La profondeur de l’existence – Paul Tillich

Un texte de l’écrivain et théologien protestant Paul Tillich (1886 – 1965) commentant 1 Corinthiens 2, 10 : « C’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit. Car l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu. »

Les mots « profond » et « profondeur » s’emploient dans la vie quotidienne, en poésie, en philosophie, dans la Bible, et dans beaucoup d’autres documents religieux, pour désigner une attitude spirituelle, bien que ces mots eux-mêmes soient empruntés à l’expérience de l’espace. La profondeur est une dimension de l’espace, et, pourtant, elle est en même temps le symbole d’une qualité spirituelle. Nombre de nos symboles religieux ont ce caractère qui nous rappelle notre finitude et notre asservissement aux choses visibles. Nous sommes et nous restons des êtres liés à leur sens,  même quand nous-nous occupons de choses spirituelles. Il y a, d’autre part, une grande sagesse dans notre langage. Il intègre d’innombrables expériences du passé. Ce n’est pas au hasard, que nous employions certains symboles tirés du domaine des choses visibles, plutôt que d’autres, C’est pourquoi, il est souvent utile de chercher la raison des choix collectifs des générations précédentes. Cela peut avoir pour nous une signification ultime de découvrir ce qu’implique pour nous l’emploi de mots comme « profond », « profondeur » et « abyssal ». Cela peut nous donner l’impulsion de rechercher de notre propre profondeur.

« Profond »,  au sens spirituel, a deux significations, soit il s’oppose à « superficiel », soit à « élevé ». La vérité est profonde et non pas superficielle ; la souffrance est profonde, et non pas « élevée ». La lumière de la vérité et les ténèbres de la souffrance sont toutes deux profondes. Il y a une profondeur en Dieu, et il y a une profondeur d’où le psalmiste crie vers Dieu. Pourquoi la vérité est-elle profonde ? Pourquoi la souffrance est-elle profonde ? Pourquoi emploie t-on le même symbole spatial pour les deux expériences ? Ces questions guideront notre méditation.

Toutes les choses visibles ont une surface. La surface est le côté des choses qui nous apparaît en premier. Si nous le regardons, nous savons ce que semblent être les choses. Mais, si nous agissons d’après ce que les choses et les personnes semblent être, nous sommes déçus. Nos attentes sont frustrées. Alors, nous essayons de pénétrer sous la surface des choses afin d’apprendre ce que les choses sont réellement. Pourquoi les hommes ont-ils toujours cherché la vérité ? Parce que la surface les décevait, et qu’ils ont appris, que la vérité qui ne déçoit pas, réside sous la surface, dans la profondeur. C’est pourquoi, les hommes ont creusé niveaux après niveaux. Ce qui leur semblait vrai un jour, ils le trouvaient superficiel le lendemain. Quand nous rencontrons une personne, elle nous fait une certaine impression,  souvent nous réagissons en fonction de cette impression, et nous sommes déçus par son comportement effectif. Nous pénétrons un niveau plus profond de son caractère, et, pour quelque temps, nous sommes moins déçus. Mais, vite, cette personne peut faire quelque chose de contraire à nos attentes ; nous réalisons alors, que ce que nous connaissons d’elle est encore superficiel. À nouveau, nous creusons plus profondément dans son être véritable.

La Science s’est développée de cette manière. La science met en question les affirmations ordinaires qui semblent vraies aux yeux de tous, des profanes comme des savants. Vient un génie, qui interroge les bases de ces affirmations admises ; quand il a prouvé qu’elles ne sont pas vraies, un tremblement de terre intervient dans la profondeur. Un tremblement de terre de ce genre s’est produit quand Copernic a mis en question qu’on puisse fonder l’astronomie sur les impressions des sens, et quand Einstein a cherché d’il existait un point absolu, à partir duquel le mouvement de toute chose deviendrait visible. Un tremblement de terre s’est produit, quand Marx a mis en question l’existence d’une histoire intellectuelle et morale indépendante de ses bases économiques et sociales. Un tremblement de terre très violent s’est produit quand les premiers philosophes mirent en question le sens de l’être-même, considéré de mémoire d’homme comme une évidence. Quand on a pris conscience du fait étonnant, que sous tous les faits, il y a quelque chose et non pas rien, la pensée a atteint un niveau de profondeur insurpassable.

