La synagogue Salat Al Azama à Marrakech

Aujourd’hui il fait 40 degrés à Marrakech. Excellente occasion pour une petite visite de la synagogue du Mellah !

Au Maroc, la judaïsation des Berbères et la berbérisation des juifs remonte à deux millénaires. Repoussés par les arabo musulmans suite à l’expansion islamique les juifs se réfugient dans le montagne de l’Atlas au VIIe siècle.

En 1062, Youssef ben Tachfine, le souverain des Almoravides, fonde la ville de Marrakech en et y autorise l’installation de Juifs.

En 1136 quelques Juifs seulement sont autorisés à vivre à Marrakech sous le règne d’Ali ben
Tachfine.

Les juifs fuyant la péninsule ibérique lors des persécutions wisigothiques, almohades (comme Maimonide réfugié à Fès), puis l’Inquisition espagnole, ont renforcé cette communauté originaire berbère.

En 1492, Rabbi Yitzhak Delouya qui a vécu en Espagne est arrivé à Marrakech suite à l’expulsion des juifs d’Espagne par la Reine Isabelle de Castilla et le Roi Ferdinand d’Aragon. Il a officié à Marrakech comme président du tribunal rabbinique et président de la communauté des expulsés et a fondé la « synagogue El Azama », la « synagogue des expulsés », construite peu de temps après son arrivée à Marrakech.

Le bâtiment actuel date du tournant des XIXe et XXe siècles. Il est situé dans le mellah (quartier juif) de la médina de Marrakech

On y arrive par une rue étroite couleur ocre rouge, celle de l’argile d’ici qui a donné à Marrakech son surnom de « ville rouge » :

Elie Bohbot, le grand-père de mon épouse était le président de cette communauté; son grand-père pere maternel le Rav Yayir Sebag était dayan et enseignait aux choatim. Sa mère Dodie s’est mariée dans cette synagogue. Mon rabbin Haim Harboun a prié ici, comme ses parents et son grand-père le Rav Haim Corcos dayan de Marrakech. Le monde est petit.

Le rabbin Haim Harboun avec son Oud et ma fille

La musique est une composante fondamentale de la tradition juive. Même dans le Temple, les Lévites psalmodiaient et chantaient les louanges de Dieu. Au pays du Maghreb, qui n’est autre que le Maroc, une magnifique tradition de liturgie poétique et de piyoutim s’est développée. Cette tradition est pleine de nostalgie et d’aspiration envers D.ieu, Eretz Israël et la rédemption tant attendue.
Des centaines de milliers de piyoutim, traduisant la nostalgie et la foi en Dieu, font aujourd’hui partie intégrante de la tradition locale. Certains piyoutim empruntaient des mélodies andalouses et ont introduit les rythmes locaux au sein de la musique liturgiques. Certains piyoutim ont été écrits dans le cadre de la tradition du chant des Berakhot. Les Juifs marocains avaient alors coutume de se lever les veilles de Chabbat dans la nuit pour chanter des piyoutim spéciaux.

Cette tradition riche et prestigieuse a été faite et écrite ici. De la ville de Marrakech, du cœur du Mellah juif, est sortie une liturgie poétique juive douce et spirituelle qui résonne jusqu’à ce jour du Maroc jusqu’en Israël.

Rabbi Chlomo Abitbol, l’un des sages de Marrakech. Décédé en 5675 (1914) et Inhumé au cimetière Juif voisin a écrit :


Qu’elle est belle et parfaite, intègre et agréable, la Torah!
Nombreux sont ceux qui, inlassablement, te recherchent, toi et tes justes lois
Qui enflamment les cœurs et qui sont adulées et sublimes !

Le Ma Yedidouth menou hatekh composé par rav Menahem di Lonsano, érudit et poète du dix-septième siècle, invite à jouir des plaisirs du Chabbat. Son refrain est tout un programme : « Pour nous délecter de délices, de volailles engraissées , de cailles et de poissons. »

 Comme il est amical, ton repos, toi la reine Chabbat. Aussi courons-nous à ta rencontre, viens, fiancée princesse. Revêts des vêtements précieux, pour allumer une lumière avec une bénédiction. Et balaye tous les travaux, ne faites pas de travaux.

