Bamidbar, « dans le désert » : Reviens vers ta terre !

Cette méditation est dédiée à Benjamin de la tribu de Lévi nouveau Bar Mitsva d’Israël ; et à mon ami Antoine Leschi, berger en Corse dans le Niolu depuis 30 ans, fils du Peuple Corse et de celui d’Israël.


« Le Miséricordieux demande le cœur »

Dans la Torah, à la mort du roi Salomon, fils du roi David, (vers – 931), un schisme éclate : dix Tribus d’Israël se rassemblent dans le nord pour former le nouveau royaume d’Israël, dirigé par Jéroboam Ier. De son côté la tribu de Yehouda (Juda) et la tribu de Benjamin forment autour de Jérusalem au sud le royaume de Juda[1]. C’est de là que vient le nom Yehoudi, « Juif ». Ce royaume dit du sud resta plus fidèle à la parole de l’Eternel   que le royaume d’Israël au nord. Une grande partie des Lévites consacrés au Temple de Jérusalem rejoignent ce royaume de Juda.

Ce « désert » a une portée spirituelle. Le mot « désert », Bamidbar en hébreu se rapproche de Médaber « parler », parce que dans le désert D.ieu parle aux hommes. Le désert ne parle pas, il ne dit rien mais quand le printemps fait verdir l’herbe pour seulement quelques jours, l’homme est renvoyé à sa vraie durée,

ד  כִּי אֶלֶף שָׁנִים, בְּעֵינֶיךָ–    כְּיוֹם אֶתְמוֹל, כִּי יַעֲבֹר;
וְאַשְׁמוּרָה    בַלָּיְלָה.
Ps 90, 4 Aussi bien, mille ans sont à tes yeux comme la journée d’hier quand elle est passée, comme une veille[2] dans la nuit.

Seul celui qui sait qu’il ne dure qu’un instant devient vulnérable à l’Eternel… et aux paroles des autres. Il peut entendre la « voix du désert », ce souffle ténu qu’a entendu Elyahou Hanavi, le Prophète Elie, comme une musique :

ו קוֹל אֹמֵר קְרָא, וְאָמַר מָה אֶקְרָא; כָּל-הַבָּשָׂר חָצִיר, וְכָל-חַסְדּוֹ כְּצִיץ הַשָּׂדֶה.  Is 40, 6 Une voix dit: « Proclame! » Et on a répondu : « Que proclamerai-je? » « Toute chair est comme de l’herbe, et toute sa beauté est comme la fleur des champs.
ז יָבֵשׁ חָצִיר נָבֵל צִיץ, כִּי רוּחַ יְהוָה נָשְׁבָה בּוֹ; אָכֵן חָצִיר, הָעָם.  7 L’herbe se dessèche, la fleur se fane, quand l’haleine du Seigneur a soufflé sur elles. Or, le peuple est comme cette herbe.
ח יָבֵשׁ חָצִיר, נָבֵל צִיץ; וּדְבַר-אֱלֹהֵינוּ, יָקוּם לְעוֹלָם.  {ס} 8 L’herbe se dessèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais. »

Le psaume 103 nous redit que celui qui comprend la fragilité de son instant peut percevoir l’Etrenle. Comment ? sous la forme du Rakhem, de la « miséricorde », de la misère du cœur, qui « prend pitié », d’un mot qui signifie la matrice de la femme. D-ieu est comme une femme dont les entrailles se serrent quand elle souffre pour son enfant :

יג  כְּרַחֵם אָב, עַל-בָּנִים–    רִחַם יְהוָה, עַל-יְרֵאָיו. 13 Comme un père prend pitié (RAKHEM) de ses enfants, l’Eternel prend pitié de ceux qui le craignent;
יד  כִּי-הוּא, יָדַע יִצְרֵנוּ;    זָכוּר, כִּי-עָפָר אֲנָחְנוּ. Ps 103, 14 car Il connaît, Lui, nos penchants, Il se souvient que nous sommes poussière.
טו  אֱנוֹשׁ, כֶּחָצִיר יָמָיו;    כְּצִיץ הַשָּׂדֶה, כֵּן יָצִיץ. 15 Le faible mortel, ses jours sont comme l’herbe; comme la fleur des champs il fleurit.
טז  כִּי רוּחַ עָבְרָה-בּוֹ וְאֵינֶנּוּ;    וְלֹא-יַכִּירֶנּוּ עוֹד מְקוֹמוֹ. 16 Dès qu’un souffle passe il n’est plus; même la place qu’il occupait l’ignore.

Rakhem est un des 13 noms divins que l’Omniprésent révéla à Moïse, « l’anaw », le courbé, « l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12, 3).

Ra‘hamana liba baéï  : « Le Miséricordieux demande le cœur » nous dit l’adage talmudique.

Un désert où hurle la solitude

Ce désert est celui de la tribu de Benjamin qui a le loup comme attribut car le désert était rempli de loups qui parfois hurlaient au loin. Les lévites s’y sont réfugiés car ils sont ceux n’ont pas d’héritage, pas de terre, ils dépendent de ce qu’on leur donne.