À la lumière de ces pas importants et audacieux vers les choses profondes de notre monde, nous devrions nous interroger sur nous-mêmes et sur les opinions, qui nous paraissent aller de soi. Et nous verrions en tout cela ce qu’il y a de préjugés découlant de nos préférences individuelles et à notre milieu social. Nous devrions être scandalisés par la découverte que peux de choses dans notre univers spirituel se trouvent au-dessous de la surface, et combien peux résisteraient à un coup de vent. Il se produit quelque chose de terriblement tragique à toutes les périodes de la vie spirituelle de l’humanité : les vérités profondes et fortes, que les plus grands génies ont découvertes au travers de souffrances profondes et d’un travail incroyable, deviennent les banalités superficielles des discussions de tous les jours. Comment cela est-il possible ? Comment se peut-il, qu’une telle tragédie se produise? Elle se produit et se reproduira inévitablement, parce qu’il ne peut y avoir de profondeur sans chemin vers la profondeur. La vérité, sans chemin vers la vérité, est morte ; on peut encore s’y référer, mais elle n’apporte de contribution qu’à la surface des choses. Voyez cet étudiant, qui connaît le contenu des cent livres les plus important sur l’histoire mondiale, et, cependant, sa vie spirituelle demeure aussi superficielle qu’auparavant, et, peut-être, l’est-elle devenue encore plus. Puis, voyez cet ouvrier sans instruction, qui accomplit jour après jour une tâche machinale, et qui se demande soudain: Qu’est ce que ça veut dire, que je fasse ce travail? Qu’est ce que ça veut dire dans ma vie ? Quel est le sens de ma vie ? Parce qu’il pose ces questions, cet homme est sur la voie de la profondeur, alors que l’autre, l’étudiant en histoire, demeure à la surface parmi les corps pétrifiés exhumés des profondeurs par un tremblement de terre spirituel passé. Le simple ouvrier peut comprendre la vérité, même s’il ne parvient pas à répondre à ses questions ; l’étudiant instruit peut ne posséder aucune vérité, même s’il connaît toutes les vérités du passé.

La profondeur de la pensée fait partie de la profondeur de la vie. Une grande part de notre vie se déroule à la surface. Nous sommes les esclaves des routines de la vie quotidienne, de notre travail et de nos plaisirs, de nos occupations et de nos distractions. Nous sommes dominés par des hasards innombrables, à la fois bons et mauvais. Nous sommes menés par les choses beaucoup plus que nous ne les menons. Nous n’arrêtons pas de regarder les sommets au-dessus de nous, ou les profondeurs au-dessous de nous. Nous allons toujours de l’avant, bien que nous tournions en rond, et revenions finalement à notre point de départ. Nous sommes constamment en mouvement, et nous ne nous arrêtons jamais pour plonger dans la profondeur. Nous parlons beaucoup, et nous n’écoutons jamais les voix, qui parlent des profondeurs à notre profondeur. Nous-nous acceptons tels que nous estimons être, sans nous soucier de ce que nous sommes réellement. Comme des chauffards roulant à toute vitesse, nous blessons nos âmes, et nous les abandonnons seules et meurtries au bord de la route. Nous passons à côté de notre profondeur et de notre vie véritable. Quand l’image que nous-nous-nous sommes faites de nous-mêmes se brise complètement ; quand nous découvrons que nous avons agi à l’encontre de toutes nos attentes ; quand un tremblement de terre ébranle et bouleverse la superficialité de notre connaissance de soi, alors, et alors seulement, nous acceptons de voir un niveau plus profond de notre être.

La sagesse des nations de tous les temps, parle de la voie de la profondeur. Elle la décrit d’innombrables manières. Tous ceux qu’elle a préoccupé – mystiques et prêtres, poètes et philosophes, ignorants et savants – ont témoigné dans leurs confessions, leurs prières ou leurs contemplations d’une même expérience. Ils ont découvert, qu’ils n’étaient pas ce qu’ils croyaient être, même après l’apparition d’un niveau plus profond après que la surface est évanouie. Ce niveau plus profond devient lui-même superficiel, après la découverte d’un niveau plus profond, et cela se reproduit sans cesse au cours d’une vie, tant qu’on se tient sur la voie de leur profondeur.

Aujourd’hui, une forme nouvelle de cette méthode est devenue célèbre, sous le nom de « psychologie des profondeurs ». Elle conduit de la surface de la connaissance de soi aux niveaux où sont enregistrées ce que nous ignorons à la surface de notre conscience. Elle nous montre des traits de caractère qui contredisent tout ce que nous croyons savoir sur nous-mêmes. Elle peut nous aider à trouver le chemin de notre profondeur, mais elle ne peut pas nous aider de façon ultime, parce qu’elle ne peut pas nous guider jusqu’au fondement  le plus profond de notre être, et de tout être, la profondeur même de la vie.

