Ki Tissa : Entre mishkane et veau d’or, le Shabbat

 Le commentaire de la paracha du rav Harboun avec mes réflexions sur le shabbat.

Entre Mishkane et veau d’or

Ki Tissa est la plus longue Paracha de l’année en terme de versets. Après la très longue discussion des deux derniers Shabbat sur la construction du Mishkane on désigne les artisans et les travaux qu’ils vont exécuter en conformité aux plans précédents :

L’Éternel parla à Moïse en ces termes: « Vois, j’ai désigné expressément Beçalêl, fils d’Ouri, fils de Hour, de la tribu de Juda, et je l’ai rempli d’une inspiration divine, d’habileté, de jugement, de science, et d’aptitude pour tous les arts.  Il saura combiner les tissus; mettre en œuvre l’or, l’argent et le cuivre, mettre en œuvre et enchâsser la pierre, travailler le bois, exécuter toute espèce d’ouvrage. De plus, je lui ai adjoint Oholiab, fils d’Ahisamak, de la tribu de Dan ainsi que d’autres esprits industrieux que j’ai doués d’habileté. Ils exécuteront tout ce que je t’ai prescrit: la Tente d’Assignation, l’arche destinée aux Statuts, le propitiatoire qui doit la couvrir et toutes les pièces de la Tente; la table avec ses accessoires, le candélabre d’or pur avec tous ses ustensiles et l’autel du parfum; l’autel de l’holocauste et tous ses ustensiles, la cuve et son support; les tapis d’emballage, les vêtements sacrés du pontife Aaron et ceux que ses fils doivent porter lorsqu’ils fonctionnent; l’huile d’onction et le parfum aromatique pour le sanctuaire. Ils se conformeront, en tout, à ce que Je t’ai ordonné. » (Ex 31, 1-12)

Puis vient, sans aucun ordre logique apparent la prescription du Shabbat qui concerne justement l’arrêt du travail :

Gardez donc le shabbat, car c’est chose sainte pour vous! Qui le violera sera puni de mort; toute personne même qui fera un travail en ce jour, sera retranchée du milieu de son peuple. Six jours on se livrera au travail; mais le septième jour il y aura repos, repos complet consacré au Seigneur. Quiconque fera un travail le jour du shabbat sera puni de mort. Les enfants d’Israël seront donc fidèles au shabbat, en l’observant dans toutes leurs générations comme un pacte immuable. Entre moi et les enfants d’Israël c’est un symbole perpétuel, attestant qu’en six jours, l’Éternel a fait les cieux et la terre, et que, le septième jour, il a mis fin à l’œuvre et s’est reposé. » (Ex 31, 14-17)

… puis par une autre œuvre d’artisan, le lamentable épisode de la fabrication du veau d’or.

Pourquoi le Shabbat est-il précédé par le Mishkane et suivi par le veau d’or ?

Le Shabbat, jour de l’Eternité

Retrouver son âme

Rachi commente :

« Et Il s’est reposé » : (wayinafach) Ainsi que le rend le Targoum Onqelos. Le mot nofèch, tel qu’il est employé ici, se rapporte toujours à l’idée d’une « âme » (nèfèch) : On reprend son âme et son souffle en se reposant de la fatigue du travail.

Le shabbat a été fait pour que l’homme découvre qui il est véritablement. La semaine, la femme, l’homme, le serviteur, l’animal, l’étranger vivent comme hallucinés par les taches asservissantes qui se succèdent. A Shabbat celui qui arrête ces tâches retrouve son âme, qui il est véritablement. La Spiritualité qui est invisible reprend ses droits sur la matière visible qui s’impose à l’homme dans sa factualité brutale pendant la semaine. Quand nous disons Baroukh ata Adonaï, Elohènou, melekh ha‑olam, borè peri hagaffen … « Tu es béni, Seigneur, notre Dieu, Roi de l’univers, créateur du fruit de la vigne. » ; nous nous arrêtons de fabriquer (par exemple du vin ou du pain) et nous reconnaissons notre tâche de simples gérants de la création, pour en reconnaître le Créateur ultime. A Shabbat on s’arrête donc de créer et on retrouve son âme vayinafash, de nefesh l’âme.

