Débat Onfray-Zemmour : un suicide français ?

3 700 personnes au palais des congrès, payant, un succès

Le débat Zemmour-Onfray sur Front Populaire hier soir était bien : respectueux, réfléchi, sans invective. On avait l’impression de sortir de la berlusconisation du débat politique à laquelle nous ont habitué les télés depuis 20 ans.


Zemmour croit que l’islam est le fruit du combat d’influence entre Orient et Occident depuis… Alexandre le Grand. Onfray a eu beau jeu de lui dire que la Chine représentait la vraie menace venue d’Orient… Aucun historien sérieux ne fait ce genre de raccourci simpliste sur 2300 ans d’histoire.

Le simple déclin de l’empire romain est multifactoriel et il est difficile d’établir un consensus d’historiens comme l’a rappelé Onfray. Les théories du déclin à 1000 ans sont donc forcément hypothétiques.


Ainsi Zemmour ne semble pas comprendre que la partie nord de la méditerranée a émergé aux 10e- 12 e siècles grâce au défrichage des moines faisant émerger le capitalisme social européen face aux déserts de la rive sud qui possédait jusque là les ports et la richesse comme Alexandrie. Le nord de la méditerranée sort de la féodalité et entre dans une économie monétaire perdue depuis Rome quand le sud de la Mare Nostrum, composé à 80% de déserts, entre dans la féodalité dont il n’est jamais sorti… les invasions seljoukides et des turquomans achèveront l’Islam urbain des riches villes comme Bagdad.
D’où le ressentiment à long terme amplifié par l’échec des nationalismes et socialismes arabes. L’islamisme qui se voulait la solution (religieuse) au ressentiment des terres d’islam a échoué. Elles sont devenue Judhenrein… mais pour plonger dans la misère où le chaos. L’explication religieuse ne suffit donc pas…

Ensuite le débat est bizarrement passé à la poussée démographique en Afrique… malheureusement elle profite plus au christianisme qu’à l’Islam.

Onfray lui a aussi fait remarquer qu’on ne pouvait assimiler l’islam et l’islamisme comme il le fait. Ni tous les islams : iranien, africain, turc, maghrébins en un seul bloc. Mais Zemmour est un idéologue obsessionnel et tout doit soutenir sa thèse : Le problème c’est l’islam !
Hélas ce qui fédère les banlieues semble plus le trafic de drogue, l’abandon de 90% de leur population qui cherche à s’en sortir par l’Etat et l’insécurité, que l’Islamisme…

Par exemple, alors que la DGSI a laissé la place au renseignement marocain et algérien dans les banlieues de Marseille… personne n’y est parti pour l’état islamique. L’essentialisation des religions est donc problématique en terme de sociologie. La religion est un facteur parmi d’autres.

Dire que « L’inconscient collectif des musulmans est de coloniser l’Occident » depuis un millénaire et que tout musulman dépend de cet imaginaire guerrier des origines de l’Islam qu’il appliquerait à sa vision de la République est tout simplement faux.


Là encore, Zemmour essentialise, généralise, prédisant une guerre des religions posée dans les prémices de son raisonnement qui ne peut que déboucher dans la violence religieuse ou interethnique… un ‘Suicide Français’.

Bien sûr qu’il y a un problème sérieux d’immigration et de sécurité en France à laquelle tous les citoyens ont droit et qu’il serait temps de le régler, bien sûr que l’absence de soutien de la police par la population des quartiers est inadmissible, bien sûr que le fait que l’enseignement républicain ne soit plus possible dans les « territoires perdus de la république » est un fait… Zemmour constate et Onfray aussi ce déclin mais les propositions de solutions de Zemmour sont simplistes. Le repli identitaire islamiste n’explique pas tout. Et on rétorquera facilement que 80% de cette population des quartiers délaissés qui porte souvent des prénoms musulmans prend le RER B à 7 heures le matin pour aller travailler…. Il ne suffira pas d’ostraciser les musulmans pour que l’espoir renaisse. On fait quoi ? on les baptise à la sortie du RER en appelant Mohamed, Martin et Salima, Sylvie ? Comme en Espagne en 1492 ? Ce genre de fiction de nation unifiée dans sa foi et son identité a chassé l’Espagne de la scène de l’histoire qui a fait faillite après l’expulsion des juifs et des maurisques (musulmans) à la Renaissance. Zemmour est plus un commentateur qu’un leader et en bon polémiste il choisit de l’histoire les pans qui l’arrangent.