Le nom de cette profondeur et de ce fondement infini et inexhaustible est Dieu. Cette profondeur est ce que le mot Dieu signifie. Si ce mot n’a pas grand sens pour vous, traduisez-le, et parlez des profondeurs de votre vie, de la source de votre être, de ce qui vous préoccupe de façon ultime, de ce que vous prenez au sérieux sans restriction. À cette fin, vous devrez, peut-être, oublier tout ce que traditionnellement vous avez appris sur Dieu, et jusqu’au mot lui-même. Mais, si vous savez que « Dieu » signifie « profondeur », vous en savez déjà beaucoup sur lui. Vous ne pouvez pas vous déclarer athée ou incroyant. Vous ne pouvez pas dire : La vie n’a pas de profondeur ! La vie est superficielle. L’être-même n’est que surface. Si vous pouvez le dire cela avec le plus grand sérieux, vous êtes « athée ; sinon vous ne l’êtes pas. Celui qui connaît la profondeur connaît Dieu.

Nous avons considéré la profondeur du monde et la profondeur de nos âmes. Mais, nous ne sommes au monde qu’au sein d’une société humaine. Nous ne pouvons découvrir nos âmes que dans le miroir de ceux qui nous voient. La vie n’a pas de profondeur sans la profondeur de la vie en communauté. Nous vivons habituellement dans l’histoire aussi superficiellement que nous vivons en tant qu’individus. Nous comprenons notre existence historique telle qu’elle nous apparaît, et non pas telle qu’elle est en réalité. Les courants de l’actualité, les vagues de la propagande, les marées des conventions et de la recherche du sensationnel, occupent nos esprits. Le bruit de ces averses nous empêche d’écouter ce qui retentit dans les profondeurs, ce qui se produit réellement dans le fondement des structures de la société, dans les aspirations du cœur des masses, dans l’esprit militant de ceux qui sont sensibles aux changements de l’histoire. Nos oreilles sont aussi sourdes aux cris venus des profondeurs de la vie sociale, qu’elles le sont aux cris des profondeurs de nos âmes. Nous laissons seul sans entendre leurs cris dans le brouhaha de la vie quotidienne, les victimes blessées de notre système social, après les avoirs meurtris ; aussi seules que nos propres âmes blessées. Nous croyions que nous vivions une époque de progrès inéluctable pour la condition humaine. Mais, dans les profondeurs de la structure de la communauté, les forces de destructions avaient déjà rassemblé leurs efforts. Il avait semblé que la raison humaine dominait la nature et l’histoire. Mais, ce n’était qu’en surface ; dans la profondeur de notre vie en communauté, la révolte contre la surface avait déjà commencé. Nous avions fabriqué les instruments et les moyens les meilleurs et les plus parfaits pour la vie de l’homme. Mais, dans les profondeurs, ils étaient déjà changés en instruments et en moyens d’autodestruction. Il y a quelques décennies, certains esprits prophétiques ont regardé dans la profondeur. Des peintres ont brisé l’apparence de l’homme et de la nature pour exprimer leur sentiment d’une catastrophe imminente. Des poètes ont usé de mots, et de rythmes étranges et violents, pour éclairer le contraste entre ce qui semble être et ce qui est réellement. Une sociologie des profondeurs est apparue, à côté de la psychologie des profondeurs. Mais, c’est seulement, maintenant, au cours de cette décennie où est intervenu le plus terrible tremblement de terre de tous les temps, qui ait secoué toute l’humanité, que les yeux des nations se sont ouvert sur les profondeurs au-dessous d’elles, et sur la vérité de leur existence historique. Il y a encore des gens, même hauts placés, qui se détournent de cette profondeur et qui souhaitent rester à la surface disloquée, comme si de rien n’était. Mais, nous savons, que la profondeur de ce qui s’est produit, ne se contentera pas de rester au niveau que nous avons atteint. Ce serait désespérer de soi et se mépriser !

