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La haine de soi ou le refus d’être juif

Theodor_Lessing_nach_1925Il faut relire : La Haine de soi : le refus d’être juif (Der jüdische Selbsthaß), de Théodor Lessing écrit en 1930, trois ans avant l’accession d’Hitler au pouvoir et trois  ans avant l’assassinat de Lessing  le 31 août 1933 à Marienbad par des Allemands des Sudètes, sympathisants nazis.

Celui qui ouvre ce livre par hasard sans savoir qui en est l’auteur a l’impression d’un livre qui décrit l’ambiance d’aujourd’hui. En dehors des faits rapportés, tout est dit et écrit avec une précision et une lucidité intellectuelle peu communes. Je le relis ici en y apportant mes propres réflexions. Lessing note que toute personne qui ne veut pas se remettre en cause accuse son ennemi de sa propre violence. L’homme chasse les grands fauves ? C’est parce que ce sont des bêtes sauvages. Les serpents ? c’est qu’il sont rusés … la bonne vieille habitude paranoïaque qui consiste à accuser autrui de sa propre violence est une constante de l’humanité que chacun peut constater autour de lui.

Toutes les cultures faudrait-il ajouter se considèrent spontanément comme supérieures. Et c’est bien naturel : le processus culturel est un processus d’apprentissage par imitation dés l’enfance d’une langue, de manières de vivre, de manger, d’une morale…comment ne pourrais-je pas être fier de la culture qui m’a formé ? L’antisémitisme, est donc consubstantiel au processus  d’identification et d’acculturation. Hier comme aujourd’hui Israël est accusé à cause de sa particularité plurimillénaires de tous les maux des nations. Un racisme d’autant plus fort en monde musulman que chrétien du fait que le juif n’a nul besoin du chrétien ou du musulman pour développer sa doctrine te définir son identité; alors que l’inverse n’est pas vrai. Cette dette générant à son tour un trouble de l’identification culturelle, une dette originaire d’autant plus insupportable qu’elle est cachée dans les cultures de trame mentale judéo-chrétiennes et les sociétés musulmanes. Mais revenons à Lessing.

Lessing voit grandir autour de lui la culture allemande fière et d’autant plus dominatrice qu’elle est chargée de la revanche sur la misère qui suit la crise de 29 doublée des dettes de guerre allemandes suite à la défaite de 1918. Pour lui l’assimilation juive est le résultat de  la haine juive de soi qu’éprouvent certains intellectuels juifs admirant la culture allemande. Il constate que l’assimilation juive de Mendhelson qui visait à ne plus se distinguer a échouée, ruinée par le marxisme, le juif devenant alors le « riche » ennemi de la cause du peuple après avoir été l' »assassin du Christ », celui censé empoisonner les puits au Moyen-Age, ce déicide que la liturgie catholique célébrera jusqu’au Concile Vatican II.

Le plus percutant dans l’analyse de Lessing, c’est qu’il  montre qu’Israël persécuté à cause de sa particularité depuis trois millénaires, dispersé loin de sa terre parmi les nations a intégré la culpabilité et la mésestime de soi dans son inconscient. Qui n’a pas entendu dire : « Si il m’arrive un malheur, c’est probablement que j’ai quelques chose de mal et que je le mérite. » Lessing écrit :

« Le peuple d’Israël est le premier, le seul peut-être de tous, qui ait cherché en soi-même la coupable origine de ses malheurs dans le monde. Au plus profond de chaque âme juive se cache ce même penchant à concevoir toute infortune comme un châtiment »

bild_lessingOn peut ajouter que c’est cette propension à interpréter chaque malheur comme l’expiation d’un péché commis qui a conduit aux multiples messianismes : christianisme, Bar Kokhba, Shabbataï Tsevi, Jacob Franck… qui ont failli emporter Israël. Ces messianismes sont le résultat d’une angoisse insoutenable liée à une époque : l’oppression romaine,  l’Inquisition, les pogroms… Le messianisme se proposant comme une résolution « mystique » par le haut d’une situation de souffrance insupportable. (ce « feu étranger » qu’apportent les fils aînés d’Aaron avant d’être détruits par le feu dans la paracha de Chemini, « Aaron garda le silence » dit la Torah). La Tradition juive condamne cette voie qui fait du D-ieu un simple monarque des affaires de ce monde, un super ministre de la santé ou des malheurs des hommes, qui enracine la tradition dans les nuages et pas sur cette terre. Le (faux) messianisme « résout » le conflit intérieur en assimilant D-ieu à ce monde et en propulsant l’homme loin de sa tache d’humanité et de justice avec un billet aller pour le ciel. Face à cela nous devons développer une conception du messie maïmonidienne.