Quand au ‘grand remplacement’ Onfray a eu beau jeu de lui montrer que c’est le christianisme gréco-romain qui s’est effondré en Europe faute d’estime de soi et de ses valeurs aprés un millénaire et que ce qui prenait sa place ce n’était pas l’islam mais le transhumanisme (la thèse de son dernier bouquin)… et à mon avis plus probablement la religion de la consommation et une forme de déclin où toute forme de chaos est en effet possible faute de refondre un vivre ensemble paisible dans un paysage complètement fragmenté par la consommation, l’immigration sans intégration (Cf l’Archipel Français de Fourquet) et les bulles affinitaires des réseaux sociaux aux algorithmes efficaces.

Quelle Europe ? Onfray veut la quitter. Prudent, Zemmour y concède. Le mot même d’Europe a été lancé par le pape Innocent XI soutien de l’Empire face à l’arrivée des troupes Ottomanes devant Vienne en 1683, sous Louis XIV, pour rallier les empires chrétiens (Pologne, Espagne, Italie…) comme le montre Rudolf Steiner. Le grand vizir Kara Mustapha traverse la Hongrie et lance la guerre contre l’Autriche. Il atteint Vienne et l’assiège. Une défaite turque. Une « Europe » « d’identité chrétienne » donc sans aucun doute. Tout comme la France fut la « fille ainée de l’Eglise ».

Mais sommes nous encore ‘chrétiens’ ? Onfray a raison d’en douter.

Il manquait des points importants dans le débat : de l’analyse du capitalisme planétaire comme source de fragmentation sociale. Exemple : si on prend le marché de l’immobilier, on habite au m2 près et au lieu que permettent nos revenus, et donc l’accès aux écoles est fragmenté avec un ascenseur social bloqué, etc… à la crise climatique, l’emprise des GAFA sur les Etats et les vies privées….

Enfin Onfray a conseillé avec beaucoup d’humanité à Zemmour de ne pas stigmatiser les musulmans (les prénoms, le foulard) dans un même panier dans son jugement radical sur l’islam monobloc présenté comme l’ultime menace apocalyptique. Là, Zemmour a été plus nuancé, plus fin, plus humain même s’il persiste et signe sur les prénoms.

On a quand même affaire à un historien amateur qui fait des bourdes ou s’appuie sur des constructions de sable peu soutenues par des faits puis en tire des conséquences idéologiques, politiques … en nous promettant qu’il sera De Gaulle. Ou pas…

Comme dans son bouquin Zemmour semble découvrir « le clash des civilisations » d’Huttington paru… en 1996, il y a 25 ans, et dont les théories fausses ont conduit l’Amérique à des défaites cuisantes.
On se rappelle Huttington prédisait dans Civilisation Clash le choc des blocs civilisationnels territorialisés dont le cœur serait religieux… alors que justement le problème des religions dans la globalisation est qu’elles sont deterritorialisées et urbaines, devenues globales et de ce fait ont muté.
L’autre question est la Chine hypercapitaliste, consumériste et à fond dans la surveillance par la data… qui est sans religion.