Plongeons plus à fond dans le fondement de notre vie historique, dans le fondement ultime de l’histoire. Le nom du fondement infini et inexhaustible de l’histoire est Dieu. C’est ce signifie ce nom, et c’est aussi ce que signifient les mots Royaume de Dieu et Providence divine. Si ces mots n’ont plus grand sens pour vous, traduisez-les, et parlez de la profondeur de l’histoire, du fondement et du but de la vie sociale, de ce que vous prenez au sérieux sans restriction dans votre action politique et morale. Vous pourrez peut-être nommer cette profondeur : espérance, tout simplement espérance. Si vous trouvez l’espérance dans le fondement de l’histoire, vous êtes unis aux grands prophètes, qui furent capables de regarder en face la profondeur de leur temps. Ils essayèrent d’éviter la catastrophe, car ils ne pouvaient pas soutenir l’horreur de leurs visions ; cependant, ils eurent la force de voir un niveau plus profond et d’y trouver l’espérance. Leur espérance ne les pas confondu. L’espérance ne nous confondra pas, si nous ne la cherchons pas à la surface, où les fous cultivent leurs vains espoirs, mais dans la profondeur, où les cœurs frémissants et contrits reçoivent la force d’une espérance, qui est vérité.

Ces derniers mots nous conduiront à l’autre signification des mots « profonds » et « profondeur », à la fois dans le langage profane et dans le langage religieux : à la profondeur de la souffrance, qui est la porte, la seule porte de la profondeur de la vérité. Vraiment, il est facile de vivre à la surface tant qu’elle n’est pas ébranlée. Il est douloureux de s’en détacher, et de descendre vers un fondement inconnu. La formidable résistance que tout être humain oppose à cet acte, et les nombreux prétextes qu’il invente, pour éviter la route des profondeurs, sont très naturels. La souffrance qu’on éprouve à la vue de ses propres profondeurs est trop forte à beaucoup de gens. Ils préfèrent plutôt revenir à la surface ébranlée et dévastée de leur vie et de leurs pensées antérieures. Il en va de même des milieux sociaux, qui créent toutes sortes d’idéologies et de rationalisations, pour résister à ceux qui veulent les conduire sur la voie de la profondeur de leur existence sociale. Ils préfèrent colmater les fissures de la surface avec de petits expédients, plutôt que creuser dans la profondeur. Les prophètes de tous les temps peuvent nous parler de la résistance haineuse que rencontraient leurs tentatives courageuses de dévoiler les profondeurs de l’injustice et de l’espérance dans la société de leur temps. Qui peut réellement supporter la profondeur ultime, le feu dévorant au fondement de tout être, sans dire avec le prophète : Quel malheur pour moi ! Je suis perdu… et mes yeux ont vu le SEIGNEUR des Armées.

Nos tentatives pour éviter le chemin conduisant à cette profondeur de la souffrance, et les prétextes que nous utilisons pour l’éviter sont toute naturelle. La méthode la plus superficielle de toutes, consiste à affirmer que les choses profondes sont trop complexes et  trop incompréhensibles pour les esprits inéduqués. Pourtant, la marque de la profondeur réelle est sa simplicité. Si vous dites : C’est trop profond pour moi, je n’y comprends rien. Vous-vous trompez vous-mêmes. Car vous devriez savoir, que rien de réellement important n’est trop profond pour personne La vérité n’est pas trop profonde ; elle est plutôt inconfortable ; c’est pourquoi on fuit la vérité. Ne confondons pas les choses complexes avec les choses profondes de la vie. Les choses complexes ne nous concernent pas de façon ultime ; il est sans importance que nous les comprenions, ou non. Mais les choses profondes doivent nous concerner toujours, parce qu’elles nous concernent infiniment, qu’elles nous saisissent, ou non.

Un fait plus sérieux peut-être présenté comme excuse, par ceux qui veulent éviter le chemin de la profondeur. Dans le langage religieux, le mot profondeur désigne souvent le séjour des forces du mal, des puissances démoniques de la mort et de l’enfer. Le chemin des profondeurs n’est-il pas contrôlé par ces forces ? Ne sont-elles pas les éléments destructeurs et morbides de la pulsion de mort ? Lorsqu’un de mes amis Américains exprimait devant un groupe de réfugiés allemands son admiration pour la profondeur germanique, nous-nous sommes demandés si nous pouvions admettre cet éloge. Cette profondeur n’a t-elle pas été le terrain où surgirent les forces les plus démoniques de l’histoire moderne ? Cette profondeur n’était-elle pas une profondeur morbide et destructrice ? Permettez-moi de répondre à ces questions avec un mythe antique magnifique. Quand l’âme quitte le corps, elle doit traverser plusieurs sphères dominées par les forces démoniques ; seule l’âme connaissant la parole juste et efficace peut poursuivre son chemin vers la profondeur ultime du fondement divin. Aucune âme ne peut éviter cette épreuve. Il suffit de considérer les luttes des saints, des prophètes, des réformateurs et des grands créateurs dans tous les domaine, pour qu’apparaisse la vérité de ce mythe. Chacun doit affronter les profondeurs de la vie. Que ce soit dangereux n’est pas une excuse. Le danger doit être vaincu par la connaissance de la parole libératrice. Le peuple allemand, et beaucoup de peuples parmi les nations, ne connaissaient pas la parole ; c’est pourquoi, manquant de la profondeur salutaire ultime, ils ont été rattrapés par les forces malfaisantes de la profondeur.