Quand quelqu’un nous cherche pour nous tuer nous perdons nos moyens la conscience confiante que nous avons de nous-mêmes. Nous ne nous reconnaissons plus. Fuyant Saül, le roi David se cacha dans le désert de Juda à : Ziph, Maon, En-Guédi. Les psaumes de David racontent cet état d’âme de David fuyant devant Saül un assassin jaloux. De Jacob qui rêve car Esaw avait dit « Je tuerai Jacob ». Il est beaucoup plus facile qu’on le croit d’être dé-créé. Un zombie à la recherche de son alcool, de sa drogue ou du plaisir, de ces addictions qui happent l’homme hors de lui-même et brisent notre unité psychique.

Le baal techouva qui revient, « nu comme un enfant », « qui marche sur le fil d’une épée » comme dit le Talmud, sait la souffrance que coûte le retour vers la Israël, vers l’unité intérieure faites d’épreuves arides.

« Celui qui revient en Israël perd tous ses mérites, la terre est une épreuve de vérité. on ne vient pas pour son plaisir mais pour les généartions futures »

c’est une épreuve a dit son Rav à mon ami Mosheh.

Le sefer Béréchit (Livre de la Genèse) évoque ce qu’il y avait ‘avant’ la création de l’homme, une confusion multiple, c’est à dire idolâtrique. Quand nous sommes morcelés, éparpillés, en vrac, que la mort d’un proche nous a touché.

« Or la terre n’était que solitude et chaos (Tohou vavohou) ; des ténèbres couvraient le visage de l’abîme, et le souffle de Dieu planait sur le visage des eaux. » (Gn 2, 2).

Rachi commente :

« Tohou vavohou : tohou signifie « étonnement, stupéfaction », l’homme étant frappé d’étonnement et de stupeur en présence du bohou.[3] »

Tohou signifie « inhabité, inhabitable, le désert ». On le sait car ce mot rare est utilisé une seule fois ailleurs[4] :

« Il le rencontre dans une région déserte, dans les solitudes (tohou) aux hurlements sauvages ; il le protège, il veille sur lui, le garde comme la prunelle de son œil. » (Dt 32, 10).

D.ieu ne vient pas nous chercher là où nous sommes grands, riches et bien portant, mais quand nous sommes faibles, en vrac, idolâtres. Nous pouvons alors nous recueillir nous unifier et faire techouva vers l’UN qui nous crée. Nous pouvons enfin écouter une autre parole. Celle qui vient du dedans, D.ieu seul peut faire fleurir notre désert.

Morid Hatal, « Tu fais tomber la rosée » dit la bénédiction de la Amida depuis le premier jour de Pessah. Dans le désert de Juda, on comprend.

L’eau c’est la vie à profusion, Maïm, au pluriel comme le visage Panim ou l’intérieur Penim.

Il y a 10 ans, j’ai entendu une flute de berger bédouin au loin dans le désert de Juda, c’était au-dessus du Whadi-El Quelt, un oued (vallée sèche l’été creusée par un fleuve qui emporte les personnes l’hiver) qui va à Jéricho, là j’ai compris que la voix du désert m’avait appelé comme si j’étais venu pour ce seul instant.

La mission du Juif : cultiver et faire fleurir le désert

Israël est ce peuple qui nait littéralement dans le désert, donc qui n’a rien.

Le Maharal de Prague dit :

« Ainsi le peuple juif en Egypte était comme un fœtus qui se développait dans le ventre de sa mère, suite à quoi il sortit lorsque son développement fut terminé. Ainsi les enfants d’Israël grandirent et se développèrent en Egypte jusqu’à atteindre leur perfection par le nombre de 600 000 personnes ; alors ils sortirent ».  (Maharal de Prague, Guévourot Achem 3)

Israël est dans le ventre de sa mère en Egypte, nait à Pessah et grandit au désert. Sa « terra patria », sa terre des pères n’est pas sur le mode romain celle des ancêtres divinisés liés à un lieu (dieux lares).

Pourquoi D. nous fait-il naître au désert ? « parceque dans le désert rien n’appartient à personne » dit le Talmud.

Israël n’a pas de terre. La terre est à Dieu. Et si Israël rompt les mitsvot, Dieu reprend la terre. Il faut comprendre que erets, la « terre » que D-ieu crée au commencement du monde dans le Sefer Berechit, la terre d’Israël, est une fiancée qui est protégée par un contrat avec Dieu, une Ketouba. Celui qui ne connait pas cette réalité d’amour ne peut pas comprendre notre lien avec la terre d’Israël.

En galout nous sommes dans le Maasé Merkaba, la fragmentation comme l’exprime Ezchiel (Ez 1) « au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions » dit le psaume. Le juif loin de sa terre est fragmenté, dispersé c’est le sens du mot « diaspora ». En Galout « la Chekhina (la Présence de D. en ce monde) est dans la poussière », éparpillée à la merci du moindre courant d’air.

