Rabbi Chimon Bar Yohai, un spirituel en temps de persécution

 

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Pour comprendre les feux de Lag BoOmer, et son ambiance « messianique » en même temps que la désolation du massacre des 24 000 disciples de Rabbi Akiva il faut le restituer dans son contexte historique qui est central pour comprendre comment est né et s’est structuré le Talmud, une littérature en temps de guerre pour une époque d’une brutalité sans pitié.

Peu avant le seconde guerre Judéo romaine (115-135), Chimon ben Yohaï natif de Galilée est le disciple préféré de Rabbi Akiva avec qui il a étudié treize ans à Bene-Braḳ (Lv Rabba 21) après avoir étudié à Yavné sous Gamaliel II (TB Berakhot 28a). Rabbi Akiva l’appelait ” mon fils “. Il avait pour condisciple Rabbi Meïr lui aussi disciple de Rabbi Akiva. Akiva n’ordonna rabbin R. Chimon qu’après R. Meïr, ce qui le blessa (TJ Ter., 46b, TJ Sanhédrin, 19a).

On le célèbre à Lag Ba Omer, le 18 iyar, le 33ème jour du Omer – période située entre Pessah et Chavouot, de 7 x 7 = 49 jours (d’où penta-Kosté, le 50 ème jour en grec). On y allume de grands feux qui rappellent cette désolation.

Les années de persécution romaine

Les persécutions des Juifs sous le règne de l’empereur Hadrien qui culminera avec la seconde guerre judéo-romaine d’inspiration messianique (115-135) va mener au massacre de nombreux juifs.

L’Imperium règne en maître sur ses provinces taxées et fournisseurs du commerce international d’esclave, la première énergie de Rome. La Judée, est une de ces province « normalisée », marginale mais verrou stratégique vers l’empire Parthe (Babylone) un immense Empire d’Asie qui finira par déstabiliser la puissance romaine en 161 en conquérant le royaume Arménie.

Déjà, la première guerre judéo-romaine en 65-70 a abouti à la destruction du Temple et au massacre de 25% de la population de Judée.

En 135, les juifs sont chassés de Jérusalem recouverte de dalle de pierre, devenue Aelia Capitolina en 130, et dédiée au dieu Jupiter du Capitole par Hadrien en 130.

Le judaïsme contrairement à d’autres courants de spiritualité n’encourage pas le martyre ni ne le célèbre comme une fête ; L’injonction toraïque est « Tu vivras » et non « tu mourras »:

 « Choisis la vie ! Et tu vivras alors, toi et ta postérité. » (Dt 30, 19)

« Vous observerez mes lois et mes ordonnances : l’homme qui les mettra en pratique vivra par elles » (Lv 18, 5)

… mais parfois le Kidouch Hachem est inévitable. C’est ce qui arriva à cette époque.

Le martyre de Rabbi Akiva

Les romains interdirent l’étude sous peine de mort et fermèrent les académies talmudiques mais Rabbi Akiva défiant la loi continua à enseigner publiquement et Rabbi Chimon et Rabbi Meïr restèrent à ses côtés, ils devaient se cacher. Rabbi Yehoudah ben Bava fut arrêté et exécuté.

Après la mort d’Hadrien, Akiva fut emprisonné Rabbi Chimon lui rendit visite en prison.

Au passage, on comprend la place et l’importance de la 3ème bénédiction du matin : « Sois béni ô Eternel, notre D., roi du monde qui délivre les prisonniers », car c’est à ce moment que se structure la téfilah, la prière « sacrifice des lèvres » en remplacement de ceux du Temple.

Rabbi Akiva est condamné à être écorché vif à cette époque en « accomplissant » le Chema comme il le dit à ses disciples, et en murmurant E’had en un dernier souffle.

« On raconte que Rabbi Akiva fut arrêté et enchaîné en prison. Pappos ben Jehudah, lui aussi, fut arrêté et enchaîné auprès de lui. Rabbi Akiva lui dit : ‘Pappos, qui t’a amené ici ?’ Il lui répondit : ‘Heureux es-tu, Rabbi Akiva, qui a été arrêté à cause des paroles de la Torah ! Malheureux Pappos, qu’on a arrêté pour de vaines choses !’

Quand on fit sortir Rabbi Akiva pour le mettre à mort, c’était l’heure de lire le Shema. On lui déchirait la chair avec des peignes de fer et lui, il recevait le joug du Royaume des Cieux. Ses disciples lui dirent : ‘Ô notre Maître ! Jusqu’à ce point !’ Il leur dit : ‘Tous les jours de ma vie j’ai été préoccupé par ce verset : ‘de toute mon âme’ qui signifie ‘même s’il te prend ton âme’. Je me disais : ‘quand parviendrai-je à l’accomplir (’aqayyemennu) ? Et maintenant que cela m’est donné, je ne l’accomplirais pas !’ Il prolongea le mot ‘Un’ jusqu’à ce qu’il rendît l’âme. Une voix céleste se fit entendre et dit : ‘Heureux es-tu Akiva, dont l’âme est sortie en disant : Un’ » (TB. Berakhot 61b )[1].

