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Jean-Michel Steg : 22 aout 1914, la catastrophe inconnue

Le brouillard de Rossignol

Qui connaît le village de Rossignol en Belgique ? C’est pourtant là que sont tombés au champ d’honneur 27 000 soldats français le 22 aout 1914. C’est cette terrible journée et le contexte qui l’a rendue possible que nous raconte Jean-Michel Steg dans Le Jour le plus meurtrier de l’histoire de France, 22 aout 1914 (Fayard).

Killing Field

27 000 morts français en une journée, moitié moins côté allemand. Derrière cette abstraction comptable Jean-Michel Steg, financier de profession, remarque que c’est en un jour autant de mort que pendant toute la guerre d’Algérie qui dura de 1954 à 1962, presque la moitié de soldats américains tués pendant la guerre du Vietnam entre 1969 et 1975 (58 000 soldats américains tués en 16 années de combat)… Et pourtant qui connaît la bataille de Rossignol. Car derrière l’abstraction mathématique, le constat clinique qui met à distance et anesthésie l’émotion note Jean-Michel Steg : « plus je travaille sur les circonstances de la mort, il y a un siècle, de ces milliers d’hommes, et plus leur humanité m’envahit, rendant souvent l’écriture plus difficile encore qu’elle ne l’est déjà pour moi ».

JeanMichel Steg

« Un livre sur la mort violente au XXe siècle »

Comment un tel nombre de morts dans un espace aussi restreint a-t-il été possible se demande l’habitué des chiffres ? Le killing field, à la sortie de Rossignol sur la route de Neufchâteau mesure seulement quelques dizaines de mètres de large  pour un peu plus d’une centaines de mètres de long. Tout déploiement était impossible car la forêt est entourée de marécage, le traquenard parfait. Les soldats pénétraient « dans un véritable entonnoir de feu, dense et continu » . En filigranne de cette question comptable c’est l’absurdité de la mort industrielle au XXème siècle qu’interroge Jean-Michel Steg qui avoue écrire, « un livre sur la mort et plus particulièrement sur la mort violente au XXe siècle ». Un livre trés personnel qu’il a mis des années à écrire en forme de solde de tout compte.

Killing Field 3

Le killing field

JM Steg décrit minutieusement et avec recul tous les facteurs qui ont conduit à ce désastre : tactiques (ignorance des mouvements de l’adversaire), techniques (la guerre menée avec des armes d’une puissance létale inconnue qui oblige le soldat à s’enterrer au lieu de combattre debout ou à cheval sabre au clair), politiques et idéologiques, culturels… Une  partie des troupes faisait partie la 3ème division d’infanterie coloniale: dont la Ière et la 3ème brigade d’infanterie coloniale (1er, 2eme, 3eme et 7eme RIC), soit deux fois 6 800 hommes, ainsi que le deuxième Régiment d’artillerie de campagne coloniale (36 canons); mais aussi le 3ème régiment de chasseurs d’Afrique avec 600 cavaliers. Tous seront anéantis.

Troupes coloniales

troupes coloniales en manoeuvre, Août 1914

La « furia francese », faux-nez de l’incompétence militaire française

Après-guerre on accusa la « furia francese », cette furie française qui permit aux troupes de Charles VIII se repliant en France après avoir échoué dans la tentative d’occuper Naples, de vaincre une armée supérieure en nombre. Cette furia francese « l’offensive à outrance » aurait servi d’axiome stratégique inapproprié en ce jour analysa-t-on après-guerre (d’où la ligne Maginot ! défensive elle). Mais aussi… le brouillard (le modèle littéraire est celui de Victor Hugo à Waterloo)… En réalité un grand vide stratégique (le Génie Joffre n’a pas de plan de bataille et il n’est pas Napoléon… le général de Langle de Cary analysera aprés guerre « nous ne savions rien nous ne savions rien des intentions du général en chef. C’est sa méthode d’agir avec le seul concours de son entourage intime, sans consulter ses commandants d’armée, sans même les mettre au courant, autrement que par les instructions et les ordres qu’il leur envoie »), l’organisation française médiocre, les renseignements inexacts, les troupes –dont les soldats coloniaux, peu mobiles restent exposées à découvert, debout, officiers en tête sous le bombardement d’artillerie pendant que l’ennemi caché dans la forêt tire à bout portant à la mitrailleuse à travers les feuillages, sans compter « L’incompétence, l’annihilation progressive de la volonté du commandement français », l’incapacité de donner un ordre de repli pour reculer devant le feu … expliquent en partie ce désastre.