Rachi toujours astucieux remarque que l’Eternel « Celui dont il est écrit : « Il ne se fatigue ni ne se lasse » (Yecha’ya 40, 28) et dont toute l’œuvre s’est accomplie par Sa simple parole, » n’a nul besoin de repos et que « s’il est inscrit dans la Torah le mot de : ‘‘repos’’ à Son propre sujet, c’est pour rendre accessible à l’oreille humaine ce qu’elle est apte à comprendre. »

Et le Talmud dit : « Une âme spéciale  (« neshamah yeterah« ) est donnée à l’homme à la veille du Shabbat et elle le quitte à sa clôture (Beẓah 16a; Ta’an. 27b). L’idée est que le Shabbat délimité par le kiddoush et le Havdalah -la clôture est un moment où l’homme expérimente sa vraie condition originelle, d’âme libre et joyeuse devant son Créateur.

Le Shabbat est central par rapport aux dix commandements inscrits sur les tables de la Loi que Moïse va bientôt recevoir sur la montagne dans cette Parasha. Si l’on en croit le traité Berakhot du Talmud de Jérusalem commentant justement les dix commandements, celui qui accomplit le Shabbat accomplit  toutes les prescriptions religieuses.

« Souviens-toi du jour du shabbat et sanctifie-le », aux mots « que tu te souviennes », Rabbi ajoute : ce précepte du shabbat équivaut à tous les autres, car il est écrit : « Tu leur as fait connaître ton saint shabbat, tu leur as ordonné des commandements et des lois, etc. » ; cela démontre qu’il équivaut à toutes les prescriptions religieuses. (Talmud de Jérusalem, Berakhot 1, 8)

Un juif pratiquant est donc défini comme un « shomer shabbat ». Pourquoi ? Parce que celui qui « garde et se souvient » du Shabbat (shamor vezaror vediboukh ehad, « garder et se souvenir est un seul mot/réalité » dit le chant Lekha dodi) sanctifie le temps. Hors, toute la vie juive et le respect des mistvoth vise à sanctifier le temps. Cette sanctification du temps dont le Shabbat est le centre. C’est pour cela qu’on dit que si tout Israël pratiquait le Shabbat ne serait-ce qu’une fois (un autre passage dit deux fois successives), la Geoula et le messie arriveraient (Shab. 118b; comp. Yer. Ta’an. 64a). Non pas que nous puissions forcer D.ieu, mais parce qu’Israël aurait alors accomplit sa vocation de sainteté c’est à dire de sanctification du temps, de signification dans l’histoire.

Quand je bénis la coupe (kidouch), puis le pain (lekhem, un mot qui signifie aussi la manne c’est à dire la nourriture sans laquelle je ne peux vivre), je particularise une partie de la création. Du coup c’est tout mon travail de la semaine : la fabrication du pain, la transformation de matières premières en produits finis…qui change de nature et est rapporté au Créateur. Le produit fini est mis en contact avec l’Infini, mon temps humain avec l’Éternel.

Comment sanctifier le temps ? En arrêtant de réaliser les tâches qui sont celles de la semaine, dont la plus haute est la fabrication du Mishkane. Le Shabbat construit un palais dans le temps quand le Mishkane fabrique une maison pour D.ieu dans l’espace. Abraham Joshua Heschel dans son livre fondateur  Les bâtisseurs du temps explique que les Juifs n’ont bâti pour l’humanité aucune cathédrale, aucun temple, aucun édifice dans l’espace mais qu’ils sont les « bâtisseurs du temps ». En introduisant le sacré dans le temps de la vie quotidienne, ils ont créé un art de vivre spécifique, existentiel. Au lieu de passer le temps et de le laisser s’enfuir vers la mort, de « tuer le temps » le juif dans la sanctification du temps en prend conscience, le reçoit comme une bénédiction, le rapporte à son Créateur. Ce temps qui le tue car il l’emmène vers la mort devient un temps béni, reçu, fait pour aimer et partager.

C’est pourquoi tous les jours convergent vers le Shabbat en le préparant. C’est la signification du geste de Shammai qui gardait son meilleur morceau de viande pour le Shabbat et qui chaque fois qu’il en trouvait un meilleur le conservait à son tour (Beẓah 16a). Le Shabbat rend leur dignité aux autres jours de la semaine disait Hillel.