‘Accomplir’, c’est d’abord découvrir par le ‘midrash’ des Sages l’interprétation du Tanakh. Deux textes tirés du commentaire le plus ancien du Lévitique vont nous permettre de mieux comprendre cela :

« ‘Si vous marchez selon mes prescriptions…’ (Lv 26,3). Est-il possible qu’il s’agisse des commandements ? Quand l’Ecriture dit [aussitôt après] : ‘… si vous gardez mes commandements et les mettez en pratique…’ (Lv 26,3). Voici que les commandements sont mentionnés. Eh bien, comment pourrai-je accomplir (mequayyem) ‘si vous marchez selon mes prescriptions’ ? En étant appliqués à la Torah » (Sifra sur Lv 26,3. Ed. Weiss 110c).

« ‘Mais si vous ne m’écoutez pas…’ (Lv 26,14). [Ceci veut dire : si vous n’écoutez pas] le midrash des Sages. Ou bien est-il possible qu’il s’agisse de ce qui est écrit dans la Torah ? Quand l’Ecriture dit [aussitôt après] : ‘et si vous ne mettez pas en pratique tous ces commandements’ (Lv 26,14). Voici que ce qui est écrit dans la Torah est mentionné. Eh bien, comment pourrai-je accomplir (meqayyem) ‘mais si vous ne m’écoutez pas’ ? En comprenant que cela veut dire : si vous n’écoutez pas le midrash des Sages. » (Sifra sur Lv 26,14. Ed. Weiss 111b).

La Tradition a compris, dans ce contexte, qu’avant d’agir, de ‘garder les commandements’, il faut étudier ; la pratique sans l’étude préalable n’est pas sûre. Rabbi Akiva l’a dit en conclusion d’un débat avec ses collègues : « c’est l’étude qui est la plus grande, car elle mène à la pratique ». La réponse donnée ici manifeste très clairement que l’Ecriture ne peut être ‘accomplie’ si elle n’est pas étudiée, comprise et interprétée dans la Tradition.

Le crime de rabbi Akiva ? il a soutenu Simon Bar Korba qu’il a identifié comme Messie d’Israël qui a frappé monnaie pour l’an 1 de la geoula (libération) d’Israël, un mot qui a une signification mystique et surtout politique pour les juifs. Une nuance qui n’a pas échappé à ces animaux politiques que sont les romains de l’époque.

Il faut dire qu’il ne manque pas de candidats à la révolte divine dans la Judée soumise. Tous viennent de Galilée, le gal al goïm le « cercle des païens », une terre d’am-ha-arets. Chimon ben Yohaï vient de Galilée cette région qui produit tous les messies, les « oints » les chefs de guerre à la manière du roi David, dans le jargon de l’époque. Les Péroushim (pharisiens, les Sages du Talmud Hakhamim), eux ont préféré en 70 la voie moyenne, celle qui préserve les vies humaines. Ils n’ont pas été écoutés en 70 mais sorti « métaphoriquement » dans un cercueil de Jérusalem et jeté aux pieds du future Empereur Vespasien a relevé le judaïsme à Yavné.

La persécution de Chimon Bar Yohaï

Dans ce déluge de fer et de sang, après la destruction du Temple en 70 qui était un centre spirituel, juridique, politique… les académies talmudiques fleurissent en Galilée (Tibériade) à distance de Jérusalem. Il s’agit de se rappeler ce qu’ont dit les maîtres disparus (michna, répétition) et de le comprendre. Les tannaïm sont les « répétiteurs » des paroles des Sages. C’est ainsi que naît la Guemara en araméen (« étude » en araméen de la Mishna) qui commente les michnayot en hébreu, l’ensemble donne le Talmud dit « de Jérusalem ».

Faut-il accepter la « pax romana » alors que des leaders révolutionnaires juifs ont emmené 25% de la population vieillards, femmes et enfants au massacre contre l’avis des Pharisiens seul mouvement rescapé de la fournaise ? sadducéens, esséniens de Qoumran, zélotes ont disparu dans la guerre. Le Pirké Avot produit à cette époque que nous lisons pendant le Omer dit ces interrogations politiques :

Rabbi ‘Hanina[2], l’assistant du grand-prêtre dit : « Prie pour la paix du gouvernement, car si on ne le craignait pas, les hommes s’entre-dévoreraient vivants. »  (PS 3, 2)

Lors d’un colloque de Sages à Oucha, environ un an et demi après la mort d’Akiva (vers 126) alors que son collègue Rabbi Yehouda vante les vertus technologiques et civilisatrices de Rome, Rabbi Chimon lui rétorque que leurs marchés sont des places de prostitution, leurs bains ont été créés pour leur propre plaisir et leurs ponts sont un prétexte à levée de taxes. Conseillant de résister par tous le moyens.