Mais par-dessus tout ce qui frappe c’est « le décalage entre l’évolution technologique profonde du matériel et la rigidité des systèmes de pensée et d’organisation des militaires », les français partaient dans une guerre industrielle moderne avec un « harware résolument du XXe siècle », et un software des siècles précédents, « dans leurs mains il y avait des mitrailleuses ; dans leur tête ils étaient encore à Austerlitz ».

Les pertes qui vont sembler considérables à l’Etat-major côté allemand vont conduire à arrêter 108 civils du village de Rossignol, accusés d’être de « franc-tireurs », « entassés dans des wagons à bestiaux […] d’où il sont extraits le 26 aout au matin en gare d’Arlon au Luxembourg, pour être fusillés par groupe de dix le long d’un talus ». Une première européenne qui fera florès note-t-il.

Rossignol, cimetière de l'orée du bois

Rossignol, cimetière de l’orée du bois

 

Une leçon européenne

StegLe livre de Jean-Michel Steg, qui allie à la fois une description chiffrée, minutieuse des faits, des armes… est traversé par une forme de modestie dans le style, la fragilité humaine de celui qui tente simplement de comprendre et d’éclaircir, non seulement le brouillard du petit matin de la bataille de Rossignol, une journée qui symbolise la folie meurtrière qui va déchirer le XXe siècle. Ce memento mori,[1] est à la fois une anamnèse des disparus morts au champ d’honneur, de ces hommes français-mais aussi de l’Afrique coloniale, que la mémoire européenne a préféré oublier, est indispensable aujourd’hui.

On peut lire en filigrane de cette folle journée meurtrière de l’histoire de France un ensemble de questions qui ont traversé l’histoire de l’Europe et conduit à son déclin. Aprés la perte de l’Alsace et une partie la Lorraine en 1871, la revanche de 1918 aboutira au démantèlement de l’ancien empire austro-hongrois. La « belle », la seconde guerre mondiale, devait rétabli la Grande Allmemagne, Hitler rêvait de Germania. Cette absurdité conduira à l’extermination des juifs d’Europe dont Jean-Michel, le fils d’ Ady Steg, connait parfaitement la mémoire des disparus.

Les 40 millions de morts de la première guerre mondiale doivent s’ajouter aux 50 millions de morts de la seconde guerre. Une « épopée européenne » en forme de suicide collectif qui a redessiné la carte de l’Europe. En 1913, l’Europe avec la Russie et représentaient 50% de la production industrielle mondiale et produisaient 90% des prix Nobel (61 sur 65). Depuis 1950 cette part est passée de 50 à 35% de l’économie mondiale. La perte de leadership européen, la mort ou la fuite des élites intellectuelles, scientifiques, artistiques… est directement corrélée aux deux grands conflits mondiaux qui ont ensanglanté l’Europe au XXe siècle. La raison occidentale arrivée à son apogée industrielle a aussi bien produit les sciences et les techniques qui ont permis à l’homme de maitriser la nature, que la mort de masse. Cela vaut la peine d’être médité.

La mémoire de chaque européen est hantée, souvent à son insu, par cette gratuité des massacres de masse qui se sont produits. Chacun connait le nom d’un proche qui apparait sur ces monuments de village qui célébraient à distance les tristes victoires du front. L’Holocauste par son aspect gratuit et blasphématoire est le sommet de cette absurdité folle : les nazis ont voulu tuer le peuple de la révélation, la racine des valeurs des peuples d’Europe.

Cette mémoire du passé engage notre avenir. Le passé nous convoque. Qu’est ce que l’Europe, quel est notre projet commun ? Quelle amitié franco-allemande à l’heure des politiques purement gestionnaires ? Quels projets nationaux, régionaux et européens voulons nous construire dans le concert des nations du monde ? Quelle y serait la place des religions ?