Aucune excuse ne permet d’éviter la profondeur de la vérité, dont la seule voie se trouve dans la profondeur de la souffrance. Que la souffrance vienne de l’extérieur, et qu’on la prenne sur soi comme la voie de la profondeur ; qu’on la choisisse, volontairement, comme la seule voie menant aux choses profondes ; qu’elle soit la voie de l’humilité, ou la voie de la révolution ; que la « croix » soit intérieure, ou qu’elle soit extérieure ; cette voie mène à l’opposé des chemins que nous préférions suivre auparavant. C’est pourquoi, Ésaïe loue Israël, serviteur de Dieu dans de profondes souffrances. C’est pourquoi, Jésus déclare « bénis », ceux qui pleurent, qui sont persécutés, qui éprouvent la faim et la soif dans leur corps et dans leur esprit ; c’est pourquoi, il nous demande de perdre notre vie pour trouver notre vie. C’est pourquoi, deux grands révolutionnaires, Thomas Müntzer, au seizième siècle, et Karl Marx, au dix-neuvième siècle, ont parlé en termes semblables de la vocation de ceux qui se trouvent aux marges de l’humanité – dans le vide le plus profond, dit Münzer, dans l’inhumanité la plus profonde, dit Marx – ce prolétariat, qu’ils pensaient être porteur du salut à venir.    

Il en va de notre vie, comme de notre pensée: Tout semble y être mis sens dessus dessous. On a souvent accusé à la Religion, et le Christianisme d’êtres irrationnels et paradoxaux. C’est clair, qu’on leur a associé nombre d’inepties, de superstitions et de fanatismes. Le commandement de sacrifier sa raison est plus démonique que divin. L’homme cesse d’être humain, quand il rejette la raison. Mais la profondeur du sacrifice, de la souffrance et de la Croix est demandée à la pensée. Tout pas avancé sur la voie de la profondeur de la pensée rompt avec la surface des pensées précédentes. Quand cette rupture a eu lieu, chez Paul, Augustin et Luther, ceux-ci ont ressenti une souffrance extrême, qu’ils ont éprouvé comme une mort et comme un enfer. Mais, ils ont accepté cette souffrance comme la voie menant aux profondeurs de Dieu, comme la voie de la spiritualité, comme la voie de la vérité. Ils ont énoncé en langage spirituel la vérité, qu’ils entrevoyaient, autrement dit, en des termes opposés à ceux des raisonnements de surface, mais en harmonie avec la profondeur de la raison, qui est divine. Le langage paradoxal de la religion révèle que la voie de la vérité est la voie de la profondeur, et, par conséquent, la voie de la souffrance et du sacrifice. Seul celui qui désire suivre ce chemin peut comprendre les paradoxes de la religion.

La dernière chose que je veux dire au sujet du chemin de la profondeur concerne l’un de ces paradoxes. La fin du chemin est la joie. La joie est plus profonde que la souffrance. Elle est ultime. Permettez-moi d’exprimer ce point avec les mots d’un homme qui a cherché passionnément la profondeur, mais dont les forces destructrices se sont emparées, car il ignorait la parole qui permet de les vaincre. Frédéric Nietzsche écrit : Le monde est profond, plus profond qu’aucun ne peut le dire. Son malheur est profond. La joie est plus profonde encore que le chagrin. Le malheur dit : va t-en ! Mais, la joie veut toute l’éternité. Elle veut profondément l’éternité abyssale.

La joie éternelle est la fin des voies de Dieu. Le message de toutes les religions est que le Royaume de Dieu est paix et joie. C’est aussi le message du Christianisme. Mais, on ne parvient pas à la joie éternelle en vivant à la surface. On n’y parvient qu’en traversant la surface, en pénétrant profondément dans les choses profondes de notre vie, de notre monde, et de Dieu. Le moment où atteignons la profondeur dernière de nos vies est le moment où nous pouvons avoir l’expérience de la joie qui contient l’éternité, de l’espérance indestructible, et de la vérité sur laquelle la vie et la mort sont bâties. Car, dans la profondeur est la vérité, dans la profondeur est l’espérance, et dans la profondeur est la joie.

Paul Tillich traduit par Jean-Marc Saint, http://www.eglise-reformee-mulhouse.org/tillich

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