Zemmour veut revenir aux 10 premières années de gouvernement de de Gaulle comme à une sorte d’âge d’or… comme les idéologies de tous poils veulent revenir à un âge d’or perdu, celui de Médine ou de la Mecque, ou à l’Espagne catholique ou à la soutane et au latin. En général la violence arrive assez vite…

L’un se veut souverainiste Proudhonien c’est à dire issu du socialisme français non international (marxisme), l’autre d’une droite franco française qui se réclame de De Gaulle mais embrasse Petain, au nom des amnisties de De Gaulle pour garder l’unité de la nation en 1945, et ce, afin d’unir les fronts souverainistes de droite et de gauche contre un ‘grand remplacement’ hypothétique qui ne s’appuie sur aucune analyse d’expansion démographique solide chiffrée (pari sur l’endogamie qui effectivement se renforce selon Jérôme Fourquet)… un grand écart de Zemmour entre de Gaulle et Pétain fédérateur mais nettement plus schizophrénique.


Tous les deux loupent à mon avis la réalité… la globalisation économique, démographique, scientifique, énergétique (votre essence à la pompe) et des virus (covid,…)… a déjà eu lieu, et ils ne voient pas les migrations climatiques qui arrivent.

Le Global c’est le local sans les murs et la question qui nous est posée est de reconstruire des fraternités et des solidarités locales concrètes.


A l’inverse de de Gaulle dans un pays qui avait perdu la guerre, il n’y a pas de place chez ces commentateurs pour une vision de la place de la France dans le monde dans ces domaines pour aujourd’hui dans le monde tel qu’il est devenu : affrontement Chine-USA, crise climatique, nouveau modèle européen à inventer … ce qui serait une autre paire de manches.


Mais ce genre de débat courtois, sincère, sans coupures ou invectives est exemplaire, car il pose la question d’une vision pour la France et de son débat, quand même bien absent.

In fine le débat pose une bonne question : Quelle est l’identité de la France aujourd’hui ? Comment vivre ensemble ? Braudel s’était penché sur cette vraie question.

« Je crois que le thème de l’identité française s’impose à tout le monde, qu’on soit de gauche, de droite ou du centre, de l’extrême gauche ou de l’extrême droite. C’est un problème qui se pose à tous les Français. D’ailleurs, à chaque instant, la France vivante se retourne vers l’histoire et vers son passé pour avoir des renseignements sur elle-même. Renseignements qu’elle accepte ou qu’elle n’accepte pas, qu’elle transforme ou auxquels elle se résigne. Mais, enfin, c’est une interrogation pour tout le monde. […]

Le premier point important, décisif, c’est l’unité de la France. Comme on dit au temps de la Révolution, la République est « une et indivisible ». Et on devrait dire : la France une et indivisible. Or, de plus en plus, on dit, en contradiction avec cette constatation profonde : la France est divisible. C’est un jeu de mots, mais qui me semble dangereux. Parce que la France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble. »

Interview pour « Le Monde », peu avant sa mort, en 1985

C’est cette identité composite, fragmentée par la Globalisation, le capitalisme de marché planétaire, les bulles affinitaires des réseaux sociaux en concurrence, la concurrence des mémoires et des identités de genre… qui est aujourd’hui en question.

Se pose dés lors la question de notre identité, de ce qui nous réunit. Que pouvons nous croire et espérer tous ensemble ? Quel espoir transmettre à nos enfants ?

NB :

D’un simple point de vue juif je crois très important que les juifs participent au débat d’idées républicain, par contre je ne crois pas que nous devrions passer en position de prise de pouvoir (« Fuis la rabbanout – le pouvoir », nous dit le Pirkei Avot au 1er siècle).

Notre force n’est pas dans l’assimilation mais dans la distance créative qui féconde la culture des nations. L’assimilation a toujours été notre perte.

Un commentaire sur « Débat Onfray-Zemmour : un suicide français ? »

  1. Bravo pour ce texte qui est un régal de lecture ( non pas que les précèdent l’étaient moins). Ces deux là sont dans leurs registres mais au moins se parlent et s’écoutent, c’est déjà énorme. Cela dit personne n’est dupe de Zemmour, comme lièvre de la clique en place pour préparer le terrain à une candidate de droite qui va passer du coup pour égérie du centre et rabattre la gauche modérée. Business as usal !

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