La remontée en force des nationalismes en Europe actuellement avec des ‘airs connus’: « La France aux français, la Russie aux Russes, L’Allemagne d’abord, Les arabes à la mer, etc… » en réaction à la provincialisation européenne dans la mondialisation d’une part, et à la peur de l’immigration à l’heure où le modèle d’intégration français échoue, d’autre part [2], doivent passer au blind test de ces catastrophes qui nous habitent et dont le jour le plus meurtrier de l’histoire de France est l’archétype.

Jean-Michel Steg, dans ce livre trés personnel, citant George L. Mosse interroge  le concept de brutalisation: « le mythe de la guerre a-t-il provoqué un phénomène d’indifférence pour la vie individuelle qui se perpétuerait encore de nos jours ? ». L’acceptation d’un état d’esprit issu de la Grande guerre entrainerait-il la poursuite d’attitudes agressives sous d’autres formes en temps de paix ? C’est-à-dire aujourd’hui. La mémoire des disparus peut nous protèger de notre folie.

Lien : Sur le blog de Marie-Pierre Samitier :  Totalitarisme et guerre totale, blessures et cicatrices

[1] Memento mori, en latin « souviens-toi que tu mourras »

[2] Lire à ce sujet l’excellent livre de Michèle Tribalat, Assimilation : la fin du modèle français, Paris, Le Toucan, 2013

Jean-Michel et Didier

combat__rossignol

Combat de Rossignol, la situation vers midi
Ancien croquis école de guerre
  1. Lily
    21 octobre 2013 à 08:45

    Sans oublier, il me semble, l’équipement des soldats qui laissait fortement à désirer…

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  2. 21 octobre 2013 à 11:40

    Merci Didier pour la présentation de cet ouvrage qui a l’air passionnant. Ce chiffre de pertes humaines en une seule journée est effarant ! Le fait que les généraux commandant ces corps d’armée aient été eux-même tués montre le manque de coordination et de communication d’un état-major complètement dépassé par la puissance de feu moderne, encore jamais testée à cette échelle !

    Cela me touche d’autant plus que Rossignol est le village le plus proche du lieu où je passe la plupart de mes vacances d’été ! Il s’y organise depuis une vingtaine d’années un festival de musique jazz au mois d’août (j’y ai vu la chanteuse Noa), ce qui fait du coup un contraste énorme avec cet événement qui est passé sous silence dans tous les guides touristiques et historiques de la région. Le mémorial lui-même est peu visible de la route, ce qui est dommage…

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  3. 8 novembre 2013 à 12:23

    ayant lu hier dans Le Figaro, un article sur le livre de Jean-Michel Steg, j’ai trouvé aujourd’hui votre article que j’ai emprunté en indiquant le lien pour le blog
    http://agoradurevest.over-blog.com, article qui sera publié le 11 novembre 2014 à 0 H 30

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  4. DELESTRE Dominique
    30 janvier 2014 à 10:07

    Merci à vous d’avoir mis en oeuvre cet ouvrage qui contribue pour beaucoup au témoignage sur l’immense drame vécu par nos ancêtres lors de la bataille des frontières, dont ( il est vrai) on ne parle plus beaucoup de ce jour.
    Pas très loin ( à BIEVRE), mon Grand-Père et ses camarades du 135e RI, ont été tués le lendemain et les civils ont également subi ce conflit.
    Je projette personnellement de me rendre sur place pour le centenaire de cette bataille, mais il me semble qu’il y a un désintérêt des familles Belges dont les aïeux ont du supporter ce type d’exaction. Quant aux Français, c’est bien trop loin dans leur esprit.

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    • Barbazon Yvon
      6 février 2014 à 15:23

      Je ne pense pas que les familles belges se désintéressent de cette bataille puisque je rédige actuellement un livre de plus de 200 pages sur Bièvre et qu’alentours il en est de même. Je récolte beaucoup de souvenirs émouvants

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      • DELESTRE Dominique
        16 décembre 2014 à 21:32

        Merci pour l’accueil que vous m’avez réservé, en nous rendant notamment là, où mon grand-père et ses camarades ont trouvé la mort avec les civils Belges qui ont cru en eux.
        Par contre, il est fort regrettable d’avoir dû constater qu’il n’y avait pas d’autres Français à cette commémoration du centenaire de la bataille de BIEVRE.
        Votre ouvrage est superbe, vous le savez, je ferai tout pour le faire connaître.

