Erouv, la poétique de la limite

Erouv a Manhattan
Erouv a Manhattan

La cellule s’enclot derrière une membrane sans laquelle aucune vie ne serait possible. Toute frontière dessine un centre. Toute marginalité définit une société, son dedans et son dehors. Les banlieues de l’humanité comme celles des villes disent quelque chose du cœur de la société. Cette réflexion sur le border line est sans aucun doute l’une des réalités les plus concrètes et les plus poétiques du judaïsme. Je parle ici de l’Erouv (du mot arov, qui signifie « multiplicité », « mélange »)

Quand un homme juif religieux arrive chez lui pour Shabbat le vendredi soir, il pose trois questions à sa femme :

As-tu prélevé de la pâte des hallot (pains de shabbat) pour l’oblation destinée au prêtre (terouma) ? As-tu donné la dîme du lévite et du pauvre (maasser) ? As-tu disposé la maison selon les règles pour fêter dignement le Shabbat (erouv) ?

Elle peut alors allumer les lumières du Shabbat et nous entrons alors dans le Jour Saint.

L’Erouv qui constitue la réflexion de tout un traité du Talmud : Erouvin, faisant suite au traité Shabbat qui traite des lois du Shabbat concernant l’interdit de faire sortir un objet d’un domaine à l’autre, l’interdit de s’éloigner de la ville plus de 2000 coudées. Les différents dispositifs qui permettent de transporter d’une habitation à une autre, les actions prohibée par les Sages.

Talmud de Babylone, Erouvin 2a
Talmud de Babylone, Erouvin 2a

En réalité Erouvin est un traité sur le vivre ensemble,  le rapport à l’autre et les échanges entre des espaces dont il importe de bien connaître les limites. Le don suppose le respect de ces limites, le respect du corps et de la maison d’autrui.

L’Erouv est sans aucun doute une des réalités les plus déconcertantes et profondes du judaïsme.

Erouv d'Amsterdam
Erouv d’Amsterdam

C’est en allant dans des synagogues de stricte observance à Jérusalem et Amsterdam que j’ai été amené à me poser la question : Pourquoi ces hommes portent-ils (leur Talit), un jour de Shabbat ? Il est interdit de porter ce jour là. Plus exactement : dans un endroit fermé, le « domaine privé’’, on a le droit de porter. Dans un endroit ouvert, le « domaine public », on ne peut déplacer les objets. On n’a pas le droit de déplacer des objets d’un domaine dans l’autre.

Pourquoi portaient-ils me demandais-je sans oser ma question ? La Torah est pourtant formelle : « Que nul ne sorte de son endroit » (Exode, 1-9). La halakha serait-elle plus souple à Jérusalem ou Amsterdam?

Mais non, ces juifs  se déplaçaient en pleine ville dans la clôture de l’Erouv, une sorte d’espace qui privatisation du bien commun, qui en fait une ville ouverte et libre. Comme les ville franches, (ça a donné « franchise » en commerce), c’est à dire sans esclave. L’Erouv symbolise un espace social fraternel pour tous.

J’avais déjà commenté cette mishna qui ouvre le traité Shabbat  (ici)  :

Mishna : LES SORTIES (d’objets interdits), LE SAMEDI, SONT AU NOMBRE DE DEUX PORTEES A QUATRE (pour celui qui se tient) A L’INTERIEUR, ET DEUX PORTEES A QUATRE (pour celui qui se tient) A L’EXTERIEUR. COMMENT ?

LE PAUVRE (Aani) EST DEBOUT A L’EXTERIEUR, ET LE MAÎTRE DE MAISON (baal a bait) A L’INTERIEUR :

LE PAUVRE TEND SA MAIN VERS L’INTERIEUR (en tenant un objet) ET LE POSE DANS LA MAIN DU MAÎTRE DE MAISON, OU, S’IL PREND (un objet) ET LE POSE DANS LA MAIN ET LE FAIT LE SORTIR, LE PAUVRE EST FAUTIF, ET LE MAÎTRE DE MAISON EST QUITTE.

LE MAÎTRE DE MAISON TEND SA MAIN VERS L’EXTERIEUR (en tenant un objet), ET LE POSE DANS LA MAIN DU PAUVRE, OU, S’IL PREND (un objet) DE CETTE MAIN, ET LE FAIT RENTRER, LE MAÎTRE DE MAISON EST FAUTIF, ET LE PAUVRE EST QUITTE ;

LE PAUVRE TEND SA MAIN VERS L’INTERIEUR (en tenant un objet), ET LE MAÎTRE DE MAISON PREND (l’objet) DE CELLE-CI, OU, S’IL POSE (un objet) DANS CETTE MAIN ET LE PAUVRE FAIT SORTIR (l’objet), LES DEUX SONT QUITTES.

LE MAÎTRE DE MAISON TEND SA MAIN VERS L’EXTERIEUR (en tenant un objet), ET LE PAUVRE LE PREND DE CELLE-CI, OU, S’IL POSE (un objet) DANS CETTE MAIN, ET LE MAÎTRE DE MAISON LE FAIT RENTRER, LES DEUX SONT QUITTES.