Cette suprématie du temps invisible sur l’espace visible et obvie, du Shabbat sur le mishkane est le résultat de l’expérience d’israël. Historiquement le Shabbat apparaît en Israël avec l’Exil (586-538 avant l’ère commune), la semaine de sept jours qui va s’imposer au monde entier est d’origine babylonienne, c’est ce comput que se cale le shabbat juif.  Privée de son espace sacré, son Temple, Israël va lui subsister un culte non plus du Lieu mais du temps en sanctifiant le temps spirituellement par le shabbat. Ce marqueur identitaire permettra aussi de traverser la destruction du second Temple en l’an 70. Le Shabbat reste alors la seule institution d’Israël encore debout avec le réseau de synagogues. Tout le potentiel symbolique de la liturgie du Temple va alors être transféré vers le culte shabbatique, le culte des lèvres.

Les melakhot et la fabrication du Mishkane

Les travaux conscients interdits à Shabbat correspondent point pour points à ceux qui structurent la fabrication du mishkane :

Il y a trente-neuf principes de travaux : semer, labourer, moissonner, mettre en gerbe, battre [le blé], vanner, trier, moudre, tamiser, pétrir, cuire, tondre la laine, la blanchir, la carder, la teindre, filer, ourdir, tisser deux fils, couper deux fils, nouer, dénouer, coudre deux coutures, déchirer en vue de recoudre, capturer un cerf, l’abattre, le dépecer, le saler, tanner sa peau, la frotter, la découper, écrire deux lettres, effacer [un parchemin] de quoi y écrire deux lettres, construire, détruire [pour reconstruire], éteindre, allumer, frapper avec un marteau, transférer d’un domaine à un autre. (Mishna, Shabbat, 73a)

Les 39 travaux interdits sont structurés par les travaux nécessaires à la construction du Tabernacle. Ils se répartissent en trois catégories de 13 :

– les interdits concernant la fabrication de la nourriture : les pains de proposition dans le

texte biblique ;

– les interdits concernant la confection de vêtements : le tissu qui recouvrait le tabernacle ;

– les interdits concernant la fabrication de la maison : de la charpente aux cordages de la tente, demeure de Dieu au désert.

Sont donc interdits les « œuvres conscientes », les travaux nécessaires à la construction du mishkane. Le Shabbat est un mishkane temporel, une maison dans le temps, un palais d’Eternité.

Une anecdote talmudique rapporte térs bien ce que sont les travaux conscients interdits :

« Un homme pieux flânait un jour de shabbat dans ses vignobles. Il aperçut une brèche dans la clôture et se dit qu’il la lui faudrait réparer quand le Shabbat serait passé. Le Shabbat passa, mais l’homme pieux décida alors de ne jamais réparer cette brèche, puisque l’idée lui en était venue un jour de Shabbat » (TJ, Shabbat 15a)

Le shabbat est une architecture du temps. Il construit un espace sacré qui permet de sanctuariser l’amour (la mitsvah de faire l’amour ce jour), de sanctuariser l’amitié (inviter ses amis), de développer l’oneg : un plaisir pas seulement physique (les seouda, la sieste) mais aussi intellectuel : l’étude devient une fête dont l’esprit est le lieu.
La maison, le vêtement, la nourriture sont des réalités hautement sociales. Des symboles de la famille : base de la société, du vêtement : qui exprime la surface sociale, du repas partagé : qui signifie le rapport à autrui. Une anecdote du Talmud rapporte :

Deux anges , l’un bon , l’autre mauvais , accompagnent chaque Juif la veille du Shabbat de la synagogue de la maison. Si la lampe du sabbat se trouve éclairé et la table garnie, le bon ange prie pour que cela soit aussi le cas le Shabbat suivant, et l’ ange du mal est obligé de dire « Amen » ; mais si on ne voit aucun préparatif pour le Shabbat, l’ ange du mal prononce une malédiction , et le bon ange est obligé de dire «Amen» ( TB Shabbbat 119b ) .

 

Le Mishkane

La tente d’assignation était considérée comme un endroit où la Providence divine se manifestait avec plus d’intensité qu’ailleurs (Chabbath 22b)

«  à partir du premier jour où le Saint béni soit-il créa l’univers, il éprouva le désir de s’établir parmi ses créatures, dans les régions inférieures, mais il s’en abstint. Toutefois, plus tard, quand fut dressé le Tabernacle et que le Saint, béni soit-Il, y eut fait résider la Providence, il dit : Qu’il soit écrit que le monde fut créé en ce jour » (Nombres Raba, 13, 6).

