Relire Qohélet, pour garder l’espoir

Ce temps de Covid est propice à relire Qohélet. Le livre de « celui qui parle à la foule (qahal) » est pourtant… quasiment inconnu du grand public.
Cela tombe bien, le psychanalyste, psychiatre et penseur juif Gérard Haddad vient de l’exhumer pour le faire revivre dans une traduction révolutionnaire.

Folie des folies

Le livre de Qohélet est le récit d’un homme brisé. Arrivé à la fin de son existence, celui qui nous est présenté comme « Fils de David roi à Jérusalem » parle à la foule à la première personne dans un témoignage personnel sans aucune concession sur ce qui lui est arrivé dans sa misérable existence de monarque.

Hevel havalim hakol Hevel, ce leitmotiv de Qohélet doit se traduire non pas « Vanité des vanités tout est vain », bref « la vie est nulle » mais « buée des buées » nous dit le Midrach.

 « Buée de buée, c’est comme un couscoussier à sept étages, la vapeur traverse successivement les différentes couches de couscous, mais arrivée au septième étage, que reste-t-il du fumet ? » (Qohélet Rabba 1, 2)

Sept, car le premier verset de Qohélet contient sept fois le mot hévél (en réalité cinq fois dont deux sont des pluriels, donc 7)

« Folie des folies, a dit Qohélet, folie des folies, tout est folie » (Qo 1, 2)

הֲבֵל הֲבָלִים אָמַר קֹהֶלֶת הֲבֵל הֲבָלִים הַכֹּל הָבֶל.

… L’idée d’evel est celle de la fugacité, quelque chose qu’on ne peut pas saisir. Une de ces métaphores de la réalité humaine auxquelles est habitué le midrach.

« Folie des folie tout est folie » nous propose de traduire Gérard Haddad à partir de l’arabe tunisien. En écho, de ce que Lacan répétait : « Tous à l’asile, tous à l’asile ! Tous fous ». « Son ultime diagnostic sur l’humanité moderne à quelques mois de la quitter » nous dit le psychanalyste et psychiatre Gérard Haddad [1] qui ajoute en commentaire privé : « tout le monde est fou, le psychotique, c’est celui qui a baissé les bras »

hevel, un mot qu’on peut traduire par « folie » au sens de démesure, de l’hubris grecque, cette passion violente inspirée par l’orgueil. Hypernarcissique.

La Raison sûre d’elle-même, qu’elle soit juive ou gréco-romaine « tourne ne rond » comme la Ruah’ (le vent).

« Il va au sud, et il tourne vers le nord, tourne et va le vent et sur ses tourbillons il revient » (Qo 1, 6)

הוֹלֵךְ אֶל דָּרוֹם וְסוֹבֵב אֶל-צָפוֹן סוֹבֵב סֹבֵב הוֹלֵךְ הָרוּחַ וְעַל סְבִיבֹתָיו שָׁב הָרוּחַ

La folie de l’homme tourne donc dans sa tête comme le vent et fait du sur-place. Elle est à l’image de cette création folle où rien n’avance réellement puisque tout est en cycle.

« Une génération s’en va, une autre génération arrive, et la terre demeure à jamais. Et le soleil se lève, et le soleil s’en retourne en son lieu d’où il aspire à nouveau se lever. Il va au sud, et il tourne vers le nord, tourne et va le vent et sur ses tourbillons il revient. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie. Au lieu où les fleuves coulent, c’est là qu’ils retournent couler. Toutes les paroles sont usées et nul n’est en mesure de parler, l’œil ne se rassasie pas de voir et l’oreille ne se remplit pas de ce qu’elle entend. Ce qui fut c’est ce qui sera et ce qui se fit c’est ce qui se fera et il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Une chose dont on dirait : « Regarde, ceci est bien nouveau » exista dans les temps qui nous ont précédés ne laisseront aucun souvenir. »

(Qo 1, 4-11- Traduction de Gérard Haddad)

Fi donc du happening permanent de téléréalité que nous créons autour de nous pour oublier la mort, adieu le du shoot d’endorphine des likes et des fake news sur les réseaux sociaux. Circulez, il n’y a rien. La nouveauté qu’on vous présente comme mode et mode d’existence est vide et ne désigne aucune transcendance de l’histoire qui se répète à l’infini, celle de la folie humaine.

