Liszt, messie de la musique ?

Interview de mon ami Jean-Yves Clément,  Ecrivain, éditeur, directeur artistique, il est  Commissaire général de l’Année Liszt en France en 2011.
Il est l’auteur de « Franz Liszt » chez Actes Sud
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Propos recueillis par Emmanuelle Giuliani dans La Croix du 01 avril 2011.

« Liszt était une nature débordante, en expansion infinie, à l’image de sa Sonate en si mineur qui émerge du big bang pour retourner au silence primordial.  Il est de ce fait très difficile à cerner, à circonscrire, à l’instar de ces grands génies de la Renaissance, Vinci ou Michel-Ange, auxquels il ajoute la dimension romantique propre à son époque. Artiste total, multiple, il est finalement insaisissable. La dissipation fait partie du moi profond de ce saltimbanque existentiel, bien au-delà de sa fonction de compositeur, concertiste, chef d’orchestre, écrivain, critique…

Nous n’avons, par exemple, aucune idée aujourd’hui de l’émoi, du délire même, que suscitaient ses incroyables tournées : un peu comme si aujourd’hui Barack Obama débarquait à l’improviste dans une ville de province ! Cette mission de diffusion musicale, il la vivait comme un prêcheur, au sens spirituel du terme. Liszt était d’ailleurs un être spirituel de A à Z. Et écrire sur lui, comme j’ai tenté de le faire, m’est apparu également de ce fait comme une forme de mission. La mission de l’artiste, écrivait Liszt en 1835, «  est de diviniser le sentiment humanitaire sous tous ses aspects »…

Quand il organisait ses récitals – forme nouvelle du « one man show » avant l’heure qu’il inventa -, c’était autant pour jouer la musique des autres que la sienne, pour être serviteur des créateurs qu’il admirait, de Bach à Verdi, de Schubert à Wagner qu’il transcrivait à tour de bras dans un geste à la fois re-créatif et altruiste. C’est ainsi que ses paraphrases et transcriptions ne peuvent être limitées à une quelconque parade technique : elles sont l’expression d’un démiurge seul de son espèce qui transfigure littéralement la matière musicale dont il s’empare pour de nouvelles métamorphoses…

Son histoire d’amour avec la poésie et la littérature est de même essence. La lecture de ses textes – plusieurs essais importants, lettres, critiques -, témoignent d’un grand écrivain, à l’instar de son ami Berlioz. Mais il est aussi un grand lecteur qui fertilise sa musique des auteurs qu’il aime et admire : Shakespeare, Hugo, Byron… Liszt est ainsi l’inventeur du Poème symphonique. Et Goethe, bien entendu ; notamment la figure de Faust qui lui inspire une symphonie et qui étend son emprise sur toute son œuvre. Car Liszt devient lui-même ce dont il se saisit. Il s’identifie à la matière qui l’inspire. Peu importe ensuite qu’on le raille ou qu’on le pille (comme Wagner !). Il n’en a cure pourvu qu’il avance – « Away ! Away ! » de Mazeppa est son mot d’ordre.

Liszt voyage dans l’histoire de la musique comme il parcourt l’Europe, dans tous les sens : la route est inscrite dans son âme tzigane. Comme la Pologne est scellée en Chopin, la Hongrie traverse la musique de Liszt, même ses œuvres religieuses. Par la suite, sa terre d’élection sera l’Italie, lieu du voyage romantique par excellence. L’Italie, c’est dans son œuvre l’hommage à Dante, Michel-Ange, Raphaël, Pétrarque… C’est aussi Rome et la Villa d’Este, où Liszt résidera. Et la chrétienté pour laquelle il rêvait d’ouvrir une ère musicale nouvelle en devenant le réformateur de la musique religieuse…

Comment ne pas être subjugué par la force d’âme de cet homme issu d’un milieu simple, sans doute travaillé par un complexe d’infériorité, mais qui, grâce à son génie et sa force de travail, atteindra une telle gloire que les princes se disputeront sa présence ? Il avait conscience que l’artiste, encore considéré comme un valet au service des grands, devait dépasser sa condition sociale et triompher des épreuves. Et s’élever. Quelle grandeur pour avoir su résister à la gloire insensée qui l’entourait, sans jamais se reposer sur ses lauriers ni « exploser en vol » ! Au contraire, son parcours prend progressivement les chemins du renoncement, du dépouillement, du désintéressement. Ce philanthrope incomparable donnera toute sa vie d’innombrables concerts de bienfaisance, et inventera les « master-classes », gratuites pour ses nombreux élèves…  Créant d’innombrables œuvres de son piano ou de l’orchestre (Lohengrin !), Liszt fait preuve d’une inépuisable prodigalité, illustrant cette superbe phrase de Nietzsche selon laquelle « il faut plus de génie pour dépenser que pour acquérir ». Donnant tout à la musique et à son partage, il ne se soucie guère de la « pureté » de l’œuvre d’art. Sa devise pourrait être « pour être vivant, il faut vivre le plus possible, sans peur, sans méfiance, sans hésitation… avec amour… »

Dans l’histoire de la musique, Liszt se sent le fils spirituel de Beethoven. N’a-t-il pas consacré beaucoup d’argent à faire édifier une statue du compositeur et créer un festival (il a aussi inventé la forme du festival !) en son honneur ? À 25 ans, il a joué les dernières sonates pour piano de Beethoven, pages visionnaires qu’on ne réentendra plus pendant de longues années. Liszt se sent ainsi comme le maillon d’une chaîne de créateurs, tendue depuis Bach et Mozart. En transcrivant leurs œuvres, il leur rend grâce. J’espère de l’année commémorative de son bicentenaire qu’on lui rende grâce à notre tour. Qu’on le serve comme il a servi. — Liszt, Christ de la musique ? »

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