D’où vient le Sceau de Salomon en Corse et ailleurs ?

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U segnu di Salomone, sceau de Salomon / Maguen David 19 siècle, Corse
Kabbale à Gérone

Amulette magique de Cabbale, XVIIème siècle, au centre le sceau de Salomon/ Maguen David
Musée de Gérone, Espagne, photo Didier Long

D’où vient le sceau de Salomon (U segnu di Salomone) sur les outils des bergers corses du Niolu et d’ailleurs ? on le trouve souvent dans les lieux de pèlerinage et surtout sur les fontaines (voir ci-dessous) sous forme d’étoile de David (étoile à 6 branches ou hexagramme) ou d’étoile à 5 branches (ou pentagramme). La question est que celui-ci est spécifiquement désigné en Corse comme « Sceau de Salomon » (U segnu di Salomone) qu’il soit à cinq ou six branches. Le sceau de Salomon apparaît dans les traditions chrétiennes et musulmanes. Mais il est d’origine juive : l’exemplaire le plus ancien du sceau de Salomon se trouve sur un sceau datant du VIIe siècle avant l’ère commune, découvert à Sidon et appartenant à un certain Josuhua ben Assayahu. Son origine est donc juive comme le montre le récit du Talmud qui effectivement met en scène une fontaine.

Sceau de Salomon

Le Sceau de Salomon dans le Talmud

Le « sceau de Salomon » vient du traité du Talmud de Baylone traité Guittin page 68a dont la guemara (interprétation en araméen des mishna en hébreu du 1er siècle et avant) a été compilée au VIème siècle en Babylonie. Cet ensemble appelé Talmud (de limoud étudier) reflète les discussions des académies perses des 5 premiers siècles de notre ère. Dans l’un de celles-ci des sages essaient de comprendre dans un contexte babylonien ce qu’on leur a transmis, dont il ne savent plus le sens qu’ils cherchent à retrouver par la discussion académique :

TB Gittin 68a

« Je me procurai Shearim et sharoth, (des chanteurs et des chanteuses, de Chir « le chant ») et les délices des fils des hommes, ‘Shearim et Sharoth’, signifie divers types de musique; «Les plaisirs des fils des hommes» sont des bassins ornementaux et des bains. «Shidah et shidoth»: ici [en Babylonie] ce sont des démons masculins et féminins. En Occident [Palestine], ils disent [cela signifie] des chariots. Johanan a déclaré : Il y avait trois cents sortes de démons à Shihin [ville du Liban], mais ce qu’est une Shidah [la mère des démons]… je ne sais pas.

Le Maître a déclaré : Ici, ils traduisent « démons masculins et féminins ». Pourquoi Salomon en avait-il besoin ? – Comme indiqué dans le verset, « On n’employa à la construction du temple que des pierres intactes de la carrière; ni marteau, ni hache, ni autre instrument de fer ne fut entendu dans le temple durant sa construction ».( 1Rois 6, 7) ; Il a dit aux rabbins: Comment puis-je faire [sans outils en fer]? – Ils ont répondu : Il y a le shamir que Moïse a apporté pour les pierres de l’éphod.

Il leur a demandé, où se trouve-t-il ? – Ils ont répondu : « Apportez un démon masculin et féminin et liez-les; Peut-être qu’ils savent et vous diront ». Il a donc amené un démon masculin et féminin et les a liés. Ils lui ont dit : « Nous ne le savons pas, mais peut-être Ashmedai, le prince des démons le sait-il ». Il leur a dit : « Où est-il ? » – Ils ont répondu: « Il est dans une telle et telle montagne. »

Il a creusé un puits là-bas, qu’il a remplit d’eau et couvre avec une pierre qu’il scelle ensuite avec son sceau. Chaque jour, il monte au ciel et étudie dans l’Académie des cieux, puis il descend sur la terre et étudie à l’Académie de la terre, puis il va, examine son sceau et ouvre la fosse et boit et ferme. Et le scelle à nouveau et disparaît.