Qohélet c’est Truman, True-man, cet homme qui cherche la vérité du Truman show et découvre en fin de film la vacuité d’un monde de happening addictif à jet continu où il joue et dont il croit fermement qu’il est sa vraie vie. Un spectacle miraculeux et lumineux que toute la planète regarde pour échapper au quotidien, à l’ennui et à la mort finalement.

Regardez autour de vous. Combien de couples factices qui ne tiennent que sur des illusions perdues ? combien de faux self éructant qui racontent en boucle des histoires auxquelles eux-mêmes ne croient plus ? de narcissismes qui se nourrissent d’autrui de manière cannibale sur un mode hyper-relationnel cool ? De starlette d’un quart d’heure ? De femmes et d’hommes qui se consument et consomment leurs corps sans fin à travers des réseaux sociaux en permanence renouvelés pour échouer au bord du désespoir ? De parents qui ne voient pas leurs enfants mais seulement leurs propres rêves ?… L’hubris est infinie.

Qu’est-ce qu’une vie? demande Shakespeare :

« C’est un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Macbeth Acte V, scène 5

« Il est plus facile qu’on le croit de se haïr, la grâce est de s’oublier » commente le curé de campagne de Bernanos.

La folie. Partout donc. Contagieuse.

Qohelet c’est la fin du Truman show, quand l’homme passe de l’autre côté du décors pour enfin vivre sa vie, une vraie vie, quelqu’un qui perlabore et déconstruit le réel, en démonte la mécanique à rêver lancée à tombeau ouvert vers le néant. L’ère du vide.

Un expert es-folie, pas celle des autres, il n’écrit pas un « traité de la folie », ou un « conte de la folie ordinaire »… il explore juste la sienne, à 55 ans, l’âge de sa mort !

Tout accomplissement va vers le néant, la fortune des justes est tôt oubliée dilapidée par des héritiers idiots. Alors pourquoi écrire de livre puisqu’on se fatigue ? Prendre femme puisque les bras de celles-ci sont comme la mort ? Celui qui vit comme un Sage fait comme le sot partie des perdants de l’histoire des vaincus.

La Sages d’Israël se sont donc demandés en quoi cet écrit sans espoir pouvait faire partie de la Torah.

Pourquoi « enterre »-t-on Qohélet ?

Rabbi Yéhouda, fils de Rav Chmouël fils de Chilat dit au nom de Rav : Les sages ont voulu enterrer Qohélet car ses dires sont contradictoires, s’ils ne l’ont pas fait c’est qu’il débute et s’achève par des paroles de Torah ; comme l’a dit Rabbi Yanay, en interprétant le verset [du début de Qohélet] : « Quel avantage pour l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le Soleil » (Qohélet 1, 3). « Sous le Soleil », effectivement il n’y a pas d’intérêt, mais [quant au travail produit] avant le Soleil, il y a un intérêt. Il se finit aussi par des paroles de Torah comme il est dit : « Fin des paroles, tout a été entendu : Crains Dieu et observe ses préceptes, car c’est là tout l’homme » (Oohélet 12, 13). Qu’entendre par « c’est le tout de l’homme » ? Selon R. Eléazar, la totalité de l’humanité n’a été créée que pour cet homme. 

TB, Chabbat 30b

A l’assemblée de Javné en l’an 90 où se fixe le « canon juif », les Sages du Talmud ont bien failli « enterrer Qohélet » dans une guenizah[2] d’amnésie. Bel aphorisme pour dire que l’homme « enterre la mort » dans son inconscient pour continuer de vivre comme si de rien n’était et littéralement « tuer le temps » en s’abrutissant de folies dans la démesure. Cet enterrement concerna non seulement Qohélet mais aussi un autre livre attribué à Salomon : le Cantique des cantiques[3].

Il fallait enterrer à l’abri des oreilles des foules et plus probablement dans les profondeurs de l’inconscient non seulement la mort mais aussi la pulsion sexuelle.

Comme pour le Cantique, la seule lecture obvie, au premier degré de Qohélet : « la vie est nulle », cet espèce de bon sens transformé en éthique arrivé à 50 ans, est un non-sens. Non pas qu’il faille fuir la pensée du néant de nos vies minuscules ou le désir sexuel mais, bien au contraire, ceux-ci sont les plus hauts lieux d’expérience de la sainteté du divin.