Le monde, semble-t-il, ne pouvait en réalité être réputé exister au sens intégral du terme tant que la Providence n’avait pas fixé sa résidence parmi les hommes, grâce à la construction du sanctuaire. D’après Nahmanide, le sanctuaire fut le lieu de la présence divine par excellence, et d’après Chadal, il fut avant tout le symbole d’unité nationale qui avait pour but d’initier le peuple à l’observance des commandements.

L’auteur du  Séfer Hahinoukh insiste sur la valeur éducative de centre spirituel. En citant les paroles de Salomon : « D. en vérité, résiderait-il sur la terre ? Quoi : les cieux et les cieux des cieux ne peuvent te contenir ; combien moins  cette maison que j’ai bâtie ! (Rois I 8, 27) », il s’arrête sur le fait indiscutable que la construction du Tabernacle n’avait pour but que de préparerez cœur- par les multiples et travaux- à l’élévation morale, de purifier les pensées et d’ennoblir la vie intérieur.

Le commentateur Malbim s’associe à cette conceptions et considère que l’ordre : «  Ils me feront un sanctuaire » se rapporte à chaque membre de la communauté qui, en collaborant à la construction du temple national, doit simultanément élever en son propre cœur un sanctuaire à D.

On comprend dès lors que le Shabbat fixe dans le temps ce que la tente sanctuarisait dans l’espace matériel. Le but du mishkane était évidemment spirituel. Voilà pourquoi l’ordre du shabbat et les lois de son respect sont structurées par celles de la fabrication du mishkane.

Pourquoi le temps ? Parce que le temps est lié à l’amour. Aimer c’est donner son temps, aimer c’est accepter d’attendre, aimer c’est aussi parfois s’ennuyer, aimer c’est accepter le temps qui passe et marque nos corps de ses rides. « Le temps c’est de l’amour. »

Accueillir la fiancée et la princesse au jour de l’Eternité

Nos sages et les hassidim appelaient le Shabbat « fiancée ». On le célébrait comme un mariage. On voit Rabbi Yannai mettre ses plus beaux vêtements à la veille de shabbat et s’adresser à l’hôte immatériel « Viens ô fiancée ! Viens ô fiancée ! » (Shabbat 119a). Tandis que Rabbi Hanina le Grand sortait en dansant et chantant au milieu de ses amis « Venez, allons accueillir la princesse Shabbat ! » (Baba Kamma 32a).
Tous les chants que nous chantons à shabbat : Lekha dodi (allons mon bien aimé), Yedid Nefesh (Bien-aimé de mon âme), Shalom LeVen Dodi  (Bonjour, mon bien-aimé)… sont des chants d’amour d’un homme et d’une femme qui représentent l’amour d’Israël et de son Créateur. Nos chants sont pleins de cet amour polysémique :

Shalom leven dodi
Shalom leven dodi hatzach veha’admon
Shalom lecha me’et raka kemo rimon.
Bonjour mon bien-aimé, frais et roux,
Bonjour mon bien-aimé, de la part de la fille aux tempes comme des grenades

Ils sont devenus très populaires :

Nous commençons le saint jour en chantant vendredi soir le Cantique des Cantiques, un des plus beaux chants d’amour humain et spirituel:

« Qu’il me prodigue les baisers de sa bouche! Car tes caresses sont plus délicieuses que le vin. Tes parfums sont suaves à respirer; une huile aromatique qui se répand, tel est ton nom. C’est pourquoi les jeunes filles sont éprises de toi. Entraîne-moi à ta suite, courons! » (Ct 1, 2-4).

 « Souviens-toi du jour du shabbat et sanctifie-le » ; Le rôle d’Israël est d’être la fiancée du jour sacré, l’épouse du 7ème jour. Israël est consacré à Dieu, choisi par lui (l’élection) comme la fiancée est choisie par son fiancé dans le kiddouch du mariage, désignée, particularisée. Voilà ce que signifie le kiddouch. Sans shabbat il n’y aurait pas de sanctification dans notre monde temporel.