Salomon envoya alors Benaiahu, fils de Joïada, lui donna une chaîne sur laquelle était gravé le Nom divin et un anneau sur lequel était gravé le Nom et des nappes de laine et des bouteilles de vin. Benaiahu est allé et a creusé un puits au bas de la colline et a laissé entrer l’eau [De la fosse d’Ashmedai au moyen d’un tunnel reliant les deux] et il a bouché la cavité avec des voiles de laine, Et il a creusé une fosse plus haut et a versé le vin et a ensuite rempli les puits. Il est allé et s’est assis sur un arbre.

Quand Ashmedai est venu, il a examiné le sceau, puis a ouvert la fosse et l’a trouvé pleine de vin. Il a dit, il est écrit : Moqueur est le vin, bruyante la boisson fermentée: qui s’en laisse troubler manque de sens.(Pv 20,1). Je ne vais pas l’acheter.

Mais de plus en plus assoiffé, il ne pouvait résister, et il but jusqu’à ce qu’il fût ivre et s’endormit. Benaiahu est descendu et a jeté la chaîne sur lui et l’a attaché. Quand il s’est réveillé, il a commencé à se débattre, après quoi [Benaiahu] a dit: Le Nom de votre Maître est sur vous, le Nom de votre Maître est sur vous.

[…]

TB Gittin 68b

 

[Salomon dit :] Ce que je veux, c’est construire le temple et j’ai besoin du shamir. [Ashmedai, le prince des démons] lui répondit : Ce n’est pas entre mes mains, c’est entre les mains du prince de la mer qui ne l’accorde qu’à la huppe (dou’hifat Lévitique 11,19), un oiseau qui en avait besoin pour survivre,  à qui il prêté serment. Qu’est-ce que l’oiseau fait avec lui ? – Il l’emmène dans une montagne où il n’y a pas de culture et le met [le Shami]au bord de la roche qui se divise, puis il prend des graines d’arbres, les apporte et les jette dans l’ouverture et les choses poussent là-bas. (C’est ce que le Targum signifie par nagar tura).  Alors ils ont découvert un nid de pivert avec des jeunes, et l’ont recouvert de verre blanc. Quand l’oiseau est venu, il voulait entrer mais ne pouvait pas, alors il est allé et a amené le shamir et l’a placé sur le verre. Benaiahu a alors crié, et il a chuté [le shamir] et il l’a pris, et l’oiseau s’est suicidé à cause de son serment.

[Note de DL : chamir veut dire « comme un silex » en araméen. Dans la Torah : une pointe faite d’une substance très dure (Jérémie 17,1) soit des épines acérées (Isaïe 5,6). Il s’agit d’un organisme surnaturel minéral ou animal capable de fendre des pierres de manière parfaite par son seul regard. On le retrouve en Talmud Sota 48b.

Le Midrach raconte aussi que le roi Salomon parti à sa recherche pour construire le Temple. Il parcourut le monde et pris contacts contact avec des démons créés comme le chamir pendant le maassé bershit (les 6 jours de création) chamir. Salomon consulta le roi des démons; celui-ci n’était pas en possession du chamir mais indiqua que l’ange de la mer l’avait donné à la huppe (dou’hifat Lévitique 11,19), un oiseau qui en avait besoin pour survivre. Finalement, le roi Salomon le lui prit.

Salomon cherche le Chamir pour tailler les pierres du Temple, car celles-ci ne pouvaient être taillées avec des outils de fer. Le fer, symbole de la guerre, était interdit dans le temple.

On remarquera au passage que le Chamir permet de creuser un puits qu’il scelle, c’est donc un symbole de vie et c’est pour cela qu’il est gravé sur les fontaines . Une eau qui se transforme en vin ! (NB : c’est de cet épisode talmudique que vient le récit des Noces de Cana dans les évangiles chrétiens) D’autre part : « Chaque jour, il [Le prince des démons babyloniens] monte au ciel et étudie dans l’Académie des cieux, puis il descend sur la terre et étudie à l’Académie de la terre, puis il va, examine son sceau et ouvre le puits et boit et ferme. Et le scelle à nouveau et disparaît. ». Le prince des démons babyloniens met en lien la terre et le ciel, ce qu’on retrouve dans la tradition orale corse où le Segnu di Salomone est un signe d’union de la terre et du ciel

En Corse après l’arrivée des Conversos d’Espagne

Il faut bien comprendre que les marranes arrivés en Corse à partir du XVe siècle ont erré en Italie où la plupart des confréries juives étaient cabalistes. Beaucoup et même les chrétiens (Pic de la Mirandole pensait que la Cabbale – des croyances mystiques ésotériques juives, réconciliait christianisme et judaïsme!) avaient ces croyances importées d’Espagne.