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  5. Barbazon Yvon
    6 février 2014 à 15:25

    Il y aura à Porcheresse et Bièvre notamment une journée du souvenir les 22 et 23 aôut de cette année

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  6. 27 février 2014 à 17:04

    Bonjour, je suis occuper de lire votre livre qui s’intéresse a ma région, j’en suis a la page 157 ou je lis Ruelles au lieu de Ruette et a la page 159, je lis Roblemont (qui est souvent mal orthographié sur les fiches « mémoire des hommes »,et aussi dans certains journaux de marches régimentaires), en fait c’est le village de Robelmont, ou j’habite. Ceci-dit votre livre est très concis et se lit facilement, par rapport au livre de Jean-Claude Delhez(ceci n’est pas une critique,mais il rentre vraiment dans les détails, vous connaissez peut_être ses ouvrages, sinon, a découvrir….) J’ai un blog Skyrock ou je relate entre_autre la Bataille de Robelmont et l’assaut de la ferme de Belle-Vue. Voici le lien: petitsoldatvert.skyrock.com, j’ai mon petit musée personnel en fait et il est en ligne sur ce blog. Bonne visite.
    Bien a vous,
    Broddelez Philippe.

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  7. Noël Willy
    30 juillet 2014 à 19:12

    « Le brouillard de Rossignol
    Qui connaît le village de Rossignol en Belgique ? C’est pourtant là que sont tombés au champ d’honneur 27 000 soldats français le 22 aout 1914. C’est cette terrible journée et le contexte qui l’a rendue possible que nous raconte Jean-Michel Steg dans Le Jour le plus meurtrier de l’histoire de France, 22 aout 1914 (Fayard)… »

    Etant de la région, m’intéressant depuis toujours à cette partie de la bataille des frontières que l’histoire de Belgique s’évertue depuis toujours à ignorer, je conteste formellement le chiffre de 27 000 soldats français tombés le 22 août 1914 à Rossignol. L’auteur semble confondre ou ramener la bataille de Rossignol aux affrontements entre les armées allemandes d’une part, françaises d’autre part dans l’arrondissement judiciaire de Neufchâteau-Virton (Belgique quoiqu’en pense l’historiographie belge).

    Quant à la gare d’Arlon, elle n’est pas située au Luxembourg (Grand-duché de Luxembourg) mais elle est le chef lieu de la province de Luxembourg…

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    • Dominique
      3 août 2014 à 14:58

      Willy Noël, vous m’ôtez les mots de la bouche … Un recensement précis a été publié dans le livre « Rossignol » de Jos. Hubert et Jos. Neujean (éditions Duculot, 1938), et fait état de 60% de soldats français décédés ou grièvement blessés, le 22 août à Rossignol, sur un effectif d’environ 10000 hommes. C’est d’ailleurs de ce livre qu’est extraite la carte « combat de Rossignol …) L’auteur pourrait citer ses sources …
      Et je m’inscris également en faux quant à l’absence de commémorations autour de cette journée douloureuse. Tous les ans, le 22 août, une délégation militaire française se rend à Rossignol pour rendre hommage aux soldats tombés ce jour-là.
      Et d’autres manifestations ont également lieu dans d’autres hauts lieux dramatiques (Neufchâteau, entre autres)
      Quelques liens utiles pour les lecteurs qui pensent que l’on a oublié :
      http://www.surlestracesde14-18.eu/balades/rossignol/
      http://www.tintigny.be/histoire/cimetier/14-18.htm
      http://www.ftlb.be/pdf/agenda14-18.pdf

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  8. deize-morancay
    16 décembre 2014 à 07:10

    ….et mon grand père, caporal ambulancier à la I ère division du Maroc, dans son carnet de route , écrit au 22 aout 1914 : « a 5 h du matin nous partons et à notre grande surprise nous revenons en arrière à Vitrey où nous étions il y a seulement deux jours. Nous ne comprenons rien à ces marches et contre marches et dans les bourgades où nous repassons les habitants sont désolés car ils pensent que nous reculons. Le médecin chef nous fait chanter pour rassurer un peu ces braves gens »

    Le 25 il est de garde à la mairie avec pour consigne : Ronfler !

    le 28 : Nous n’avons plus de « perlot » (de tabac)
    etc.

    Peut-on y croire ?

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