Vivre en homme libre

Durant six jours tu travailleras et t’occuperas de toutes tes affaires; mais le septième jour est la trêve de l’Éternel, ton Dieu: tu n’y feras aucun travail, toi, ton fils ni ta fille, ton esclave mâle ou femelle, ton bœuf, ton âne, ni tes autres bêtes, non plus que l’étranger qui est dans tes murs; car ton serviteur et ta servante doivent se reposer comme toi. Et tu te souviendras que tu fus esclave au pays d’Egypte, et que l’Éternel, ton Dieu, t’en a fait sortir d’une main puissante et d’un bras étendu; c’est pourquoi l’Éternel, ton Dieu, t’a prescrit d’observer le jour du Shabbat. (Dt 5, 12-15)

Le jour du Shabbat est célébration de la création mais aussi mémorial de la sortie d’Egypte.

Devant le shabbat tous les êtres vivants, le maître et le serviteur, mais aussi l’animal redeviennent égaux. Ce moment privilégié appartient à tous. L’esclave, ce jour-là, ne l’est plus.

C’est une révolution dans l’Antiquité qui sépare les hommes en esclaves assignés à une tache jusqu’à ce que mort s’ensuive et les hommes libres qui disposent de leur temps.

Le Shabbat, mémorial de la sortie d’Egypte va travailler la culture de l’occident et faire exploser la ségrégation que constitue l’esclavage.

Celui qui ne pratique pas le shabbat n’est pas passible de mort, il est déjà mort, car il « tue le temps », il s’oublie, ne prend pas conscience de lui-même et de sa responsabilité. Il est mûr pour devenir l’esclave de ses idoles.

Mais les objets de l’espace nous rassurent. Le ramassis d’esclave évadés au désert ne va pas tarder à chercher des réalités plus rassurantes que le mishkane vide de toute statue de dieu au contraire des temples antiques ; et que le Shabbat avec sa subtilité spirituelle si fine tentant d’apprivoiser un temps que l’homme ne voit pas. Pour ce petit peuple insécurisé il fallait des objets solides. Et cet appétit irrépressible d’objet rassurant (le veau d’or) devrait nous faire réfléchir à la frénésie de notre société des objets.

La Torah ou le Veau d’or

La ‘sécurité’ de l’or

Le troisième thème de cette Sidra est la confection du veau d’or. C’est un thème récurrent, il est de toutes les époques. L’or a toujours symbolisé l’avide recherche de la richesse,  de la possession, de l’accumulation des biens. Le peuple d’Israël, encore marqué par l’esclavage, déboussolé, après seulement un jour d’absence de Moïse! Oui, ce peuple qui a vu tous les miracles a été nourri d’une manne le gavant de tous ses rêves de vinade, de concombres et de melons -on est quand même en plein désert! a tout oublié! Et il va chercher sa sécurité dans l’or qui comme chacun le sait est bien utile pour commercer en plein désert ! A peine les éclairs de la révélation se sont-ils tus que déjà les enfants d’Israël transgressent le deuxième interdit du Décalogue, celui de l’idolâtrie.

Le grand prêtre Aaron, débordé par la masse de ceux qui ont profité de la fuite des Hébreux d’Egypte pour quitter ce pays d’esclaves, leur demande d’offrir les bijoux de leurs épouses, pour en confectionner l’idole souhaitée. Il s’imaginait qu’ils ne s’exécuteraient pas. Mais au grand étonnement d’Aaron, toutes les femmes consentent à offrir leurs bijoux pour en faire un dieu-idole.

Comme dit Rachi : «  Aharon s’est dit : ‘‘Les femmes et les enfants tiennent à leurs bijoux. Peut-être la chose traînera-t-elle en longueur, de sorte que Mochè aura le temps de revenir.’’ Mais ils n’ont pas attendu, et ils les ont enlevés. »