Il est vrai qu’un entendant la foule chanter à tue-tête dés le début du Chabbat:

« Qu’il me baise de baisers de sa bouche, Car tes caresses sont plus délicieuses que le vin » (Ct 1, 2), le plus ingénu des hommes pourrait se poser des questions.

Malgré la décision collective Rabbi José persévérera cependant dans sa condamnation du Cantique mais pas de Qoéhlet.

« Qohélet ne souille pas les mains et, au sujet du Cantique, on est divisé »

(Eduyoth 5 sv.)

Pour Qohélet la solution au malheur et à la mort en ce monde n’est pas un « autre monde », en tout cas Qohèleth n’en parle pas, mais plutôt de poser un regard humain sur ce monde, d’accueillir le malheur, le séparation et les ruptures douloureuses comme des grâces, avec une candeur seconde. La sagesse de Qohélet est un carpe diem : « cueille le jour » présent [sans te soucier du lendemain]. Voilà « tout l’humain » et « La totalité de l’humanité n’a été créée que pour cet homme »

Tout l’humain

Oui la mort nous fragmente, brise notre recueillement, nous isole Mais il est vrai que la seule réponse qu’on peut opposer à sa comptabilité implacable c’est l’amour. Dit autrement : « toute parole dite au nom de Cieux persiste » et les autres s’envolent vers le néant (Pirkei avot).

« Car l’amour est fort comme la mort »

(Cantique des cantiques 8, 8)

Oui être rapproché de ceux qu’on n’aime pas et éloigné de ceux qu’on aime est une souffrance.

Oui souvent tout nous semble gris… mais « il est doux pour l’homme de voir la lumière ».

 « Alexandre le Grand à mon âge avait conquis le monde » dit César en pleurant arrivé aux colonnes d’Hercules (Gibraltar). Il avait pris un Rome-Cadix en aller retour avant d’être assassiné par son fils nu an plus tard, alors qu’Alexandre, parti de Macédoine, était arrivé aux rives de l’Indus unifiant le plus grand empire du monde. Oui nos vies minuscules ne s’inscrivent pas spontanément dans une histoire légendaire. Et pourtant « mieux vaut un chien vivant qu’un lion mort » dit Qohélet.

La part l’imprévisible de ce monde est un cadeau inouï. Le chant de l’oiseau fait de nous les frères de toute la création si nous savons l’accueillir. Un rai de lumière chasse la mélancolie de l’hiver au printemps. Le sourire inattendu et gratuit d’une inconnue nous rend la vie et nous recréée.

Oui, la vie nous semble injuste et parfois le destin tragique mais il est aussi vrai que Gam zou letova, « tout est pour le bien » in fine. Nos persécuteurs et nos ennemis sont nos meilleurs maîtres. On apprend parfois dans l’accident de santé et le malheur ce que la vie n’a pas pu nous faire entendre autrement.

Oui les ruptures et nos divorces sont tragiques laissant des enfants qui eux-mêmes auront du mal à avoir confiance pour écrire la page suivante, mais vaut-il mieux un foyer de cris et une usine de haine ? Et s’il faut savoir se marier, il faut aussi savoir parfois divorcer. Renoncer à la toute puissance et surtout quand elle prend les habits de celui qui sauve est parfois une simple sagesse.

Oui « Et je trouve moi bien plus amère que la mort est la femme car elle n’est que piège et son coeur filet et ses bras des chaînes » mais « qui est bon devant Dieu lui échappera » (7, 26)… mais Qohélet dit aussi :

« Vois la vie avec la femme que tu aimes chaque jour de ta vie insensée, qui t’es accordée sous le soleil, oui tous les jours sont insensés; car telle est ta part dans la vie et dans le labeur que tu accomplis sous le soleil. »

Qhoélet 9, 9

La beauté est partout autour de nous mais nous ne savons pas voir. On ne voit bien qu’avec le cœur et l’Ineffable est invisible pour les yeux. L’amour est un piège quand il va de soi à soi mais une grâce quand il vient de Dieu et y retourne, quand nous nous rendons vulnérable et sommes pardonnés.