Erouv du lower east side, NYC
Erouv du lower east side, NYC

Comme si la clôture de la maison que symbolise la mezouza, la clôture de l »Erouv, la limite symbolisaient la liberté du jour Saint auquel nous sommes appelés. La limite, la mitsva n’est pas la fin de la liberté mais son commencement. Qui peux penser ainsi aujourd’hui dans une société du plaisir à jet continu ? les juifs.

Cette clôture de l’intérieur et de l’extérieur qui définit une intériorité, seul le juif la « voit dans son âme » si j’ose dire. Elle est matérialisé par les murailles d’un ville comme à Strasbourg ou par une clôture symbolique (un simple fil, tendu entre des arbres et des poteaux électriques…

Tous ces dispositifs ont pour but de permettre à tous de se rendre à la synagogue pour prier.

De nombreuses villes ont aujourd’hui un erouv : Jérusalem, Brooklyn, Anvers, Vancouver…

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Il y a là une idée de fragilité de précarité de cette frontière. Une mishna dit :

« Si c’est une simple paille ou un roseau (qui constitue la barre transversale), on la considère de même que si elle était un métal ; si elle est courbe (bombée vers  l’extérieur), on la considère comme droite ; si elle est cylindrique, on la considère comme carrée et tout (cylindre) qui a une circonférence de trois palmes est considéré comme ayant un diamètre d’une palme (approximativement) » (Erouvin, I, mishna 5 ).

Comme toujours dans le Talmud [1] , à peine la  règle est-elle énoncée, tous les détournements possibles de celle-ci sont analysés systématiquement et résolus, sans que jamais ne soit remis en question le principe de l’interdiction.

La poétique de l’erouv rejoint la réflexion sur le seuil. Comme la Soukkah, la cabane qui renvoie à la maison primitive elle fait signe de la clôture de l’espace social. Sans maison pas de famille. « Tu les inscriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes » (Deutéronome 6 : 9). La mezouzah (du mot zuz, « bouger ») contient le Shema et porte le Shin de Shaddaï. On la caresse et on l’embrasse comme un maître au passage du dehors au dedans. On reconnait le seuil la limite. C’est tout l’espace qui bascule dans le sacré.

Mezouza  (Photo copyright, Didier Long)
Mezouza (Photo copyright, Didier Long)

Accepter l’Erouv au fond c’est accepter la finitude. Comme si cette sortie de nos fantasmes de toute puissance pour se mettre face à Shaddaï, le Tout puissant revenait à commencer à vivre non pas d’une vie fantasmée mais d’une vie humaine qui accepte autrui avec ses limites, sa fragilité.

images[1] NB : pour comprendre la réflexion d’Erouvin avec des ruelles, des impasses, des cours, etc… il faut se rappeler que la configuration des villes à l`époque des Sages était la suivante : les habitations individuelles donnaient sur une cour, les cours donnaient sur des ruelles – généralement des impasses – et ces ruelles donnaient sur une grand-rue principale qui traversait la ville de part en part et qui constituait la seule voie d’entrée et de sortie de la ville. En outre, hormis le cas des villes fortifiées, les limites extérieures de la ville n`étaient pas constituées par un alignement continu de bâtiments mitoyens seulement interrompu par les rues, mais par un habitat de plus en plus dispersé au fur et à mesure que l`on s`éloignait du centre.

3 commentaires sur « Erouv, la poétique de la limite »

  1. C’est vraiment triste de voir que vous , qui êtes intelligent et cultivé , jetez un regard approbateur sur ce formalisme . Qu’il faille des limites , en tous domaines , certes (et les Suisses viennent de nous donner une bonne leçon ) , mais là , c’est du formalisme obtus , à la limite de la tricherie .On joue sur les mots . La longue énumération des différentes situation est un modèle du genre .Le genre de choses que condamnait déjà Hillel , et après lui , Jésus , non ? moi qui était pris d’un certain tropisme judéophile , je vais finir par me décourager .

    1. Allons, allons, mon cher Nicodème; Vous savez bien que Jésus était un juif pharisien que ses disciples après sa mort pratiquaient le shabbat, priaient au Temple et observaient les règles du Erouv: « Alors ils retournèrent à Jérusalem, du mont appelé Oliviers, qui est de Jérusalem, à un chemin de shabbat. » (Actes 1, 12). C’est une poétique de l’espace et de l’intériorité, un art de vivre pas un truc d’idiot borné et encore moins un racisme des gardes frontières ! Et puis les juifs n’imposent rien à personne… Amitiés. Didier.

  2. Concernant par exemple shabat, Exode 16 : 29 est des plus clair !

    « Considérez que l’Éternel vous a gratifiés du sabbat! c’est pourquoi il vous donne, au sixième jour, la provision de deux jours. Que chacun demeure où il est, que nul ne sorte de son habitation le septième jour. »

    L’Erouv est un de ces nombreux « trucs » inventé par le rabbinat qui vont à l’encontre de la Torah, pour permettre pour permettre aux membres de leur communauté de transgresser en toute impunité le commandement qui est de rester chez soi lors du shabat, mais c’est un exemple parmi d’autres ….

    Le créateur précise bien dans Deutéronome 13:1 « Tout ce que je vous prescris, observez-le exactement, sans y rien ajouter, sans en retrancher rien. »

    Cela ne peut être plus clair ….

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