui vit en terre d’Espagne au tournant du 5ème siècle est brisée en 409 par la franchissement des Pyrénées par des migrants barbares d’origine germanique venus des steppes de la mer Noire au IIIème siècle et passés par la Roumanie. Leur chef Alaric a dévasté Rome le 24 aout 410, ce qui sera pour Augustin D’Hippone et pour tout l’Empire le signe de la fin de Rome. Signalons au passage pour la petite histoire que les troupes d’Alaric semblent avoir volé la Menorah du Temple, déjà volée par Titus en l’an 70, dont ils ne reste plus de trace depuis… que certains continuent de chercher dans les Monts Alaric entre Carcassonne et Narbonne…

Monts Alaric

D’abord allié à Rome contre d’autres peuples barbares (Théodoric a débarrassé la péninsule Ibérique des Vandales qui la dévastent depuis 409 entre 418 et 451), chassés par les francs catholique suite à la conversion de Clovis qui tue Alaric en 507 à Vouillé prés de Poitiers, ils vont prendre le pouvoir en Ibérie romaine à la chute de l’Empire romain d’Occident en 476.

Leur histoire va croiser celle des juifs d’Espagne… Hélas pour le pire.

6ème siècle : la protection arienne des juifs

Le Royaume wisigoth vers 500. Le Royaume Suèves tombe en 584

Convertis au christianisme arien (ils ne reconnaissent pas le divinité de Jésus) dans les Balkans qu’ils ont ravagé en 382, les chrétiens ariens wisigoths ne sont pas trinitaires. Ils conçoivent une adoption du Fils non divinisé par Dieu le Père, ce qui pour un catholique romain qui le pense consubstantiel selon la théologie définie par les Conciles christologiques du 4ème siècle (Nicée en 325) est une hérésie et une barrière conceptuelle infranchissable. Des passerelles théologiques avec le judaïsme sont donc possibles entre chrétiens ariens et Wisigoths, cette accusation d’hétérodoxie chrétienne et d’adoptianisme sera d’ailleurs renvoyée à la figure par les chrétiens catholiques des Asturies aux chrétiens mozarabes du centre de l’Espagne qui pactisent, selon eux, avec l’Islam après la Conquête musulmane.

Les Wisigoths sont des demi-juifs pour les catholiques romains et ils vont dans un premier temps créer une situation favorable aux juifs pendant le 6ème siècle.

Ces détails théologiques peuvent sembler sans importance mais ils sont le germe du racisme théologique qui chassera les juifs d’Espagne en 1492 puis les chrétiens en 1497.

7ème siècle : une théocratie antisémite

Car l’unification wisigothique donc son identité commune va se faire par la conversion au catholicisme romain trinitaire du roi Récarède 1er en 589. L’arianisme cohabite dès lors avec un christianisme romain forcément intransigeant puisque élément essentiel de l’identité nationale wisigoth où les rois se succèdent au rythme des disputes de clans, des assassinat et des émeutes, sans aucune dynastie stable. Ainsi 14 rois se succèdent entre 610 et 711, ce que les voisins francs nomment « la maladie gothique ». Dans ce contexte d’identité religieuse intransigeante miroir d’une instabilité politique chronique la musique change pour les juifs qui évidement ne se sont pas convertis à la nouvelle religion.

Au nord dans le royaume franc qui s’est étendu en chassant les Wisigoths, juifs et hérétiques ariens sont associés dans un même sac par un Grégoire de Tour (voir ici ) . La victoire de Clovis sur Alaric est vue comme une victoire de la vraie foi.

Une théocratie conciliaire antisémite

Le Royaume Wisigoth de Tolède (507-711) est une théocratie pilotée par des assemblées d’évêques, les conciles. Mais alors que dans l’église le pouvoir des deux glaives et leur indépendance sera clairement formalisé le concile wisigothique est une sorte de parlement.

Les ordonnances conciliaires wisigothiques pleuvent sur les juifs comme autant de coups visant à réduire leur particularismes religieux, rituel et culturel.

  • Au 4eme Concile de Tolède de 633 on statue sur le cas des premiers ‘marranes’, des juifs qui ont reçu le baptême mais continuent à pratiquer les rites juifs. On les force au culte chrétien « il convient de les contraindre à observer la foi qu’ils ont reçue par la force ou la nécessité » et on leur retire leurs enfants.
  • Au 8eme Concile de Tolède de 653 les convertis sont contraints de signer un texte où ils s’engagent à ne pas se marier entre eux et à exécuter eux-mêmes les convertis qui n’observeraient pas strictement la foi catholique.
  • Au 12eme Concile de Tolède de 681 édicte vingt-huit lois pour « extirper la peste judaïque ».
  • Etc… etc…

Le Roi Sisebut (612-621) oblige les juifs à se convertir au christianisme en 617 sous peine de mort ou à quitter le royaume.

Isidore, évêque de Séville un immense érudit qui synthétise la culture gréco-romaine condamne cette pratique… mais après la mort de Sisebut.

