« Le soleil comme la mort ne peuvent se regarder en face »[1]. Ceux qui voient le soleil en face meurent un peu. Mais surtout ils deviennent des familiers du royaume des ombres. Je dirais cela de Jean-Pierre Elkabbach, il était un homme de la lumière et aussi un familier du royaume des ombres, à commencer par celle de son père.
Pour nous les juifs tant qu’on dit le nom de quelqu’un il ne quitte pas la lumière de la vie. Alors deux ans plus tard, en cette veille de Souccot, la fête des cabanes qui nous rappelle notre condition d’errants précaires, je voudrais le ressusciter.
06 octobre 2025
J’ai été à la manif de soutien aux otages hier. Rues grises, du soleil à la fin. Plutôt âgé. Quelques jeunes qui essayaient encore de hausser la voix mais comme dans une cloche en coton, capitonnée de flics. Le gouvernement est de nouveau tombé ce matin. Aujourd’hui deuxième anniversaire de la mort de Jean-Pierre Elkabbach il y a pile deux ans. « Encore une coïncidence bizarre » aurait dit Jean-Pierre, en te fixant sans rire avec ses yeux noirs.
06 octobre 2023
Je reviens d’Israël. Aujourd’hui nous enterrons Jean-Pierre Elkabbach. C’est la « fête des cabanes », la veille de Sim’hat Torah (la joie de la Torah) en Israël, les allées du cimetière Montparnasse sont ruisselantes de rayons qui allongent nos ombres sur les allées.
En diaspora, donc en France, ce soir et demain ça sera la fête de Chemini ‘atseret, on dira « Tu fais souffler le vent et pleuvoir la pluie » juste après « Tu fais revivre les morts ». dans la prière de la Amida et jusqu’à Pessah. Demain ce sera la saison des pluies.
On déjeunait là, au Stresa. C’est comme ça qu’on s’est connus vers 2010. C’est une rue vide comme dans un roman de Modiano. Une de ces rues qu’on ne remarque pas, en retrait de l’avenue Montaigne, derrière la Plaza athénée et ses strass. Un tout petit restaurant italien au fauteuils en velours rouge qui ont vu passer Mitterrand et Mazarine, Delon ou Belmondo. Mais tout le monde est parti depuis longtemps de cette « rue des boutiques obscures ». Je me suis arrêté devant une vitrine vide, un reflet a traversé la vitre : peut-être le mien, qui d’autre ? Combien d’ombres trainent dans cette rue grise ? Qui les voit en dehors de moi ?
Rien n’y bouge, sinon le temps, imperceptiblement.
Je revois Jean-Pierre entouré des frères Faiola, mes amis depuis 25 ans, les rayons de soleil de la rue, virevoltant autour des tables, au restaurant Le Stresa, échangeant des secrets à mi-voix en guettant les intrus, avec son compère Ramzi Khiroun, conseillers de Lagardère à Europe 1, on les appellait « Elkhiroun », deux personnages de roman partis de rien.
Jean-Pierre Elkabbach, né à Oran, est parti le 1er octobre 2023, son père Charles le 3 octobre 1949. Lui à Souccot, la fête des cabanes, son père à Kippour le jour du Grand Pardon juif. Drôles de coïncidence, de celles qu’utilise Dieu pour passer incognito. Entre une vie de nomade à errer avec une tente dans un désert tellement vide qu’on finit par entendre des voix jusqu’au jour du Grand pardon où l’homme est anéanti de ses fautes. Un bon résumé de la condition humaine.
De ce Kippour 1929, Jean-Pierre Elkabbach était resté agnostique mais fasciné par l’invisible, l’oreille toujours ouverte, seul avec ce secret et cette blessure intime, superstitieux aussi.
Un jour en 2019, je l’appelle : « Jean-Pierre je t’ai vu en rêve, il me répond : – Aie, Didier, pourvu qu’il ne nous arrive rien ! »
Emmanuelle, sa fille, rend un témoignage bouleversant à ce père « hors norme ». Ramzi, d’origine musulmane a tout organisé, comme pour son frère. L’enterrement est juif. Le grand rabbin Haïm Korsia dit les prières en hébreu pour son ami Haïm Elkabbach mais pas trop fort pour ne pas choquer personne.
Haïm ça veut dire la vie en hébreu, c’est toujours un pluriel car en fait des vies on en a pleins, mais il ne faut pas le répéter parceque les gens dans leur petite vie étriquée ne le savent pas. Haïm, « les vies », à l’infini pluriel comme maïm l’océan ou ashamaim, les cieux, à perte de vue. Mais pas à perte de voix. Ça les juifs le savent. C’est comme ça qu’on a traversé l’histoire.