Comment comprendre qu’un peuple qui a assisté à la promulgation de la Torah, qui a entendu « Je suis l’Eternel ton D. » se précipite pour fabriquer un veau et crier « Voici ton dieu  Israël » ? Nos Sages ont répondu que toute l’affaire du veau d’or était fomentée par le Erèv Rav, autrement dit, par tous ceux qui se sont mélangés aux Hébreux et qui ont trouvé l’occasion unique  pour quitter l’Egypte. Ces fuyards ont souvent été à l’origine de beaucoup de souffrances endurées par les Hébreux. Ils étaient habitués en Egypte à adorer des animaux, par conséquent ils ne pouvaient confectionner qu’un veau. C’est d’ailleurs pour cette raison que la famille de Jacob, qui comptait au départ soixante-dix personnes, s’est installée à Gochène, région non habitée par des Egyptiens, pour ne pas heurter la sensibilité de ces derniers  qui adoraient des veaux.  Les Hébreux à cette époque étaient tous des éleveurs de bétail. Le nombre de  personnes qui ont profité du départ des Hébreux pour fuir l’Egypte était, selon la tradition, de quarante mille. La faute des Hébreux a été de laisser cette population imposer sa volonté et ses « valeurs » ou plutôt son absence de valeurs. Moïse constatant cette catastrophe ne pouvait que prier et demander le pardon pour son peuple qui s’est laissé entraîner dans cette aventure.

Illusions de la masse

En réalité, de « ramassis » est resté en Egypte, ils sont restés des esclaves dans leur tête, et sitôt Moïse disparu, ils redeviennent qui ils sont. Le doute vient vite : « Moïse, l’homme qui nous a fait sortir du pays d’Égypte, nous ne savons ce qu’il est devenu » (Ex 35, 2). Des gens matérialistes sans aucune expérience spirituelle. Des gens qui veulent des preuves qui se voient et si possibles brillantes sonnantes et trébuchantes. La statue élève le quotidien le plus banal du troupeau au niveau d’un bijou. Elle rend la vie ordinaire un peu moins banale. Quand on contemple le veau d’or on devient le gardien d’un étrange troupeau immobile… on se satisfait de l’univers matériel présent sans vouloir le changer. On s’abîme dans la contemplation ce que qui est brillant en oubliant que le temps passe et qu’on ne fait rien. Ce « ramassis », il faudrait dire cette « masse sans âme » ne peut accéder à la liberté du vayinafash car ces gens sont des esclaves dans toute leur psychologie. Cet esclavage est juste l’inverse du Shabbat.

On l’a déjà remarqué, les mêmes personnes qui ont vécu des miracles prodigieux :  la sortie d’Egypte,  la colonne de Nuée, le passage de la mer, la manne, … ont construit le veau d’or. Comme le souligne Maïmonide, 1/ le miracle ne prouve rien, 2/chaque personne, chaque génération doit se saisir de sa propre liberté, elle ne se transmet pas de manière ‘héréditaire’ :

Israël n’a pas cru en Moïse, notre maître, à cause des signes qu’il a accomplis. S’en rapporter au témoignage des signes, c’est, en effet, laisser place en son cœur au doute que le signe a peut-être été exécuté par un enchanteur ou un magicien. […] Et par quoi Israël fut déterminé à croire en Moïse ? Par la scène du mont Sinaï (ma‘amad har Sinaï) : car ce sont nos yeux, et non ceux d’un étranger, qui ont vu, ce sont nos oreilles, et non celle d’un autre, qui ont entendu le feu, les voix et les éclairs. Lorsque Moïse approcha de la nuée ténébreuse et que la Voix lui parla, nous l’entendîmes personnellement lui enjoindre : « Moïse, Moïse va leur parler de telle ou telle sorte. » Comme le déclare le prophète lui-même : « C’est face à face que vous a parlé le Seigneur » (Dt 5, 4). De même, il est écrit : « Ce n’est point avec nos pères que le Seigneur a conclu cette alliance, [c’est avec nous qui sommes ici aujourd’hui tous vivants]. » (Dt 5, 3) (Le Livre de la connaissance,  Hilkhot yesodei ha-Torah, 8,1)

Chacun doit donc émerger de la masse du ramassis pour devenir un homme libre et non pas quelqu’un guidé par le « on » des habitudes sociales, par ce que ses parents lui ont appris, par des us et coutumes qui remplacent si facilement le jugement moral et qui peuvent changer du jour au lendemain comme cela s’est passé au siècle dernier en Allemagne. la Torah, l’Eternel, convoque chacun de nous personnellement en cet instant qui est le nôtre.