Le roi Egica, Monnaie wisigoth

En 694, le roi Egica les accuse les juifs de se mettent en rapport avec leurs frères d’Afrique du Nord pour détruire le Royaume wisigoth. Il les réduit en esclavage sous le joug des possessores, grands propriétaires fonciers qui les convertissent au christianisme. On vole leur biens et désormais les juifs « appartiennent au fisc » et au Roi qui les protègera et les pressurera d’impôts jusqu’à l’expulsion de 1492.

Une haute civilisation artistique

Il suffit de regarder les chapiteaux de l’église Sans Pedro de la Nave à l’ouest de Zamora, en Castille-et-León vers 680, sommet de l’art wisigothique qui représente le Sacrifice d’Isaac ou Daniel dans la fosse aux lions, ou l’art du métal des Wisigoths, pour comprendre qu’on n’a pas affaire à des « barbares » mais à une synthèse entre la culture romaine et l’art de la steppe ; le fameux arc outrepassé que beaucoup taxent d’art islamique d’Al Andalus est un invention wisigothique.

Daniel dans la fosse aux lions, photo Zodiaque, L’art préroman Hispanique
le Sacrifice d’Isaac (photo Zodiaque)
Fibules wisigothiques; on note l’incorporation d’autres matières dans le bronze d’origine grâce à la technique du cloisonnement (verre de couleur, pierres semi-précieuses).

La civilisation wisigothique : soit la civilisation romaine régénérée par les Goths invaincus de Rome est chantée par Isidore de Séville dans son Histoire des Goths. Son idéal d’un roi chrétien sera au cœur de tout le Moyen Age et de la fierté ibérique.

On trouve des vestiges de maisons juives wisigothiques avec quelques rares mots hébraïques au milieu d’inscriptions en bas latin mais sommes toute peu de traces de ces juifs écrasés et probablement exsangues. Ces juifs parlent le bas latin semble-t-il. On est assez peu renseigné sur leur niveau culturel hébraïque.

L’invasion musulmane

Les juifs ne doivent le salut face à la persécution des chrétiens ariens wisigoths que grâce à l’invasion musulmane de 711 à 726.

La bataille de Guadalete en juillet 711 sonne le glas de l’empire Wisigoth, les Arabes victorieux remontent jusqu’à Narbonne. Il ne faut pas voir cette conquête du califat omeyyade sur l’Hispanie selon un mode moderne. Les armées arabes berbères prennent en otage une partie de la population jusqu’à la soumission au nouveau pouvoir du califat.

En réalité il semble que les juifs n’ont aucunement favorisé la conquête des armées berbères mais que les musulmans peu nombreux les aient utilisés pour garder les villes conquises. Cependant l’accusation d’entente avec l’ennemi les poursuivra jusqu’en 1492. Une accusation de 5eme colonne internationale qui est plus est un poncif des minorités qu’une caractéristique antisémite.

Les juifs du Royaume wisigothique devenu califat espèrent donc une ère de paix et de tolérance après les persécution wisigothiques.

Et le salut vint des arabes !

Ce qui est sûr c’est que l’arabisation de l’Espagne va être une rejudaisation pour des juifs remis en contact avec les juifs lettrés et de haute culture orientale du Maroc à Babylone (au tournant du 10ème siècle la moitié de la population juive mondiale vit en Babylonie), à Palerme à l’époque les juifs parlent arabe et sont en contact avec leurs frères égyptiens[1] ! Une vitalité intellectuelle qui va avec la reprise du commerce international. (le mouvement inverse d’inculturation se produira après 1492 de Sefarad vers le Maroc).

Les académies de séfarade en contact avec les académies talmudiques de Soura et Poumbedita reçoivent le Talmud de Babylone dès le 9eme siècle. Les rabbin ibériques innoveront laors en Halakha et approfondiront l’hébreu. Comme la koiné antique (grec appauvri), l’arabe est le globish de ce nouveau monde. Dès la seconde moitié du 9è siècle, la plupart des textes juifs en prose seront écrits en arabe, souvent avec des lettres hébraïques comme le Guide des égarés du Rambam.

Mais la période de relative liberté qui s’ouvre, va vite tourner court pour les juifs et chrétiens mozarabes.


[1] Voir : Bresc, Henri. Arabes de langue, Juifs de religion, Bouchène,2001.

2 commentaires sur « Histoire des Séfarades (2/ période wisigothique): Et le salut vint des arabes ! »

  1. Bonjour,

    Merci infiniment pour ces quatre textes sur les Sépharades. Sait-on s’il existe des traces juives en Ariège, dont les limites sud touchent la Catalogne ? Il me semble avoir aperçu sur l’une des cartes que vous aviez intégrée dans l’une de vos précédentes publication, la mention d’une synagogue à Foix au Moyen âge.

    Merci encore pour ce travail precieux !

    Bien cordialement

    Serge Gadal

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