On trouve là un belle évocations des pyoutim marocains comme le Yedid Nefesh (Bien-aimé de mon âme) chanté ici par le rabbin Harboun. Un poême composé au XVIe siècle par le rabbin et kabbaliste Elazar Azikri. Il parle du désir de D.. Chacun des quatre versets commence par une lettres du Tétragramme, Nom ineffable :

Youd  : Bien-aimé de mon âme, Père miséricordieux,
Pousse ton serviteur à réaliser Ton désir.
Qu’il se précipite, ton serviteur, comme une gazelle,
Qu’il se prosterne face à ta splendeur.
Douce est pour lui Ton affection, plus suave que le miel le plus pur.

Ou le Yom Ze leisrael (Ce jour pour Israël) rédigé à la gloire du Shabbat aurait pour auteur rabbi Isaac de Louria.

Tu as prescrit des commandements lors de la réunion du mont Sinaï,
Le Shabbat et les fêtes, à observer pendant toutes mes années ;
De dresser devant moi portion et repas,
Chabbat de repos.
Délice des cœurs pour un peuple brisé,
Pour les âmes endolories une âme supplémentaire,
A l’âme affligée elle enlève le soupir,
Chabbat de repos

Ces murs ont vibré pendant de nombreux siècles de la prière du Mellah du judaïsme marocain.

A Bastia (Corse) en bas de chez nous on trouve la synagogue Meïr Tolédano dont je porte le prénom. Tolédano, originaire de Tolède au 16 ème siècle. Mais on trouve aussi à Bastia des juifs berbères originaires de Tinhir au Maroc, les Sabbagh.

On trouve dans le synagogue un petit musée consacré aux juifs berbères de l’Atlas comme dans la Vallée de l’Ourika où sont enterrés de grands tasdikim, sages, pélerinés par les juifs et les musulmans.

Les origines des communautés juives d’Afrique du Nord remontent à la plus haute antiquité, probablement à la fondation de Carthage, au 8ème siècle avant notre ère et à la conversion au judaïsme de tribus berbères via des juifs venus avec les Carthaginois [1]. Comme le note Julien Cohen-Lacassagne[2]

« C’est dans les bagages des Phéniciens que le judaïsme a gagné Carthage, avant d’être adopté par des tribus berbères et de s’étendre dans l’arrière-pays. Résistant à l’expansion chrétienne, puis à celle de l’Islam, ces Maghrébins juifs ont marqué durablement les sociétés nord-africaines et contribué à une authentique civilisation judéo-musulmane partageant une langue, une culture et un même substrat religieux. »

Le plus ancien témoignage d’une implantation juive a été découvert dans la ville romaine de Volubilis, dans le nord du pays. On y a trouvé des inscriptions et des symboles juifs datés du IIe siècle de l’ère commune.
Les Juifs de l’Atlas ont résidé pendant de longues années, jusqu’en 1965, dans de nombreux siècles sur l’ensemble du massif de l’Atlas.
Ils habitaient dans quelque 250 localités juives, aux côtés de villages berbères et parfois dans le voisinage des Imazighen dans les mêmes villages. Même dans les sites éloignés et reculés, les Juifs d’Atlas respectaient un mode de vie juif traditionnel, avec leurs synagogues, leurs bains rituels, leurs coutumes, la Torah et les commandements.


Marrakech constituait un centre spirituel pour les Juifs d’Atlas et nombre d’entre eux se rendaient en ville et même au Talmud Torah Alazma pour étudier la Torah.
Après leur départ des villages berbères, les résidents juifs de l’Atlas émigrèrent à Marrakech, d’où ils poursuivirent leur voyage afin d’accomplir la prière millénaire: monter en Eretz Israël.

Depuis le toit de la synagogue, on peut voir le massif de l’Atlas .


[1] Joëlle Allouche-Benayoun, Les Juifs d’Algérie, Presses universitaires de Provence, 2015.

[2] Julien Cohen-Lacassagne, Berbères juifs, L’émergence du monothéisme en Afrique du Nord, La fabrique, 2020.

2 commentaires sur « La synagogue Salat Al Azama à Marrakech »

  1. Merveilleuse plongée dans le Maroc de mon père et de mes ancêtres. Bravo Didier pour ce reportage impressionnant de lumière et de beauté.

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