Ces paroles parviennent aux oreilles du pouvoir romain qui décide de son exécution.

Rabbi Chimon prit la fuite avec son fils Eléazar et se serait réfugié avec lui pendant treize ans dans une grotte près de Gadara jusqu’à la mort d’Hadrien, vivant de dates et de fruit d’un caroubier, leurs corps entiers auraient été couverts d’ulcères. Un jour, voyant qu’un oiseau s’était échappé à plusieurs reprises du filet fixé par un chasseur, Siméon et son fils furent encouragés à quitter la caverne, prenant l’évasion de l’oiseau comme un présage que Dieu ne les abandonnerait pas. Ils en seraient ressortis avec des pouvoirs mystiques. (TJ Chabbat, 9, 38d, Shabbat, 33b)

Il aurait établi une académie à Méron ne Galilée poursuivant le combat entamé par son maître Rabbi Akiva contre l’empire romain, formant de nombreux disciples dont Rabbi Yehouda Ha Nassi (Juda le Prince), qui sera le compilateur de la Michna en 212.

Crédités de grands savoirs ésotériques ainsi que de nombreux miracles, il reposerait avec son fils dans un caveau du mont Méron situé près de la ville de Safed, la plus haute montagne d’Israël…

Une tradition ultérieure fait de lui l’auteur ou l’inspirateur du Zohar[3], ouvrage fondamental de la Kabbale qu’il aurait rédigé dans la grotte.

Un homme de coeur et un mystique

Chimon était un homme de cœur. Il adorait son maître Akiva jeté en prison par Hadrien. Siméon dont le père était influent à Rome trouva le moyen d’entrer dans la prison. Il insistait pour qu’Akiva l’instruise, et quand celui-ci refusa, Siméon le menaça gentiment de dire à son père, Yoḥai, de punir Akiva plus sévèrement (TB Pessahim 112a).

Un jour à un homme et sa femme, mariés pendant dix ans, sas avoir d’enfants, comparurent devant lui pour obtenir le divorce . Observant qu’ils s’aimaient, et ne pouvant refuser une demande qui était en accord avec la loi rabbinique, Siméon leur dit que comme leur mariage était marqué par une fête, ils devaient marquer leur séparation de la même manière. Le résultat fut que tous deux changèrent d’avis, et, grâce à la prière de Siméon, D. leur accorda un enfant (Pesiqta XXII, 147a, Cant. Ri, 4).

Il disait :

«La puissance de la repentance est si grande qu’un homme qui a été de son vivant très méchant [« rasha ‘gamur »], s’il se repent à la fin, est considéré comme un homme parfaitement juste» (TB Ḳiddouchine 40b,  Cantique Rabba v. 16).

Il serait décédé selon la kabbala un 18 iyar et son mausolée fait depuis l’objet d’un pèlerinage annuel à l’occasion de Lag BaOmer.

[1] TB Berakhot 61b

[2] R. Hanina (Hananiah) le Segan (assistant) Ha-Kohanim (du grand prêtre) était le fils Rabbi Simeon ben ha-Segan, il est de la première génération des tannaïm (« répétiteurs » des paroles des Sages) qui a vécu lors de la destruction du second Temple. Il témoigna, à la suite de cet événement, de ce qu’il avait vu de la liturgie dans le Temple. On dit qu’il est l’un des dix martyrs, et a été tué le 25 du mois de Sivan. L’assistant du Grand-prêtre le remplaçait en cas de défaillance.

[3] Que certains attribuent au rabbin espagnol Rabbi Moses Ben Shem Tov de Léon (1250-1305), connu sous le nom de Moïse de Léon.

2 commentaires sur « Rabbi Chimon Bar Yohai, un spirituel en temps de persécution »

  1. Bonsoir ou plutôt bonne nuit, je suis à la recherche d’un commentaire écrit par le rav Jacob Moise Toledano au sujet des « trois serments « . Ces « trois serments « que le rebbe de Satmar cite pour nier la légitimité de l ‘ existence de l ‘ Etat d ‘ Israël. Savez – vous où et comment je pourrais me procurer ce texte? Merci. Dans l ‘ attente de vous lire, je vous souhaite Shavoua tov umevora’h à vous ainsi qu ‘ à tout le Am Israël. ‘Haim

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