« La galout mange les juifs » dit l’adage talmudique.

Le mot Galout nous dit le Maharal de Prague est composée de la racine : guimel, lamed, hé, qui donne le verbe galé : « découvrir » (ani mégalé : « je découvre »).
Le juif en diaspora « découvre » son vrai caractère, il se connait.

On doit pousser cette analyse jusque dans ses conséquences psychiques les plus profondes. Unjour j’ai demandé la différence entre le Maassé Beréchit et le Maassé merkaba à mon Rav Haïm Harboun, voilà ce qu’il m’a répondu :

« Le Maassé Beréchit représente la terre d’Israël, le Massé Merkaba c’est le juif en galout (dispersion, exil, diaspora). En terre d’Israël le juif vit sous les ailes de la Providence (Chekhina), il est protégé, il est construit dans son identité, il est fortifié par la bénédiction, unifié. Mais quand le juif part en galout, il perd son identité, il est dispersé, fragmenté, il souffre. Le mot Galout nous dit le Maharal est composée de la racine : guimel, lamed, hé, qui donne le verbe galé : « découvrir » (ani mégalé : « je découvre »). Dans l’exil le peuple juif perd son intériorité mais il connait « le bien et le mal » dont il ignorait tout jusque-là. Celui qui n’est pas passé par la galout n’a jamais souffert il ne peut pas comprendre quelqu’un qui souffre. »

La Techouva, le retour vers D-ieu et sur la terre d’Israël est un mouvement à la fois personnel et cosmique. Le Rav Kook dans ‘Orot Hatechouva’ a montré que la techouva, la renaissance nationale d’Israël sur sa terre a une portée universelle. Rédemption.

« La conception selon laquelle la terre d’Israël n’est qu’un facteur extérieur pour assurer le regroupement de la nation, même quand son intention est de renforcer la conscience juive en exil, de préserver son caractère et de fortifier la foi, la crainte de Dieu et la pratique des mitsvot de manière convenable, ne porte pas de fruit durable, car ce fondement est fragile, comparé à la sainteté vigoureuse de la terre d’Israël. Le vrai renforcement de la conscience juive en exil ne viendra que de son ancrage profond à la terre d’Israël, c’est toujours l’espoir de la terre d’Israël qui lui donnera son caractère propre. L’attente de la Délivrance est ce qui maintient le judaïsme de l’exil, alors que le judaïsme de la terre d’Israël, c’est la Délivrance elle-même. » (Orot Du Rav Kook, lire ici )

La géoula (Rédemption) et la galout (Exil) sont des mots semblables les deux faces d’une même réalité cosmique comme l’a montré le Maharal. Le réveil spirituel est un retour de notre exil intérieur.

Le Livre des Nombres, Bamidbar (« Dans le Désert ») tire son nom de son premier verset : « Et D.ieu parla à Moïse dans le désert du Sinaï… ». il commence et se termine par un recensement détaillé d’Israël. Mais pourquoi les compte-t-il tout le temps ? se demande Rachi qui répond : « Par amour pour eux, D. les compte à tout moment ». Comme quelqu’un qui compte ses pièces.[5]


[1] Le Territoire accordé à Benjamin est raconté dans le livre de Josué : Josué 18, 11-28.

[2] Le temps de la nuit antique entre le coucher et le lever du soleil ou la colonne du soir et celle de l’aurore est divisé en veilles de 3 ou 4 heures selon les mondes grec ou romain qui étaient des tours de garde.

[4] On appelle cela un Apax, un mot qu’on ne trouve qu’une fois dans la Torah dont il est donc difficile de comprendre la signification.

[5] Le recensement se fait avec des pièces shékalim, comme une mitsvah

2 commentaires sur « Bamidbar, « dans le désert » : Reviens vers ta terre ! »

  1. Merci beaucoup pour cette méditation sur des versets choisis et leur exégèse ! Entre parenthèses, je n’ai pas trouvé la référence [3] en rapport avec le « bohou »… Que la paix soit avec vous.

  2. Merci cher Didier pour cette Méditation dans le Désert de Juda ,et pour toutes tes attentions et tes prières — Je remercie D. de tous les bienfaits qu tu m’apportes par la Pensée et la Prière .Qu’ il te Bénisse et Bénisse ta famille !
    J’ai souvent ressenti cet appel du désert dans les montagnes de Corse . Tout jeune , j’étais attiré vers les sommets désertiques du Rotondu ,du haut Tavignono ,de la Scala de Santa Régina ou du Paglla Orba et du Cinto .C’est ce qui ma conduit à être berger .Il y a dans le Désert et la Montagne un sentiment de crainte et de respect qui invite à la méditation ,a être humble et à la prière . et on ne s’en lasse pas ! ce ressenti est là ,présent, vertigineux ! et on remercie D.de nous faire partager ces moments magiques qui nous transcendent.
    T’abbracciù é abbracciù tutta a to famiglla !

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