Pour Lessing l’âme juive a cédé son identité contre le plat de lentilles de la culture européenne. Les juifs on refusé la mission de Jonas pour devenir banquiers, artistes, metteurs en scène, hommes de théâtre…dans le but de se faire accepter d’une Cité qui ne voulait de toute manière pas d’eux. Cédant à la généralisation qui assimile toutes les religions à un vague état d’âme dans le contemplation des nuages ou à des lieux communs à bon marché du bon cœur. Cette assimilation est un péril pour l’âme juive. Theodor lessing écrit :

On fait généralement grand cas des bienfaits  mutuels pour l’Europe et pour le juif lorsque ce dernier s’est inséré dans la culture du continent.Mais on ne voit pas ou en tout cas on ne dit que très bas le prix qu’il fallut payer pour l’obtention de cette citoyenneté : il fallut trahir les espoirs de nos visionnaires, sacrifier leurs rêves éternels.Aujourd’hui ce ne sont plus nos pieux Sages, mais des juristes et de grands avocats qui dirigent notre peuple. (…) Il eut mieux valu avoir honte de ceux qui ont ainsi dilapidé la richesse de notre peuple. Car ils ne furent peut-être que l’éclat phosphorescent d’un organe en proie au déclin… Ils furent un bref laps de temps au soleil de l’Europe ou notre noblesse s’est brûlée.

Gustav Mahler n’écrivait-il pas à son épouse Alma en découvrant la misère et la crasse des pauvres juifs de l’est (Ostjuden) : « Quand je pense que je suis en famille avec ces gens ! ». La haine de soi est banale. Les juifs assimilés de l’époque de Freud à Vienne, une période violemment antisémite, après mille efforts d’assimilation  n’avaient aucune envie d’être assimilés aux misérables à caftan qui débarquaient dans les rues de Vienne, venus de Galicie ou de Russie chassés par les pogroms. Ces juifs pouilleux des ghettos, Lessing les avait rencontrés lors de sa visite des communautés juives de Pologne, de Galicie et de Russie. Il s’en fera finalement solidaire, constatant que la religion universelle de la raison des Lumières censée réunir tous les peuples avait certes fait tomber les murs du ghetto et amélioré le sort des Juifs mais qu’elle avait, dans le même temps, anéanti le judaïsme : « le droit talmudique n’intéressa plus que les érudits et les petits-fils de Moïse Mendelssohn n’étaient plus juifs. » constate-t-il.

L’antisémitisme ambiant que chacun de nous rencontre et qui redouble en Europe malgré la Shoah, subtil mélange d’admiration : « qu’est ce que vous êtes intelligents! » « comme vous avez souffert! »… et de haine des juifs : « vous êtes vraiment républicains ?… c’est à dire « français » ;  l’adoration de la Shoah en même temps que la détestation des juifs concrets et de l’Etat d’Israël… Cet antisémitisme renaissant refuse la particularité d’Israël, son irréductible assimilation aux désirs des nations, à la volonté universaliste de toute culture de réduire autrui à elle-même. La culture porte en même temps en elle le processus d’hominisation que celui du rejet de ce qu’elle n’est pas: la ‘bouc émissairisation’ des  faibles, des étrangers, des hors-norme et des marginaux…

La Torah se présente comme une pratique d’humanisation léguée à Israël pour l’humanité, une étrangeté irréductible à toute culture locale. Mes « pères » dans la foi juive m’ ont appris que le ghetto volontaire et l’assimilation sont les deux faces de la haine de soi et du refus d’être juif, les deux récifs que doit éviter Israël et chaque juif de chaque coté de sa route pour pouvoir  témoigner du D.ieu UN et qu’Israël se fasse ainsi le sel de la terre et la Lumière des Nations.