On se rappelle que le peuple a donné son or, son argent et son cuivre en offrande au début de Terouma pour construire le michkane.  « « Invite les enfants d’Israël à me préparer une offrande de la part de quiconque y sera porté par son cœur, vous recevrez mon offrande.  Et voici l’offrande que vous recevrez d’eux: or, argent et cuivre » (Ex 25, 2-3). Mais il y a une différence majeure nous dit Rachi entre ces deux dons. Le premier est une réponse généreuse à l’appel de D. Le second est une génération spontanée. D.ieu n’avait rien demandé !

La prière de Moïse

Mais comment comprendre le geste de Moïse qui,  voyant la populace danser autour du veau d’or, brise les tables de la loi, à propos desquelles la Torah nous dit que c’était l’œuvre même de l’Eternel ? Cette action de Moïse témoigne de sa grandeur. D’après le Midrash, l’Eternel, l’a félicité d’avoir brisé les Tables de la loi. Par son geste, Moïse a montré l’amour sans limite qu’il éprouvait pour son peuple, en sacrifiant sa propre vie ? En effet, dans cette Sidra, Moïse dit à l’Eternel ; « Si tu ne pardonnes pas à ton peuple efface-moi de ton livre » (le livre de la vie)

Le texte de la Sidra évoquant la prière de Moïse  emploie un mot inhabituel  pour  exprimer le terme « prier »  En général, le mot hébreu qui signifie « prier » est Vayitpallèl Moché  (Moïse pria). Mais pour cette fois le texte emploie le mot Vay’hal Moché (Exode 32, 11). Alors, comme d’habitude, les Hakhamim discutent :

  • Un maître du Talmud,  Chémouèl  de Néhardéa en Babylonie, enseigne que Vay’hal  est synonyme de ‘Halal (cadavre). Moïse était prêt à sacrifier sa vie pour le peuple d’Israël.
  • Un autre Sage plus ancien, le Tana débé rabbi Eliézèr, avance une autre interprétation. Il dit : «  Vay’hal  signifie que Moïse pria au point d’être saisi par la maladie d’a’hilou qui désigne le moment où un feu le saisit jusqu’aux os !
  • Enfin  Rabbi  Eléazar va même jusqu’à dire que Moïse saisit l’Eternel comme un homme saisit son prochain par son vêtement et lui dit : «  Maître de l’Univers, je ne te laisse point avant que tu n’aies pardonné et absous » ( TB Bérakhot 32a )

Le résultat est que D.ieu ne va pas adoucir la loi mais la confirmer à l’identique : « Taille pour toi deux tables de pierre comme les premières et J’écrirai sur les tables les paroles qui figuraient sur les premières tables que tu as cassées » (Exode 34, 1). On ne discute pas le principe face à l’idolâtrie. Hashem ne dilue pas le commandement pour le rendre acceptable. Bien au contraire, sa patience propose aux fils d’Israël de recommencer. Pourquoi ?

Pourquoi des secondes tables identiques aux premières après que Moïse eut demandé pardon à D. pour le peuple ? Parce que même si nous transgressions toute la Thora, et même mille fois, nous ne devons pas perdre espoir; Tout peut recommencer à nouveau. Le psaume nous le rappelle :

« Nous avons péché tout comme nos pères, nous avons mal agi, nous sommes coupables ! Nos pères, en Egypte, n’ont pas compris tes miracles, ni gardé le souvenir de tes nombreux bienfaits! Ils se révoltèrent aux bords de la mer, de la mer des Joncs… Bien vite ils oublièrent ses œuvres; «  (Tehilim 107, 6-7. 13)

Nous ne devons pas être accablés par nos fautes. Car le psaume dit en son début : « Rendez hommage à l’Eternel, car sa grâce dure pour toujours. » (Tehilim 107, 1) et la Torah nous dit que : « Les bontés de l’Eternel ne sont pas taries et que sa miséricorde n’est pas épuisée. Elles se renouvellent chaque matin, grande est ta confiance. » (Lamentations 3, 23). C’est ce que nous disons chaque matin : rabba émounatékha : Grande est ta confiance (de émouna foi)! ». C’est D.ieu qui croit en nous et non l’inverse. Rien n’est donc jamais fini.

NB : Le Talmud ajoute : « même si une épée tranchante est sur ta gorge ne désespère pas « 

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