Il y a tout le monde à cet enterrement. Enfin ceux qui comptent. Jusqu’à ce que… On se croirait en Corse. Les enterrements sont les vrais lieux du pouvoir. Le tout Paris politique et médiatique est là. Une vraie ‘recomposition politique’ autour du cercueil d’un simple juif.
Alain Duhamel, protestant, raconte des anecdotes sur son ami « intrusif, exigeant, cyclothymique, difficile à gérer »… « qui voulait tout savoir, tout connaître, toute juger… et surtout être le seul à savoir ! »… Sans que rien ne soit jamais dit, tout le monde revoit l’âme de Jean-Pierre au fond de lui et ce truc si spécial qui te transperçait, émouvant et mélancolique, impitoyable.
Frédéric Salat-Baroux, issu d’une famille juive de Tunisie, gendre de Jacques Chirac et mari de Claude prononce une élégie, coiffé d’une Kippa. On sent que c’est important pour lui. Et personne autour de lui ne l’avait jamais vu avec cette drôle de calotte sur la tête. Emouvant et courageux. Un souvenir me revient, un jour où j’ai vu Chirac chez Haïm Korsia. Dans son petit appartement du square du Rhône, porte d’Asnières, avant qu’il soit Grand Rabbin. Je comprends mieux cette espèce de tendresse que Chirac avait pour les juifs ou les autochtones. Ou pour Denis Tillinac, son pote auvergnat. Il n’aimait pas les fromages qui n’ont pas de gout. Tout ça c’était avant. Aujourd’hui les gens n’ont plus de goût.
Toute la politique française que Jean-Pierre a accompagné pendant 60 ans s’est déplacée : Brigitte Macron et Gabriel Attal, Sébastien Lecornu, Richard Ferrand… pour le gouvernement. Xavier Bertrand, François Baroin, Claude Chirac pour l’UMP ; François Hollande, Arnaud Montebourg, Julien Dray, pour le Parti socialiste ; Fabien Roussel pour le Parti communiste. Les journalistes du service public : Patrick Cohen, Léa Salamé, Michel Drucker (journaliste depuis Charlemagne !)… Mais aussi toute la galaxie Bolloré, de C-News : Pascal Praud, Sonia Mabrouk… Canal plus. La nouvelle génération de Guignols attend son tour. La figure de ce monde passe.
Enrico Macias et son fils sont là, en larmes. Oran n’a jamais été très loin de Constantine.
Voilà ce qu’est la France, voilà ce qu’est la République, voilà qui sont les Français juifs ou musulmans. De simples frères, venus du même Maghreb et de partout. Qui font la République. Et ces petits juifs venus de nulle part en ce jour ont le don de ramener chacun au plus profond de lui-même, à ce qui fait leur identité et leur communion. Juste l’humain dans l’homme.
Nicole Avril est au premier rang quand descend le cercueil sur l’air de « Mille e tre » du Don Juan de Mozart, puis celui de la Reine de nuit, lumineuse et nocturne à la fois…le testament et grand opéra maçonnique de Mozart. Sourires entendus alors qu’on jette un peu de terre sur le cercueil à la file. Forcément, à personnage « hors norme », musique baroque.
Ça doit être comme ça qu’on enterre les juifs, se disent les gens. Avec du Mozart.
« Que peut faire l’homme sur terre ? demandait le Rabbi de Kotzk[2], qui répondait : « l’homme est jeté entre Dieu et la mort ». Il disait aussi : « Dans ce monde obscur Dieu a laissé un petit coin de lumière pour que l’homme ne désespère pas »
Les mots de Zweig me viennent à l’esprit : « Le soleil brillait, vif et plein. Comme je m’en retournais, je remarquai soudain mon ombre devant moi » Alors que la douce lumière de l’automne allonge les ombres de ces personnes connue et inconnues, beaucoup d’Africains – Simone Gbagbo a envoyé une couronne de fleurs. Dans la douce lumière de fin d’automne, il y a comme une ambiance de fin de quelque chose. Un adieu au monde d’hier. Les mots de Stefan Zweig dans son « testament d’un européen » qu’est Le monde d’hier me viennent à l’esprit.