Le bénédiction permanente et la cultivation de la joie sont les seuls chemins pour continuer d’espérer dans cette existence tragique où nous marchons sur les ruines des empires prestigieux qui se croyaient immortels.

Qohélet nous propose une règle de vie simple pour simplement devenir juste un peu plus humain : « Crains Dieu et observe ses préceptes, car c’est là tout l’humain » (Oohélet 12, 13).

Mais qui est cet homme ?

Qohélet, le Messie

Qohélet nous est présenté comme le « fils de David, roi à Jérusalem ». Donc Qohélet selon une première hypothèse c’est Salomon.

Selon le Midrach, Salomon, homme à la sagesse prodigieuse, régna (machal) et écrivit de nombreuses paraboles (mechalim). Salomon est si sage que la Reine de Saba vient le voir des confins de l’Orient. Une affirmation que le Talmud réfute immédiatement :

« La Reine de Saba n’existe pas »

Baba Batra 15b

… on peut en discuter…

Le midrach nous dit que Salomon épousa la Reine de Saba, des noces qui dans le midrash signifient le conversion au judaïsme (Guyour). Car dans le midrach : Josué épouse Rahab la prostituée généreuse comme l’indique son nom, Joseph épouse Asenet la fille de Potiphar (Gn 41, 45 ; Beréchit Rabba 85, 2), prêtre de la ville d’On et mère de Manassé et d’Éphraïm (Gn 41, 50 ; 46,20), Boaz épouse Ruth la convertie ; Elle représente en réalité les Nations qui se convertiront à la fin de temps.

Qohélet Rabba 3, 21 nous explique que les idolâtres sont appelés animaux (‘ovde kokhavim keruyim behema). En matière d’idolâtrie Salomon sait de quoi il nous parle ici. Lui qui a multiplié l’orgueil (la confiance en son pouvoir suprême), les femmes (le sexe), les chevaux (la force) et l’argent (la richesse)… Expert ès idolâtrie il a aussi couché avec des femmes étrangères interdites mais il en a aussi converti certaines… quelle addiction idolâtre n’a-t-il pas pratiquée ? La vocation de l’homme est donc de se convertir, de faire techouva, c’est-à-dire de sortir de son animalité pour devenir un « homme humain » nous dit le Midrach.

Selon une autre interprétation le fait que Qohélet nous soit présenté comme le « fils de David, roi à Jérusalem » signifie surtout que Salomon, « fils de David » est une figure messianique, c’est à dire le Macchiah’. Mais le règne du roi David est resté inachevé. Salomon son fils qui aurait pu être le messie ne l’a pas été. Il a échoué comme Ezéchias plus tard.

L’homme de la foule n’est autre que le messie et il faut le chercher aux portes de Rome dit un midrach, parmi les mendiants. Car telle est la condition de l’homme.

Un perdant magnifique.

Cette traduction est un bel hommage de Gérard Haddad à sa femme Antonietta, que sa mémoire soit une bénédiction.


[1] Gérard Haddad, Le jour où Lacan m’a adopté,

[2] Lieu du cimetière ou on enterre les manuscrits portant le Nom à qui on porte respect, comme des êtres humains.

[3] R. Akiba (vers 135) savait parfaitement que les ivrognes chantaient le Cantique avec des filles au bordel. « Celui qui chantonne le Cantique dans les cabarets n’aura pas part au monde futur » disait-il (Tosefta, Sanhedrin 12, 10). Mais au lieu de cela, il défendit une version allégorique de ce poème érotique comme un symbole de l’union de Dieu de sa fiancée Israël, alléguant : « Le monde entier ne vaut pas le jour où le Cantique a été donné à Israël, car tous les Kétouvim  sont chose sainte mais le Cantique est Kodech hakodachim  (le Saint des Saints) » (Avot de Rabbi Nathan 1 sv.) … une vision qui faisait des autres livres un marchepied vers le cœur central du Temple et sublimait le désir sexuel en mystique.

Un commentaire sur « Relire Qohélet, pour garder l’espoir »

  1. Merci d’avoir « exhumé » ce livre Qohélet / l’Ecclésiaste, injustement méconnu, et d’en avoir exprimé une signification qui se réduit trop souvent à une citation du chapitre 3 « Il est un temps pour chaque chose… ».

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