La souffrance juive des anoussim (violés –conversos) avait relancé les spéculations sur le venue imminente du messie qui ne pouvait pas ne pas se manifester, prélude de la Rédemption, dans la veine de l’apocalyptique mystique juive des mystiques de Gérone et Lunel. Des esprits aussi éclairés qu’Abravanel avaient fait de savants calculs et comptaient les jours malgré l’interdiction talmudique : « Que se vide l’esprit de ceux qui calculent la date d’arrivée du messie » (TB Sanhédrin 97, 2) et les injonctions des Maimonide :

« De même on ne devrait pas chercher à connaître la date de la venue de Machia’h. Nos Sages ont dit « que se vide l’esprit de ceux qui calculent la fin des temps ». Mais il faut attendre et croire au principe de la venue de Machia’h, comme nous l’avons expliqué. » (Michné Torah, Livre des Juges, Lois des Rois, Ch 11)

Abravanel accorde une grande importance aux 10 tribus perdues déportées par le roi d’Assyrie qui devaient revenir (sous la conduite du Messie de Joseph pour se venger d’Edom (l’Eglise). Bien sûr, rien en vint ! et un Shabbataï Tsevi à Smyrne récupérera cette espérance en se faisant passer pour le Macchiah. Une espérance somme toute asssez banale :

Crown Heights, NYC… hier.

Dans un tel monde magique que celui de la Renaissance au temps de bûchers il était bien « évident » que le troisième Temple était pour bientôt et que face à l’atrocité du présent concocté par l’Inquisition, les esprits s’échauffaient. Beaucoup pensait que le Messie allait se manifester et le troisième temple être reconstruit. Mais comment tailler les pierres ? D’où le Chamir !

Mais forcément le messie est toujours un peu récalcitrant aux rêveries humaines… La Corse haut lieu de croyances mystiques ne pouvait qu’être réceptive et perméable à ces spéculations des confréries ligures et toscanes.

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L’étoile de David (Maguen David, bouclier de David) ou Sceau de Salomon était jusqu’au XVeme siècle un symbole magique protecteur, représenté sur les amulettes de l’époque.  Il s’est répandu comme le symbole du judaïsme lors de l’expulsion des Juifs d’Espagne et grâce au développement de l’imprimerie.

On le retrouve donc sur les fontaines, les outils des bergers du Niolu : louches à fromage, joud de labour… dans cette région à l’ouest de Corte où sont arrivés de nombreux marranes, comme je l’ai vérifié. Une jeune femme, fille de berger, a même appris à lire ce signe pour apprendre à lire !

Le prières secrète de l’Ochjiu (pour chasser le mauvais oeil, ‘hain hara en hébreu) viennent probablement aussi de là… elles évoquent David et Salomon…

Pour les kabbalistes juifs, c’est le symbole de l’action de Dieu dans le monde des mortels et la rencontre des deux éléments Esh (le feu) et Maïm (l’eau) dont la réunion forme Shamayim (les Cieux). C’est aussi le signe du Messie.

Dans le Niolu les gens posent des pierres sur les autels de pélerinage ou les tombes (photo) comme ici dans la Scala de Santa Regina,  commune de Corscia. Une croix sommaire est venue « christianiser » l’affaire… :

Scala de santa Regina

Comme disait un cousin  : « Quoi ??? Salomon est juif ? Et sa famille aussi ??? Toute sa famille ? Non !!! »

3 commentaires sur « D’où vient le Sceau de Salomon en Corse et ailleurs ? »

  1. Petite erreur, l’étoile à cinq branches est un pentagramme et non un hexagramme, qui est bien l’étoile à six branches. Cordialement,

  2. sur la route de la cote a ajaccio se trouve un caveau catholique dont la coupole a pour decoration sur tout le pourtour des magen david

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