« Le soleil brillait, vif et plein. Comme je m’en retournais, je remarquai soudain mon ombre devant moi, comme j’avais vu l’ombre de l’autre guerre derrière la guerre actuelle. Elle ne m’a plus quitté depuis lors, cette ombre de la guerre, elle a voilé de deuil chacune de mes pensées, de jour et de nuit ; peut-être sa sombre silhouette apparaît-elle aussi dans bien des pages de ce livre. Mais toute ombre, en dernier lieu, est pourtant aussi fille de la lumière et seul celui qui a connu la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence a vraiment vécu. »
Et pour le futur de la République et des juifs indissolublement lié, pour tous les Jean-Pierre illustres et pour tous les juifs obscurs les nuages sont désormais nombreux à l’horizon.
Vendredi 6 octobre 2023, drôle de date, encore une coïncidence bizarre et un clin d’œil de Jean-Pierre ? Demain le 7 octobre sera la date que le Hamas a déjà choisie pour commettre le plus grand pogrom après la Shoah.
Qu’aurait dit Jean-Pierre ?
Jean-Pierre était le prototype du Français juif. Né en terre d’Afrique, jamais sevré du « soleil de mon pays perdu… des filles jadis perdues ». Assimilé à la République française comme à une mère mais juif jusqu’au bout des ongles. Ayant gravi les marches auprès des gens de pouvoir sans jamais en être, « au cas où ». Sans fortune connue. Seulement une voix.
Le bal des limousines cache mal la fébrilité de l’instant. Tout le monde à bien compris que bien au-delà de l’enterrement d’un journaliste politique, c’est l’« ancien monde » politique qu’on enterre de « Taisez-vous Elkabbach » de Georges Marchais à « Bonjour Marine Le Pen. Vous n’avez pas honte ? ». En passant par l’interview de Mikail Gorbatchev à la chute du mur de Berlin en passant par Yasser Arafat et les accords d’Oslo.
Un « petit juif » impertinent avait cuisiné les candidats de droite, de gauche, ou du dépassement, inéluctablement confrontés par un mouvement de balancier de plus en plus ample à celui du Front National devenu le Rassemblement National.
Curieusement, les instances juives en dehors du Consistoire, le CRIF, le FSJU, les juifs libéraux… sont absentes.
Jean-Pierre était le dernier de ces grands juifs européens qui avaient donné leur âme à la République en compagnie de Léon Blum, Pierre Mendes France, Robert Badinter ou Simone Veil. Assez loin des antidreyfusards, de la Révolution Nationale, du collaborationnisme, des activistes de la guerre d’Algérie, et de la nouvelle droite du GRECE, un mouvement aux filiations spirituelles clairement identifiées.
Et moi, simple passant, je me demande alors quelles chances de survie peut bien envisager un Français juif dans ce nouveau paysage.
Demain Israël va vivre son 11 septembre et son plus grand massacre de civils après la Shoah mais à cette heure personne ne s’en doute.
Chacun des participants de l’enterrement ressent au fond de lui-même, qu’avec Jean-Pierre Elkabbach nous enterrons le « Monde ancien ».
Je trouve à ce moment le titre que j’écris avec mon ami Dov Maimon, à Jérusalem : « France, la fin des juifs d’Europe ? ». Finalement l’éditeur choisira : « La fin des juifs de France ? ». On a failli enlever le point d’interrogation en mai 2025.
Et puis le 7 octobre est arrivé.
06 octobre 2025.
Depuis notre vie, celle des juifs a été mise ente parenthèses. Nous ne faisons plus partie de cette France qu’a aimé Jean-Pierre. On nous le dit chaque matin. Et la nuit on ne dort plus. La lumière s’est éteinte. On est devenu des otages, dans un tunnel, sans avoir où on va. Ça a l’air de ne déranger que nous. On a été effacés.
Deux ans ont passé. Je passe souvent devant le Stresa rue Chambiges. La peinture de l’enseigne s’efface un peu. Derrière les lourdes façades en pierre il y a quelques lumières allumées. L’auvent rouge du Stresa comme un dai princier est la seule couleur dans cette rue grise. Il y a cette odeur de poussière et de pluie qu’on retrouve toujours à la veille de l’hiver. Jean-Pierre faisait partie de la race des seigneurs juifs, une autre époque. Et son souvenir s’éloigne. Je ne suis plus certain qu’il m’appartienne.
[1] François de La Rochefoucauld, Maximes (1665)
[2] Rabbi Menachem Mendel de Kotzk dit le rabbi de Kotzk (1787-1859) est un maitre hassidique polonais qui a développé une mystique juive tragique. Extrême, détestant l’hypocrisie religieuse, il soutint qu’il valait encore mieux être complètement mauvais que partiellement bon, ou qu’il est préférable de ne pas étudier plutôt que de tirer orgueil de son étude.