Lessing identifie une issue à la honte d’être juif et à la culpabilité éternelle. Il finit sur ce conseil au juif assimilé :

Bas-toi, oui, bats-toi sans cesse. Mais n’oublie pas que chaque vie, même indigne, même criminelle, a besoin d’amour.Nul être ne peut faire plus que de s’accomplir aussi longtemps qu’il dispose d’un bon terreau, d’un bon climat et de bonnes conditions de croissance. […] Tu charries un lourd héritage, et bien  soit ! Débarrasse -t’en. Tes enfants te feront grâce de n’être point l’enfant de tes parents. Ne gruge pas ton destin. Aime-le. Suis le destin. Quand bien même il te guiderait vers la mort. En toute tranquillité ! À travers toutes les souffrances de notre moi humain tu finiras par aboutir au firmament de ton être même. Aboutir en  ton peuple éternel.

Vekhen yehi ratson.

Catégories :Antisémitisme, Judaïsme Étiquettes :
  1. fano
    25 mars 2014 à 21:49

    Merci beaucoup pour cet article

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  2. N.
    26 mars 2014 à 07:16

    Merci beaucoup. Je crois qu’un autre « motif » de l’antisémitisme, c’est le refus des idoles, de la fusion, de ce que Levinas appelle le « même »; la « totalité ». La différence, la « havdalla » de la création, la séparation qui donne vie, est un appel à accepter d’être unique, donc à assumer une certaine solitude, et à l’assumer. Un appel à porter un nom particuler, une identité, et à refuser d’être un numéro, à refuser la fusion idolâtre. Cette vocation, portée par Israël, peut provoquer une haine viscérale parce qu’elle vient révéler les racines païennes, les comportements idolâtres, très souvent à l’insu des personnes concernées. Je pense que l’antisémitisme peut servir de baromètre pour mesurer la santé morale ou mentale d’une culture, d’une civilisation… L’assimilation dont vous parlez, qui a failli signer la fin du judaïsme, est typique de ce refus de la différence, de la mise à part, pour témoigner de la différence, de la transcendance du tout Autre… Elle est tentation de rejoindre l’anonymat, d’être « comme les autres »…Ses fruits sont les mêmes que ce que l’on voit aujourd’hui. « Rien de nouveau sous le soleil ».

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  3. 15 février 2015 à 21:38

    Merci pour les images et le commentaire au sujet d’Ava Gardner. Je cherchais à en savoir plus sur les racines profondes (présumées inconscientes et liées à un complexe incestueux, selon le psychanalyste étroitement freudiens Roger Zagdoun) des motivations criminelles d’Adolf Hitler. Comme les non-moins terribles Reinhard Heydrich et Hans Frank (l’avocat personnel d’Hitler) A. H. se savait des antécédents juifs (par référence à son grand-père paternel ses parents l’avaient prénommé Adolfus, selon Joachim Fest). Des recherches génétiques publiées en mai 2010 dans « le Figaro » vont dans ce sens. Des psychanalystes de bazar en ont d’autant plus facilement déduit l’existence d’une haine de soi d’être juif que Théodor Lessing avait dénoncé le phénomène en 1930 (« La Haine de soi : le refus d’être juif ») et que certains juifs ont effectivement été jusqu’à s’en ôter la vie ! Avec le succès de cette excuse indicible Hitler a finit par croire lui-même à ses impostures. Hitler a ainsi voulu et réussi à faire croire au monde que c’était le besoin de venger l’Allemagne qui le déterminait alors que sa motivation était toute personnelle et inavouable. Hitler exploita les ressentiments des Allemands nationalistes pour faire se mettre à leur tête, faire fortune et prendre le pouvoir afin assouvir une vengeance personnelle. Sigmund Freud – qui était son alter égo en imposture, son « frère « , ainsi que l’avait à mal compris Thomas Mann – lui avait donné quelques trop bons conseils en 1908 pour « réussir » à devenir riche et célèbre. Ses conseils furent d’un côté si opérants (ils se traduisirent par une « résistible ascension » de 1919 à 1941) et d’un autre si décevants (en 1919 son illustre présumé ancêtre juif l’a rejeté comme un malpropre malgré ses titres de gloire, acquis au péril de sa vie sur les champs de batailles, car c’était pour les acquerir et séduire son illustre maison ancestrale qu’il s’était engagé) qu’ils aboutirent à la haine et au désastre que l’on sait. Freud était conscient d’y être pour quelque chose, qui concevra sur ce modèle un Moïse égyptien.

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